A côté des professeurs titulaires (_cátedras de propiedad_)

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

LA VIE UNIVERSITAIRE

DANS

L'ANCIENNE ESPAGNE

[Illustration]

_Bibliothèque Espagnole._

LA

VIE UNIVERSITAIRE

DANS

L'ANCIENNE ESPAGNE

PAR

Gustave REYNIER

PARIS

ALPHONSE PICARD ET FILS

Libraires-éditeurs

82, RUE BONAPARTE

TOULOUSE

ÉDOUARD PRIVAT

Libraire-éditeur

45, RUE DES TOURNEURS

1902

AVANT-PROPOS

_Je n'ai pas songé à résumer en un si court volume l'Histoire de

l'Enseignement supérieur en Espagne: j'ai tenté seulement d'esquisser,

aussi exactement que je l'ai pu, quelques tableaux de la vie

universitaire d'autrefois._

_J'ai d'abord voulu expliquer ce que c'était qu'une Université

espagnole, comment elle était organisée, quelle situation y avaient

les maîtres, quelle existence y menaient les étudiants. J'ai

naturellement choisi comme exemple l'Université la plus ancienne et

la plus célèbre, celle de Salamanque, et je l'ai représentée dans le

moment où, en apparence du moins, elle fut le plus prospère,

c'est-à-dire à la fin du seizième siècle._

_Dans la seconde partie de ce travail, j'ai montré sommairement

comment s'est propagée en Espagne cette vie universitaire, dont je

venais, en quelque sorte, de tracer le cadre, à quelle époque et par

quelles influences elle est devenue active et féconde, quelles raisons

en ont trop vite arrêté le développement. J'en ai suivi le déclin

jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, où la décadence est déjà

complète._

_J'ai marqué fort librement ce qu'avait eu d'attristant cette

décadence. L'Enseignement supérieur est aujourd'hui assez_

_brillamment représenté en Espagne pour qu'on puisse évoquer de son

passé d'autres souvenirs que les souvenirs de gloire._

_Les dimensions de ce petit livre ne m'ont malheureusement pas permis

de donner toutes mes références; je tiens à m'en excuser._

_Je serais enfin bien ingrat de ne pas dire ici tout ce que je dois de

précieux renseignements et d'utiles conseils à l'inépuisable

obligeance de M. Alfred Morel-Fatio._

_Avril 1902._

PREMIÈRE PARTIE.

La vie d'une Université: Salamanque.

CHAPITRE PREMIER.

SALAMANQUE ET SON UNIVERSITÉ.

On voudrait trouver des mots rares, des mots précieux pour rendre la

beauté de Salamanque. Dans la plaine nue qu'entoure un cercle de pâles

collines, couronnée de tours, de dômes et de clochers, elle se dresse

comme une cité souveraine. Et, teinte de fines couleurs, qui vont du

rose tendre au jaune d'or, lumineuse sous ce ciel clair et dans cet

air léger, elle s'épanouit comme une fleur.

Nulle part peut-être on ne pourrait rencontrer, resserrés dans un si

petit espace, tant d'oeuvres exquises, tant d'édifices somptueux. La

magnificence de la nouvelle cathédrale et la grâce robuste de

l'ancienne, les lignes harmonieuses des églises, des vieux collèges;

les palais chargés d'armoiries illustres où l'on voit briller le

soleil des Solis, les étoiles des Fonseca, les cinq lis des Maldonado;

tant d'antiques maisons dont les portes ouvertes laissent entrevoir

des cours dallées de marbre, d'élégants portiques, de fines

colonnades, les margelles usées des vieux puits, tout cela forme un

ensemble véritablement unique où la poésie d'un passé lointain se mêle

aux impressions d'art les plus délicates.

Lorsqu'on erre dans ces rues, souvent silencieuses, on est arrêté

presque à chaque pas: une grille en fer forgé, un bouquet d'oeillets

sculpté sur une porte, un médaillon encastré dans un mur, une Vierge

ou un saint dans une niche, une frise où se poursuivent des animaux

fabuleux, un balcon d'où retombent des guirlandes, mille détails

charmants attirent et retiennent. Certaines façades sont de pures

merveilles, des chefs-d'oeuvre de cet art minutieux et compliqué que

l'on appelle l'art _plateresque_. Les pierres y sont ciselées comme

des bijoux, découpées comme de la dentelle; elles sont d'un grain si

fin et si serré que le temps en a respecté les plus fragiles

arabesques; elles sont aussi, ces pierres de Salamanque, jaunes comme

l'or ou roses comme la fleur de pêcher, et toujours d'une couleur si

chaude que dans les plus grises matinées d'hiver on les croirait

encore éclairées par le soleil. Le palais des Monterey, la «Maison

des Morts», la «Maison des Coquilles», le couvent du Saint-Esprit, que

de monuments délicieux dont on ne peut détacher ses regards, dont on

voudrait emporter dans ses yeux la claire, la riante image! Mais ce

qui laisse encore l'impression la plus forte, la plus complète, c'est,

à coup sûr, la place de l'Université.

Quand on s'arrête au pied de la statue de Fray Luis, le maître très

illustre et très bon, on a, à sa droite, l'antique hôpital des

Etudiants, le ravissant portail des Écoles Mineures, leur cloître

élégant et leur petit jardin; à gauche, les vieilles maisons que

l'Université louait à ses libraires; en face, l'incomparable façade

des Grandes Écoles, les aigles, les larges blasons, les profils des

«Rois Catholiques», les statues de la Force et de la Beauté; sur le

ciel se détachent le campanile et les deux cloches de la chapelle de

San Jerónimo. Rien n'a changé là depuis trois siècles: les petits

pavés ronds sur lesquels on marche sont les mêmes qu'ont foulés tant

de graves docteurs, tant d'adolescents ivres de savoir, d'ambition et

de jeunesse; les murs, ici comme dans toute la ville, laissent voir

encore aussi vifs, aussi nets qu'au premier jour, les fameux

_vítores_, ces inscriptions en lettres rouges qui relatent les succès

scolaires des temps anciens. Dans ce décor charmant, tout porte encore

l'empreinte de la vie universitaire d'autrefois, tout en évoque les

scènes familières et les brillants souvenirs.

* * * * *

Qu'il fût de riche ou de pauvre maison, qu'il arrivât en carrosse, à

cheval ou sur une mule de louage, l'étudiant qui, vers la fin du

seizième siècle, passait les fossés de Salamanque, devait se trouver

tout d'abord ébloui. Vingt-cinq paroisses, vingt-cinq couvents

d'hommes, vingt-cinq couvents de femmes, vingt-cinq collèges; tout

cela dominé par l'imposante masse de la cathédrale nouvelle, dont les

trois nefs étaient déjà debout; sept mille étudiants, dix-huit mille

ouvriers ou marchands vivant à l'ombre de l'Université et vivant

d'elle; cinquante-deux imprimeries et quatre-vingt-quatre librairies

dans un seul quartier, occupant trois mille six cents personnes. Dans

les rues, sur les places, un mouvement incessant, une rumeur qui ne

s'éteignait pas. On était bien dans une capitale, et Salamanque était

vraiment reine. «La reine du Tormès»: c'est le nom qu'on lui avait

donné et dont aujourd'hui encore elle est fière. «O Salamanque, disait

un vieux poète, il n'est pas sous le ciel de cité aussi héroïque ni

d'Éden aussi précieux; tu t'es élevée plus haut que ne peut atteindre

le vol hardi du faucon. Salamanque, métropole du monde[1].»

[1] No hay cosa tan heroyca baxo el cielo;

No hay eliseo campo ansí preciado.

No hay garza, ni neblí tan alto en vuelo

Que llegue adonde tú te has sublimado...

Metrópoli del mundo...

(Bartolomé de Villalba y Estaña, _El Pelegrino

Curioso y Grandezas de España_, 1577.)

Si l'étudiant était riche, il n'avait pas à se mettre en quête d'un

gîte: sa famille avait eu soin de lui retenir un logis et de monter

d'avance sa maison. Était-il de très haut rang, il devait mener un

train magnifique et qui fît honneur à ses parents: quand arriva, par

exemple, le jeune Don Gaspar de Guzmán, qui fut plus tard comte-duc

d'Olivares, il avait avec lui un gouverneur, un précepteur, huit

pages, trois valets de chambre, quatre laquais, un chef de cuisine,

sans compter les servantes et les valets d'écurie.

Pour les écoliers de plus modeste fortune, s'ils n'étaient pas

boursiers de quelque Collège et s'ils n'avaient point dans la ville de

parents qui les voulussent recueillir, ils s'adressaient à quelques

«bacheliers de pupilles». On appelait ainsi des maîtres de pension

qui, avec l'autorisation de l'Université et sous son contrôle,

logeaient et nourrissaient les étudiants des provinces ainsi que leurs

valets: un tarif officiel fixait les prix qu'ils pouvaient exiger, et

ces prix étaient des plus modiques, surtout pour les jeunes gens qui

apportaient de la maison paternelle leur provision de pois chiches, de

saucissons et de lard fumé. Mais, en revanche, on faisait chez eux

bien maigre chère. La corporation des «bacheliers de pupilles» ne

brillait pas en général par une libéralité excessive et elle abusait

un peu de la situation privilégiée qui lui était faite. La

Constitution de l'Université lui assurait en effet un véritable

monopole. Toute personne qui eût logé des étudiants sans avoir obtenu

l'autorisation, sans avoir subi l'examen de capacité et de moralité,

se serait exposée à payer une amende de mille maravédis et à être

expulsée, en cas de récidive[2].

[2] _Estatutos hechos por lo muy insigne Universidad de

Salamanca, recopilados nuevamente por su comisión._ Salamanca,

1625. C'est un volume, grand in-4º, d'une belle impression. Sur

la première page est représenté un professeur dans sa chaire

entouré de quelques étudiants: nous avons donné, en tête de ce

livre, une reproduction de cette gravure. J'ai eu entre les mains

l'édition enrichie d'additions manuscrites qui appartient à la

bibliothèque de l'Université de Salamanque.

J'aurais dû citer plus souvent encore que je n'ai fait cet

intéressant recueil. Je n'ai pas pu, je le répète, donner ici

toutes mes références. Sans parler des histoires de Salamanque, de

Dávila, de Chacón, de Villar, la très érudite _Historia de las

Universidades_ de V. La Fuente et les trois excellents volumes de

D. Antonio Gil de Zárate, _De la Instrucción Pública en España_,

m'ont été naturellement d'un très grand secours.

Le règlement imposait, d'ailleurs, à ces maîtres de pension des

obligations multiples; ils devaient monter, dès le matin, dans la

chambre de leurs écoliers pour s'assurer qu'ils étaient au travail,

les empêcher de jouer aux cartes et aux dés, ne jamais laisser

prononcer sous leur toit de parole impie ou déshonnête, fermer à clef

la porte de leur maison à six heures du soir, l'hiver, à neuf heures,

l'été, et ne la rouvrir sous aucun prétexte, sinon en cas de maladie

ou de visite des parents, signaler au juge de l'Université les jeunes

gens qui auraient passé la nuit dehors. Pour que la surveillance fût

plus exacte, il leur était défendu d'avoir chez eux plus de vingt

«pupilles». La Constitution avait tout prévu: si on l'avait toujours

respectée, Salamanque aurait été vraiment, comme elle se piquait de

l'être, «le jardin de toutes les vertus». Mais le nombre toujours

croissant des écoliers rendit bientôt impossible un contrôle un peu

rigoureux. Pour attirer la clientèle, les maîtres de pension

rivalisèrent de complaisance, ne voulant point lutter de prodigalité,

et la Constitution finit par avoir le sort de tous les règlements.

* * * * *

Dès que le nouvel étudiant s'était installé, dans sa petite chambre ou

dans sa riche maison, son premier devoir était d'aller se présenter

aux grands dignitaires de l'Université. Le premier de tous était

l'Écolâtre (_Maestrescuela_), qui portait aussi le titre de

chancelier: représentant de l'autorité papale, nommé à vie[3], il

était chargé de faire respecter les Statuts, de diriger les études,

de juger au criminel comme au civil tous ceux, maîtres, étudiants ou

officiers, qui dépendaient de la juridiction universitaire. A côté de

lui, le Recteur, élu seulement pour une année, représentait plus

directement les professeurs des Écoles: il veillait au maintien du bon

ordre, gouvernait les biens de la communauté, touchait les revenus,

réglait les dépenses. Comme il était généralement de très noble

famille, il relevait par son prestige personnel l'autorité d'une

magistrature de trop courte durée[4]. C'est ainsi qu'au commencement

du dix-septième siècle Salamanque fut fière d'avoir pour Recteur le

jeune Gaspar de Guzmán, dont nous avons déjà cité le nom et qui devait

être plus tard comte d'Olivares et ministre de Philippe IV. Ce premier

honneur lui fut décerné alors qu'il était encore sur les bancs de

l'Université, car on n'hésitait jamais à confier un si grand pouvoir

même à un simple étudiant lorsqu'on le jugeait capable de le bien

exercer[5].

[3] Pendant un certain temps, il fut élu par l'assemblée des

professeurs ou _Claustro_. En 1463, le _Claustro_ de Salamanque

nomma ainsi Alonso de Aponte, docteur en droit canon, et, en

1525, D. Pedro Manrique, qui fut plus tard évêque de Cordoue et

cardinal. Mais le plus souvent le _Maestrescuela_ ou _Cancelario_

était choisi par le pape ou par le roi. Dans d'autres

Universités, ces fonctions revenaient de droit à l'évêque de la

ville.

[4] Sur la liste des Recteurs de Salamanque on pourrait retrouver

des représentants des plus illustres maisons d'Espagne: marquis

de Spínola, de Villena, de Pomar, de Santa Cruz, de

Villamanrique, de Pozas, de Aguilar...; comtes de Uceda, de

Benavente, de Altamira, de La Fuente, de Lezo, de Oñate, de

Montalvo, de Campo Real...; ducs de Sessa, de Terranova, de

Cardona, de Segorbe, de Villahermosa, de Béjar,

d'Alburquerque...--On trouvera la liste de ces Recteurs dans la

_Memoria histórica de la Universidad de Salamanca_, de D.

Alejandro Vidal y Diaz, Salamanque, 1869.

[5] Le premier Recteur de l'Université d'Alcalá fut aussi un tout

jeune homme qu'on avait fait venir exprès de Salamanque où il

étudiait le droit.

Après avoir salué ces deux grands personnages, le jeune étudiant va

donner son nom aux secrétaires des Écoles. On l'inscrit sur le grand

registre, s'il est roturier, sur le registre d'honneur (_matricula

generosorum_), s'il est noble, et, à partir de ce moment, il fait

partie de l'Université; il jouit de ses avantages et privilèges.

Dorénavant, il achètera tout moins cher que les autres habitants de la

ville: car les objets nécessaires à son entretien, à sa subsistance ou

à son travail sont exemptés de toute espèce de droits. S'il tombe

malade et s'il est pauvre, il sera soigné gratuitement à l'Hôpital

des Écoles. Il échappe désormais à l'autorité séculière: si la police

le poursuit pour quelque délit, il trouvera toujours un asile sur le

territoire franc de l'Université et, derrière les chaînes qui en

marquent les limites, il pourra braver impunément les alguazils. S'il

se laisse prendre, c'est à ses juges naturels qu'il devra être déféré

et il pourra presque toujours compter sur leur indulgence. Arrêté pour

les plus graves méfaits, vol à main armée ou même homicide, dans

Salamanque, hors de Salamanque et jusque dans une province lointaine,

il sera toujours ramené devant le _Maestrescuela_ qui seul décidera de

son sort.--Enfin, et ce n'est pas là le plus médiocre avantage, il a

l'honneur d'appartenir à un corps illustre entre tous, déjà vieux de

quatre siècles[6], respecté de l'Europe entière et que l'Espagne

considère comme une de ses gloires. L'Université de Salamanque est

alors à l'apogée de sa grandeur; elle ne le cède qu'à Paris et elle a

été appelée «la seconde lumière du monde». Les maîtres qu'elle a

formés sont recherchés par les Écoles les plus lointaines. Christophe

Colomb est venu lui soumettre ses projets et en a reçu de précieux

encouragements[7]. Les princes et les prélats la consultent sur

l'interprétation des lois et même sur des points de dogme. Les papes

lui font la faveur de lui notifier leur élection par des lettres

particulières. Tout monarque montant sur le trône d'Espagne lui

demande de le reconnaître par une déclaration solennelle. Quand le roi

leur rend visite, les maîtres et les docteurs le reçoivent assis et la

tête couverte. Lorsque Charles-Quint était venu à Salamanque, où l'on

avait dépensé, pour lui faire une réception grandiose, «plus d'argent

qu'il n'en aurait fallu pour fonder une ville», il avait avoué que

rien ne lui avait fait autant d'impression qu'un acte public de

l'Université.--Tous les écoliers pouvaient prendre pour eux une petite

part de ces hommages: quelque honneur en rejaillissait sur le plus

humble d'entre eux; c'était un titre, même aux yeux des plus

ignorants, d'avoir étudié à Salamanque.

[6] L'Université de Salamanque avait été fondée au début du

treizième siècle par Alphonse IX de Léon. Le 12 avril 1242, le

célèbre saint Ferdinand, celui qui reconquit Séville, avait

confirmé et étendu la fondation de son père. Par un bref d'avril

1255, le pape Alexandre avait compté Salamanque, avec Paris,

Bologne et Oxford, parmi les quatre grands _Estudios generales_

du monde.

L'antique _Studium_ de Palencia n'ayant duré que peu d'années,

Salamanque était, de fait, la première Université d'Espagne, comme

elle fut aussi la plus glorieuse.

[7] Cf. Bartolomé Leonardo de Argensola, _Anales de Aragón_,

Part. I, X, 10.--Fernando Pizarro, _Varones Ilustres del Nuevo

Mundo_ (_Vida de Colón_, cap. III).

CHAPITRE II.

PHYSIONOMIE DES ÉCOLES.

Une fois «immatriculé», comme on disait, le nouveau venu pouvait

commencer à suivre les cours. Il revêtait la soutane brune et le

collet, se coiffait du bonnet carré et, tenant à la main son

portefeuille et son écritoire, il se dirigeait dès le matin vers les

Écoles.

De chaque rue débouchaient des troupes bruyantes de jeunes gens. Dans

la _Rua_, qui était le quartier des libraires, le tumulte devenait

assourdissant: entre les étalages où s'empilaient les in-folios, où se

dressaient les rouleaux de parchemin, toute une foule se pressait.

Criant, chantant, s'interpellant, les groupes se hâtaient vers les

bâtiments de l'_Estudio_, se répandaient sur la place du Vieux

Collège, remplissaient le _patio_ des Écoles Mineures, assiégeaient

les portes de l'Université, s'écrasaient sous le portique du cloître.

Toutes les provinces de l'Espagne étaient là représentées, depuis

l'Estramadure jusqu'à la Navarre et à la Catalogne, et même des

nations étrangères, comme la France et l'Italie. On pouvait

reconnaître les Andalous à leurs rires, à leurs gestes exubérants, les

Valenciens à leur allure indolente, les Galiciens à leur tournure

rustique, les Castillans à leur air de noblesse et à leur gravité.

A mesure qu'approchait l'heure des cours, le flot montait encore. Les

Collèges, presque tous établis dans le voisinage de l'Université,

ouvraient en même temps leurs portes, et leurs élèves, s'avançant en

bon ordre, sous la conduite d'un régent, se frayaient un passage au

travers de la foule.

Presque tous étaient vêtus d'un long manteau brun, et les divers

établissements ne se distinguaient les uns des autres que par la

couleur de la _beca_, pièce de drap longue de trois aunes qui formait

un pli sur la poitrine et, passant par les deux épaules, retombait par

derrière jusqu'aux talons.

Voilà qu'arrivaient, portant la _beca_ brune, les dix-sept boursiers

du Collège de San Bartolomé, le plus ancien de tous et le plus

respecté. Derrière eux marchaient les vingt-deux élèves du Collège de

l'Archevêque et leurs deux chapelains: leur manteau était largement

échancré et la bande était écarlate. Voilà les boursiers d'Oviedo,

avec la _beca_ bleue, et ceux de Cuenca avec le manteau violet. Ces

quatre Collèges étaient les fameux _Colegios Mayores_. Installés dans

des bâtiments magnifiques, richement dotés par d'illustres fondateurs,

ils ne recevaient que des jeunes gens de très grandes familles. Dès

qu'une place y devenait vacante, elle était briguée par vingt

concurrents. Beaucoup de pères pensaient alors, comme le Don Beltran

de la _Vérité suspecte_ que, «le chemin des lettres est celui qui

conduit le plus sûrement à la fortune et que pour un fils cadet c'est

la meilleure porte qui mène aux honneurs de ce monde[8]». Et ils ne se

trompaient guère: dans l'élite privilégiée qui s'était formée en ces

maisons, l'Université choisissait ses Recteurs, le roi ses conseillers

et ses juges, l'Église ses prélats.

[8] Lope de Vega dit de même dans la _Dorotea_ qu'il n'y a pour

l'homme que trois moyens d'arriver: la Science, la Mer et la

Maison du Roi, _ciencia y mar y casa Real_ (_Jorn. I, escena

VIII_). Cervantes (_D. Quij._, I, 39) cite le même proverbe.

Voici maintenant les collégiens des Ordres Militaires, qui égalent

en importance les _Mayores_ et leur disputent le premier rang

dans les cérémonies: les dix-huit étudiants de Santiago portent

brodée sur la poitrine la rouge croix de Saint-Jacques; ceux de

Saint-Jean-de-Jérusalem se reconnaissent à leur croix de Malte et à

leur bonnet plat, ceux d'Alcántara et de Calatrava aux insignes de

l'Ordre.

Voici enfin l'interminable défilé des Collèges Mineurs: Monte Olivete,

Santa María de los Ángeles, San Lázaro, San Elías, San Millán, Santa

Cruz de Cañizares, la Magdalena, Santo Tomás, Pan y Carbón, San Pedro

y San Pablo, etc.; et puis la troupe noire des moines, frères et

autres réguliers qui sortent des Collèges ecclésiastiques, les

Hiéronymites, les Minimes, les Carmélites chaussés, les Augustins, les

Franciscains, les Prémontrés de Santa Susana, les Dominicains de San

Esteban, les Bénédictins de San Vicente.--Sur ce fond sombre se

détachent quelques costumes de couleurs plus vives: le manteau jaune

et la _beca_ violette des collégiens de Santa María de Burgos, la

soutane blanche et la _beca_ bleue des Orphelins de la Conception, qui

vont toujours tête nue, même sous la pluie. Voici encore les «Verts»

de l'Insigne Collège de San Pelayo, les «Jolis Garçons», du Collège de

San Miguel, dont les dames de Salamanque admirent fort le brillant

uniforme: manteau bleu de ciel coupé par une bande écarlate. Ces

jeunes gens roux, au teint clair, qu'on remarque au milieu de toutes

ces faces brunes, ce sont les Irlandais qui viennent se faire

instruire des vérités de la foi catholique dans un collège que

Philippe II a fondé: ils ont tous juré d'aller plus tard prêcher à

leurs frères la loi évangélique et de s'offrir au martyre pour les

racheter; ils excitent l'étonnement par le soin minutieux qu'ils

prennent de leur toilette et parce qu'ils vont se baigner dans le

Tormès, hiver comme été.

* * * * *

Cependant l'heure sonne: le nègre de l'horloge monumentale frappe neuf

fois le timbre de son marteau; les deux béliers se redressent et

retombent; les anges et les rois mages se prosternent au pied de la

statue de la Vierge: avant même que soit arrêtée l'ingénieuse

mécanique, les salles de cours sont envahies.

Quelques-unes de ces salles sont toutes petites: ce sont celles où

l'on enseigne des matières très spéciales comme l'hébreu, le chaldéen

ou la musique. D'autres, comme celle de droit canon, peuvent contenir

plus de deux mille auditeurs. Toutes ces salles sont fort obscures,

éclairées par deux ou trois petites fenêtres. L'installation est peu

confortable: on s'assied sur une poutre fort étroite, on écrit sur une

poutre un peu plus large, tachée d'encre, chargée d'inscriptions. La

chaire du maître est d'une simplicité extrême; il a pour siège un

coffre de bois noir dans lequel il enferme ses livres quand la leçon

est finie. Au pied de la chaire est le tabouret de l'_actuante_,

l'étudiant qui lira les textes.

Les retardataires se hâtent, poursuivis par le bedeau porte-verge, et

se pressent dans le fond de la salle, où ils resteront debout. Le

cours commence.

Ces cours sont aussi nombreux que dans la mieux pourvue de nos

Universités modernes. Il n'y a pas moins de soixante-dix chaires: dix

de droit canon, dix de «lois», c'est-à-dire de droit civil, sept de

médecine, sept de théologie, onze de philosophie, une d'astrologie,

une de musique, une de langue chaldéenne, une d'hébreu, quatre de

grec, dix-sept de rhétorique et de grammaire. Les juristes tiennent le

premier rang, et de beaucoup: ce sont eux qui ont le plus d'élèves et

qui reçoivent les plus forts salaires. Un docteur de droit canon

touche deux cent soixante-douze florins, tandis qu'un professeur de

logique ou de philosophie morale n'en a que cent, un professeur de

rhétorique ou de mathématiques soixante-dix.

A côté des professeurs titulaires (_cátedras de propiedad_) qui ont le

traitement complet, il y a des professeurs stagiaires, des aspirants

(_pretendientes_) qui sont beaucoup moins rétribués et même le plus

souvent «n'ont autre chose que l'espérance».

Quelques-uns de ces maîtres sont des hommes de grand savoir, dont le

nom est connu dans toute l'Espagne. Mais la plupart se soucient assez

peu de faire oeuvre personnelle. Surveillés de près par l'Église,

préoccupés surtout de ne rien dire qui soit contraire à la doctrine de

saint Augustin et de saint Thomas, ils s'en tiennent aux explications

fixées par les programmes et se bornent à lire et à commenter les

«ouvrages de texte». A défaut de la gloire, qu'ils n'ambitionnent

pas, ils ont la certitude d'être appelés un jour dans un des

Conseils royaux, d'obtenir un canonicat ou quelque haute dignité

ecclésiastique, ou d'arriver, tout au moins, à la _jubilación_,

c'est-à-dire à l'honorable retraite que l'Université assure à ses bons

serviteurs[9].

[9] Ce droit à la retraite (après vingt années d'enseignement)

avait été garanti aux professeurs titulaires par une bulle du

pape Eugène IV (1491).

Pendant la leçon, les étudiants prennent peu de notes: ils écoutent,

les coudes sur la table. Plusieurs sortent au milieu du cours;

d'autres arrivent des salles voisines: ce va-et-vient continuel

provoque naturellement un certain désordre. Quand, par hasard, la

leçon se prolonge au delà de l'heure, les auditeurs ne manquent jamais

de manifester leur impatience en frottant bruyamment leurs pieds

contre le plancher[10]. Beaucoup de maîtres font leur cours au milieu

du bruit; quelques-uns, qui sont impopulaires ou qui manquent

d'autorité, sont assez fréquemment l'objet de manifestations d'autant

plus tumultueuses que l'imposante masse des «juristes» est toujours

disposée à prêter son concours aux tapageurs. Il se produit parfois

de tels scandales qu'il faut aller quérir le Recteur, et que

l'Écolâtre lui-même arrive accompagné de son alguazil, de son

procureur fiscal et du greffier de l'Audience ecclésiastique.

[10] Mal-Lara, _Filosofía vulgar_, Centuria décima, fo

380.--Pierre Martyr, _Epist._ 57.

Plutôt que de recourir à ces interventions assez humiliantes, certains

maîtres emploient, pour se faire respecter, des procédés quelque peu

brutaux. Torres, qui fut professeur à Salamanque, raconte en ses

Mémoires que chaque année, dans sa leçon d'ouverture, il intimidait

les mauvais plaisants en les menaçant de leur rompre la tête. Et ce

n'était pas là une menace en l'air:

«Un soir, dit-il[11], une lourde brute, un garçon de trente ans,

étudiant en théologie et en grossièreté, me hurla je ne sais quelle

ordure. Voici la récompense que reçut son audace: je pris sur le

rebord de ma chaire un énorme compas de bronze qui pesait trois ou

quatre livres pour le moins et je le lui jetai au museau. Par bonheur

pour lui, et pour moi, il esquiva le coup, sans quoi je lui aurais

sûrement fait jaillir la cervelle...--A partir de ce jour-là, ajoute

Torres, ce garçon se tint tranquille.»

[11] _Vida, Ascendencia, Crianza... del Doctor D. Diego de

Torres_, p. 84.

La leçon finie, tandis que s'écoule bruyamment le flot des écoliers,

le maître sort de sa classe et va, ainsi que l'y obligent les

règlements, _asistir al poste_, c'est-à-dire «s'adosser au

pilier[12]». Appuyé contre une des colonnes du cloître, il attend que

les plus studieux de ses élèves viennent lui soumettre leurs doutes ou

lui demander sur la matière du cours un supplément d'informations.

[12] _Estatutos hechos por la muy insigne Universidad de

Salamanca._--_Nic. Clenardi Epist._, I, 2 (1535).

* * * * *

Pendant ce temps, l'étudiant fraîchement débarqué s'engage

imprudemment au travers des groupes qui s'attardent sous le portique;

il admire les pompeuses inscriptions dont les murs sont couverts, les

fresques où sont représentées Minerve, l'Astronomie, la Justice,

l'Occasion et la Fortune; les armoiries de l'Université qui s'abritent

sous la tiare pontificale et sont entourées de l'orgueilleuse devise:

«Dans toutes les sciences, Salamanque est la première.--_Omnium

scientiarum princeps Salmantica docet._» Il monte l'escalier, dont

les riches sculptures représentent des chevaliers combattant des

taureaux, il pénètre dans la bibliothèque, où sont ouverts sur des

pupitres d'énormes in-folios attachés avec des chaînes de fer, il

s'égare dans le cloître supérieur et s'arrête enfin émerveillé devant

la vieille horloge.

L'endroit est connu: s'ils ne se sont pas encore trahis par leur

démarche hésitante et leur air embarrassé, les nouveaux venus se

signalent toujours à l'attention des anciens par l'étonnement qu'ils

manifestent en face de ce chef-d'œuvre de mécanique.

A peine une victime s'est-elle ainsi désignée que les deux cloîtres se

remplissent de cris, d'appels, de vociférations. En un instant,

l'étudiant novice est entraîné dans la rue ou dans le _patio_ des

Écoles Mineures, et là commence un jeu assez barbare. Tout d'abord, on

forme le cercle autour du malheureux: quelques plaisants s'en

détachent, le saluent avec d'excessives démonstrations de politesse et

lui demandent fort civilement des nouvelles de sa famille, s'il a bien

pleuré en la quittant et si on ne lui a pas donné, au moment des

adieux, quelques boîtes de raisin sec et quelques pots de

confitures[13]. Ils le félicitent ironiquement sur la coupe de sa

soutane et sur la qualité du drap et, pour en mieux essayer la

qualité, ils en tirent les manches à les arracher; ils admirent la

forme élégante de son bonnet neuf, se le passent de main en main, en

écrasent les quatre pointes et ne manquent pas, en le remettant sur sa

tête, de le lui enfoncer jusqu'aux oreilles. Ils rentrent enfin dans

le rang, tandis que le pauvre garçon se dégage et rajuste son col

déchiré; et ici il faut donner la parole au héros de Quevedo, Don

Pablos de Ségovie:

«Ils étaient plus de cent autour de moi. Ils commencèrent à renifler,

à tousser, et, au mouvement de leurs lèvres, je vis qu'il se préparait

des crachats. Le premier, un mauvais gamin catarrheux, me visa, en

disant: «Voilà le mien!--Je jure Dieu, m'écriai-je, que tu me la...»

Une véritable pluie tomba sur moi de toutes parts et m'empêcha de

finir ma phrase. Je m'étais couvert la figure avec un pan de mon

manteau; tous m'avaient pris pour cible, et il fallait voir comme ils

pointaient bien. Quand ils s'éloignèrent, j'étais tout blanc de la

tête aux pieds... Je ressemblais au crachoir d'un vieil

asthmatique[14].»

[13] El doctor Jerónimo de Alcalá, _Alonso, mozo de muchos amos_,

éd. Rivadeneyra, p. 494.

[14] Quevedo, _Vida del Gran Tacaño_, cap. V.

Suárez de Figueroa, dans son _Pasagero_[15], nous rapporte les

plaintes d'une autre victime dont, «sous la grêle épaisse des

crachats», dans le ronflement odieux des appels de gorge, le beau

manteau neuf fut couvert en un instant «des plus horribles

expectorations qu'eussent jamais vomies des poumons malades» et se

trouva, comme on disait, «passé à la neige».

[15] _El Pasagero, Alivio III_, fo 106.--Dans le _Don Quichotte_

de d'Avellaneda (chap. XXV), la même mésaventure arrive à Sancho,

tombé aux mains des étudiants de Saragosse.

Plusieurs jours de suite, le nouveau venu doit subir ce répugnant

supplice du _gargajeo_. Quand il a échappé à un premier groupe de

persécuteurs, d'autres mettent la main sur lui, l'étourdissent de

leurs sifflets et de leurs huées, dansent des rondes autour de lui, le

poussent dans une classe vide, le hissent dans la chaire avec une

mitre en papier sur la tête[16] et l'obligent à prononcer un discours.

[16] C'est ce qu'on appelle _hacer de Obispillos_ (Aleman,

_Alfarache_, liv. III, part. II, ch. IV.)

Il n'échappe à ces brimades qu'en achetant au prix de quelques dîners

des protections efficaces; il finit par convier un certain nombre de

camarades à un banquet[17], dont la tradition a fixé le menu: du

mouton, des perdrix, et la moitié d'un poulet pour chaque convive. Au

dessert, on confère au nouveau le titre d'ancien et on lui en décerne

pompeusement les lettres patentes.

[17] Ce repas de bienvenue se nomme _la patente_ (_Alfarache,

loc. cit._).

CHAPITRE III.

LA VIE DES ÉTUDIANTS: ÉTUDIANTS RICHES ET ÉTUDIANTS PAUVRES;

_pupilos_, _camaristas_ ET _capigorrones_.

Voilà le _novato_ sacré étudiant: pour lui commence cette vie

universitaire qui, suivant la route qu'on a choisie, mène à tout ou ne

mène à rien, mais qui pour tous est si pleine et si joyeuse que ceux

qui l'ont connue en regrettent toujours l'indépendance et les

plaisirs.

Quelle que soit sa fortune et quels que soient ses goûts, le nouvel

écolier est certain de ne pas manquer de compagnons. Dans cette grande

république que forme l'Université[18], les antiques Constitutions ont

voulu que tous les étudiants soient égaux: pour effacer les

distinctions de classes, elles ont imposé à tous le même costume.

«Tous, sans exception, dit le voyageur Monconys, ils sont vêtus de

long comme des prêtres, rasés, et le bonnet en tête, qu'ils portent

non seulement dans l'Université, mais encore par toute la ville et en

tout temps, hors de la pluye: car pour lors on peut porter le chapeau.

Il ne leur est pas permis de porter aucun habit de soie ni de se

servir d'aucune vaisselle d'argent[19].» A les voir de loin, en effet,

on ne distinguerait guère le fils d'un grand seigneur du fils d'un

médecin de village ou d'un marchand: toutes les soutanes se

ressemblent et les plus respectables sont les plus vieilles, parce

qu'elles attestent que leur possesseur n'en est pas à ses débuts. Mais

cette égalité n'est qu'apparente; si le vêtement est uniforme, si, aux

yeux de cette Université démocratique, tous les étudiants ont les

mêmes obligations et les mêmes droits, dans la vie extérieure, les

différences de condition s'accusent à chaque instant.

[18] «La república llamada Universidad» (_Estatutos hechos por la

Universidad de Salamanca_).

[19] _Voyage fait en l'année 1628_ (_Journal des Voyages de M. de

Monconys_, IIIe partie, Lyon, 1666).

Pour le jeune gentilhomme l'existence est régulière et facile: tout y

est disposé pour lui épargner les préoccupations matérielles, pour

lui ménager à propos les satisfactions de vanité qui sont si douces à

cet âge, pour rappeler aux autres et à lui-même la supériorité de son

rang.

Le matin, quand il s'éveille, toute sa maison est déjà sur pied: le

barbier et les pages attendent à la porte de sa chambre pour venir le

raser et l'habiller au premier signal; les valets de chambre brossent

et nettoient ses vêtements; dans les écuries, les laquais étrillent et

harnachent les mules. Lorsque arrive l'heure du cours, il monte sur

une bête de prix caparaçonnée de velours et tout un cortège

l'accompagne aux Écoles. Dans la salle où il doit se rendre, il trouve

sa place gardée par un domestique uniquement chargé de ce soin; on y a

d'avance apporté son portefeuille ou _vade-mecum_ et son écritoire. La

leçon finie, il rencontre à la porte son _pasante_ ou répétiteur, qui

se tient à ses côtés, tandis qu'il cause avec les maîtres et docteurs

ou avec des camarades de sa condition, et l'empêche de se mêler aux

mauvaises compagnies. Puis, il va rejoindre sa suite qui l'attend au

coin d'une rue et il rentre chez lui dans le même équipage qu'il était

venu. Après le déjeuner, il quitte une table abondamment servie pour

aller jouer aux boules ou à l'_argolla_, le jeu à la mode, qui

ressemble à notre croquet. Il travaille un peu, fait quelques

lectures, revoit avec son précepteur quelques règles de la grammaire

latine qu'il importe de ne pas oublier, retourne au cours au milieu

de l'après-midi, et enfin, le soir venu, il repasse les leçons du

jour ou s'entretient avec le gouverneur de sa maison, l'_ayo_,

qui est toujours un personnage de bonne famille et de mœurs

recommandables[20].

[20] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán, Conde de

Olivares, Embajador de Roma, á D. Laureano de Guzmán, ayo de D.

Gaspar de Guzmán, su hijo, cuando le embió á estudiar á

Salamanca, á 7 de Enero de 1601_, cité par La Fuente, _Historia

de las Universidades_, 1885, t. II, p. 429 et sq.

Les jours de congé apportent quelques distractions à cette existence

un peu sévère; mais ces plaisirs restent des plaisirs de gentilhomme:

ils ne vont point sans quelque solennité et le jeune seigneur, déjà

réservé à de hauts emplois, est gardé par le sentiment précoce de sa

dignité des fréquentations douteuses et des amusements vulgaires.

A côté de ces fils de Grands d'Espagne ou de _títulos_ de Castille, on

voit briller aussi des jeunes gens d'origine plus modeste, fils de

bourgeois enrichis par la banque ou le négoce, à qui la vanité de

leurs parents assure un train presque aussi magnifique. «Car, ainsi

que dit Cervantes, c'est l'honneur et coutume des marchands de faire

étalage de leurs richesses et de leur crédit non en leurs personnes,

mais en celles de leurs enfants, et c'est pourquoi ils les traitent et

les rehaussent à tout prix, comme s'ils étaient des fils de

prince[21].» Mais la grande majorité des étudiants de Salamanque vit

sans faste et plutôt pauvrement.

[21] _Coloquio de los perros._

Nous avons vu que ceux d'entre eux qui ne trouvaient pas asile dans

les Collèges s'installaient le plus souvent dans les maisons des

_pupileros_ ou «bacheliers de pupilles». Or, on y était très

médiocrement logé, dans des chambres étroites et fort mal aérées. De

plus, malgré les Règlements qui les obligeaient de donner chaque jour

à chacun de leurs hôtes une livre de viande ou de poisson[22], à

Salamanque comme dans d'autres Universités, les «bacheliers»

imposaient de rudes épreuves aux robustes appétits de leurs

pensionnaires. Les romans picaresques sont remplis des plaintes de

leurs victimes, d'imprécations contre leur avarice et leur rapacité.

[22] _Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca._

On connaît, par les descriptions de Don Pablos de Ségovie[23], la

maison du licencié Cabra[24], dit _Vigile-Jeûne_, et l'on sait quelles

sortes de repas on faisait à sa table:

«Après le _Benedicite_, on apporta dans des écuelles de bois un

bouillon fort clair... les maigres doigts des convives poursuivaient à

la nage quelques pois orphelins et solitaires. «Rien ne vaut le

pot-au-feu, s'écriait Cabra à chaque gorgée; qu'on dise ce qu'on

voudra, tout le reste n'est que vice et gourmandise!»--Alors entra un

jeune domestique qui ressemblait à un fantôme, tant il était décharné:

on aurait pu croire qu'on lui avait enlevé sur le corps la viande

qu'il apportait. Un seul navet flottait dans le plat, à l'aventure:

«Comment! dit le maître, voilà des navets! Pour moi, il n'y pas de

perdrix qui vaille un bon navet! Mangez, mes amis; je me réjouis de

vous voir à l'œuvre!» Il découpa le mouton en si menus morceaux que

tout disparut dans les ongles ou dans les dents creuses. «Mangez,

mangez, répétait Cabra; vous êtes jeunes et votre appétit fait plaisir

à voir!» Hélas! quel réconfort pour de pauvres diables qui bâillaient

de faim!

[23] Quevedo, _El Gran Tacaño_, ch. III.

[24] Il paraît que Quevedo l'avait peint d'après nature: le

personnage s'appelait D. Antonio Cabreriza (_Biblioteca de

Autores Españoles_, t. XXIII, p. 489). Ce type fut bientôt

célèbre et passa en proverbe. Dans l'intermède intitulé _El

Doctor Borrego_, au maître avare qui leur reproche leur appétit:

«Insatiables gloutons! Un œuf en quatre jours!... Je ne sais

comment vous échappez à mille apoplexies!» Les domestiques

répondent: «Nous partons, _licencié Cabra_!» (_Intermèdes

espagnols_, traduits par Léo Rouanet, p. 243.)

«Il ne resta bientôt plus dans le plat que quelques os et quelques

morceaux de peau: «Cela, c'est pour les domestiques, nous dit le

maître; car il faut bien qu'ils mangent et nous ne pouvons pas tout

avaler. Allons, cédons-leur la place, et vous autres, allez prendre un

peu d'exercice jusqu'à deux heures, si vous voulez que votre déjeuner

ne vous fasse pas du mal.»

Le docteur Cañizares, chez qui Estevanille González[25] avait pris

pension, ne traitait pas mieux ses élèves. Un oignon, un peu de pain

moisi formaient chez lui le fond du repas: une fricassée de pieds de

chèvre y passait pour un régal extraordinaire[26].

[25] _Vida de Estebanillo González._

[26] Voir aussi ce que dit Vicente Espinel du _pupilage_ de

Gálvez à Salamanque (_Relación primera de la vida del Escudero

Marcos de Obregón: Descanso XII_).

Guzmán d'Alfarache[27] ne se louait pas davantage des _pupileros_ et

de leurs menus: «un bouillon plus clair que le jour et si transparent

qu'on aurait pu voir courir un pou au fond de l'écuelle», des œufs

achetés au rabais pendant la bonne saison et conservés cinq ou six

mois dans la cendre ou dans le sel, une sardine par personne; pendant

l'hiver, une tranche de fromage «mince comme des copeaux de

menuisier»; pendant l'été, quatre cerises ou trois prunes comptées

exactement, «parce que les fruits donnent la fièvre», voilà de quoi

devait se contenter cette «faim invétérée, cette faim d'étudiant,

_hambre veterana y estudiantina_», qui dans toute l'Espagne était

passée en proverbe.

[27] Mateo Aleman, _Vida y Hechos de Guzmán de Alfarache_, lib.

III, part. II, cap. IV.

De toutes parts s'élève contre les maîtres de pension le même concert

de malédictions et de plaintes. Des couplets d'étudiants nous montrent

des tablées de pauvres diables dévorant des yeux la soupière où fume

le brouet noyé d'eau chaude[28], et serrant des deux mains leur ventre

maigre «où les boyaux chantent de faim[29]». Ils nous parlent encore

du pain «dur comme le ciment», des portions si adroitement coupées

qu'on voit le jour au travers et qu'au moindre souffle elles

s'envoleraient au plafond, du vin mesuré dans un dé à coudre, baptisé

et rebaptisé tour à tour par le marchand, le _pupilero_ et le

dépensier[30].

[28] _La sopa de añadido_, comme on dit à Salamanque. (Mal-Lara,

_Filosofía vulgar_, Lérida, 1621, fo 237.) Cf. _ibid._, _Centur._

V. 93; _Centur._ VII, 88; _Centur._ X, 59.

[29] _Cancionero_ de Horozco, p. 5: «las tripas cantan de

hambre.» (_La vida pupilar de Salamanca que escribió el auctor á

un amigo suyo._)--Cf. Bartolomé Palau, _La Farsa llamada

Salamantina_ (1552), publiée et annotée par M. Alfred

Morel-Fatio, dans le _Bulletin Hispanique_ d'octobre-décembre

1900, v. 474 et sq.

[30] _Ibid._--Cf. _Floresta Española_ (1618), IV, 8.

Il faut évidemment tenir compte de l'habituelle exagération de ces

sortes de morceaux; mais ce qui prouve bien que les maîtres de pension

abusaient par trop de leur monopole, c'est qu'au bout d'un certain

temps l'Université ne se soucia plus de faire respecter les privilèges

qu'elle leur avait d'abord assurés. Dès lors, bien des écoliers

s'empressèrent de se dérober à une tutelle importune: ils s'allèrent

loger dans les maisons de la ville où ils étaient sûrs de jouir d'une

honnête liberté et ils prirent eux-mêmes la direction de leur petit

ménage.

Mais là encore ils couraient grand risque d'étre exploités. Les

servantes d'étudiants ne passaient point pour des modèles de probité

ni de vertu; elles avaient toujours quelque amant pour qui elles

écrémaient le potage et détournaient les plus belles tranches du rôti;

Guzman d'Alfarache en essaya cinq ou six à la file dont la probité lui

parut douteuse et la propreté incertaine[31]. Plus d'une ressemblait

sans doute à la vieille dont parle Quevedo, qui demandait à Dieu de

lui pardonner ses larcins en disant son chapelet au-dessus de la

marmite: un beau jour, le fil du rosaire se rompit et les grains

tombèrent dans le potage: «Cela fit le bouillon le plus chrétien du

monde.--«Des pois noirs! s'écria un étudiant, sans doute ils viennent

d'Ethiopie?»--«Des pois en deuil! répliquait un autre, quel parent

ont-ils donc perdu?»--Un autre se cassa une dent en y voulant mordre.»

Plus d'une fois, cette estimable vieille prit la pelle à feu pour la

cuiller à pot et distribua ainsi des morceaux de charbon au fond des

écuelles. Il n'était point rare qu'on trouvât dans la soupe des

insectes, des éclats de bois, des paquets d'étoupes ou de cheveux; les

convives avalaient tout, sans fausse délicatesse: «Cela tenait tout de

même de la place dans l'estomac[32].»

[31] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, part. II, lib. III,

cap. IV.

[32] _Gran Tacaño_, cap. III.

Les fournisseurs ne valaient pas mieux que les servantes; les

bouchers, par exemple, ne se faisaient pas faute de vendre de la

viande pourrie; quelquefois, les écoliers s'indignaient et se

faisaient eux-mêmes justice: pendant l'hiver de 1642, ils promenèrent

par les rues attachée sur un âne, en la rouant de coups et en

l'assommant de boules de neige, une femme qui avait ainsi manqué de

les empoisonner[33]; mais le plus souvent leurs estomacs complaisants

se résignaient aux pires nourritures[34]; ils étaient dans l'âge

heureux où l'on supporte allégrement ces petites misères: «car, ainsi

que le dit le bon maître Vicente Espinel, l'insouciante jeunesse sait

tourner les chagrins en joie: les pires épreuves ne sont pour elles

que sujets de rires et d'amusement[35].»

[33] _Memor. Histór._, XVI, 244.

[34] Aussi nous dit-on que les apothicaires étaient plus nombreux

à Salamanque que partout ailleurs. Laguna parle d'une certaine

Clara, «famosa clystelera de Salamanca» qui avait des recettes à

elle pour «enxugar los infelices vientres de aquellos pupilos

infortunados que jamás se vieron llenos sino de viandas

pestilentiales.» (_Dioscórides_, p. 498.)

[35] _Relación primera de la vida del Escudero Marcos de Obregón,

Descanso XII._

* * * * *

Tous ces étudiants, les _pupilos_ qui vivent chez les maîtres de

pension, et les _camaristas_[36] qui habitent en chambre garnie,

forment ensemble la grande corporation des _manteistas_, ainsi appelés

du nom de leur grand manteau. Au-dessous d'eux sont les

_capigorristas_ ou _capigorrones_, dont la vie est bien plus dure.

[36] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, lib. III, part. II,

cap. IV.

Leur nom leur vient de leur costume qui n'est pas tout à fait pareil

à celui des autres écoliers: ils ont comme eux la soutane de laine

noire, mais ils portent sur les épaules, au lieu de l'ample _manteo_,

une cape d'étoffe grossière (_capa_ ou _bernia_), et sur la tête, au

lieu du bonnet carré, la _gorra_, qui est une espèce de casquette[37].

On les reconnaît aussi à leurs gros souliers ferrés, qui leur font la

démarche lourde, et c'est pourquoi les latinistes les appellent

dédaigneusement la bande _de calceo ferrato_[38].

[37] Covarrubias, _Tesoro_, aux mots: _capigorrista_, _gorra_,

_bernia_.

[38] Covarrubias, _Tesoro_, au mot: _çapato_.

Ce sont les valets d'étudiants, étudiants eux aussi, inscrits comme

leurs maîtres sur les registres de l'Université, mais qui ne sont pas

naturellement traités avec les mêmes égards.

La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne · 第 1 / 10 段