C’était le début des Jeux et les nations défilaient. Elles débouchaient
de la porte d’honneur dans l’ordre où elles seraient sorties de l’arche,
par lettre alphabétique. Autour du stade flottaient toute une série de
nouveaux drapeaux. Des couleurs qui jusqu’à ce jour n’avaient jamais
personnifié les sentiments humains de premier ordre, ni les révoltes de
bonne classe, ni les sacrifices historiques, le tango, le mauve,
l’aubergine, flottaient. Le traité de Versailles donnait aux géographes
et aux enfants un prisme neuf pour voir le monde. Ces langes aux
couleurs modernes des nations naissantes attendrissaient Bella, sensible
à toute mode. Sous un soleil qui soulignait dans le défilé la moindre
cocarde prune ou mordorée, mais qui doublait le cortège d’un cortège
égal d’ombres toutes bleues et semblables, chaque peuple nous saluait
maintenant, car les Orgalesse m’avaient forcé à prendre des tickets
spéciaux pour la tribune d’honneur. Ils nous saluaient de façon
différente, le Brésil en portant son pavillon au nez et en le pointant
vers l’unique nuage qui passât au zénith, l’Uruguay par des signes
individuels à la foule, à toutes les jolies femmes, et, reconnues par
l’Uruguay, les jolies femmes souriaient et lui étaient pour toujours
attachées. Les Chinois étaient absents, mais l’on avait choisi pour
porter leur panonceau et leur pavillon, les deux athlètes français dont
les yeux étaient le plus bridés. C’était deux grands Chinois coiffés à
l’argentine et roses et blancs comme les Chinois du XVIIIe. Parfois, une
nation pauvre, dont le comité sportif manquait d’argent, défilait nue,
un peu honteuse, mais la nudité est la richesse des athlètes, et l’on
acclamait leurs muscles luxueux, leurs cuisses millionnaires. Puis des
peuples qu’on devinait, tant le costume de ses coureurs était de coupe
nette, leur crâne bien rasé, qu’on devinait riches en téléphones, en
tramways, en appareils automatiques pour les cuisines, en balais
aspirateurs. Pas de Colombie. Entre la Chine et Cuba, pas de Colombie.
Une de nos voisines regrettait que la Colombie ne vînt pas à Colombes et
souriait, imaginant faire un jeu de mots, mais son sourire était d’un
degré plus tendre, plus fin qu’elle ne croyait, car c’était une
allitération et non un calembour. En tête de chaque délégation marchait
un géant. C’était le défilé des rois grecs avant le départ à la
recherche d’Hélène, et justement les Grecs passaient maintenant, les
seuls qui eussent des culottes de soie. Les femmes aussi allaient à la
conquête d’Hélène, des Américaines qui marchaient au pas jusqu’au fond
des hanches, des Françaises qui allaient l’amble, des Méditerranéennes
qui marchaient au pas jusqu’au genou et des Danoises à gros gants, à
masque de treillis, qui semblaient partir à la chasse aux abeilles. Dans
ces femmes et ces hommes déguisés en communiants du sport, notre
voisine, une sportive sans doute, découvrait à leur regard les nageurs
et les nageuses qu’elle n’avait vus que nus. Toutes les grandes nations
étaient groupées au milieu du ruban, autour des lettres médianes, E, F,
G, I, effleurant les seins de la gloire. La Nouvelle-Zélande ne
présentait qu’un couple, un jeune homme en veston bleu et pantalon
blanc, une jeune fille en flanelle pure. Ils avaient des canotiers. Ils
étaient réservés vis-à-vis l’un de l’autre, mais ils souriaient à la
foule... On aurait dit un mariage. Puis mille pigeons furent lâchés. Ils
partirent à tire d’aile, mais sans exagérer. Ils avaient dix jours pour
revenir avant la revue du 14 juillet. Dans les cohortes, notre voisine
découvrait maintenant à des organes et à des muscles invisibles pour
nous et que les Orgalesse tentaient vainement de voir, les tireurs, les
sauteurs, les boxeurs. Des soigneurs couraient pour remettre quelque
chronomètre à un chef de délégation comme on court le long du quai après
le bateau qui s’ébranle. Tout cela avait bien l’air en effet d’un grand
départ, d’une de ces parades de peuples qui se rendent chez le Minotaure
ou à la croisade, et c’était le départ d’une course de cent mètres.
Quatre mille athlètes à gestes rythmés, à bouche silencieuse, dont le
pas lui-même était feutré par des souliers de tennis, c’était bien les
figurants qu’il fallait à notre pantomime. Mais c’était bien par contre
le défilé des quatre mille humains les moins faits pour intriguer Jérôme
et Pierre. Presque tous avaient vingt ans à peine, en presque tous le
souci du corps avait reculé l’âge de l’amour, écarté le drame. On
sentait qu’une liaison fatale eût compromis la course de haies, un
esprit homicide le saut en hauteur. C’était la cohorte sur laquelle
l’adultère, le remords, la cocaïne avaient au monde le moins de prise.
La curiosité des Orgalesse s’émoussait sur ces vestales. Ils trouvaient
peu intéressant de voir tout le sang-froid de l’univers couler au milieu
d’une foule qui y trempait son délire. Ce n’était vraiment pas
intelligent, pour mûrir un conflit moral, de l’avoir conduit dans cet
espace libre où, aux accents d’une cantate suisse chantée pour la
première fois à si faible altitude, par ce défilé d’âmes stérilisées et
de corps communiants, cette procession sans divinité parvenait à faire
naître, dans quarante mille cœurs latins, le premier sentiment
anglo-saxon, et le plus naïf. La foule française, amie des héros, était
justement en train d’acclamer tous ceux qui, à la place des grands héros
de l’histoire, seraient restés anonymes à cause de leur force ou de leur
adresse même. Si celui-là avait été le soldat de Salamine, il serait
arrivé à peine haletant. Si celui-là avait été Léandre, il eût nagé sans
accroc à travers le Bosphore. C’était des Roland qui auraient pu
souffler tout le jour sans que la veine se rompît, des Louis XVI qui,
même à pied, n’eussent pas été rattrapés à Varennes. Les Orgalesse
souffraient de voir remplacer les grands efforts par la puissance, les
morts sublimes par l’aisance. Que de dénouements, que de tragédies
pathétiques l’athlétisme allait ravir aux humains! Ils n’y tinrent plus,
se levèrent, et nous entraînèrent à la piscine.
C’était un vaisseau moins grand certes que le stade, mais guère plus
intime. Rien de la piscine de l’Automobile-Club, voilée, sourde, où l’on
pouvait confier à son voisin sans crainte d’être entendu les victoires
obtenues sur la femme du nageur le plus proche. Le moindre geste des
concurrents renvoyait un rond de soleil, les mots non officiels
eux-mêmes de l’arbitre retentissaient. Des amis placés aux virages
opposés conversaient sans élever la voix, comme dans les vallées et les
salles antiques. L’âme des Orgalesse en était à regretter la poussière,
la verdure du stade, qui étaient du moins des éléments de secret.
C’était l’eau la plus transparente, l’eau la moins mystérieuse du monde.
Les plongeons de champions qui s’y précipitèrent de toutes parts ne
parvenaient pas à faire croire qu’elle contînt un seul trésor. Rien à
espérer de nous deux au milieu de cette race marine. Les spectateurs
étaient plus gros du tiers que les spectateurs des théâtres, du rugby,
plus gros du double que ceux des thés dansants. Les Français étaient des
Français énormes, mais la proportion des tailles entre les races
subsistait quand même, et les Hollandais étaient des géants. Les
spectatrices elles-mêmes étaient plus grandes et plus larges; c’était
toutes d’anciennes nageuses, elles n’avaient aucune poudre, aucun rouge;
en se noyant, elles ne risquaient pas de laisser au-dessus d’elles, sur
la surface de l’eau, ce masque de fard qui décèle, dans les étangs et
les eaux tranquilles, une Parisienne noyée. C’était les femmes qui, le
jour du déluge, se débattraient jusqu’au bout, nageant la brasse sur le
dos jusqu’à l’arrivée de l’arche. D’ailleurs il était tard, la séance
finissait. Les entraîneurs attiraient les nageurs hors du bassin comme
des otaries, en leur montrant des toasts et des crackers. Polies par
l’eau à la paille de fer, les nageuses, sur le rebord de la piscine, au
lieu de remettre un chapeau, arrachaient leur bonnet, et mettaient des
cheveux blonds touffus, excepté l’une, qui eût des cheveux blancs. Il
n’y eut bientôt plus dans l’eau obscurcie par le crépuscule qu’un seul
remous, et soudain la tête du champion des champions femmes apparut
juste au milieu du bassin, à peu près là d’où surgit, dans les parties
de Water-polo, la corbeille qui tient la balle... Pour quelle partie
entre quelles équipes? Le champion femme semblait ne rien sentir, ne
rien entendre. Nous voyions les bras, les mains, les épaules s’agiter
dans l’eau, mais les paupières, les lèvres étaient immobiles. Tout le
jeu de ses jambes, de ses reins, nourrissait sur cette tête
l’impassibilité. Ses pieds remuaient doucement, ses hanches s’ouvraient.
Tous les réflexes marins nourrissaient un chagrin, une distraction
terrestre. C’était la première île de mélancolie qui eût flotté sur ce
bassin d’ébats municipaux. Les Orgalesse se précipitèrent sur le
programme comme sur une carte, pour savoir son nom, mais déjà le visage
avait plongé et reparu joyeux...