A LA RECHERCHE

DE BELLA

DE

JEAN GIRAUDOUX

A LA LAMPE D’ALADDIN

14, Avenue Reine-Élisabeth

1926

A LA RECHERCHE DE BELLA

Bella se dérobait. Plusieurs fois j’allai l’attendre à la porte du

Ministère de la Justice, place Vendôme. Au pied du mètre type gravé dans

le mur, j’attendais. J’attendais, sous la pluie, et en maugréant. Les

passants pouvaient croire que j’attendais la Justice elle-même. Je

faisais les cent pas, n’ayant d’autre distraction que de les étalonner

au mètre type. J’avais le col de mon pardessus relevé, les yeux aigus;

les passants coupables m’évitaient, me croyaient de la Justice secrète.

De la porte voisine, porte du Ritz, sortaient dix, vingt, cent femmes.

Je m’étais sans doute dans la vie trompé d’une porte! Que n’aurais-je

pas reçu à l’autre, mais par la mienne Bella ne sortit jamais... C’était

la première fois depuis la guerre que la chair féminine, les parfums,

les fourrures se raréfiaient autour de moi. C’était les premiers jours

depuis que je n’avais plus d’uniforme, où mes doigts n’avaient pas

ouvert un bâton de rouge, caressé, mamelle de luxe, souvent de l’amour,

un réticule, caressé des seins. J’avais troué ce filet de bras nus, qui

m’avait reçu en 1919 dans mon premier veston, et je me retrouvai seul

par terre, à Paris, sans amis. Mes meilleurs camarades étaient tués. Je

n’avais plus guère d’amis de mon âge que parmi les étrangers. Toutes ces

lettres, toutes ces pensées, destinées par ma nature et mon éducation à

des Limousins, à des Berrichons, à des Savoyards, c’étaient à des

Anglais, à un Italien, à un Balte, que je devais maintenant les envoyer.

C’est en Américain qu’on me félicitait de ma fête, de Noël. Ma jeunesse

ne me souriait plus guère qu’avec des dents en or. Mais voilà que ces

âmes de rechange se mettaient elles aussi à disparaître, Murphy tombait

dans le Niagara, Druso tuait son président du conseil et se suicidait.

Je souffrais un peu de l’immodestie de ces morts, mais les jeunes gens

que j’avais rencontrés chez mon père étaient justement, de retour chez

eux, les fauteurs de révolution ou de réformes. Celui qui fit sortir les

femmes des harems, celui qui souleva la Chine du Sud contre la Chine du

Nord, c’étaient mes nouveaux amis. Le journal du matin me donnait de mes

amis, en manchette, les nouvelles les plus personnelles. J’aurais mieux

aimé une carte postale. Moi qui avais désiré des amis rentiers,

notaires, jardiniers, pour lequel l’amitié était une partie de billard à

Vaucresson, un jardin à Pramain, mes nouveaux amis étaient Stefanik,

Mussolini. Je me cherchais des amis français. Je partais pour le pré

Catalan, pour les dancings, avec l’appréhension de mon premier départ

pour le lycée. Quels voisins allais-je voir? Je les cherchais au Café de

Paris, là où un autre eût cherché des femmes. Je les cherchais aux

environs des femmes, dans les endroits du monde où se trouvent le plus

de colliers et de diamants. Je m’asseyais dans le voisinage des jeunes

gens qui me paraissaient bien portants et gais. Je raccrochais surtout

la franchise, la loyauté. En deuil de l’amour, je raccrochais l’amitié.

J’avais eu tort de ne pas venir plus tôt au Palais de Glace. C’était la

fin des vacances. Les platanes du Grand Palais qui avaient

orgueilleusement résisté à l’essence des autos, au goudronnage,

succombaient à une souffrance qu’ils ne comprenaient pas, et qui était

l’automne. Ils me découvraient maintenant le fronton du Palais de Glace,

les feuilles mortes en jonchaient l’entrée, ils m’y menaient comme à

l’hiver. Ils m’effleuraient le visage de leur feuille la plus basse et

la plus solide, qui tombait, qui mourait de cette première caresse à un

homme. Je m’approchai d’eux, je les flattai, je n’avais plus ce sot

amour-propre qui empêche les humains de caresser les arbres; jusqu’à

hauteur d’homme, ils étaient maculés, souillés, mais, à partir de la

première fourche, plus intacts que ne l’a jamais été arbre à la campagne

et sans branche tranchée par l’orage, car le paratonnerre du théâtre

Marigny protégeait cette forêt de la foudre. Je me décidai, et, passant

sous le portique romain, pour cinq francs, j’arrivai au cœur de la

saison encore prochaine...

C’était, certes, la plus anodine des bacchanales d’après-guerre. Trente

couples tiraient de l’arène le grincement d’un archet sur un violon sans

résonance. Jamais la terre n’avait été instrument plus muet. Autour d’un

Atlantique terriblement condensé sous le gel, Américaines, Françaises,

Cubaines, étaient là à leur poste. On buvait de l’orgeat, de la

verveine. Toute la naïveté laissée pour compte des thés dansants était

là, et même l’on riait quand tombait un maladroit. La glace avait

conservé en ce lieu seul la bonne humeur. Les dangers qui étaient là

n’étaient plus mortels. L’eau était là, mais vaincue et solidifiée.

Quelques demi-mondaines étaient là, mais ce n’était pas l’amour qui

réunissait les couples, c’était l’équilibre. Un désir d’équilibre sans

doute me prit, d’équilibre avec une blonde, avec un boléro bordé de

chinchilla, je me lançai vers l’une d’elles. C’est juste à ce moment où

j’allais lui être infidèle que m’atteignit l’amitié. Un jeune homme me

heurta, vit mon visage contrarié, se mit à rire, et s’enfuit.

Je m’amusai à le poursuivre. Délaissant la femme qui m’attendait en

décrivant des circonférences parfaites, par une suite d’étoiles, de

quadrilatères et de triangles, j’arrivai à rejoindre mon ennemi, et à le

toucher du doigt. Il ne résista plus, il était pris. Je le fis

prisonnier, comme l’on fait d’ailleurs les prisonniers à la guerre et à

la marelle, en les touchant du doigt bien plus qu’en les saignant. Il se

présenta, m’invita à sa table que je voyais là-bas garnie d’un autre

jeune homme et de deux jeunes filles, et nous regagnâmes le sol ferme,

du pas des acteurs grecs en costume dans les coulisses, d’une marche

bien saccadée et laide pour deux nouveaux amis, et comme tous ceux

d’ailleurs qui sortent d’une belle fiction: en canards.

Je restai avec eux. De temps en temps un de mes amis s’échappait sans

prévenir, comme un pigeon de sa grange, patinait à toute allure derrière

quelque moucheron, et revenait satisfait. Dès qu’il s’était amassé un

peu de silence ou de gêne à notre table, l’un de nous se précipitait

ainsi et tournait un moment sur ce qu’il y a de plus lisse en fait de

croûtes jeunes. Quand nous entrions au bal, visage éclatant, sous des

becs électriques, ils me mettaient inconsciemment au milieu de leur

groupe, m’éloignaient de quelques mètres de ceux qui auraient reconnu

sur moi, à des stigmates invisibles aux jeunes, que j’avais passé la

trentaine, et quand je jouais au rugby avec les jeunes gens, ils me

plaçaient aussi au centre de l’équipe. Ils me soignaient tous quatre

comme les filles du roi soignaient Achille, dissimulant ces dix années

d’aînesse comme un sexe. A vrai dire, je ne me sentais vraiment leur

égal qu’au bal masqué, quand, tous cinq sous le même domino noir, nous

échangions toutes les plaisanteries qu’on fait sous les tunnels, nous

disions toutes les vérités qu’on dit dans l’obscurité. Mais, en plein

air, j’étais parfois acculé à la fourberie. J’éprouvais sans broncher

pour la seconde fois des impressions premières. Hypocritement, je devais

marquer un temps devant des sensations que je n’éprouvais plus, devant

un écrasé par exemple, car aucun d’eux n’avait vu d’accident et de mort.

Tous quatre pâlissaient, et moi, qui étais un de ceux qui depuis les

Teutons ou les Cimbres ont vu le plus de cadavres entassés, je devais

regarder une minute la mort avec mes yeux de vingt ans. Un sourire

devant cet écrasé, un geste d’indifférence, un jeu de mots, et j’étais

trahi. Devant les mariées aussi. Je vivais à nouveau avec des amis qui

n’avaient jamais vu de mort et jamais fait l’amour. Dans ces bals, ces

dancings, j’avais la jeunesse des couvents. Ils m’avaient présenté leurs

amis, les amis de leurs amis, je n’avais qu’à me laisser faire pour être

tissé dans une génération plus jeune. Je n’avais qu’à me mentir un peu

pour éprouver à nouveau mon premier amour, pour embrasser pour la

première fois, pour pousser pour la première fois sur les marches qui

conduisent au Sacré-Cœur, le soir, une jeune fille, pour faire mon

premier geste hardi. Ma jeunesse me retombait comme un doux rocher de

Sisyphe. Les grands orages, les tournants de la Seine à Meudon me

disaient:--Je suis ton premier orage, je suis ton premier tournant de

Seine! Trompée par mon entourage, toute la nature se trompait à mon

égard, et me fournissait, devant les châteaux, les forêts, les

charmilles, au lieu de son langage implacable connu de moi avec ses

roueries et ses grâces, me fournissait des naïvetés, des balbutiements.

Si j’éprouvais le besoin de montrer à mes amis les quartiers que

j’habitais autrefois, dans les rues usées depuis vingt ans par mon

regard et mon pas, je voyais tout rajeunir autour de moi, les couleurs

des devantures s’avivaient, les pieds des boutiques de moulagistes me

donnaient un jeune dégoût, et j’allais plus allègrement, en saumon qui

remonte son fleuve. La nuit tombait, je donnais le bras aux jeunes

filles; et soudain, si nous regardions le ciel, je voyais une étoile, la

première...

Il se trouva que vers la même époque, je rencontrai aussi un camarade de

guerre qui m’emmena chez lui. Mais il n’était pas non plus de mon âge.

C’était mon aîné de quinze ans. Si l’égoïsme vital me poussait vers les

jeunes, un attrait aussi grand me jeta dans cette génération à cheveux

gris-sel pour les hommes et dorés pour les femmes. Mon camarade habitait

un appartement peuplé d’objets, de livres qui à dix ans près n’étaient

pas faits, n’étaient pas écrits pour moi, et dans ce mobilier à mes yeux

aussi inaliénable qu’un cercueil, il vivait un âge qu’il croyait libre

et vivant. Ses bronzes de Rodin, ses grès de Carriès, ses fleurs

d’Odilon Redon me paraissaient aussi anciens et fatals que les objets

des nécropoles. Du fait de ces quinze ans seulement, et bien qu’ils

eussent été jeunes pour mes aînés directs, c’était une lumière

d’éternité, presque le renoncement, de deuil, qui tombait des Cézanne et

des Renoir. Tous les artistes, toutes les particularités d’art qui

avaient ennobli la vie de mon camarade, me semblaient maintenant

l’alourdir, la pétrifier. Mais d’autre part, j’admirais ce quadragénaire

d’être au centre même de l’existence. Tous ces nœuds qu’une existence

d’homme a pour but de former ou de dénouer, il en avait le maniement.

Médecin, il était à l’âge où il pouvait être le plus redoutable pour la

maladie. Ce que la jeunesse appelle des biens fugitifs, la fortune, la

maîtrise de soi, la renommée, il était justement en train de les saisir.

Il était à cet âge où les hommes ont découvert la vapeur, l’électricité,

et le mouvement même des planètes. Il portait dans ses yeux, comme tous

les quadragénaires, cette flamme inconnue dans les autres regards et à

laquelle s’enflamme à distance l’essence du monde. Je le trouvais

entouré de gens dont pas un n’ignorait ce qu’est la vie, et dont tous,

femmes ou hommes, s’entendaient à la fois pour entasser le maximum de

besogne humaine et râfler le maximum de joies. Tous ces mots de jour,

d’aube, de crépuscule, coulaient sur des êtres mûrs, gonflés par l’âge à

leur densité extrême, mais les rides, la presbytie, étaient encore de

jeunes rides, une jeune presbytie. Les mots de Passion, de Liaison,

d’Amour se disaient devant les femmes à poitrine pleine, qui

connaissaient tous les procédés d’étreinte ou d’apaisement. Elles

étaient folles de couturières, et donnaient chaque semaine leurs beaux

corps à la mode comme à une armure éternelle. Chacun de ces êtres était

à la fois son symbole et son secret. Je les admirais et les plaignais.

Eux aussi affectaient de me croire leur contemporain, me plaçant en

serre-file cette fois quand nous sortions ensemble. Je les plaignais. Je

voyais cette génération entrer dans la lutte suprême contre l’âge avec

des armes de vieux modèle, avec des impressionnistes, des pastellistes

de fleurs, alors que les armes percutantes de l’année, et devant qui la

mort n’insistait pas, étaient Derain et Picasso. L’un d’eux déclarait

parfois tout haut son amour pour Sisley, pour Jongkind: c’était un aveu

d’impuissance, c’était une provocation à la mort. Chacun des noms

propres d’ingénieurs, de demi-mondaines, d’écrivains qu’ils prononçaient

me paraissaient sur eux des étiquettes de mortalité, tandis que ceux de

mes jeunes amis étaient des firmans contre la mort. Mais, au milieu

d’eux, sur cette mer agitée dont seul je ne courais pas les périls,

d’une chair et d’une âme encore insensibles à leurs maux et à leurs

soucis, j’avais tous les délires d’une traversée pour eux suprême et

pour moi anodine. Avec ceux-là aussi je devais être hypocrite. J’avais à

me montrer plus engourdi devant les voitures, devant les balles de

tennis. Aux mots de Bronchite, de Rhumatisme, qui étaient pour mes

cadets aussi inoffensifs que les mots Coryza ou Fluxion, je devais

prendre l’air grave, soucieux. C’étaient les ennemis, les vainqueurs des

hommes qui déjà s’annonçaient ainsi, par de petits coups à l’orteil ou

aux côtes. C’était la punition, comme disent les boxeurs, qui allait en

vingt ou trente ans les mettre hors du ring... C’est ainsi que pendant

deux mois, n’ayant plus autour de moi mes propres années, je vécus en

parasite chez la génération cadette, y buvant sournoisement la jeunesse,

chez la génération aînée, y goûtant un fruit non moins défendu, et

j’étais heureux, car de ces âges je n’avais ni du premier l’ignorance ni

du second la peur. Libre à moi de choisir définitivement l’une d’elles.

Deux âges différents s’ouvraient sans secrets et sans réserve à moi,

orphelin de mon âge propre.

Je ne me décidais pas. La jeunesse me flattait. J’étais flatté

d’escorter à bicyclette les jeunes filles le long de routes surchargées

de l’odeur des acacias, dans laquelle se noyait presque leur parfum à

nom encore inoffensif: Première Valse, Aube Grecque. J’aimais leur

aisance dans la vie, cette aisance qui permet à ceux-là seuls qui

ignorent tout de la vie de s’y promener sans erreur. Elles étaient

secrètes et souvent muettes, pleines d’une confiance voulue, d’une

défiance native, avec des mouvements justes, avec une pensée à la fois

sauvage et apprivoisée qui se plaçait toujours près de la vôtre,

dédaigneuse cependant et insaisissable, comme le chat à un millimètre du

point où le chien peut l’atteindre. Elles étaient dans cet âge si vite

déformé où la nature semble avoir créé les femmes pour faire de chacune

le symbole d’une qualité. L’une n’était que générosité, l’autre

qu’audace. Au lieu de ces palettes qu’étaient leurs aînées, sur

lesquelles tout était écrasé et mêlé, veulerie et énergie, indifférence

et dévouement, non sans un soutien de rouge et de kohl, j’avais là deux

couleurs séparées, nouvelles, et qui pouvaient me servir pour un nouvel

art. Cependant je les quittais sans peine. Avec elles j’avais souvent le

sentiment de celui qui au Jeu de l’Oie a dû rétrograder et revient dix

cases en arrière. J’avais, au milieu de ce groupe, le sentiment d’avoir

retourné la lorgnette, de regarder par le gros bout ce qui était le but,

l’enjeu de ma vie, ce que ces jeunes gens appelaient déjà de son vrai

nom la mort. De la voir faussement éloignée me causait un malaise. Dans

l’autre groupe au contraire, je la voyais par le petit bout, à travers

des femmes belles et mûres, des hommes puissants et minés... De la

savoir faussement proche, j’étais heureux.

Un jour, à l’exposition canine, je vis les deux groupes arriver chacun

par une porte. Ils se précipitèrent sur moi, se heurtèrent sur moi. Mon

camarade de guerre et le jeune homme du Palais de Glace me prirent en

même temps la main, puis se reconnurent, et la laissèrent tomber.

--Tiens, bonjour, Bernard! dit le premier.

--Bonjour, mon père! dit Bernard.

Ils s’affrontèrent du regard. C’était le père et le fils, qu’un divorce

avait éloignés depuis dix ans.

--Tu connais mon ami Philippe?

--Ton ami? C’est le mien. Je le vois tous les jours.

On eût dit un de ces coups montés, dans les comédies, où l’on découvre

les imposteurs. Je me sentis traître à chacun, traître aussi à mon vrai

âge. Ils me laissèrent là. Par bonheur, j’aperçus Fontranges. Je courus

à lui. Tout ce que mes rapports avec l’âge mûr et la jeunesse

contenaient d’équivoque disparut près de ce vieillard, comme il en eût

été d’ailleurs près d’un enfant.

* * * * *

Il ne m’évita pas, et je l’escortai tout l’après-midi, assistant à sa

réconciliation avec chaque espèce canine. J’étais à l’aise avec lui? Je

n’avais pas, avec cet homme à cheveux presque blancs, parvenu sans

équivoque à la vieillesse, à forcer ni ma jeunesse ni mon âge. Tout dans

son langage, son allure, son vêtement, calmait en moi, au lieu de la

troubler, ma vie. J’avais trouvé. A défaut de compagnons de génération,

ce n’était pas un aîné, ce n’était pas un cadet qui me donnaient la

force et la conscience de mon âge, mais un vieillard. J’avais ce

vis-à-vis pour me situer et me connaître. Quand je voyais ses veines un

peu gonflées, ses articulations un peu noueuses et craquantes, ses

prunelles pures encastrées dans un œil fendu de filets rouges, tous les

objets autour de nous, tous les sentiments se replaçaient de moi à la

bonne distance, la mort ni trop près ni trop loin, l’ambition à ma

gauche, l’amour dans mes bras mêmes. Peut-être un enfant de deux ans

m’eût-il donné la même conscience. Mais aujourd’hui, grâce à Fontranges,

je faisais le point de ma vie là où elle était la plus profonde. Près de

ces mains qui savaient encore serrer, à peine étreindre, de ce cerveau

lucide mais déjà exsangue, au son de cette voix presque blanche, à

entendre cet homme me raconter qu’il allait abattre des futaies qu’il

avait lui-même plantées, démolir le puits artésien qu’il avait foré à

l’époque des puits artésiens, je frémissais du génie exact de mon âge.

Oui, j’avais trente-quatre ans. Oui, j’étais à l’âge où les monuments

ont leur vérité, où les Pyramides, la Tour Eiffel, Trianon ont leurs

proportions exactes. La nature de mon amour pour les femmes me devenait

soudain évidente, à voir ce long nez fin où les cartilages déjà

succombaient. Le soleil éclaira tout à coup la Gare d’Orsay, la Légion

d’honneur, tous bâtiments que je croyais d’ailleurs exposés au Nord; je

ressentis soudain le degré exact de chaleur qu’aura eu pour moi dans ma

vie, le soleil. Mes instincts, mes désirs, mes penchants, plafonnaient

sous ce ciel d’arrière été. Je suivais Fontranges de cage à cage, aide

de camp de la vieillesse. Des femmes trop poudrées passaient, des pères

avec leurs filles, je sentais en moi une idée précise, pour la première

fois, sur l’adultère, sur le mariage. Ma virilité naissait tout à coup,

non de la guerre, non de l’étude, mais d’une promenade avec un homme âgé

et simple. Tout ce que Nietzsche, et Platon, et Plotin n’avaient fait

que brouiller en moi, Fontranges m’aidait à le dégager en champion de

jonchet. En moi je dégageais l’énergie sans que tremblât l’amitié,

l’ironie sans que la foi bascule. Fontranges, consolidant de temps à

autre son épingle de cravate en fouet d’or, ne se doutait pas qu’il

escortait un homme au comble de sa destinée. Comme on force un lutteur

qui va faire des poids à frotter ses mains à un tampon de talc, il me

forçait, avant chacune de mes pensées géantes, à passer les miennes sur

un dos de chien, et, avant la pensée qui contenait Bella, sa fille, pour

que mes mains fussent le plus souples et le plus sûres, sur un caniche.

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