ATTENTE DEVANT LE PALAIS BOURBON

Victime lui aussi de la crise du logement, qui maintenait dans les

ministères les ministres déchus et en éloignait les ministres nouveaux,

Rebendart ne pouvait encore s’installer place Vendôme et demeurait

jusqu’à nouvel ordre au Palais-Bourbon. C’est là, devant le quai, à

hauteur du Palais d’Orsay, qu’un matin je vins m’installer, moins pour

attendre Bella que pour essayer de voir si la volupté de l’attente

m’était encore accordée. Au dernier moment, je n’avais pas eu le courage

d’attendre à pied, j’attendais en automobile. Quelle heureuse place

d’attente j’avais d’ailleurs choisie! J’étais juste en face de

l’Exposition des Arts décoratifs naissante, de la ville qui fut

construite le plus vite, et je pouvais suivre à l’œil nu, en ma matinée,

la croissance des monuments. J’étais en face du kiosque où les ouvriers

achetaient leur pain et leur saucisson. J’étais nourri. Des agents

voulurent me chasser. Je leur montrai cette carte de circulation qui

m’avait permis d’arriver jusqu’aux incendies, aux inondations, au cœur

des scandales, de voir les ruines fraîches, les cadavres frais. Elle me

permettait aujourd’hui de voir Bella, de voir Bella à sa première

sortie, avec son premier fard. J’attendais la seule femme qui vécût dans

ce palais. Le Palais lui-même s’éveillait avec honneur, sans les

ébrouements et les vulgarités qu’avaient les maisons de celles que

j’avais aimées jusque-là, sans volets qui battent, sans tapis, sans

poubelle. Le soleil faisait évaporer du jardin un léger brouillard, et

du ministère les chiffreurs de nuit. Je les reconnaissais. Leurs yeux

papillotaient devant ce jour dont moi seul avais le chiffre. Je ne les

enviais pas. Je ne voulais rien savoir d’aucun mystère. Je me réservais

pour la matinée un cœur à jeun, une âme vide. Rien ne me manquait dans

cette île au milieu du monde qu’était ma petite voiture, île bleue,

avec, nickelées, les parties d’elle que l’on touche. J’avais réalisé

l’isolement. Les êtres dont je désirais autrefois la présence dans les

carrefours de ma vie, je n’avais plus besoin d’eux. Benjamin Constant,

Lautréamont, je ne souhaitais pas qu’ils fussent là, sur les coussins

d’arrière, s’amusant à ouvrir les phares ou à corner. La terre m’avait

poussé ce matin hors d’elle sur cette barque isolante, et aucun de ses

mouvements ne m’atteignait. J’avais pour la première fois un amour, un

sentiment sans cortège. Je le sentais aujourd’hui mordre sur mon cœur

même, sans ces témoins classiques ou vivants qui m’assistaient jusqu’ici

en tout duel. Ce qui allait m’arriver aujourd’hui était pour moi, et non

pour mes ascendants, mes descendants, ou mes maîtres. Pour la première

fois les autobus effleuraient un homme vraiment seul, les trains de

Versailles que j’entendais sous leur tunnel attaquaient souterrainement

un homme seul. La rumeur de la terre m’arrivait sans que je fisse aucun

bruit dans ce murmure, comme à l’aéronaute. Parfois je descendais de mon

auto. Je faisais quelques pas autour d’elle. Je jetais un coup d’œil sur

la Seine. J’y voyais, comme l’aéronaute, des poissons. Puis je remontais

vite, comme un lapin qui regagne son terrier ou plutôt une statue,

surprise en fraude, son piédestal. Tout ce qui arrive d’ailleurs aux

automobilistes dans une longue course m’arrivait dans cette halte. Un

pneumatique s’affaissa soudain. Une courroie de capote sauta. J’eus

l’impression que le moteur, bien qu’à l’arrêt, défaillait. Tous les

accidents d’une longue vieillesse survinrent dans cette matinée. Une

légère ondée tomba. Je tendis ma capote. J’étais enfin sous ma tente.

J’étais bien un nomade. A nouveau, comme autrefois, la volupté

d’attendre me libérait de tout, et même de celle que j’attendais. Il ne

manquait autour de l’auto qu’un cheval broutant et les levriers de

garde.

Dix heures sonnèrent. La gare de Versailles qui n’avait déversé

jusqu’ici que des dactylographes, déversait maintenant leurs patrons. Je

voyais maintenant entrer au ministère des Affaires étrangères ses

habitués. C’était le seul ministère où tous les fonctionnaires étaient

vêtus avec soin. Ils y arrivaient comme à un cercle où l’on se rend dès

l’aube. Je reconnaissais les spécialistes que j’avais vus à l’École des

Langues orientales, celui de copte, celui d’abyssin poétique, celui

d’abyssin pratique, le chaldéen, le persan. Au passage de chacun, leur

spécialité et leur vocabulaire colorait mon attente, me fournissait de

l’attente une nouvelle définition. L’attente est un tapis vivant.

L’attente est une gélinotte entre des mains puissantes... Le directeur

de la comptabilité passa. L’attente c’est mille divisions, mille

multiplications, les quatre règles se rongeant elles-mêmes... Oui,

j’avais à nouveau cet heureux fonctionnement, ce calme de mes artères,

de mes sens que je n’éprouve que dans l’attente, cet état de divination

qui m’eût fait trouver en ce moment, bactériologue, le microbe du

cancer, diplomate, la vraie formule de la Société des Nations. A peine

mécanicien, je voyais à apporter sur cette petite automobile dix

perfectionnements faciles. A peine architecte, je voyais tout ce qui

manquait, tout ce qu’il y avait en trop au Pont Alexandre III. Ignorant

du quai d’Orsay, je voyais, je sentais que le Directeur de l’Océanie,

ami de mon père, n’était pas encore passé, et je l’attendais. Ce n’était

pas que je fusse tout optimisme. J’avais un regard bien trop perçant

aujourd’hui. Je voyais sur ma machine des fourmis déjà établies sur les

roues, de l’eau rouillant le nickel. Je la voyais un peu enfoncée dans

la chaussée. Le travail de délabrement qui ensevelit Babylone, et

Bactres et la Crète, avait déjà commencé sur elle. Ne croyez pas non

plus que je ne voyais pas ces passants vieillir, la Tour Eiffel sous la

poussée des matériaux s’épaissir, la Seine avancer sur chaque quai dans

son labeur de destruction. Mais j’avais remplacé l’attente de Bella,

ainsi qu’on échange pour un bal son vrai collier contre un faux, par

l’attente de ce directeur d’Océanie. C’était sans danger pour mon âme,

et le plaisir était de même ordre. J’y gagnais même. Au lieu de garder

la seule porte par laquelle Bella pouvait sortir, j’avais à surveiller

tous les ponts de la Seine, car il habitait à Courcelles. Soudain, je

tressaillis, il était près de mon auto et me parlait.

--Eh bien, jeune homme? dit-il.

On ne pouvait trouver pour m’appeler deux mots plus justes. Je me sentis

qualifié jusqu’au fond de l’âme. Jeunesse et virilité, c’était bien

aujourd’hui mes composantes, et je n’avais que celles-là. Les mots bel

adolescent, vieil ami, cher camarade, étaient des anses cassées pour me

saisir. Comment allais-je pouvoir répondre à tant de précision et aussi

à tant de justice?--Jeune homme!--Quelle conversation étonnante allait

être la nôtre, si le directeur d’Océanie avait aujourd’hui pour désigner

humains et sentiments des termes aussi exacts et redoutables.

--Qui attendez-vous? demanda-t-il.

Voilà que j’allais être obligé de mentir à ce voyant.

--Vous, lui dis-je en riant.

Il se sentait au cœur d’un secret. Il se doutait que je m’amusais à

faire de cette conversation banale une joute et une épreuve pour le

langage humain. Il dit, et ce fut encore la seule chose qu’il pouvait

dire:

--Excusez-moi donc d’être en retard, et bonjour à votre père, auquel

vous ressemblez.

Et m’ayant remis comme un masque cette ressemblance auquel je tenais

tant, m’ayant recouvert, suivant quelque politesse océanienne, non de

mon chapeau, mais de la tête même de mon père, il me quitta, d’un pas

plus lent, comme si son office n’avait pas été de venir étudier la

nomination de l’Évêque des Nouvelles Hébrides, mais de me libérer de

l’obligation volontaire que j’avais prise à son égard, et il entra dans

le Ministère... C’en était fait. J’étais seul avec Bella...

A la recherche de Bella · 第 3 / 8 题