amis du premier président d'Harlay, qu'il avoit apprivoisé au point
de l'aller voir aux heures les plus familières, et de manger chez lui
sans être prié quand il vouloit. Le roi lui demanda un jour si le
premier président faisoit bonne chère. «Mais, sire, répondit-il,
assez bonne, une bonne petite chère bourgeoise.» Le roi rit, et mit
ce mot en réserve. Quatre jours après, le premier président étant
venu parler au roi dans son cabinet, le roi lui rendit le propos de M.
de Noyon, qui le piqua au point où on le peut croire du plus faux et
du plus glorieux des hommes. Il ne dit mot, et attendit M. de Noyon à
venir. Il ne tarda pas et sur l'heure du dîner. Le premier président
fut au-devant de lui en grandes révérences, et lui demanda avec son
hypocrite humilité ce qui lui plaisoit lui commander. M. de Noyon,
bien étonné de l'accueil, lui demanda à son tour ce qu'il lui
vouloit dire d'un style si nouveau pour lui qui venoit lui demander à
dîner. «A dîner! répondit le premier président. Nous ne faisons
céans qu'une petite chère bourgeoise qui convient à des bourgeois
comme nous, et qu'il ne nous appartient pas de présenter à un
prélat aussi distingué par sa dignité et par sa naissance.»
Réplique de M. de Noyon, qui sentit bien que le roi l'avoit trahi.
Duplique du premier président. Tant qu'enfin M. de Noyon dit que
cette plaisanterie étoit belle et bonne, mais qu'il avoit renvoyé
son carrosse. «Qu'à cela ne tienne, répondit le premier président,
vous en aurez un tout à cette heure;» et tant fut procédé qu'il
le renvoya dans le sien et sans dîner. M. de Noyon bien en peine fit
parler au premier président dans l'espérance de tourner la chose en
plaisanterie; mais il se trouva qu'elle n'eut aucun lieu, tellement
que M. de Noyon alla au roi, qui, après avoir bien ri de la farce
qu'il s'étoit faite et laissé M. de Noyon plusieurs jours bien en
peine, lui promit enfin de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et le
raccommoda en effet. Le premier président n'osa ne pas vivre avec M.
de Noyon différemment de ce qu'il avoit fait, parce que le roi, qui
pour se divertir, avoit fait la brouillerie, avoit voulu sérieusement
les raccommoder; mais l'orgueil du personnage n'en put jamais revenir.
M. de Noyon eut une maladie qui le mit à la dernière extrémité à
Paris; avant de recevoir ses sacrements, il envoya prier le nonce
de lui donner la bénédiction apostolique. Cela fut trouvé fort
étrange surtout d'un évêque qui appeloit quelquefois le pape:
«Monsieur de Rome.» Il guérit, mais pour peu d'années; et quand
il le fut, le roi le réprimanda de la singularité de sa dévotion,
moins que cela ayant souvent profité à la cour de Rome pour étendre
sa juridiction. On en diroit bien d'autres sur M. de Noyon. Ce
peu suffit pour faire connoître un homme dont on parlera encore
longtemps. Mais il en faut encore dire une, outre le dais brisé qu'on
l'accusoit de porter avec lui en voyage.
On a vu dans la suite de ces remarques quelle étoit la duchesse de
Picquigny. Chaulnes et d'autres terres à elle sont du diocèse de
Noyon; et il s'étoit formé une assez grande amitié entre eux qui
dura plusieurs années, et jusqu'à une visite que M. de Noyon lui
rendit, où ils parlèrent de rangs. M. de Noyon lui dit que, s'il
pouvoit être marié, sa femme passeroit devant elle. Madame de
Picquigny soutint le contraire. M. de Noyon allégua l'ancienneté
de sa pairie, Madame de Picquigny qu'elle étoit duchesse et qu'il
n'étoit que comte. Tant fut procédé qu'ils s'échauffèrent si bien
sur ce bel être de raison qu'ils se séparèrent brouillés, et ce
qu'il y eut de plus beau, c'est qu'ils le demeurèrent.
On prétend qu'il conduisoit son neveu, même enfant, à son carrosse,
comme étant son aîné; mais ce qui est certain, c'est que se
trouvant chez lui avec l'abbé de Tonnerre, mort évêque de Langres,
et M. de Chaste[1], mort évêque de Laon, et qui l'étoit déjà,
quelqu'un qui arriva lui dit qu'il le trouvoit là en famille. «En
famille! reprit-il, oui en famille. Voilà monsieur, en montrant
l'abbé, qui est de ma maison;» puis montrant l'évêque: «Et
monsieur qui s'en dit; oui, en famille, monsieur, en famille.» Le
pauvre Laon fut démonté et ne répliqua ni ne leva le siége. Mais,
à la fin, en voilà assez.»
[Note 1: Il faut lire _Chatte_ (Louis-Anne de Clermont).]
--M. de Noirmoustier, cadet de la maison de la Trémoille, étoit fils
de M. de Noirmoustier, si avant dans le parti des frondeurs dans la
minorité de Louis XlV, et qui, à force d'esprit, de souplesses et
d'intrigues, obtint un brevet de duc en 1650 et mourut en 1666. Sa
mère étoit fille de Beaumarchais, trésorier de l'épargne, et sa
femme d'Aubery, président en la chambre des comptes. Il laissa
deux fils et deux filles dont les trois _(sic)_ furent tous
considérables[1]. L'aîné, dont il s'agit ici, étoit un des hommes
de son temps le plus beau et le mieux fait, avec beaucoup d'esprit,
mais orné, agréable, gai, solide et fait également pour le monde
et pour les affaires. Il arriva donc avec ces talents, qui le firent
briller et rechercher par la meilleure compagnie de la cour; mais la
petite vérole qui le prit allant joindre la cour à Chambord et
qui lui creva les deux yeux, arrêta à dix-huit ans, dès son
commencement, une vie qui promettoit tant. Le désespoir qu'il en
conçut l'enferma plusieurs années sans vouloir presque être vu de
personne, charmant ses ennuis par une continuelle lecture; et, comme
rien n'en dissipoit son esprit, il n'oublia jamais rien, et sans le
vouloir il se forma à tout. Le peu d'amis qu'il s'étoit réservés
et qui, par le charme de sa conversation, lui étoient demeurés
fidèles, le forcèrent à la fin de vivre dans un cercle un peu
plus étendu, et de l'un à l'autre il devint le rendez-vous de la
compagnie la plus choisie et souvent la plus élevée. Tout est mode.
Il devint du bon air d'être admis chez lui. Le médiocre état de
ses affaires lui fit épouser en 1688 la fille de la Grange-Trianon,
président aux requêtes veuve de Bermond, conseiller au parlement;
et puis veuf sans enfants au bout d'un an. Il demeura ainsi jusqu'en
1700, qu'il se remaria à la fille de Duret de Chevry, président
en la chambre des compte, par amour réciproque d'esprit. La fameuse
princesse des Ursins, sa sœur, longtemps mécontente de ces mariages,
fut obligée enfin d'avoir recours à ses conseils, à son industrie,
à ses amis, et le fit entrer en beaucoup de choses importantes, qui
le firent faire duc vérifié, et frère cardinal. Depuis leur mort,
moins occupé d'affaires, il s'est toujours amusé de celles du
monde et de ses amis, et sa maison a été un réduit, un conseil, un
tribunal qui s'est toujours soutenu en considération distinguée par
celle de tous les gens principaux qui se sont fait honneur d'y être
admis.
[Note 1: Le duc de Noirmoutiers eut neuf enfants, cinq fils et
quatre filles, qui moururent tous après 1666.]
--Le cardinal de Furstemberg a joué un tel rôle dans les affaires
entre l'empire et la France qu'il seroit inutile de parler de lui. On
se contentera de remarquer qu'ils étoient comtes de l'empire, sans
autre prétention, jusqu'en l'an 1654 que l'empereur les créa princes
de l'empire. Le cardinal avoit aimé de longue main une comtesse
de Walvoord, veuve du comte de la Mark et mère de celui qui fut
chevalier du Saint-Esprit en 1724, après plusieurs emplois au dehors.
Il l'avoit remariée à un comte de Furstemberg, son neveu, et il
vivoit avec elle en France, ménage public, logeant toujours ensemble.
C'étoit une créature fort haute, fort emportée, de beaucoup
d'esprit, plus que galante, et qui avoit été belle, mais grande et
grosse comme un Suisse, effrontée à l'avenant, et qui avoit pris un
tel ascendant sur le cardinal qu'il n'osoit souffler devant elle. Son
luxe en tout genre étoit si prodigieux qu'on n'en croiroit pas les
étranges détails de magnificence, de profusion, de délicatesse dont
son jeu prodigieux ne faisoit pas la plus forte dépense, qui ruinoit
le cardinal, quoiqu'il eût entre 7 à 800,000 livres de rentes en
bénéfices ou pensions du roi.
«Le scandale en étoit énorme; mais ses services et ses souffrances
pour le roi, décorés de sa pourpre, mettaient tout à couvert, au
point que la comtesse avoit une grande considération du roi et des
ministres, dont elle étoit traitée avec une singulière distinction.
Madame de Soubise, à qui le roi avoit ses anciennes raisons de ne
rien refuser, et qui, moyennant son traité avec madame de Maintenon
de n'aller jamais à Marly et de ne voir jamais le roi en particulier,
l'avoit toujours à elle pour tout ce qu'elle souhaitoit, avoit mis un
de ses fils dans le chapitre de Strasbourg par force et par autorité
du roi déployée, parce qu'il étoit boiteux d'un quartier, et ce
quartier étoit le cuisinier de Henri IV, le célèbre la Varenne, que
les plaisirs de ce prince firent son portemanteau et que son esprit
et les affaires où son maître l'employa enrichirent tellement,
qu'après bien de la résistance il fut convenu qu'ils seroient dupes
et passeroient ce quartier pour celui d'une maison noble de ce même
nom qui toutefois n'avoit jamais eu d'alliance avec celle de Rohan.
Dès qu'il fut chanoine, sa bonne mère songea à le faire évêque,
et fit sa cour à la comtesse de Furstemberg tout de son mieux; mais
la cour concluante consistoit aux pistoles pour faire consentir le
cardinal au titre amer de coadjuteur. Le traité fait, il fallut
capter la bienveillance du chapitre, qui conserve encore les dehors de
la liberté et qui postule ou élit. Un abbé de Camilly, Normand de
basse étoffe, mais d'esprit délié et accort, et grand vicaire à
Strasbourg, fut gagné par madame de Soubise, et eut le secret de la
négociation, qu'il fit réussir, et dont il eut l'évêché de
Toul en récompense, et est mort archevêque de Tours, et, _quod
horrendum_, comme il avoit vécu. C'étoient toutes ces simonies
que le cardinal de Bouillon avoit mises au net, instruit par ses
émissaires de point en point et enragé qu'il étoit de manquer
Strasbourg pour lui et pour ses neveux, qui tous trois étoient
dans le chapitre, dans les dignités, et bien auparavant l'abbé de
Soubise, plus jeune que l'abbé d'Auvergne. Ce fut aussi ce qui piqua
le roi, protecteur d'un marché qu'il ignoroit, et ce qui outra la
comtesse et madame de Soubise, desquelles la beauté faisoit le
plus beau coadjuteur de l'Europe et le plus jeune aussi, moyennant
quantité de pistoles; et ce fut ce qui acheva la perte résolue du
cardinal de Bouillon, que sa conduite aggrava de plus en plus et dont
il n'a pu sortir dans le long reste d'une honteuse et très-misérable
vie.»
--Nous signalerons, en terminant, le passage (à la date du 16
novembre 1700) où l'on voit l'origine du mot célèbre: _Il n'y a
plus de Pyrénées_, attribué à Louis XIV. Lorsque ce prince eut
présenté son petit-fils, le duc d'Anjou, comme successeur de Charles
II à l'ambassadeur d'Espagne, et autorisé les seigneurs de sa cour
à accompagner le nouveau roi même jusqu'à Madrid, «l'ambassadeur,
raconte Dangeau, dit fort à propos que ce voyage devenoit aisé
et que _présentement les Pyrénées étoient fondues_.»Ce mot fut
défiguré dès l'instant même dans le _Mercure_, qui le rapporte
ainsi: «Quelle joie! _il n'y a plus de Pyrénées_, elles sont
abîmées et nous ne sommes plus qu'un.»
ANALYSE DU JOURNAL DE DANGEAU
PAR M. SAINTE-BEUVE.
Chez Dangeau, l'importance des révélations historiques est toujours
masquée par du cérémonial, et il faut quelque temps pour s'en
débarrasser. Le tome III s'ouvre au 1er octobre de l'année 1689,
quand la France est engagée dans une grande guerre européenne
qui chaque jour s'étend et qui oblige de faire face sur toutes les
frontières, sur le Rhin, en Flandre et aux Pyrénées, bientôt du
côté des Alpes, et déjà aussi dans les colonies et sur les mers.
L'Empire et l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne, l'Angleterre, la
Savoie tout à l'heure, on a à tenir tête à toutes ces puissances,
et on y réussit d'abord sans trop de fatigue et sans presque qu'il
y paraisse au dedans. La cour n'a jamais paru plus tranquille et
plus brillante. «--Samedi 1er octobre, à Versailles.--Le roi et
monseigneur s'amusèrent le matin à faire tailler les arbres verts
de Marly; ils en partirent l'après-dînée après avoir joué aux
portiques...»--«Lundi 3.--Le roi dîna à son petit couvert avec
monseigneur; sur les cinq heures il alla faire la revue de ses
mousquetaires et puis se promener dans le potager...»--«Mercredi
5.--Le roi dîna à son petit couvert et alla tirer...» Les soirs il
y a comédie ou appartement, jeux avant et après souper. C'est là
le commencement et la fin de la plupart des journées chez Dangeau.
Monseigneur continue de chasser chaque matin et de prendre _son loup_,
tant qu'il y a des loups; car à la fin il en a tant tué qu'à de
certains jours il n'en trouve plus. On a, par Dangeau, le nom exact de
tous les jeux auxquels on jouait à la cour de Louis XIV et où le roi
prenait part lui-même. Rabelais nous a donné la liste complète
de ceux de Gargantua enfant après ses repas et les grâces dites:
«Puis... se lavoit les mains de vin frais, s'écuroit les dents avec
un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le
vert étendu, l'on déployait force cartes, force dez et renfort de
tabliers. Là jouoit
au flux,
à la prime,
à la vole,
à la pile,
à la triomphe, etc. etc.»
Et l'on en a ainsi pendant plusieurs pages. Pour Louis XIV et
Monseigneur on dresserait une liste pareille, et l'on sait
maintenant qu'ils jouaient à l'hombre,--au reversis,--au brelan,--au
lansquenet,--aux portiques,--à culbas,--au trou-madame,--à l'anneau
tournant,--à la roulette,--à l'_escarpoulette_, etc. C'est à
n'en pas finir. Les nouvelles les plus importantes de la guerre s'y
entremêlent et sont enregistrées à côté: on a la physionomie
exacte des choses. La Dauphine, près de qui Dangeau est chevalier
d'honneur, meurt vers ce temps-là; on a le cérémonial de ses
funérailles dans la dernière précision. Au moment où le corps de
la Dauphine est exposé dans sa chambre, avant l'autopsie, il s'est
commis une irrégularité dont le narrateur ne manque pas de nous
avertir: «Madame la Dauphine a été à visage découvert jusqu'à
ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une faute: c'est que pendant ce
temps-là, les dames qui n'ont pas droit d'être assises devant elle
pendant sa vie, n'ont pas laissé d'être assises devant son corps à
visage découvert.» Les choses se passent plus correctement en ce
qui est des évêques: «Il a été réglé, nous dit Dangeau, que les
évêques qui viennent garder le corps de madame la Dauphine auront
des chaises à dos, parce qu'ils en eurent à la reine; l'ordre avait
été donné d'abord qu'ils n'eussent que des tabourets.» L'acte de
l'adoration de la Croix, le jour du vendredi saint, est avant tout,
chez Dangeau, l'occasion d'une querelle de rang, d'un grave problème
de préséance: «Ce matin, les ducs ont été à l'adoration de
la Croix après les princes du sang. MM. de Vendôme et les princes
étrangers ne s'y sont pas trouvés.» (de peur de compromettre leurs
prétentions). Dangeau ne trouve pas à tout cela le plus petit mot
pour rire, et s'il ne prend pas feu comme Saint-Simon, que ces sortes
de questions ont le privilège de faire déborder, il s'applique à
bien exposer les points en litige, comme un rapporteur sérieux
et convaincu. Il relate en greffier d'honneur combien, au service
funèbre solennel de cette même Dauphine, il y eut de chaises vides
entre les princes ou princesses et les premiers présidents, soit
du Parlement, soit de la Chambre des comptes, combien on fit de
révérences auxdits princes et princesses. Il ne manque à rien, et
trouve moyen de suivre quelques-unes de ces difficultés d'étiquette
même de loin, et de l'armée du Rhin, où il est allé. Un procès
s'est élevé entre M. de Blainville, grand maître des cérémonies,
et M. de Sainctot, qui n'est que maître des cérémonies. Le roi
prend lui-même connaissance de l'affaire et décide; presque tout est
jugé en faveur de Sainctot, qui a pour lui une longue possession: il
restera indépendant de M. de Blainville, ne prendra point l'ordre de
lui, marchera à sa gauche, mais sur la même ligne, etc. «La seule
chose qui est favorable à M. de Blainville, ajoute Dangeau, c'est
qu'il aura la queue de son manteau plus longue d'une aune que celle de
M. Sainctot; et ainsi les charges ne sont pas égales, mais elles ne
sont pas subordonnées.» Il semble à quelqu'un de spirituel avec qui
je lis ce passage, que Dangeau, cette fois, a été à une ligne près
de trouver cela ridicule, mais qu'il n'a pas osé. Non, je ne crois
pas que Dangeau, même en cet endroit, ait été si près de
sourire; on n'a jamais pris plus constamment au sérieux toutes ces
puérilités majestueuses, qui avaient, au reste, leurs avantages,
si on ne les avait poussées si à bout. On a connu, depuis, les
inconvénients du sans-gêne dans les hommes publics et dans les
choses d'État. Toujours des excès.
Dangeau, fidèle menin, accompagne Monseigneur à l'armée du Rhin
(mai 1690). C'est la seconde campagne de Monseigneur, qui à la
première, dix-huit mois auparavant, s'était assez distingué. Il
ne se passe rien d'important dans celle-ci. Au lieu des chasses de
Monseigneur, Dangeau nous rend exactement toutes ses revues, les
fourrages de l'armée, le _tous-les-jours_ du camp, comme il faisait
du train de Versailles. Les questions de cérémonial et de salut
militaire ne sauraient être oubliées: «En arrivant ici (au camp
de Lamsheim), Monseigneur vit toute l'infanterie en bataille sous
une ligne à quatre de hauteur... M. de la Feuillée, lieutenant
général, qui était demeuré ici pour commander l'infanterie, salua
Monseigneur, de l'épée, à cheval.» Monseigneur toutefois, dans
cette campagne, s'il ne fait rien d'extraordinaire, ne manque à rien
d'essentiel: il remplit les devoirs de son métier, il fait manœuvrer
son monde. Dans ses différentes marches, il étudie le terrain et les
campements, ce qui s'y est fait autrefois de considérable. Il se fait
montrer par le maréchal de Lorges les postes qu'occupaient à Sasbach
Montécuculli et Turenne, l'endroit où celui-ci a été frappé à
mort, et l'arbre au pied duquel on le transporta pour y mourir. Mais
au milieu des qualités honnêtes et régulières du Dauphin, on
regrette de ne sentir aucune étincelle; il n'a pas le démon en lui.
Parti le 17 mai de Versailles, il s'en revient à la fin de septembre
sans avoir rencontré ni fait naître d'occasion, sans avoir rien
tenté de mémorable. Il rejoint à Fontainebleau la cour, et Dangeau,
qui ne le quitte pas, rentre dans ses eaux.
L'année suivante se passe mieux. Louis XIV part le 17 mars 1691 pour
se mettre en personne à la tête de son armée de Flandre. On a
ici, en suivant Dangeau pas à pas, une impression bien nette de ce
qu'était un de ces fameux siéges classiques de Louis XIV, solennels,
réguliers, un peu courts à notre gré, toujours sûrs de résultat,
pleins d'éclat pourtant, de nobles actions, de dangers et de belles
morts. Le roi, dès l'automne dernier, s'était dit qu'il fallait
frapper un coup. Le bruit se répand à Versailles, dans les premiers
jours de mars, qu'on va faire un _gros siége_; on ne dit pas encore
de quelle place: sera-ce Mons? sera-ce Namur? Cette année, ce sera
Mons. Le roi le déclare le mercredi 14 à Versailles, à son lever.
Chacun s'empresse d'en être; nous avons la composition de cette
brillante armée, dont la tête est formée de princes et des plus
beaux noms de noblesse et de guerre. La place est investie par
Bouflers. Vauban, _l'âme des siéges_, est parti de Valenciennes
pour être devant Mons à l'arrivée du roi. Louvois, cette autre
providence, a tout préparé et a fait dresser de longue main les
instructions, les études. Les choses se passent comme on l'avait
prévu et à point nommé. Louis XIV, son fils, son frère n'ont
plus qu'à sortir à cheval le matin, et à avoir l'œil à ce qui
s'exécute. On ouvre ce que Vauban appelle le _dispositif_ de la
tranchée le samedi 24. Le roi pendant le siége, et malgré la goutte
dont il ressent quelque accès, persiste à monter à cheval et à
aller à la tranchée: «Il n'a mis pied à terre que vis-à-vis de
la batterie, raconte Dangeau (27 mars); ensuite il a visité tout le
travail qu'on a fait, et a été aux travaux les plus avancés. Il ne
s'est pas contenté de cela, et pour mieux voir, il s'est montré
fort à découvert; il s'est même mis fort en colère contre les
courtisans qui l'en voulaient empêcher, et a monté sur le parapet de
la tranchée, où il a demeuré assez longtemps. Il était aisé aux
ennemis de reconnaître son visage, tant il était près. M. le Grand
(le grand écuyer), qui était près de lui, a été renversé de la
terre du parapet que le canon a percé, et en a été tout couvert
sans en être blessé pourtant.» Au retour de cette inspection, Louis
XIV travaille avec ses ministres et tient conseil comme s'il était
à Versailles. Tout son monde de Versailles est là, même Racine, le
gentilhomme ordinaire, qui prend ses notes pour l'histoire dont il est
chargé et qu'il n'écrira pas; on a de lui une lettre intéressante
à Boileau, aussi exacte et circonstanciée que peut l'être la
relation de Dangeau lui-même. L'accident principal du siége est
l'attaque d'un ouvrage à cornes qui défend la place. «Samedi 31
avril.--Vauban a dit au roi que s'il était pressé de prendre Mons,
on pouvait dès aujourd'hui se rendre maître de l'ouvrage à cornes;
mais que puisque rien ne pressait, il valait mieux encore attendre un
jour ou deux, et _lui_ sauver du monde.» Ce n'est pas le monde qu'on
sauve, c'est du monde qu'on veut sauver à Louis XIV. L'attaque, même
différée d'un jour, coûta cher pourtant: l'ouvrage à cornes fut
pris d'abord, puis perdu; il fallut revenir à la charge le lendemain.
La plupart des officiers y furent tués ou blessés. Un Courtenay
mousquetaire y fut tué, un descendant légitime de Louis le Gros et,
à sa manière, un petit-fils de France. «Je voyais toute l'attaque
fort à mon aise, écrit Racine à Boileau, d'un peu loin à la
vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais
presque tenir ferme tant le cœur me battait à voir tant de braves
gens dans le péril.» Le roi, à ce siége de Mons comme l'année
suivante à celui de Namur, s'offre bien à nous dans l'attitude sinon
héroïque, du moins royale, et il satisfait à l'honneur, au courage,
à tous ses devoirs, y compris l'humanité. «Jeudi 5 avril.--Le roi,
en faisant le tour des lignes, a passé à l'hôpital pour voir si
l'on avait bien soin des blessés et des malades, si les bouillons
étaient bons, s'il en mourait beaucoup, et si les chirurgiens
faisaient bien leur devoir.» La ville a demandé à capituler après
seize jours de tranchée ouverte: «Le roi, dit Dangeau, a donné
ce matin (9 avril) à Vauban 100,000 francs, et l'a prié à dîner,
honneur dont il a été plus touché que de l'argent. Il n'avait
jamais eu l'honneur de manger avec le roi.» La garnison, composée
d'environ cinq mille hommes, sort de la place le lendemain 10;
Monseigneur assiste au défilé: «Le gouverneur salua Monseigneur de
l'épée, et sans mettre pied à terre; il lui dit qu'il était
bien fâché de n'avoir pu tenir plus longtemps, afin de contribuer
davantage à la gloire du roi.» Ainsi tout se passait de part et
d'autre en parfait honneur et en courtoisie.
Les campagnes durent peu quand le roi y est. Le roi, son siége fait
et son coup de foudre lancé, revient à temps, cette année
1691, pour entendre la messe le dimanche de Pâques, 15 avril,
à Compiègne, et pour faire ses pâques le dimanche d'après à
Versailles. Les chasses et les jeux recommencent.
C'est l'impression générale seulement que je veux donner. Assez
d'autres chercheront dans le Journal de Dangeau tel ou tel fait
particulier; très-peu de monde aura la patience de le lire d'un bout
à l'autre comme on lit un livre. J'avouerai que cette lecture un peu
prolongée, quand on s'y applique, produit une fatigue et un cassement
de tête par cette succession de faits sans rapport et sans suite qui
font l'effet d'une mascarade. On serait tenté, au sortir de là, de
prendre un livre de raisonnement et de logique pour se reposer.
Mais enfin, en poursuivant cette lecture à travers les mille
particularités dont elle se compose, et en faisant la part de la
bienveillance et de l'optimisme de Dangeau, décidé à trouver tout
bien, on arrive à un résultat qui, selon moi, ne trompe point: on
ressent et l'on respire ce qui est dans l'air à un certain moment. Eh
bien, même à travers cette guerre immense et laborieuse, les années
1691, 1692, 1693, sont encore fort belles et continuent de donner une
bien haute idée de Louis XIV. Au milieu de la grandeur, la gaieté
de la cour, la légèreté même survivent et se perpétuent, grâce
surtout à ces charmantes filles du roi, la princesse de Conti
et madame la Duchesse. Ce n'est plus l'âge des la Vallière, des
Soubise, des Montespan, dansant avec Louis ou autour de Louis
_sous des berceaux de fleurs_; mais c'est encore le beau moment des
promenades des dames sur le canal de Versailles, des collations de
Marly, de Trianon, et les enchantements n'ont point cessé. Ils
ne cesseront sensiblement que dans les dernières années de cette
guerre. Et par cela seul que Dangeau écrit jour par jour, ce nous
sera un témoin de ce changement graduel; il ne sera pas en son
pouvoir de le dissimuler.