«Ces deux frères jumeaux, et semblables en tout à s'y méprendre,

avoient une telle sympathie, que le président étant un matin à

l'audience sentit tout à coup une grande douleur à la cuisse; on

sut après qu'au même instant son frère qui étoit à l'armée avoit

reçu un grand coup d'épée au même endroit et du même côté où

son frère avoit senti cette douleur[1]. Le président avoit une femme

extrêmement du monde de Paris, et joueuse à outrance, qui vivoit

très-bien d'ailleurs avec lui, logeant et mangeant ensemble, mais qui

n'avoit voulu jamais porter son nom, et qui s'appeloit la présidente

d'Onsenbray, sans aucune autre raison que sa fantaisie. La bonne

compagnie de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte à

quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix ans, dans une santé et une

gaieté entière jusqu'à sa dernière maladie de pure vieillesse,

perçant (_sic_) les jours et plus encore les nuits au jeu jusqu'à la

fin.»

[Note 1: Le _Mercure_ de fév. 1697 cite aussi cette anecdote.]

--«Le baron de Breteuil étoit frère de Breteuil, conseiller

d'État, intendant des finances, père de celui qui a été

secrétaire d'État de la guerre pendant la disgrâce de M. le Blanc.

Sa baronnie étoit d'être né à Toulouse pendant que son père y

était intendant et la vieille chimère que ceux qui y naissent ont

le titre de barons; il avoit été ordinaire du roi et envoyé à

Mantoue. C'étoit un homme à qui le goût de la cour, des seigneurs

et surtout des ministres avoit donné une sorte de science du monde

par un usage continuel et la familiarité qu'il y avoit usurpée. Il

se fit après lecteur du roi pour avoir les entrées, et s'attacha

comme il put à quelques gens considérables; le roi le traitoit assez

bien, et il se fourroit partout; et souvent où l'on n'en vouloit

point, ou sans s'en apercevoir, ou sans en faire semblant. Il changea

sa charge de lecteur, dont il conserva les entrées, contre celle

d'introducteur des ambassadeurs, qu'il faisoit bien parce qu'il étoit

fort rompu au monde, et s'enrichit extrêmement par la protection de

M. de Pontchartrain, tandis qu'il eut les finances, qui se moquoit de

lui toute la journée et tout ce qui étoit chez lui, mais qui ne

lui refusoit rien. Le ver de la qualité le rongeoit sans pourtant se

déplacer, et il mourut fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont ni

paru ni prospéré. Il avoit marié sa fille à un homme de la maison

du Châtelet. Il y a des contes de lui sans fin. Un jour à table chez

M. de Pontchartrain, devenu chancelier, qu'on le plaisantoit sur son

ignorance, la chancelière lui demanda s'il savoit qui avoit fait le

_Pater_; le voilà à se scandaliser et à demander pour qui on le

prenoit, et la chancelière à pousser sa pointe. Pendant le débat il

sortit de table, et en rentrant dans la pièce où l'on se tenoit, son

ami, M. de Caumartin, se mit à marcher derrière lui, et, comme pour

le soulager dans son embarras, lui dit tout bas: «Moïse.» Voilà le

baron bien soulagé, qui dès que la compagnie fut rentrée remet la

question sur le tapis, et après plusieurs gentillesses d'un homme

sûr de son fait et qui fait semblant de ne l'être pas, dit à la

fin, puisqu'on le poussoit à bout, qu'il falloit donc montrer qu'il

n'ignoroit pas ce que les enfants savoient, que Moïse étoit l'auteur

du _Pater_. La risée universelle le mit bien en un autre état,

mais il avoit tous les jours besoin de Caumartin aux finances, et sa

cruauté fut aisément tournée en plaisanterie.»

--«Santeuil n'étoit point fait pour Saint-Victor. Il étoit poëte

en tout, capricieux, plaisant, hardi, plein de sel, amoureux de la

liberté, aimant le vin et la bonne chère, mais très-sage sur les

femmes. On feroit un volume des contes qu'il a fournis, tous plus

singuliers et plus divertissants les uns que les autres; toutes les

belles-lettres possibles, une mémoire prodigieuse, une facilité à

faire les plus beaux vers latins qui n'étoit donnée à personne,

et parmi tout cela un fond de religion; désiré dans toutes les

meilleurs compagnies dont il faisoit tout l'ornement des unes et des

autres tout le plaisir. Il amusoit extrêmement M. le prince, qui

avoit beaucoup de lettres et qui aimoit ses caprices, et M. le duc

aimoit aussi à le voir. Il le mena à Dijon, où il alloit tenir les

états, où un soir, après s'être échauffés de propos et de vin,

Santeuil en prit un grand verre à la main, M. le duc trouva plaisant

de verser dedans sa tabatière de tabac d'Espagne; le malheureux

l'avala, et en creva fort tôt après.»

--«Le couvent de Moret est une énigme qui n'est pas encore mise au

net. C'est un petit couvent borgne où étoit professe une Moresse

inconnue à tout le monde; hors à Bontemps, premier valet de chambre

du roi et gouverneur de Versailles, par qui les choses de secret

domestique passoient de tout temps. Il avoit payé une dot qui ne se

disoit point, payoit exactement une grosse pension, avoit soin de plus

que rien de nécessaire ne manquât à cette Moresse, ni rien même de

ce que l'abondance d'une religieuse peut désirer. Madame de Maintenon

y alloit très-souvent de Fontainebleau et prenoit soin du bien-être

du couvent, où la feue reine alloit souvent, et donnoit ou procuroit

beaucoup. Ni elle ni madame de Maintenon après elle, ne montroient

pas un soin direct de la Moresse et ne la voyaient pas exactement

toutes les fois qu'ils alloient à ce couvent; mais ils l'y voyoient

souvent, avoient une attention fort grande à sa conduite et à celle

que les supérieures avoient avec elle, et la Moresse étoit là avec

plus de considération et de soins que la personne la plus connue et

la plus distinguée. Monseigneur y a été une fois ou deux, et les

princes ses enfants, et l'ont demandée, et elle-même se prévaloit

fort du mystère de ce qu'elle étoit, joint aux soins qu'on prenoit

d'elle. Beaucoup de gens ont cru qu'elle étoit fille du roi et de la

reine, que sa couleur avoit fait cacher et passer sa couche pour

une fausse couche, et quoiqu'elle vécût là régulièrement, on

s'apercevoit bien en elle d'une vocation aidée.»

--«M. d'Aubigné étoit chevalier de l'ordre et gouverneur du Berry,

et n'avoit qu'une fille unique que madame de Maintenon élevoit; son

frère lui pesoit étrangement par les extravagances de sa conduite

avec des filles et compagnie à l'avenant, à son âge, et par

celles de ses propos. Il parloit volontiers des temps passés, disoit

volontiers _le beau-frère_, parlant du roi devant tout le monde, et

surtout faisoit à madame de Maintenon des sorties épouvantables sur

ce qu'il n'étoit pas duc et pair, et au moins maréchal de France,

bien qu'il n'eût jamais été que capitaine d'infanterie. Sa femme,

fille d'un médecin, piètre en son nom et fort sotte aussi en son

maintien, mais vertueuse et modeste, avoit fort à souffrir avec lui,

et madame de Maintenon étoit toujours embarrassée de n'avoir

jamais et encore plus d'avoir quelquefois sa belle-sœur qui n'étoit

d'aucune mise. Elle fit donc tant par Saint-Sulpice, à qui M.

l'évêque de Chartres l'avoit livrée, que M. d'Aubigné fut conduit

dans cette retraite, disant à tout le monde que sa sœur lui faisoit

accroire malgré lui qu'il étoit dévot, et l'assiégeoit de prêtres

qui le feroient mourir. Il n'y tint pas longtemps; mais on le

rattrapa encore, et on lui donna pour gardien un suivant du curé

de Saint-Sulpice qui s'appeloit Madot, des plus crasseux de corps et

d'esprit de la communauté de Saint-Sulpice, propre à rien, trop bon

encore pour cet emploi, qui pourtant le fit évêque de Belley; mais

ce ne fut qu'après sa mort, après l'avoir longtemps gardé de feu et

d'eau, et suivi partout comme son ombre. Pour la femme, elle se seroit

aussi fort bien passée de se mettre en retraite, mais elle prit la

chose plus doucement.»

--«L'abbé de Froulay étoit prêtre, comte de Lyon, bon homme qui ne

manquoit ni d'esprit ni de savoir, mais tout à fait extraordinaire,

et un des plus prodigieux mangeurs de France jusqu'à sa mort, sans

excès pour lui ni ivrognerie. Il alloit toujours à pied, par choix,

et avoit des chambres et des chemises par tous les quartiers de Paris,

pour changer quand il en avoit besoin, car il suoit largement, et

étoit grand et gros. Tout l'été il alloit sans culotte avec sa

soutane. Un enfant de chœur qui le découvrit dans un église où

il disoit assez souvent la messe, eut la malice, en l'habillant à la

sacristie, de lui attacher avec une épingle le bas de son aube avec

sa soutane et le bout de sa chemise, puis, au lever-Dieu, de lever

bien haut la chasuble et l'aube, tellement qu'il présenta son

derrière en plein tout nu à la compagnie. Le lieu de le faire et le

temps encore plus fut étrange, et l'éclat de rire aussi universel

que la surprise.»

--«Le roi, dit Dangeau, à la date du 6 septembre 1698, a ordonné à

Tessé, colonel général des dragons, de prendre le bonnet quand il

le salue à la tête des dragons. Cela ne se fait jamais que pour le

roi.» Saint-Simon a mis à ce passage la note suivante: «Ce bonnet

de Tessé pour saluer le roi fut la suite d'une malice noire que lui

fit M. de Lauzun, pour qui la charge de colonel général des dragons

qu'avoit Tessé fut érigée. Il lui demanda comment il prétendoit

saluer le roi à la tête des dragons, et, après bien des

demi-discours, il lui apprit avec autorité qu'il étoit de sa charge

de saluer en cette occasion avec un chapeau gris. Tessé, ravi, envoie

à Paris, et se sent fort obligé d'un avis si important, d'une chose

qui ne lui seroit jamais venue dans l'idée. Dès que son chapeau gris

fut arrivé et paré de cocarde et de plumes, il le porta au lever du

roi, et y surprit la compagnie d'un ornement devenu si extraordinaire,

dont il dit la raison à chacun qui la lui demanda. La porte ouverte,

le roi n'eut pas plutôt aperçu ce chapeau gris dont Tessé se

pavanoit, et qu'il présentoit en avant, que, choqué de cette

couleur qu'il haïssoit tellement aux chapeaux qu'il en avoit détruit

l'usage, il demanda à Tessé de quoi il s'étoit avisé avec ce beau

chapeau. Tessé, souriant et piétonnant, marmottoit entre ses dents,

et Lauzun, qui étoit resté tout exprès, rioit sous cape. Enfin,

poussé par deux ou trois questions du roi l'une sur l'autre et d'un

ton assez sérieux, il expliqua l'usage de ce chapeau; mais il fut

bien étonné quand il s'entendit demander où diable il avoit pris

cela, et tout aussitôt son ami Lauzun s'écoula. Tessé le cita, et

le roi lui répondit que Lauzun s'étoit moqué de lui, et qu'il lui

conseilloit d'envoyer tout à l'heure ce chapeau gris au général des

Prémontrés. Celui des dragons ne demanda pas son reste, et ne

fut pas sitôt délivré de la risée et des plaisanteries des

courtisans.»

--«Le camp de Compiègne, qui pour des marionnettes que le roi voulut

se donner, et plus encore à madame de Maintenon sous le nom de M. le

duc de Bourgogne et de son instruction, devint un spectacle effrayant

de magnificence et de luxe qui étonna l'Europe après une si longue

guerre, et qui ruina troupes et particuliers, les uns pour longtemps,

d'autres à ne s'en jamais relever. Cette attaque de Compiègne donna

aux étrangers accourus sans nombre, et même aux François, une sorte

de spectacle qui demeura peint et imprimé dans la tête de ceux qui

le virent, bien des années après. Le roi étoit sur le cavalier,

c'est-à-dire sur un endroit un peu plus élevé du rempart de

Compiègne ou de la terrasse qui est de plain-pied à son appartement;

qui sert d'unique jardin et qui a vue sur une vaste campagne qui est

entre la ville et la forêt. Toute la cour, hommes et femmes, étoit

en haie sur plusieurs rangs, debout le long de cette terrasse, et

toute l'armée en plusieurs lignes au bas; ainsi le roi étoit vu à

découvert de toute l'armée et de toute sa cour. Il étoit debout,

un bras appuyé sur le haut d'une chaise à porteurs fermée dans

laquelle étoit madame de Maintenon, à qui il expliquoit tout, et lui

parloit à tout moment; à chaque fois il se découvroit, se baissoit

à la hauteur d'une glace de côté dont madame de Maintenon tiroit

quatre doigts au plus et la repoussoit dès que le roi se relevoit, et

le nombre de fois que cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse

de Bourgogne étoit assise sur un des bâtons de la chaise. En avant,

des deux côtés de la chaise, les princesses du sang et les dames,

debout en haie et bien parées. Cela dura bien près de deux

bonnes heures. Pendant ce temps-là, Canillac, colonel du régiment

d'infanterie de Rouergue, venant de la part de Crenan demander quelque

ordre au roi, entra par une petite porte faite exprès au bas du

cavalier, et le monta, par le roide, droit au roi, qu'il trouva

vis-à-vis de lui. Comme il avoit toujours demeuré tout au pied de

la muraille, il n'avoit rien vu de ce qui étoit sur le cavalier. Il

l'aperçut donc en entier et d'un seul coup d'œil en le montant,

et il en demeura surpris de telle sorte que, la machine suivant

l'impression de l'âme, il resta court, sans parole et sans oreilles;

il fut assez longtemps sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il

entendit aussi peu, et redescendit si plein de la vision qu'il venoit

de voir qu'il ne pouvoit s'en remettre. Elle fit grande impression sur

chacun, et plus de bruit que la prudence ne le devoit permettre.»

* * * * *

EXTRAIT DU TOME VII.

«M. de Noyon[1] fourniroit un livre par ses faits et ses dits.

Toutefois ils sont tels qu'on en rapportera ici quelques-uns à mesure

qu'ils viendront à l'esprit.

[Note 1: F. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon.]

C'étoit un homme d'esprit et de savoir, mais d'un savoir brouillé

et confus, homme d'honneur et de bien, et bon évêque, charitable,

résidant, appliqué à ses devoirs et gouvernant bien sagement, fort

au demeurant de vanité de toute espèce, et ne s'en contraignant

point. Il disoit qu'il étoit devenu évêque comme un coquin, à

force de prêcher, et appeloit beaucoup d'évêques, évêques

du second[1] ordre. A ceux-là il répondoit Monsieur quand ils

l'appeloient Monseigneur, et Monseigneur quand ils lui disoient

Monsieur. Il appeloit souvent le pape «Monsieur de Rome,» et

assuroit que si Monsieur de Rome, se trouvant à Noyon, y vouloit

faire des fonctions sans sa permission, il l'en empêcheroit

très-bien.

[Note 1: Il y a dans le manuscrit une abréviation qui peut

signifier second ou dernier.]

M. de Noyon avoit boisé tout son appartement de Noyon peint en brun,

et dans tous les cadres c'étoient deux clefs en sautoir dans un

manteau ducal avec la couronne, sans pas un chapeau d'évêque; et

cela répété partout; aux deux côtés de sa galerie il avoit mis

une grande carte généalogique avec cette inscription: Descente

des empereurs d'Orient, en l'une, et en l'autre, d'Occident de la

très-auguste maison de Clermont-Tonnerre; et au milieu un grand

tableau qu'on eût pris pour un concile sans deux religieuses qui le

fermoient; et il disoit que c'étoient les saints et les saintes de sa

maison. Dans sa chambre à coucher il avoit sur sa cheminée ses armes

avec tous les honneurs temporels et ecclésiastiques qui se peuvent

rassembler, et se délassoit devant son feu à contempler ce trophée,

et tout le vaste parterre de sa maison abbatiale de Saint-Martin de

Laon n'étoit que ses armes en buis avec ses honneurs autour.

Il fit un trait énorme à M. d'Harlay, alors archevêque de Paris

et point encore duc. Il entroit dans la cour de Saint-Germain dans un

carrosse et passa auprès de M. de Paris, qui y entroit aussi à pied.

Le voilà à crier à son cocher, et M. de Paris à aller à lui, ne

doutant pas qu'il ne criât ainsi pour mettre pied à terre. Point du

tout. Il s'élance, saisit la main de M. de Paris, fait avancer au pas

et le mène en laisse jusqu'au bas de l'escalier. M. de Paris pensa

mourir de rage, et toujours M. de Noyon à le complimenter et le tint

toujours de la sorte. Jamais M. de Paris ne le lui a bien pardonné.

Longtemps après M. de Noyon, qu'on avoit rapatrié avec lui et qui

l'alloit voir, trouva mauvais que M. de Paris ne lui rendît point de

visites, qui s'étoit mis sur le pied de n'aller guère chez personne,

et lui fit ordonner par le roi de l'aller voir; aussi s'en vengea-t-il

cruellement en apprenant à M. de Noyon ce dont il ne s'étoit point

aperçu, et que personne n'avoit voulu lui dire de la dérision

de l'abbé de Caumartin dans sa harangue lorsqu'il le reçut à

l'Académie, dont on a vu l'histoire en son lieu[1].

[Note 1: Voyez, sur cette séance de l'Académie, un article de M.

Sainte-Beuve, dans l'_Athenœum_ du 18 août 1855.]

«Au repas que le cardinal d'Estrées donna à la réception au

parlement de M. de Laon, son neveu, on avoit mis deux cadenas pour

M. le prince et M. le duc, qui est mort le dernier M. le prince; on

s'attendoit qu'ils les ôteroient; mais M. de Noyon, qui crut peu s'y

devoir fier, en prit le soin, et regardant ces princes en les ôtant:

«Messieurs, dit-il, il est plus aisé d'en ôter deux que d'en faire

venir quinze ou seize pour ce que nous sommes ici de pairs.

M. le prince le héros étoit trop goutteux pour conduire, et en

faisoit le compliment, duquel M. son fils prit peu à peu la coutume.

Il le fit donc un jour à M. de Noyon en lui disant: «Vous ne voulez

pas qu'on vous conduise?» «Moi, répondit vivement le Noyon, point

du tout; c'est vous apparemment, monsieur, qui me le voulez faire

accroire.» Sur cela M. le duc, fort étonné, se met à le conduire,

et l'autre se laissa conduire jusqu'au bout, et s'est toujours laissé

conduire depuis, sans que les princes du sang lui aient plus hasardé

ce: «Vous ne voulez pas qu'on vous reconduise.» Sortant longtemps

après de chez ce même M. le duc, devenu alors M. le prince, qui le

conduisoit, M. de la Suse, archevêque d'Auch, qui sortoit en même

temps, fit des compliments à M. le prince; M. de Noyon se tournant

à M. d'Auch et le prenant par le bras: «Ce n'est pas vous, monsieur,

lui dit-il, mais moi que M. le prince conduit; je vous en avertis;»

puis acheva de le laisser conduire.

Il en fit un autre, à propos de conduite, qui fut étrange. Il était

à Versailles chez la chancelière de Pontchartrain avec bien du

monde. Comme il s'en alla, madame la chancelière et sa belle-fille,

sœur du comte de Roucy, se mirent à le conduire; vers le milieu de

la chambre, il se tourne à elles, et d'un air souriant prend madame

de Pontchartrain par la main et la prie de n'aller pas plus loin, et

laisse faire madame la chancelière. Ces dames allant toujours, il

se retourne vers la porte, et dit à madame de Pontchartrain: «Vous,

madame, qui êtes ma parente, en voilà trop; et je ne veux

pas absolument que vous alliez plus loin;» puis, regardant la

chancelière: «Pour madame, ajouta-t-il, elle fait ce qu'elle doit;»

et la laissa aller tant qu'elle voulut. Toutes deux demeurèrent

confondues et la compagnie fort embarrassée qui baissa les yeux au

retour de la chancelière, fort rouge et fort silencieuse, et on en

rit bien après qu'on fut sorti de là.

Au pénultième lit de justice du roi, les cardinaux prétendirent

précéder les pairs ecclésiastiques. Ils se fondoient sur les

derniers exemples des cardinaux de Richelieu et Mazarin et sur

d'autres encore. Les pairs ecclésiastiques réclamoient leurs droits

usurpés par autorité et par violence; M. de Noyon soutint presque

seul le choc d'une part, et les cardinaux de Bouillon et Bonzi[1] de

l'autre, et l'affaire s'échauffa. M. de Noyon tout publiquement

dit au roi que les cardinaux étoient une chimère d'Église, MM.

de Bouillon une chimère d'État, qui ne pouvoient se mesurer en

réalité à l'épiscopat ni à la pairie, et qu'ayant toujours

disputé à deux cardinaux qui gouvernoient tout, il ne céderoit pas

à deux cardinaux qui ne gouvernoient rien. Le cardinal de Bouillon

fut outré pour sa rade(_sic_) et jeta les hauts cris. Il voulut

exciter le cardinal Bonzi, qui lui répondit froidement que ce qu'il

trouvoit de pis dans le propos de M. de Noyon, c'est que le cardinal

de Bouillon ni lui, Bonzi, ne gouvernoient en effet pas grand'chose.

M. de Noyon cependant s'applaudissoit de son bon mot et le répétoit

à tout le monde. Il l'emporta sur les cardinaux, qui de dépit n'ont

plus paru depuis à aucun lit de justice. Le cardinal Dubois essaya de

donner atteinte au jugement du feu roi, et voulut précéder les pairs

ecclésiastiques au lit de justice qui fut tenu de son temps; mais il

n'en put venir à bout, et s'abstint de s'y trouver.

[Note 1: Il y a par erreur _Bouzi_ partout dans l'imprimé.]

Il arriva une fois à ce M. de Noyon d'avoir grande envie de pisser,

qu'il se trouvoit un jour de grande fête, pontificalement revêtu

dans le chœur de sa cathédrale. Il n'en fit pas à deux fois; il

se mit en marche, sa chape tenue des deux côtés par le diacre et le

sous-diacre, sort à la porte en cet état ainsi assisté, troussa sa

jaquette, se soulagea et revint pontificalement à sa place. Une autre

fois, la même envie lui prit à Versailles comme il passoit dans la

tribune, qui du temps de la vieille chapelle servoit de passage de

l'aile neuve au reste du château. Il ne s'en contraignit pas, et se

mit à pisser par la balustrade. Le bruit de la chute de l'eau de haut

en bas sur le marbre dont la chapelle étoit pavée fit accourir le

suisse de la porte de l'appartement, qui fut si indigné du spectacle

qu'il alla querir Bontemps, premier valet de chambre de confiance et

gouverneur de Versailles, qui accourut tout essoufflé et qui joignit

M. de Noyon qui passoit l'appartement et ne demandoit pas son reste.

Le bonhomme le querella, et M. de Noyon, tout Noyon qu'il étoit, se

trouva fort empêché de sa personne. Le roi en rit beaucoup, mais il

eut la considération pour lui de ne lui en point parler.

Le roi s'en amusoit fort, et prenoit plaisir à lui parler à son

dîner et à son souper, à le mettre aux mains avec quelqu'un, et,

faute de ces occasions, à l'agacer. Il en fut un jour rudement payé.

C'étoit quelques années après la mort de madame la dauphine

de Bavière, et longtemps avant le mariage de celle de Savoie.

L'appartement de la reine, où cette première dauphine étoit morte,

avoit toujours été fermé depuis. Le roi le fit ouvrir pour y

exposer à la vue des courtisans des ornements superbes qu'il avoit

fait faire pour l'église de Strasbourg, et cela donna lieu à

beaucoup de raisonnements sur madame de Maintenon, dont on crut que le

mariage alloit être déclaré, et qu'on avoit rouvert l'appartement

de la reine sous le prétexte de ces ornements pour y accoutumer le

monde et y mettre après la reine déclarée; et la vérité est que

cela ne tint alors qu'à un filet, et que l'affaire étoit faite si M.

de Meaux et M. de Paris, Harlay, que cela perdit après de crédit et

de faveur, eussent pu être gagnés à décider que le roi y étoit

obligé en conscience. Dans ce temps-là précisément, le roi,

badinant à son dîner M. de Noyon sur toutes ses dignités et

ses honneurs et sur ce qu'il devoit être l'homme du monde le plus

satisfait de soi-même, M. de Noyon entra dans cet amusement du roi,

et conclut que toutefois il manquoit encore une seule chose à son

contentement. Le roi, qui ne douta pas qu'il n'eût envie de mettre le

chapeau en avant, et qui plaisantoit toujours avec lui sur le peu de

cas qu'il disoit faire du cardinalat, le poussa à plusieurs reprises

pour le faire expliquer. A la fin, il le fit par une énigme fort

claire, et dit au roi que ce qu'il désiroit ne pouvait être

que quand la justice de Sa Majesté auroit couronné la vertu.

Véritablement ce fut un coup de foudre. Le roi baissa la tête sur

son assiette et n'en ôta les yeux de tout le reste du dîner, qu'il

dépêcha fort promptement. J'étois à côté de M. de Noyon, qui

d'abord piétina, se pavanant et regardant la compagnie; mais chacun

les yeux bas ne se permettoit que des œillades à la dérobée,

le fit apercevoir de l'extrême embarras du roi et de tous les

assistants. Il ne dit plus pas un mot et badinoit avec sa croix de

l'ordre, en homme fort déconcerté, et personne ne trouva le reste du

dîner plus long que le roi et lui. Il arriva pourtant que madame

de Maintenon ne put lui savoir mauvais gré d'avoir déclaré si à

brûle-pourpoint son désir d'être son grand-aumônier, et qu'il n'en

fut pas plus mal avec le roi.

Mémoires du duc de Saint-Simon Siècle de Louis XIV, la régence, Louis XV · 第 3 / 5 段