laquelle s'ouvrent les Mémoires de Saint-Simon. Celui-ci ne les
commence, en effet, qu'avec le siége de Namur en 1692, ce qui donne
plus de prix aux faits antérieurs racontés par Dangeau et aux notes
que Saint-Simon y joint, et qui n'ont pas toutes passé en substance
dans son grand ouvrage. La mort soudaine de Louvois au sortir d'un
travail avec Louis XIV (16 juillet 1691) est un des endroits de
Dangeau que Saint-Simon commente le plus; il fait de ce grand Ministre
un admirable portrait, où cependant, à force de vouloir tout
rassembler, il a introduit peut-être quelques contradictions et des
jugements inconciliables, comme lorsque après l'avoir représenté
si absolu, si entier, il veut qu'il n'ait été bon qu'à servir en
second et sous un maître. Il s'y est donné aussi toute carrière
pour le soupçon et pour les profondeurs mystérieuses, ayant bien
soin de faire entendre que cette mort subite n'est pas venue au
hasard, et laissant planer l'accusation dans un vague infini. Il
paraît croire, d'ailleurs, que si Louvois n'était pas mort à
propos ce jour-là, les ordres étaient donnés pour le conduire à la
Bastille. A force d'être curieux, et soupçonneux, il y a des moments
où Saint-Simon devient crédule. Restons dans les limites sévères
de l'histoire. Louis XIV sentit à la fois qu'il faisait une perte
et qu'il était délivré d'une gêne. Le roi d'Angleterre lui ayant
envoyé faire des compliments sur la mort de Louvois, il répondit à
celui qui venait de sa part: «Monsieur, dites au roi d'Angleterre que
j'ai perdu un bon ministre, mais que ses affaires et les miennes n'en
iront pas plus mal pour cela.» Vraies paroles et vrai sentiment de
roi! Louis XIV, dans Lyonne, dans Colbert même et dans Louvois, a des
ministres et des instruments puissants, mais pas de collègues. On a
fait abus, de nos jours, de ces collègues et de ces maîtres qu'on a
donnés à Louis XIV.
Ce qui est bien sensible chez Dangeau, c'est qu'à l'instant où il
perd Louvois, Louis XIV se met en devoir de s'en passer. Son emploi
étant donné un peu pour la forme et par complaisance au jeune M.
de Barbezieux, le roi, qui se fait comme son tuteur et son garant,
s'applique plus que jamais au travail; il devient son propre ministre
à lui-même:
«Vendredi 31 août (1691), à Marly.--Le roi se promena tout le matin
dans ses jardins; il travailla beaucoup l'après-dînée, comme il
fait présentement tous les jours.»
Il se met à faire la revue détaillée de ses troupes en ordonnateur
en chef:
«Mercredi 7 novembre (1691), à Marly.--Le roi alla le matin sur la
bruyère de Marly, devant la grille, faire la revue de deux compagnies
de ses gardes du corps, celle de Luxembourg et celle de Lorges; il les
vit à cheval et à pied, et homme par homme, et se fit montrer
les gardes qui s'étaient distingués au combat de Leuze pour les
récompenser.»
«Samedi 17, à Versailles.--Le roi, après son dîner, fit sur les
terrasses de ses jardins la revue de huit compagnies de son régiment
des gardes, des quatre qui montent et des quatre qui descendent la
garde. Il en avait déjà fait autant dimanche. Il est plus sévère
qu'aucun commissaire.»
Il va encore à la chasse quand il peut, il s'amuse à tirer, ou à
voir tailler ses arbres; mais le soir, même quand il y a appartement,
il s'accoutume à n'y point aller. Il finira par passer tous ses soirs
chez madame de Maintenon, à y travailler avec ses ministres. Quelques
passages rapprochés, et qui deviennent aussi fréquents chez Dangeau
que l'étaient autrefois les articles des jeux et des divertissements,
en diront plus que tout:
«Dimanche 6 janvier (1692), à Versailles.--Le soir il y eut
appartement; mais le roi n'y vient plus. M. de Barbezieux est malade
depuis quelques jours, et le roi travaille encore plus qu'à son
ordinaire.»
«Lundi 28, à Versailles.--Le roi ne sortit point de tout le jour,
non plus qu'hier. Il donne beaucoup d'audiences, et travaille tout le
reste du jour; il s'est accoutumé à dicter et fait écrire à M. de
Barbezieux, sous lui, toutes les lettres importantes qui regardent les
affaires de la guerre.»
«Mercredi 2 avril, à Versailles.--Le roi et Monseigneur entendirent
les ténèbres à la chapelle; ensuite le roi travailla avec ses
ministres. Il n'y a point de journée présentement où le roi ne
travaille huit ou neuf heures.»
Cela se soutient et se régularise de plus en plus les années
suivantes, et Dangeau, par des résumés de fin d'année, prend soin
de constater cette réforme de plus en plus laborieuse de régime, qui
suit la mort de Louvois. Louis XIV, en un mot, à cette époque où il
allait dater de la cinquantième année de son règne (14 mai 1692),
se mettait à l'ouvrage plus que jamais, et à son métier de roi sans
plus de distraction. S'il y fit des fautes, il ne cesse d'y mériter
l'estime. Il avait cinq grandes armées, sur pied: celle de Flandre,
sous M. de Luxembourg; celle d'Allemagne, sous M. de Lorges; de la
Moselle, sous M. de Bouflers; d'Italie, sous Catinat; de Roussillon,
sous le duc de Noailles; je ne parle pas des flottes, alors si
actives. Il se décide, pour cette campagne de 1692, à faire encore
quelque gros siége; ce sera celui de Namur.--«Jeudi 10 avril,
à Versailles.--Le roi tient conseil de guerre le matin avec M. de
Luxembourg, M. de Barbezieux, Chanlay et Vauban. On fait partir Vauban
incessamment, et on ne doute pas que le roi ne partît bientôt si la
saison était moins retardée.» Ce Chanlay dont il est parlé, et
que Dangeau, annoté par Saint-Simon, nous fait particulièrement
connaître, était de ces seconds indispensables à la guerre, un
officier d'état-major accompli, parfait à étudier les questions,
les lieux, à dresser des instructions et des mémoires, à juger des
hommes. Louvois l'avait légué à Louis XIV, qui voulait en faire
un ministre: à quoi la modestie de Chanlay résista. Ces parties
sérieuses et toutes pratiques du règne de Louis XIV trouvent leur
ouverture et leur éclaircissement par bien des passages de Dangeau.
On part de Versailles pour le siége de Namur le 10 mai; on arrive
devant la place le lundi 26. Le roi y est pris de goutte; ce qui ne
l'empêche pas de tout voir, de donner ordre à tout. La ville se rend
après sept ou huit jours de tranchée; le château tient un peu plus
longtemps. C'est encore un beau siége classique, régulier, modéré,
courtois. Dès le premier jour les dames de qualité s'effrayent de
rester dans la ville; on demande pour elles un passe-port: «Le roi
l'a refusé; cependant les dames sont sorties et sont venues à une
maison près de la Sambre. Le roi y a envoyé le prince d'Elbeuf. Il
voulait qu'elles retournassent dans la ville; mais elles persistèrent
à n'y vouloir point retourner, et apparemment le roi aura la bonté
de se relâcher; il leur a même envoyé à souper.» Et le lendemain
le roi envoie des carrosses à ces dames pour les conduire à une
abbaye voisine. «Outre les quarante femmes qui sont sorties du côté
du roi, il y en a eu encore trente, dit Dangeau, qui sont sorties du
côté de M. de Bouflers.» Le roi, tout souffrant et peu valide
qu'il est, s'expose suffisamment. A une action, pendant le siége du
château, il reste toujours à cheval à une demi-portée de mousquet
de la place, et quelques gens sont blessés fort loin derrière lui.
Valeur et politesse, discipline et humanité, l'impression qui nous
reste de tout cela, sans aller jusqu'à l'enthousiasme lyrique de
Boileau, est celle de quelque chose de noble, d'honorable et de bien
royal. Il arrive là, à cette prise de Namur, ce qui est plus d'une
fois arrivé à la France dans le temps d'une victoire remportée sur
terre, c'est un désastre sur mer: on apprend la défaite de M. de
Tourville à la Hogue. A son retour de Namur à Versailles, et dès
le premier soir, Louis XIV, voit entrer M. de Tourville, qui venait
le saluer. Il lui dit tout haut, dès qu'il l'aperçoit: «Je suis
très-content de vous et de toute la marine; nous avons été battus,
mais vous avez acquis de la gloire et pour vous et pour la nation.
Il nous en coûte quelques vaisseaux; cela sera réparé l'année qui
vient, et sûrement nous battrons les ennemis.» Parole encore de
vrai roi, qui n'a ni l'humeur du despote, irrité que les choses lui
résistent, ni la versatilité du peuple, dont les jugements varient
selon le bon ou le mauvais succès.
Cette année 1692 nous offre aussi le très-beau combat de
Steenkerque, livré le 3 août par le maréchal de Luxembourg.
Dangeau, qui dans le premier moment de la nouvelle l'appelle le combat
d'Enghien, nous dit: «Samedi 9 août, à Versailles.--M. le comte de
Luxe arriva ici; il apporta au roi une relation fort ample de M. de
Luxembourg de tout ce qui s'est passé au combat. Le roi nous a dit
qu'il n'avait jamais vu une si belle relation, et qu'il nous la ferait
lire.» Les éditeurs ont eu l'heureuse idée de nous faire le même
plaisir que Louis XIV à ses courtisans, c'est-à-dire de nous donner
le texte même de la relation de M. de Luxembourg, conservée au
dépôt de la guerre, et de laquelle s'étaient amplement servis les
historiens militaires du règne; mais dans sa première forme et
dans son tour direct, elle a quelque chose de vif, de spirituel, de
brillant et de poli qui justifie bien l'éloge de Louis XIV, et qui en
fait de tout point une page des plus françaises.
L'admiration de Dangeau est communicative, va-t-on me dire; prenez
garde d'y trop donner. Je rends ce que j'éprouve en ces bons
endroits, comme encore on me laissera citer ce mot de Louis XIV;
conservé par Dangeau, lorsque deux ans après environ le vainqueur
de Steenkerque et de Neerwinden, Luxembourg, se meurt: «Vendredi 31
décembre 1694, à Versailles.--M. de Luxembourg à cinq heures du
matin s'est trouvé mal, et sa maladie commence si violemment que les
médecins _le_ désespèrent. Le roi en paraît fort touché, et a
dit ce soir à M. mon frère: «Si nous sommes assez malheureux pour
perdre ce pauvre homme-là, celui qui en porterait la nouvelle au
prince d'Orange serait bien reçu.» Et ensuite il a dit à M. Fagon,
son premier médecin: «Faites, monsieur, pour M. de Luxembourg tout
ce que vous feriez pour moi-même si j'étais dans l'état où il
est.»
Louis XIV n'offre pas d'abord des trésors à celui qui sauvera M.
de Luxembourg; il dit ce simple mot humain: _Faites comme pour
moi-même_. Ce sont là de rares moments dans sa vie de roi trop
asiatique et trop idolâtré: il n'est que plus juste d'en tenir
compte.
La campagne de 1692 fut la dernière de Louis XIV qui mérite ce
nom; car celle de l'année suivante ne parut qu'un voyage brusquement
interrompu. Parti de Versailles le 18 mai 1693 pour l'armée de
Flandre, Louis XIV, plus lent qu'à l'ordinaire, n'ayant rien arrêté
de précis et s'étant trouvé pendant quelques jours malade au
Quesnoy, fait mine de s'avancer du côté de Liége; puis tout d'un
coup, le 9 juin, au camp de Gembloux, il déclare qu'il s'en retourne
à Versailles. Cette résolution soudaine étonna beaucoup. Le roi
ne se montrait pas en cela fidèle à son principe, qui était de
ne point s'en retourner sans avoir fait quelque chose. Il renonce
désormais à être général et à aller de sa personne à la guerre.
Jusque-là, quand il l'avait fait, ç'avait été très-honorablement,
bien que toujours dans son rôle de roi. Il ne cherchait point les
périls, mais aussi il ne les évitait pas. Dangeau, pas plus en
cette dernière occasion qu'en aucune autre, ne se permet le moindre
commentaire: mais, ce qu'il y a d'un peu lourd ou de peu svelte
jusque dans la force et la grandeur de Louis XIV, paraît bien dans
le détail journalier de sa relation. Cet appesantissement en partie
physique qui augmentait avec l'âge, cet enchaînement aux habitudes,
ce besoin d'avoir toujours autour de soi une grosse cour, finirent par
retenir le monarque à Versailles et dans ses maisons.
Si l'espace me le permettait, j'aurais à noter, dans le tome Ve,
les teintes plus sombres qui se laissent apercevoir à travers
l'uniformité officielle et l'impassibilité souriante de Dangeau.
Ainsi on ne joue plus tant à la cour; la santé du roi se dérange
plus souvent; quoique à chaque indisposition Dangeau prenne soin de
nous rassurer. Les gouttes, les fièvres, aidées des médecines de
précaution dont Fagon abuse, tournent en habitude chez Louis XIV,
malgré son fonds d'excellente constitution. En même temps les
impôts augmentent; les capitations ne rendent qu'avec lenteur. Le
roi, qui a retranché une moitié sur les étrennes de ses enfants
(1694) et deux cents chevaux de son écurie, cherche à étendre ses
économies sur tout ce qui est dépenses de luxe, et sur les courriers
que les généraux multipliaient sans nécessité pour la moindre
affaire, et sur les Gobelins dont on a congédié tous les ouvriers.
On ne paye plus l'Académie des sciences, ni «la petite Académie que
M. Bignon avait fait établir pour la description des arts,» celle
qui est devenue l'Académie des inscriptions. Même au travers du
Dangeau, cela s'entend, tout crie misère. Des désertions, des
révoltes dans les troupes se font sentir. Les nouvelles levées
d'hommes sont de plus en plus difficiles, et d'odieux recruteurs
y emploient la violence à l'insu du roi. Il est temps, c'est
l'impression qu'on a, que la paix se fasse, et que le traité de
Ryswyck arrive pour procurer à la France un intervalle de repos qui,
malheureusement, ne sera pas assez long.
Les anecdotes, les portraits et croquis qu'on pourrait extraire de
ces derniers volumes seraient sans fin, et Saint-Simon se greffant sur
Dangeau produit des fruits qui ont une saveur tout à fait neuve.
J'ai remarqué plus d'une jolie anecdote, une entre autres, toute
littéraire, qui montre que ce n'est pas seulement de nos jours que
l'ironie s'est glissée sous un air d'éloge dans le discours d'un
directeur de l'Académie française recevant un nouveau confrère.
FIN.
TABLE.
I.--L'édition 5
II.--Le siècle 9
III.--L'homme 27
IV.--L'écrivain 47
Annotations inédites de Saint-Simon au
_Journal de Dangeau_ 64
Analyse du _Journal de Dangeau_ 97
FIN DE LA TABLE.