Leur nombre aussi bien que leur force lui défendaient la vie pratique
et lui imposaient la vie littéraire. Tant d'idées gênent. Le
politique n'en voit qu'une qui est la vraie; il a le tact juste,
plutôt que l'imagination abondante; d'instinct, il devine la bonne
route, et la suit sans plus chercher. Saint-Simon est un poëte
épique; le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable
entrelacement et les prolongations infinies des conséquences, il a
tout embrassé, mesuré, sondé, prévu, discuté; le plan exact du
labyrinthe est tout entier dans sa tête, sans que le moindre petit
sentier réel ou imaginaire ait échappé à sa vision. Ne vous
souvient-il pas que Balzac avait inventé des théories chimiques,
une réforme de l'administration, une doctrine philosophique, une
explication de l'autre monde, trois cents manières de faire fortune,
les ananas à quinze sous pièce, et la manière de gouverner l'État?
Le génie de l'artiste consiste à découvrir vite, aisément et sans
cesse, non ce qui est applicable, mais ce qui est vraisemblable.
Ainsi fait Saint-Simon; à chaque volume il trouve le moyen de sauver
l'État. Ses amis, Fénelon, le duc de Bourgogne, à huis clos, les
domestiques dehors, refaisaient comme lui le royaume. Ils fabriquaient
des Salente et autres bonnes petites monarchies bien absolues, ayant
pour frein l'honnêteté du roi et l'enfer au bout. C'était une
école de «chimériques.» Saint-Simon fonda aussi (sur le papier) sa
république; il limitait la monarchie en déclarant les engagements
du roi viagers, sans force pour lier le successeur. A son avis cette
déclaration réparait tout; quatre ou cinq pages de conséquences
étalent à flots pressés le magnifique torrent de bénédictions
et de félicités qui vont couler sur la nation; un bout de parchemin
délivrait le peuple et relevait la monarchie; rien n'était oublié,
sinon cet autre bout de parchemin inévitable, publié par tout roi,
huit jours après le premier, annulant le premier comme attentatoire
aux droits de la couronne. C'est que nulle force ne se limite
d'elle-même: son invincible effort est de s'accroître, non de se
restreindre; limitons-la, mais par une force différente; ce qui
pouvait réprimer la royauté, ce n'était pas la royauté, mais
la nation. Saint-Simon ne fut qu'un homme «plein de vues,»
c'est-à-dire romanesque comme Fénelon, quoique préservé des
pastorales. Mais cette richesse d'invention systématique, dangereuse
en politique, est utile en littérature; Saint-Simon entraîne, quoi
qu'on en ait; il nous maîtrise et nous possède. Je ne connais rien
de plus éloquent que les trois entretiens qu'il eut avec le duc
d'Orléans pour lui faire renvoyer sa maîtresse. Nulle part on n'a
vu une telle force, une telle abondance de raisons si hardies, si
frappantes, si bien accompagnées de détails précis et de preuves;
tous les intérêts, toutes les passions appelées au secours,
l'ambition, l'honneur, le respect de l'opinion publique, le soin de
ses amis, l'intérêt de l'État, la crainte; toutes les objections
renversées, tous les expédients trouvés, appliqués, ajustés; une
inondation d'évidence et d'éloquence qui terrasse la résistance,
qui noie les doutes, qui verse à flots dans le cœur la lumière
et la croyance; par-dessus tout une impétuosité généreuse, un
emportement d'amitié qui fait tout «mollir et ployer sous le faix de
la véhémence;» une licence d'expressions qui, en face d'un prince
du sang, se déchaîne jusqu'aux insultes, «personne ne pouvant plus
souffrir dans un petit-fils de France de trente-cinq ans ce que le
magistrat et la police eussent châtié il y a longtemps dans tout
autre;» étant certain «que le dénûment et la saleté de sa vie le
feraient tomber plus bas que ces seigneurs péris sous les ruines de
leur obscurité débordée; que c'était à lui, dont les deux mains
touchaient à ces deux si différents états, d'en choisir un
pour toute sa vie, puisque après avoir perdu tant d'années et
nouvellement depuis l'affaire d'Espagne, meule nouvelle qui l'avait
nouvellement suraccablé, un dernier affaissement aurait scellé la
pierre du sépulcre où il se serait enfermé tout vivant, duquel
après nul secours humain, ni sien ni de personne, ne le pourrait
tirer.» Le duc d'Orléans fut emporté par ce torrent et céda. Nous
plions comme lui; nous comprenons qu'une pareille âme avait besoin
de s'épancher. Faute de place dans le monde, il en prit une dans
les lettres. Comme un lustre flamboyant, chargé et encombré de
lumières, mais exclu de la grande salle de spectacle, il brûla en
secret dans sa chambre, et après cent cinquante ans, il éblouit
encore. C'est qu'il a trouvé sa vraie place; cet esprit qui
regorgeait de sensations et d'idées était né curieux, passionné
pour l'histoire, affamé d'observations, «perçant de ses regards
clandestins chaque physionomie,» psychologue d'instinct, «ayant si
fort imprimé en lui les différentes cabales, leurs subdivisions,
leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la
connaissance de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers
intérêts, que la méditation de plusieurs jours ne lui eût pas
développé et représenté toutes ces choses plus nettement que le
premier aspect de tous les visages.» «Cette promptitude des yeux à
voler partout en sondant les âmes» prouve qu'il aima l'histoire pour
l'histoire. Sa faveur et sa disgrâce, son éducation et son naturel,
ses qualités et ses défauts l'y avaient porté. Ainsi naissent les
grands hommes, par hasard et nécessité, comme les grands fleuves,
quand les accidents du sol et sa pente réunissent en un lit tous ses
ruisseaux.
IV
L'ÉCRIVAIN.
Au XVIIe siècle, les artistes écrivaient en hommes du monde;
Saint-Simon, homme du monde, écrivit en artiste. C'est là son trait.
Le public court à lui comme au plus intéressant des historiens.
Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entière des objets
absents. Les poëtes du temps les voyaient par une notion vague et les
disaient par une phrase générale. Saint-Simon se figure le détail
précis, les angles des formes, la nuance des couleurs, et il les note
avec une netteté de peintre ou de géomètre; je cite tout de suite,
pour être précis et l'imiter; il s'agit de la Vauguyon, demi-fou,
qui un jour accula madame Pelot contre la cheminée, lui mit la tête
en ses deux poings, et voulut la mettre en compote. «Voilà une
femme bien effrayée qui, entre ses deux poings, lui faisait des
révérences _perpendiculaires_ et des compliments tant qu'elle
pouvait, et lui toujours en furie et en menace.» Legendre n'eût
pas mieux dit. Chose inouïe dans ce siècle, il imagine le physique,
comme Victor Hugo; sans métaphore, ses portraits sont des portraits:
«Harlay était un petit homme, vigoureux et maigre, un visage
en _losange_, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants,
perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés
sur un client ou sur un magistrat, étaient pour le faire rentrer en
terre; un habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des
manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée
de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il
se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que
modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place
avec plus de bruit, et n'avançait qu'à force de révérences
respectueuses, et comme honteuses, à droite et à gauche à
Versailles.» Voilà une des raisons qui rendent aujourd'hui
Saint-Simon si populaire; il décrit l'extérieur, comme Walter Scott,
Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers
antiquaires, commissaires-priseurs et marchandes à la toilette; son
talent et notre goût se rencontrent; les révolutions de l'esprit
nous ont portés jusqu'à lui.--Il voit aussi distinctement le moral
que le physique, et il le peint parce qu'il le distingue. Tout le
monde sait que le défaut de nos poëtes classiques est de mettre en
scène non des hommes, mais des idées générales; leurs personnages
sont des passions abstraites qui marchent et dissertent. Vous diriez
des vices et des vertus échappés de l'Éthique d'Aristote, habillés
d'une robe grecque ou romaine, et occupés à s'analyser et à se
réfuter. Saint-Simon connaît l'_individu_; il le marque par ses
traits spéciaux, par ses particularités, par ses différences; son
personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c'est un certain jaloux
ou un certain brutal; il y a trois ou quatre mille coquins chez lui
dont pas un ne ressemble à l'autre. Nous n'imaginons les objets que
par ces précisions et ces contrastes; il faut marquer les qualités
distinctives pour rendre les gens visibles; notre esprit est une
toile unie où les choses n'apparaissent qu'en s'appropriant une forme
arrêtée et un contour personnel. Voilà pourquoi ce portrait de
l'abbé Dubois est un chef-d'œuvre. «C'était un petit homme
maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à
physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français
appelle un _sacre_, mais qui ne se peut guère exprimer autrement.
Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître.
Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice,
la débauche, l'ambition étaient ses dieux; la perfidie, la
flatterie, les servages, les moyens; l'impiété parfaite, son repos.
Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en
passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches
tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès ou
la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que
cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît
jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait sa vie dans
les sapes.» Ne voyez-vous pas la bête souterraine, furet furieux,
échauffé par le sang qu'il suce, sifflant et jurant au fond des
terriers qu'il sonde? «La fougue lui faisait faire quelquefois le
tour entier et redoublé d'une chambre courant sur les tables et les
chaises sans toucher du pied la terre.» Il vécut et mourut dans les
rages et les blasphèmes, «grinçant des dents,» écumant, «les
yeux hors de la tête,» avec une telle tempête et si continue
d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait pas comment des nerfs
d'homme y pouvaient résister; le sang fiévreux de l'animal de
proie s'allumait pour ne plus s'éteindre, et par des redoublements
exaspérés s'acharnait après le butin. Il y a là une observation
pour le physiologiste, il y en a une pour le peintre, pour l'homme du
monde, pour le psychologue, pour l'auteur dramatique, pour le premier
venu. Le génie suffit à tout et fournit à tout; la vision de
l'artiste est si complète que son œuvre offre des matériaux aux
gens de tout métier, de toute vie et de toute science. Ame et esprit
et caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements, passé
et présent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant
toutes les littératures, vous ne trouveriez guère que trois
ou quatre imaginations aussi compréhensives et aussi nettes que
celle-là.
Avec la faculté de voir les objets absents, il a la verve; il ne dit
rien sans passion. Balzac, aussi profond et aussi puissant visionnaire
que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur minutieux de
bâtisses énormes, sorte d'éléphant littéraire, capable de porter
des masses prodigieuses, mais d'un pas lourd. Saint-Simon a des ailes.
Il écrit avec emportement, d'un élan, suivant à peine le torrent
de ses idées par toute la précipitation de sa plume, si prompt à
la haine, si vite enfoncé dans la joie, si subitement exalté par
l'enthousiasme ou la tendresse, qu'on croit en le lisant vivre un
mois en une heure. Cette impétueuse passion est la grande force des
artistes; du premier coup, ils ébranlent; le cœur conquis, la raison
et toutes les facultés sont esclaves. Quand un homme nous donne des
sensations, nous ne le quittons plus. Quand un homme nous met le feu
au cerveau, nous nous sentons presque du génie sous la contagion
de sa verve; par la chaleur notre esprit arrive à la lumière;
l'émotion l'agrandit et l'instruit. Quand on a lu Saint-Simon, toute
histoire paraît décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire
qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point de
personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser.
Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût
littéraire, éloquence, noblesse, tout est emporté et noyé. Il
note les émotions comme elles viennent, violemment, puisqu'elles
sont violentes, et que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent
les oreilles contre les réclamations du bon style et du discours
régulier. La cuisine, l'écurie, le garde-manger, la maçonnerie, la
ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout.
Il est crû, trivial et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en
restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout; que
les bourgeois épurent leur style, prudemment, en gens soumis à
l'Académie, il traîne le sien dans le ruisseau en homme qui méprise
son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impatienté, il
dit de deux évêques: «Ces deux animaux mitrés.» Quand la Choin
entra en faveur, «M. de Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma,»
et pour Clermont, son amant, «il se fit honneur de le ramasser.»
Ailleurs, il «s'espace» sur Dangeau, «singe du roi, chamarré
de ridicules, avec une fadeur naturelle, entée sur la bassesse du
courtisan, et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche.» Un
peu plus haut, il s'agit de Monaco, «souveraineté d'une roche,
de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites
limites.» Ces familiarités annoncent l'artiste qui se moque de tout
quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son
talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir; il en prend.
Son chien, son laquais, son soulier, sa marmite, sa garde-robe, son
fumier, il fait sauter tout pêle-mêle et retire de ce bourbier
l'objet qui peut figurer à nos yeux son personnage, nous le rendre
aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de
chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit
un sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches retroussées
jusqu'au coude, pétrissant en pleine pâte, obsédé par son idée,
précipitant ses mains pour la transporter dans l'argile. «Madame
de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué,
extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé par un
médiocre anneau; ni derrière, ni gorge, ni menton; fort laide, l'air
toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatait
d'esprit et qui tenait encore plus parole.» Il les palpe, il les
retourne, il porte les mains partout, avec irrévérence, fougueux et
rude. Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient qu'après la
condamnation de Fénelon, un jour, disputant avec le duc de Charost
sur Fénelon et Rancé, il cria: «Au moins mon héros n'est pas
un repris de justice.» M. de Charost suffoquait. On lui versa des
carafes d'eau sur la tête, et pendant ce temps les dames semonçaient
Saint-Simon. C'est à ce prix qu'est le génie; uniquement et
totalement englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de vue la
mesure, la décence et le respect.
Il y gagne la force; car il y prend le droit d'aller jusqu'au bout de
sa sensation, d'égaler les mouvements de son style aux mouvements de
son cœur, de ne ménager rien, de risquer tout. De là cette peinture
de la cour après la mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique,
sorte de comédie horrible, farce funèbre, où nous contemplons en
face la grimace de la Vérité et de la Mort. Les passions viles
s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot on y aperçoit tout
l'homme; ce n'est pas le mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu
perdu. «Une foule d'officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux
tout du long de la cour, des deux côtés sur le passage du roi, lui
criant avec des hurlements étranges d'avoir compassion d'eux qui
avaient tout perdu et qui mouraient de faim.» Doré seul rendrait
cette scène et ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés
avec des flambeaux, criant après leur marmite. Dans les salles
trottent les valets envoyés par les gens de la cabale contraire,
qui questionnent d'un œil étincelant et hument dans l'air la bonne
nouvelle. «Plus avant commençait la foule des courtisans de toute
espèce. Le plus grand nombre, c'est-à-dire les sots, tiraient des
soupirs de leurs talons, et avec des yeux égarés et secs louaient
Monseigneur, mais toujours de la même louange, c'est-à-dire de
bonté, et plaignaient le roi de la perte d'un si bon fils. Les
plus politiques, les yeux fichés en terre et reclus dans des coins,
méditaient profondément aux suites d'un événement aussi peu
attendu, et bien davantage sur eux-mêmes.» Le duc de Berry,
qui perdait tout et d'avance se sentait plié sous son frère,
s'abandonnait. «Il versait des larmes pour ainsi dire sanglantes,
tant l'amertume en paraissait grande; il poussait non des sanglots,
mais des cris, mais des hurlements. Il se taisait parfois; mais de
suffocations, puis éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si
fort, la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclataient
aussi à ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon
d'amertume, ou par un aiguillon de bienséance.» Un peu plus loin,
la duchesse de Bourgogne profitait «de quelques larmes amenées du
spectacle, entretenues avec soin,» pour rougir et barbouiller ses
yeux d'héritière. Survint l'Allemande, cérémonieuse et violente,
Madame, qui outra tout et barbota à travers les bienséances,
«rhabillée en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement
pourquoi ni l'un ni l'autre, et les inonda tous de ses larmes en
les embrassant.» Dans les coins du tableau, on voit les dames en
déshabillé de nuit, par terre, autour du canapé des princes, les
unes en «tas,» d'autres approchant du lit, et trouvant le bras nu
d'un bon gros Suisse qui bâille de tout son cœur et se renfonce sous
les couvertures, fort tranquille, cuvant son vin, et doucement bercé
par ce tintamarre de l'hypocrisie et de l'égoïsme. Voilà la mort
telle qu'elle est, pleurée par l'intérêt et par le mensonge,
raillée et coudoyée par des contrastes amers, entrecoupée de
rires, ayant pour vraies funérailles le hoquet convulsif de quelques
douleurs débordées, accusant l'homme ou de faiblesse ou de feinte,
ou d'avarice, traînée au cimetière parmi des calculs qui ne savent
se cacher, ou des «mugissements» qui ne savent se contenir.
Cette crudité de style et cette violence de vérité ne sont que les
effets de la passion; voici la passion pure: Prenez l'affaire la plus
mince, une querelle de préséance, une picoterie, une question
de pliant et de fauteuil, tout au plus digne de la comtesse
d'Escarbagnas: elle s'agrandit, elle devient un monstre, elle prend
tout le cœur et l'esprit; on y voit le suprême bonheur de toute une
vie, la joie délicieuse avalée à longs traits et savourée jusqu'au
fond de la coupe, le superbe triomphe, digne objet des efforts les
plus soutenus, les mieux combinés et les plus grands; on pense
assister à quelque victoire romaine, signalée par l'anéantissement
d'un peuple entier, et il s'agit tout simplement d'une mortification
infligée à un Parlement et à un président. «Le scélérat
tremblait en prononçant la remontrance. Sa voix entrecoupée, la
contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute
sa personne démentaient le reste de venin dont il ne put refuser la
libation à lui-même et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai,
avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de
ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) prosternés à
genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis que nous
étant assis et couverts, sur les hauts siéges, aux côtés du
même trône, ces situations et ces postures, si grandement
disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de
l'évidence la cause de ceux qui véritablement et d'effet sont
_laterales regis_ contre ce _vas electum_ du tiers état. Mes yeux
fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce
grand banc à genoux, ou debout, et les amples replis de ces fourrures
ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne
finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des
sceaux; vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture,
et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds.»
Qui songe à rire de ces pédanteries latines et de ces détails de
costumier? L'artiste est une machine électrique chargée de foudres,
qui illumine et couvre toute laideur et toute mesquinerie sous le
pétillement de ses éclairs; sa grandeur consiste dans la grandeur
de sa charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il peut faire;
sa capacité de douleur et de joie mesure le degré de sa force. La
misère des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degré; la
critique, pour définir Saint-Simon, n'a que des adjectifs vagues et
des louanges banales; je ne puis dire combien il sent et combien il
souffre; pour toute échelle, j'ai des exemples et j'en use. Lisez
encore celui-ci; je ne sais rien d'égal. Il s'agit de la conduite du
duc de Bourgogne après la mort de sa femme. Quiconque a la moindre
habitude du style y sent non-seulement un cœur brisé, une âme
suffoquée sous l'inondation d'un désespoir sans issue, mais le
roidissement des muscles crispés et l'agonie de la machine physique
qui, sans s'affaisser, meurt debout: «La douleur de sa perte
pénétra jusque dans ses plus intimes moelles. La piété y surnagea
par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier, mais il fut
sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit,
rien d'indécent. On voyait un homme hors de soi, qui s'extorquait une
surface unie, et qui y succombait.»
Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-Simon seul et sans frein;
de là son style, «emporté par la matière, peu attentif à la
manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer.» Il n'était
point homme d'Académie, discoureur régulier, ayant son renom de
docte écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, avec la
ferme résolution de n'être point lu tant qu'il vivrait, n'étant
guidé ni par le respect de l'opinion, ni par le désir de la gloire
viagère. Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels
dépendent du goût régnant, mais sur des choses personnelles et
intimes, uniquement occupé à conserver ses souvenirs et à se faire
plaisir. Toutes ces causes le livrèrent à lui-même. Il violenta le
français à faire frémir ses contemporains, s'ils l'eussent lu;
et aujourd'hui encore il effarouche la moitié des lecteurs. Ces
étrangetés et ces abandons sont naturels, presque nécessaires;
seuls ils peignent l'état d'esprit qui les produit. Il n'y a que
des métaphores furieuses capables d'exprimer l'excès de la tension
nerveuse; il n'y a que des phrases disloquées capables d'exprimer
les soubresauts de la verve inventive. Quand il peint les liaisons
de Fénelon et de madame Guyon, en disant que «leur sublime
s'amalgama,» cette courte image, empruntée à la singularité et à
la violence des affinités chimiques est un éclair; quand il montre
les courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, «un je ne sais quoi
de plus libre en toute la personne, à travers le soin de se tenir et
de se composer, un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux qui les
distinguait malgré qu'ils en eussent,» cette expression folle est
le cri d'une sensation; s'il eût mis «un air vif, des regards
étincelants,» il eût effacé toute la vérité de son image; dans
sa fougue, le personnage entier lui semble pétillant, entouré par la
joie d'une sorte d'auréole. Nul ne voit plus vite et plus d'objets
à la fois; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionnés,
des métaphores à l'instant traversées par d'autres, des idées
explicatives attachées en appendice à la phrase principale,
étranglées par le peu d'espace, et emportées avec le reste comme
par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracés à la
volée, chacun par un trait unique. «L'après-dînée nous nous
assemblâmes; M. de Guéménée rêva à la Suisse, à son ordinaire,
M. de Lesdiguières, tout neuf encore, écoutait fort étonné; M. de
Chaulnes raisonnait en ambassadeur avec le froid et l'accablement d'un
courage étouffé par la douleur de son échange dont il ne put
jamais revenir. Le duc de Béthune bavardait des misères, et le duc
d'Estrées grommelait en grimaçant sans qu'il en sortît rien.»
Ailleurs, les mots entassés et l'harmonie imitative impriment dans le
lecteur la sensation du personnage.
«Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire de Bretagne, et
respirait jusqu'au suivant.» La phrase file comme un homme qui glisse
et vole effaré sur la pointe du pied.--Plus loin le style
lyrique monte à ses plus hautes figures pour égaler la force
des impressions. «La mesure et toute espèce de décence et de
bienséance étaient chez elle dans leur centre, et la plus exquise
superbe sur son trône.» Cette même phrase, qu'il a cassée à demi,
montre, par ses deux commencements différents, l'ordre habituel de
ses pensées. Il débute, une autre idée jaillit, les deux jets se
croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler dans le même
canal. De là ces phrases décousues, ces entrelacements, ces idées
fichées en travers et faisant saillie, ce style épineux tout
hérissé d'additions inattendues, sorte de fourré inculte où les
sèches idées abstraites et les riches métaphores florissantes
s'entrecroisent, s'entassent, s'étouffent, et étouffent le lecteur.
Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de
mode; le vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris partout,
pourvu qu'ils suffisent à l'émotion présente, et par-dessus
tout une opulence d'images passionnées digne d'un poëte. Ce style
bizarre, excessif, incohérent, surchargé, est celui de la nature
elle-même; nul n'est plus utile pour l'histoire de l'âme; il est la
notation littéraire et spontanée des sensations.
Un historien secret, un géomètre malade, un bonhomme rêveur,
traité comme tel, voilà les trois artistes du XVIIe siècle. Ils
faisaient rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus heureux,
fut le plus parfait; Pascal, chrétien et philosophe, est le plus
élevé; Saint-Simon, tout livré à sa verve, est le plus puissant et
le plus vrai.
ANNOTATIONS INÉDITES DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU.
Voici, pour commencer, une anecdote assez curieuse sur le président
de Bauquemare et son frère, gouverneur de Bergues[1]:
[Note 1: Ces extraits ont déjà été publiés par l'_Athenœum
français_, aux mois de mai et de juillet de cette année. Le beau
travail que M. Taine a bien voulu nous autoriser à reproduire a été
inséré au mois d'août 1836, dans le _Journal des Débats_.]