Ils saluaient quelque chose de plus. La soif qui brûlait leu

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ÉTUDE HISTORIQUE.

MÉMOIRES

DU DUC DE SAINT-SIMON

Siècle de Louis XIV.--La Régence.--Louis XV.

PAR H. TAINE.

AUGMENTÉ DE QUELQUES ANNOTATIOMS INÉDITES FAITES PAR SAINT-SIMON AU

JOURNAL DE DANGEAU,

ET D'UNE ANALYSE DE CE JOURNAL

PAR

M. SAINTE-BEUVE.

BRUXELLES

LIBRAIRIE INTERNATIONALE, RUE DES SABLES, 17.

1856

I

L'ÉDITION.

L'éditeur ne met point en tête de ces Mémoires: _Nouvelle

édition_; c'est dire que les précédentes n'existent pas. En effet,

il le pense, non sans raisons. Il y a découvert beaucoup de bévues,

dont plusieurs fort amusantes. «Chamillart, disaient-elles, se fit

adorer de ses ennemis.» Le grand homme! Comment a-t-il pu faire?

Attendez un peu; le vrai texte change un mot: «commis,» au lieu

d'ennemis. Vous et moi nous serons aussi habiles que Chamillart quand

nous serons ministres; il nous suffira d'un sac d'écus.--D'autres

corrections nous humilient. Nous lisions avec étonnement cette phrase

étonnante: «Il n'y eut personne dans le chapitre qui ne le louât

extrêmement, mais sans louanges. M. de Marsan fit mieux que pas

un.» Nous cherchions le secret de ce galimatias avec une admiration

respectueuse. L'admiration était de trop; le galimatias appartenait

aux éditeurs; il y a un point après _extrêmement_: «mais sans

louanges, M. de Marsan fit mieux que pas un.» La phrase redevient

sensée et claire.--Les anciens éditeurs, trouvant des singularités

dans Saint-Simon, lui ont prêté des bizarreries. On est libéral

avec les riches: «La nouvelle comtesse de Mailly, disent-ils, avait

apporté tout le gauche de sa province, et _entra_ dessus toute la

gloire de la toute-puissante faveur de madame de Maintenon.» Cette

métaphore inintelligible vous effarouche; ne vous effarouchez pas.

Saint-Simon a mis _enta_. S'il y a là une broussaille littéraire,

ce sont les éditeurs qui l'ont plantée. Ils en ont planté bien

d'autres, plus embarrassantes, car elles sont historiques: des noms

estropiés, des dates fausses, Villars à la place de Villeroy; le

comte de Toulouse et la duchesse de Berry mariés avant leur mariage;

et, ce qui est pis, des contre-sens de mœurs. En voici un singulier:

«Le roi, tout _content_ qu'il était toujours, riait aussi.»

On s'étonnait de trouver Louis XIV bonhomme, guilleret et joyeux

compère, et l'on ne savait pas que le manuscrit porte _contenu_ au

lieu de _content_.--Le pis, c'est que le Saint-Simon prétendu complet

ne l'était pas. Les éditeurs l'avaient écourté, comme autrefois

les ministres; l'inadvertance littéraire lui avait nui comme la

pruderie monarchique. Plusieurs passages, et des plus curieux,

manquaient, entre autres les portraits de tous les grands personnages

du conseil d'Espagne. Celui-ci, par exemple, était-il indigne d'être

conservé? «Escalona, mais qui plus ordinairement portait le nom de

Villena, était la vertu, l'honneur, la probité, la foi, la loyauté,

la valeur, la piété, l'ancienne chevalerie même, je dis celle de

l'illustre Bayard, non pas celle des romans et des romanesques.

Avec cela beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de hauteur et de

sentiment, sans gloire et sans arrogance, de la politesse, mais avec

beaucoup de dignité; et par mérite et sans usurpation, le dictateur

perpétuel de ses amis, de sa famille, de sa parenté, de ses

alliances, qui tous et toutes se ralliaient à lui. Avec cela,

beaucoup de lecture, de savoir, de justesse et de discernement

dans l'esprit, sans opiniâtreté, mais avec fermeté; fort

désintéressé, toujours occupé, avec une belle bibliothèque, et

commerce avec force savants dans tous les pays de l'Europe, attaché

aux étiquettes et aux manières d'Espagne sans en être esclave; en

un mot, un homme de premier mérite, et qui par là a toujours été

compté, aimé, révéré beaucoup plus que par ses grands emplois, et

qui a été assez heureux pour n'avoir contracté aucune tache de ses

malheurs militaires en Catalogne.» Ce portrait épanouit le cœur.

Nous nous étonnons et nous nous réjouissons qu'il y ait eu un

si honnête homme dans un pays si perdu, parmi tant de coquins et

d'imbéciles, aux yeux d'un juge si pénétrant, si curieux, si

sévère. Nous louons l'édition, et nous remarquons, en relisant la

première page, que nous aurions pu sans examen la louer sur le titre:

c'est M. Chéruel qui a corrigé le texte; c'est M. Sainte-Beuve qui a

fait l'introduction.

II

LE SIÈCLE.

Il y a des grandeurs dans le XVIIe siècle: des établissements, des

victoires, des écrivains de génie, des capitaines accomplis, un roi,

homme supérieur, qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais

les grandeurs sont égalées par les misères. Ce sont les misères

que Saint-Simon révèle au public.

Avant de l'ouvrir, nous étions au parterre, à distance, placés

comme il fallait pour admirer et admirer toujours. Sur le devant

du théâtre, Bossuet, Boileau, Racine, tout le chœur des grands

écrivains jouaient la pièce officielle et majestueuse. L'illusion

était parfaite; nous apercevions un monde sublime et pur. Dans les

galeries de Versailles, près des ifs taillés, sous des charmilles

géométriques, nous regardions passer le roi, serein et régulier

comme le soleil son emblème. En lui, chez lui, autour de lui, tout

était noble. Les choses basses et excessives avaient disparu de la

vie humaine. Les passions s'étaient contenues sous la discipline du

devoir. Jusque dans les moments extrêmes, la nature désespérée

subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi,

quand Monsieur serraient Madame mourante de si tendres et de si vains

embrassements, nul cri aigu, nul sanglot rauque ne venait rompre la

belle harmonie de cette douleur suprême; les yeux un peu rougis,

avec des plaintes modérées et des gestes décents, ils pleuraient,

pendant que les courtisans, «autour d'eux rangés,» imitaient par

leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. Quand

on expirait, c'était sur une phrase limée, en style d'académie; si

l'on était grand homme, on appelait ses proches et on leur disait:

Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,

Venez et recevez l'âme de Mithridate.

Si l'on était coupable, on mettait la main sur ses yeux avec

indignation, et l'on s'écriait:

Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,

Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.

Dans les conversations, quelle dignité et quelle politesse! Il nous

semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs

cadres, avec l'air de génie qu'ils ont reçu du génie des peintres.

Ils s'abordaient avec un demi-sourire, empressés et pourtant graves,

également habiles à se respecter et à louer autrui. Ces seigneurs

en perruques majestueuses, ces princesses aux coiffures étagées,

aux robes traînantes, ces magistrats, ces prélats agrandis par les

magnifiques plis de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que des

plus beaux sujets qui puissent intéresser l'homme; et si parfois des

hauteurs de la religion, de la politique, de la philosophie, de la

littérature, ils daignaient s'abaisser au badinage, c'était avec la

condescendance et la mesure de princes nés académiciens. Nous avions

honte de penser à eux; nous nous trouvions bourgeois, grossiers,

polissons, fils de M. Dimanche, de Jacques Bonhomme et de Voltaire;

nous nous sentions devant eux comme des écoliers pris en faute;

nous regardions avec chagrin notre triste habit noir, héritage des

procureurs et des saute-ruisseaux antiques; nous jetions les yeux au

bout de nos manches, avec inquiétude, craignant d'y voir des mains

sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre, nous mène dans

les coulisses, nous montre les gens débarrassés du fard que les

peintres et les poètes ont à l'envi plaqué sur leurs joues. Eh! bon

Dieu! quel spectacle! Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque,

la rhingrave, les canons, les rubans, les manchettes; reste Pierre ou

Paul, le même hier qu'aujourd'hui.

Allons, s'il vous plaît, chez Pierre et chez Paul: ne craignez pas de

vous compromettre. Le duc de Saint-Simon nous conduit; d'abord chez

M. le Prince, fils du grand Condé, en qui le grand Condé, comme dit

Bossuet, «avait mis toutes ses complaisances.» Voici un intérieur

de ménage: «Madame la Princesse était sa continuelle victime.

Elle était également laide, vertueuse et sotte; elle était un peu

bossue, et avec cela un gousset fin qui la faisait suivre à la piste,

même de loin. Toutes ces choses n'empêchèrent pas M. le Prince

d'en être jaloux jusqu'à la fureur et jusqu'à sa mort. La piété,

l'attention infatigable de madame la Princesse, sa douceur, sa

soumission de novice ne purent la garantir ni des injures fréquentes,

ni des coups pied et de poing, qui n'étaient pas rares.» Il avait

couru après l'alliance des bâtards, et, pendant que sa fille était

chez le roi, faisait antichambre à la porte. Nous ne savions pas

qu'un prince eût l'âme et les mœurs d'un laquais.

Celui-là est le seul sans doute. Courons chez les princesses. Ces

charmantes fleurs de politesse et de décence nous feront oublier

ce charretier en habit brodé.--«Monseigneur, en entrant chez lui,

trouva madame la duchesse de Chartres et madame la duchesse qui

fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps

de garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, si cette odeur

gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la fumée les avait

trahies.» C'était une gaieté, n'est-ce pas, un enfantillage?--Non

pas, c'était une habitude. Elles recommencèrent à plusieurs

reprises, et le roi fut obligé de les gourmander à plusieurs

reprises. Un jour, madame la princesse de Conti, à haute voix, devant

toute la cour, appela madame de Chartres «sac à vin.» Celle-ci,

faisant allusion aux basses galanteries de l'autre, riposta par

«sac à guenilles.» Les effets se devinent: «madame la duchesse

de Bourgogne fit un souper à Saint-Cloud avec madame la duchesse de

Berry. Madame la duchesse de Berry et M. le duc d'Orléans, mais elle

bien plus que lui, s'y enivrèrent au point que madame la duchesse de

Bourgogne, madame la duchesse d'Orléans, et tout ce qui était là ne

surent que devenir. L'effet du vin, par haut et bas, fut tel qu'on

en fut en peine, et ne la désenivra point, tellement qu'il fallut la

ramener en cet état à Versailles. Tous les gens des équipages

le virent, et ne s'en turent pas.» C'était la régence avant la

régence. Les énormes soupers de Louis XIV et les indigestions de

Monseigneur «tout noyé dans l'apathie et dans la graisse,» en

donnaient un avant-goût.

A tout le moins, le roi se respecte; s'il avale en loup, il mange

en monarque. Sa table est noble; on n'y voit point les bouffonneries

d'une cour du moyen âge, ni les grossières plaisanteries d'un

régal d'étudiants. Attendez; voici un de ces soupers et un de

leurs personnages: «Madame Panache était une petite et fort vieille

créature avec des lippes et des yeux éraillés à faire mal à ceux

qui la regardaient, une espèce de gueuse qui s'était introduite à

la cour sur le pied d'une manière de folle, qui était tantôt

au souper du roi, tantôt au dîner de Monseigneur et de madame la

Dauphine, où chacun se divertissait de la mettre en colère, et qui

chantait pouille aux gens à ces dîners-là pour faire rire, mais

quelquefois fort sérieusement et avec des injures qui embarrassaient

et divertissaient encore plus les princes et les princesses, qui

lui emplissaient ses poches de viandes et de ragoûts, dont la sauce

découlait tout du long de ses jupes; les autres lui donnaient une

pistole ou un écu, les autres des chiquenaudes et des croquignoles

dont elle entrait en furie; parce qu'avec des yeux pleins de chassie,

elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui l'avait frappée,

et c'était le passe-temps de la cour.» Aujourd'hui l'homme qui

s'amuserait d'un tel passe-temps passerait probablement pour un goujat

de bas étage, et je ne raconterai pas ici ceux qu'on prit avec la

princesse d'Harcourt.

On répondra que ces gens s'ennuyaient, que ces mœurs étaient

une tradition, qu'un amusement est un accident, qu'au fond le cœur

n'était pas vil: «Nanon, la vieille servante de madame de Maintenon,

était une demi-fée à qui les princesses se trouvaient heureuses

quand elles avaient occasion de parler et d'embrasser, toutes filles

de roi qu'elles étaient, et à qui les ministres qui travaillaient

chez madame de Maintenon faisaient la révérence bien bas.»

L'intendant Voysin, petit roturier, étant devenu ministre, «jusqu'à

Monseigneur se piqua de dire qu'il était des amis de madame Voysin,

depuis leur connaissance en Flandre.» On verra dans Saint-Simon

comment Louvois, pour se maintenir, brûla le Palatinat, comment

Barbezieux, pour perdre son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les

belles façons et le superbe cérémonial couvrent les bassesses et

les trahisons; on est là comme à Versailles, contemplant des yeux

la magnificence du palais, pendant que l'esprit compte tout bas les

exactions, les misères et les tyrannies qui l'ont bâti. J'omets les

scandales; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus écrire, et

il faut être Saint-Simon, duc et pair, historien secret, pour

parler de M. de Brissac, du chevalier de Lorraine et de madame de

Valentinois. Là-dessus les Mémoires de Madame nous édifieraient

encore davantage. Les mœurs nobles au XVIIe siècle, comme les

mœurs chevaleresques au XIIe, ne furent guère qu'une parade.

Chaque siècle joue la sienne et fabrique un beau type: celui-ci le

chevalier, celui-là l'homme de cour. Il serait curieux de démêler

le chevalier vrai sous le chevalier des poëmes. Il est curieux, quand

on a connu l'homme de cour par les écrivains et par les peintres, de

connaître par Saint-Simon le véritable homme de cour.

Rien de plus vide que cette vie. Vous devez attendre, suer et bâiller

intérieurement, six ou huit heures chaque jour chez le roi. Il

faut qu'il connaisse de longue vue votre visage; sinon vous êtes un

mécontent. Quand on demandera une grâce pour vous, il répondra:

«Qui est-il? C'est un homme que je ne vois point.» Le premier

favori, l'homme habile, le grand courtisan est le duc de la

Rochefoucauld: suivez son exemple. «Le lever, le coucher; les

deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les

promenades du roi, tous les jours aussi, il n'en manquait jamais;

quelquefois dix ans de suite sans découcher d'où était le roi, et

sur pied de demander un congé, non pas pour découcher, car en plus

de quarante ans il n'a jamais couché vingt fois à Paris, mais pour

aller dîner hors de la cour et ne pas être de la promenade.» Vous

êtes une décoration, vous faites partie des appartements; vous êtes

compté comme un des baldaquins, pilastres, consoles et sculptures

que fournit Lepautre. Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos

broderies, votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre perruque.

Vous êtes le dessus d'un fauteuil. Votre absence lui dérobe un

de ses meubles. Restez donc, et faites antichambre. Après quelques

années d'exercice on s'y habitue; il ne s'agit que d'être en

représentation permanente. On manie son chapeau, on secoue du doigt

ses dentelles, on s'appuie contre une cheminée, on regarde par la

fenêtre une pièce d'eau, on calcule ses attitudes et l'on se plie en

deux pour les révérences; on se montre et on regarde; on donne et

on reçoit force embrassades; on débite et l'on écoute cinq ou six

cents compliments par jour. Ce sont des phrases que l'on subit et

que l'on impose sans y donner attention, par usage, par cérémonie,

imitées des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus utiles

pour déguiser cette chose dangereuse, la pensée. On conte des

commérages. On s'attendrit sur l'anthrax du souverain. Le style est

excellent, les ménagements infinis, les gestes parfaits, les habits

de la bonne faiseuse; mais on n'a rien dit, et pour toute action on a

fait antichambre. Si vous êtes las, imitez M. le Prince. «Il dormait

le plus souvent sur un tabouret, auprès de la porte, où je l'ai

maintes fois vu ainsi attendre avec les courtisans que le roi vînt se

coucher.» Bloin, le valet de chambre, ouvre les battants. Heureux

le grand seigneur qui échange un mot avec Bloin! les ducs sont

trop contents quand ils peuvent dîner avec lui. Le roi entre et

se déshabille. On se range en haie. Ceux qui sont par derrière se

dressent sur leurs pieds pour accrocher un regard. Un prince lui offre

la chemise. On regarde avec une envie douloureuse le mortel fortuné

auquel il daigne confier le bougeoir. Le roi se couche, et les

seigneurs s'en vont, supputant ses sourires, ses demi-saluts, ses

mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui montent, et l'abîme

infini des conséquences. Iront-ils chez eux se reposer de

l'étiquette? Non pas; vite les carrosses. Courons à Meudon, tâchons

de gagner Dumont, un valet de pied, Francine ou tout autre. Il faut

contre-peser le maréchal d'Uxelles qui tous les jours envoie des

têtes de lapins pour le chien de la maîtresse de Monseigneur.--Mais,

bon Dieu! en gagnant Monseigneur, ses domestiques, sa maîtresse et le

chien de sa maîtresse, n'aurais-je point offensé madame de Maintenon

et «son mignon,» M. de Maine, le poltron qui va se confesser pour

ne point se battre en Flandre? Vite à Saint-Cyr, puis à l'hôtel du

Maine.--J'y pense, le meilleur moyen de gagner les nouveaux bâtards,

c'est de flatter les anciens bâtards; pour gagner le duc du Maine,

saluons bien bas le duc de Vendôme. Cela est dur, l'homme est

grossier. N'importe, marchons chez lui, et bon courage; mon étoile

fera peut-être que je ne le trouverai ni par terre, ivre sous la

table, ni trônant sur sa chaise percée.--O imprudent que je suis!

voir les princes, sans avoir vu d'abord les ministres! Vite chez

Barbezieux, chez Pontchartrain, chez Chamillart, chez Voysin, chez

leurs parents, chez leurs amis, chez leurs domestiques. N'oublions

point surtout que demain matin il faut être à la messe et vu de

madame de Maintenon, qu'à midi je dois faire ma cour à madame la

duchesse de Bourgogne, qu'il sera prudent d'aller recevoir ensuite les

rebuffades allemandes de Madame et les algarades seigneuriales de M.

le Prince; que je ferai sagement de louer la chimie dans l'antichambre

de M. le duc d'Orléans, qu'il me faut assister au billard du roi, à

sa promenade, à sa chasse, à son assemblée, que je dois être ravi

en extase s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, avoir le

cœur brisé s'il me néglige, répandre devant lui, comme Lafeuillade

et d'Aubin, les effusions de ma vénération et de ma tendresse, crier

à Marly, comme l'abbé de Polignac, que la pluie de Marly ne mouille

point!--Des intrigues et des révérences, des courses en carrosse et

des stations d'antichambre, beaucoup de tracas et beaucoup de vide,

l'assujettissement d'un valet, les agitations d'un homme d'affaires,

voilà la vie que la monarchie absolue impose à ses courtisans.

Il y a profit à la subir. Je copie au hasard un petit passage

instructif: M. le duc d'Orléans ayant fait Law contrôleur général,

voulut consoler les gens de la cour: «Il donna 600,000 livres à la

Fare, capitaine de ses gardes; 100,000 livres à Castries, chevalier

d'honneur de la duchesse d'Orléans; 200,000 livres au vieux prince

de Courtenay, qui en avait grand besoin; 20,000 livres de pension au

prince de Talmont; 6,000 livres à la marquise de Bellefond, qui en

avait déjà une pareille, et, à force de cris de M. le prince de

Conti, une de 60,000 livres au comte de la Marche son fils, à peine

âgé de trois ans. Il en donna encore de petites à différentes

personnes.» La belle curée! Saint-Simon, si fier, y met la main

par occasion et en retire une augmentation d'appointements de 11,000

livres. Depuis que la noblesse parade à Versailles en habits brodés,

elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide. Les seigneurs vont à

lui; il est père de son peuple. Et qu'est-ce que son peuple, sinon

les gentilshommes[1]?--Sire, écoutez mes petites affaires. J'ai

des créanciers, donnez-moi des lettres d'État pour suspendre leurs

poursuites. J'ai «froqué un fils, une fille et fait prêtre malgré

lui un autre fils;» donnez une charge à mon aîné et consolez mon

cadet par une abbaye. Il me faut des habits décents pour monter dans

vos carrosses; accordez-moi 100,000 francs de retenue sur ma charge.

Un homme admis à vos levers a besoin de douze domestiques; donnez-moi

cette terre qu'on vient de confisquer sur un protestant; ajoutez-y ce

dépôt qu'il m'avait confié en partant et que je vous révèle[2].

Mes voitures me coûtent gros; soulagez-moi en m'accordant _une

affaire_. Le comte de Grammont a saisi un homme qui fuyait, condamné

à une amende de 12,000 écus, et il en a tiré 50,000 livres.

Donnez-moi aussi un homme, un protestant, le premier venu, celui qu'il

vous plaira, ou, si vous l'aimez mieux, un droit de 30,000 livres

sur les halles, ou même une rente de 20,000 livres sur les carrosses

publics. La source est bourgeoise, mais l'argent est toujours bon.--Et

comme le roi, en véritable père, entrait dans les affaires privées

de ses sujets, on ajoutait: Sire, ma femme me trompe, mettez-la au

couvent. Sire, un tel, petit compagnon, courtise ma fille, mettez-le

à la Bastille. Sire, un tel a battu mes gens, ordonnez-lui de me

faire réparation. Sire, on m'a chansonné, chassez le médisant de

la cour.--Le roi, bon justicier, faisait la police, et au besoin, de

lui-même, commandait aux maris d'enfermer leurs femmes[3], aux

pères de «laver la tête à leurs fils.» Nous comprenons maintenant

l'adoration, les tendresses, les larmes de joie, les génuflexions des

courtisans auprès de leur maître. Ils saluaient le sac d'écus

qui allait remplir leurs poches et le bâton qui allait rosser leurs

ennemis.

[Note 1: «Toute la France en hommes remplissait la

grand'chambre.» Saint-Simon, I, 301. La France, c'est la cour.]

[Note 2: Trait du président Harlay, I, 414.]

[Note 3: Par exemple au duc de Choiseul, I, 41.]

Ils saluaient quelque chose de plus. La soif qui brûlait leur cœur,

la furieuse passion qui les prosternait aux genoux du maître, l'âpre

aiguillon du désir invincible qui les précipitait dans les extrêmes

terreurs et jusqu'au fond des plus basses complaisances, était la

vanité insatiable et l'acharnement du rang. Tout était matière à

distinctions, à rivalités, à insultes. De là une échelle

immense, le roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu

foudroyant, si haut placé, et séparé du peuple par une si longue

suite de si larges intervalles, qu'il n'y avait plus rien de

commun entre lui et les vermisseaux prosternés dans la poussière,

au-dessous des pieds de ses derniers valets. Élevés dans

l'égalité, jamais nous ne comprendrons ces effrayantes distances,

le tremblement de cœur, la vénération, l'humilité profonde qui

saisissait un homme devant son supérieur, la rage obstinée avec

laquelle il s'accrochait à l'intrigue, à la faveur, au mensonge,

à l'adulation et jusqu'à l'infamie pour se guinder d'un degré

au-dessus de son état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit des

volumes et consuma des années pour des querelles de préséance. Le

glorieux amiral de Tourville se confondait en déférences devant un

jeune duc qui sortait du collège. Madame de Guise était petite fille

de France: «M. de Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa femme.

Tous les jours à dîner il lui donnait la serviette, et quand elle

était dans son fauteuil et qu'elle avait déplié sa serviette, M.

de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert. Ce

couvert se mettait en retour au bout de la table; puis elle disait à

M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettait.» M. de Boufflers qui

à Lille avait presque sauvé la France, reçoit en récompense les

grandes entrées; éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux et

embrasse les genoux du roi. Il n'y a point d'action qui ne fût un

moyen d'honneur pour les uns, de mortification pour les autres. Ma

femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je dans les carrosses du roi?

Pourrai-je entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je

en manteau chez M. le duc? M'accordera-t-on l'insigne grâce de me

conduire à Meudon? Aurai-je le bonheur suprême d'être admis aux

Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père, est-ce à moi ou au

cardinal officiant que le prédicateur adressera la parole? Puis-je me

dispenser d'aller à l'adoration de la croix?--C'est peu d'obtenir des

distinctions pour soi; il faut en obtenir pour ses domestiques; les

princesses triomphent de déclarer que leurs dames d'honneur

mangeront avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa

prospérité, il faut en obtenir pour ses supplices: la famille

du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se désole, non de le voir

exécuté, mais de le voir exécuté comme un simple gentilhomme.

C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire, il faut obtenir des

distinctions de honte: les bâtards simples du roi ont la joie de

draper à la mort de leur mère, au désespoir des bâtards doubles

qui ne le peuvent pas. Dans quel océan de minuties, de tracasseries

poussées jusqu'aux coups de poings «et de griffes;» dans

quel abîme de petitesses et de ridicules, dans quelles chicanes

inextricables de cérémonial et d'étiquette la noblesse était

tombée, c'est ce qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre. Le

roi confère gravement, longuement, comme d'une affaire d'État, du

rang des bâtards; et pour établir ce rang, voici ce qu'on imagine:

«Il faut donner à M. le duc du Maine «le bonnet comme aux princes

du sang qui depuis longtemps ne l'est plus aux pairs, mais lui faire

prêter le même serment des pairs, sans aucune différence de la

forme ni du cérémonial, pour en laisser une entière à l'avantage

des princes du sang qui n'en prêtent point; et pareillement le faire

entrer et sortir de séance tout comme les pairs, au lieu que les

princes du sang traversent le parquet; l'appeler par son nom comme

les autres pairs, en lui demandant son avis, mais avec le bonnet à la

main _un peu moins baissé_ que pour les princes du sang qui ne sont

que regardés sans être nommés; enfin le faire recevoir et conduire

en carrosse par un seul huissier à chaque fois qu'il viendra au

Parlement, à la différence des princes du sang qui le sont par deux,

et des pairs dont aucun n'est reçu par un huissier au carrosse que

le jour de sa réception, et qui, sortant de la séance deux à deux,

sont conduits par un huissier jusqu'à la sortie de la grande salle

seulement.»

N'allons pas plus loin: de 1689, on aperçoit 1789.

III

L'HOMME.

Il y a deux parts en nous: l'une que nous recevons du monde, l'autre

que nous apportons au monde; l'une qui est acquise, l'autre qui est

innée; l'une qui nous vient des circonstances, l'autre qui nous vient

de la nature. Toutes deux vont dans Saint-Simon au même effet, qui

est de le rendre historien.

Il fut homme de cour et n'était point fait pour l'être; son

éducation y répugnait; pour être bon valet, il était trop grand

seigneur; dès l'enfance, il avait pris chez son père les idées

féodales. Ce père, homme hautain, vivait, depuis l'avènement de

Louis XIV, retiré dans son gouvernement de Blaye, à la façon des

anciens barons, si absolu dans son petit État que le roi lui envoyait

la liste des demandeurs de places avec liberté entière d'y choisir

ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou d'avancer qui bon lui

semblait. Il était roi de sa famille comme de son gouvernement, et de

sa femme comme de ses domestiques. Un jour madame de Montespan envoie

à madame de Saint-Simon un brevet de dame d'honneur; il ouvre la

lettre, écrit «qu'à son âge il n'a pas pris une femme pour la

cour, mais pour lui.--Ma mère y eut grand regret, mais il n'y parut

jamais.» Je le crois; on se taisait sous un pareil maître.--Il se

faisait justice, impétueusement, impérieusement, lui-même, avec

l'épée, comme sous Henri IV. Un jour ayant vu une phrase injurieuse

dans les Mémoires de la Rochefoucauld, «il se jeta sur une plume, et

mit à la marge: _L'auteur en a menti_.» Il alla chez le libraire,

et fit de même aux autres exemplaires; les MM. de la Rochefoucauld

crièrent: il parla plus haut qu'eux, et ils burent l'affront.--Aussi

roide envers la cour, il était resté fidèle pendant la Fronde, par

orgueil, repoussant les récompenses, prédisant que le danger passé

on lui refuserait tout, chassant les envoyés d'Espagne avec menace de

les jeter dans ses fossés s'ils revenaient, dédaigneusement superbe

contre le temps présent, habitant de souvenir sous Louis XIII, «le

roi des nobles,» que jusqu'à la fin il appelait le roi son maître.

Saint-Simon fut élevé dans ces enseignements; ses premières

opinions furent contraires aux opinions utiles et courantes; le

mécontentement était un de ses héritages; il sortit frondeur de

chez lui.

A la cour il l'est encore: il aime le temps passé qui paraît

gothique; il loue Louis XIII en qui on ne voit d'autre mérite que

d'avoir mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs il est

déplacé; il n'a point l'enthousiasme profond ni les genoux pliants.

Madame de Maintenon le juge «glorieux.» Il ne sait pas supporter une

injustice, et donne sa démission faute d'avancement. Il a le

parler haut et libre; «il lui échappe d'abondance de cœur des

raisonnements et des blâmes.» Très-pointilleux et récalcitrant,

«c'est chose étrange, dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe

qu'à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde.»

Il a pris de son père la vénération de son titre, la foi parfaite

au droit divin des nobles, la persuasion enracinée que les charges et

le gouvernement leur appartiennent de naissance comme au roi et sous

le roi, la ferme croyance que les ducs et pairs sont médiateurs entre

le prince et la nation, et par-dessus tout l'âpre volonté de

se maintenir debout et entier dans «ce long règne de vile

bourgeoisie.» Il hait les ministres, petites gens que le roi

préfère, chez qui les seigneurs font antichambre, dont les femmes

ont l'insolence de monter dans les carrosses du roi. Il médite des

projets contre eux pendant tout le règne, et ce n'est pas toujours à

l'insu du maître; il veut «mettre la noblesse dans le ministère aux

dépens de la plume et de la robe, pour que peu à peu cette

roture perde les administrations et pour soumettre tout à la

noblesse.»--Après avoir blessé le roi dans son autorité, il le

blesse dans ses affections. Quand il s'agit «d'espèces,» comme

les favoris et les bâtards, il est intraitable. Pour empêcher les

nouveaux venus d'avoir le pas sur lui, il combat en héros, il

chicane en avocat, il souffre en malade; il éclate en expressions

douloureuses comme s'il était coudoyé par des laquais. C'est «la

plus grande plaie que la patrie pût recevoir, et qui en devint la

lèpre et le chancre.» Lorsqu'il apprend que d'Antin veut être pair,

«à cette prostitution de la dignité,» les bras lui tombent; il

s'écrie amèrement: «Le triomphe ne coûtera guère sur des victimes

comme nous.» Quand il va faire visite chez le duc du Maine, bâtard

parvenu, c'est parce qu'il est certain d'être perdu s'il y manque,

ployé par l'exemple «des hommages arrachés à une cour esclave,»

le cœur brisé, à peine dompté et traîné par toute la volonté du

roi jusqu'à «ce calice.» Le jour où le bâtard est dégradé

est une «résurrection.» «Je me mourais de joie, j'en étais à

craindre la défaillance. Mon cœur, dilaté à l'excès, n'avait plus

d'espace pour s'étendre. Je triomphais, je me vengeais, je nageais

dans ma vengeance. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien.»

Il est clair qu'un homme aussi mal pensant ne pouvait être employé.

C'était un seigneur d'avant Richelieu, né cinquante ans trop tard,

sourdement révolté et disgracié de naissance. Ne pouvant agir, il

écrivit; au lieu de combattre ouvertement de la main, il combattit

secrètement de la plume. Il eût été mécontent et homme de ligue;

il fut mécontent et médisant.

Il choquait par ses mœurs comme par ses prétentions; il y avait en

lui toutes les oppositions, aristocratiques et morales; s'il était

pour la noblesse comme Boulainvillier, il était, comme Fénelon,

contre la tyrannie. Le grand seigneur ne murmurait-pas plus que

l'honnête homme; avec la révolte du rang, on sentait en lui

la révolte de la vertu. Dans ce voisinage de la régence, sous

l'hypocrisie régnante et le libertinage naissant, il fut pieux,

même dévot, et passa pour tel: c'était encore un legs de famille.

«Madame sa mère, dit _le Mercure_, l'a fait particulièrement

instruire des devoirs d'un bon chrétien.» Son père, pendant

plusieurs années, allait tous les jours à la Trappe. «Il m'y avait

mené. Quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eût

pour moi des charmes qui m'attachèrent, et la sainteté du lieu

m'enchanta.» Chaque année il y fit une retraite, parfois de

plusieurs semaines; il y prit beaucoup d'inclination pour les

chrétiens sévères, pour les jansénistes, pour le duc de

Beauvilliers, pour ses gendres. Il y prit aussi des scrupules; lui

si prompt a juger, si violent, si libre quand il faut railler «un

cuistre violet,» transpercer les jésuites ou démasquer la cour de

Rome, il s'arrête au seuil de l'histoire, inquiet, n'osant avancer,

craignant de blesser la charité chrétienne, ayant presque envie

d'imiter les deux ducs «qu'elle tient enfermés dans une bouteille,»

s'autorisant du Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à peu

près comme Pascal qui justifiait ses ironies par l'exemple de Dieu.

Cette piété un peu timorée contribua à le rendre honnête homme,

et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant son titre, on se

respecte; les bassesses semblent une roture, et l'on se défend de la

séduction des vices comme des empiétements des parvenus. Saint-Simon

est un noble cœur, sincère, sans restrictions ni ménagements,

implacable contre la bassesse, franc envers ses amis et ses ennemis,

désespéré quand la nécessité extrême le force à quelque

dissimulation ou à quelque condescendance, loyal, hardi pour le bien

public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur, véritablement

épris de la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide que ses

contemporains, un peu antique comme Tacite, on apercevait en lui, avec

le défenseur de l'aristocratie brisée, l'interprète de la justice

foulée, et, sous les ressentiments du passé, les menaces de

l'avenir.

Comment un Tacite a-t-il subsisté à la cour? Vingt fois pendant

ces détails, involontairement je l'ai vu, en chaise de poste, sur la

route de Blaye, avec un ordre du roi qui le renvoie dans ses terres.

Il est resté pourtant; sa femme fut dame d'honneur de la duchesse

de Bourgogne; il a eu maintes fois le bougeoir; le roi l'a grondé

parfois, majestueusement, «d'un vrai ton de père,» mais ne

l'a jamais foudroyé. Comptez d'abord son beau titre; ses grandes

amitiés, ses alliances, M. de Lorge, M. de Beauvilliers, le duc

d'Orléans, le duc de Bourgogne. Mais le vrai paratonnerre fut son

ambition, instruite par la vue des choses. Il voulait parvenir, et il

savait comment on parvient. Quand il entra dans le monde, il trouva le

roi demi-dieu. C'était au siége de Namur, en 1692: quarante ans de

gloire, point de revers encore; les plus grands réduits, les trois

Ordres empressés sous le despotisme. Il prit d'abord des impressions

de respect et d'obéissance, et pour faire sa cour accepta et tenta

tout ce qu'un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre et

subir. Les cavaliers de la maison du roi, habitués aux distinctions,

refusaient de prendre des sacs de grains en croupe. «J'acceptai ces

sacs, parce que je sentis que cela ferait ma cour après tout le

bruit qui s'était fait.» Soldat, il voulait bien obéir en soldat;

courtisan, il voulait bien parler en courtisan. Écoutez ce style:

«Je dis au roi que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa

disgrâce, sans me hasarder à chercher à apprendre par où j'y

étais tombé...; qu'ayant été quatre ans durant de tous les voyages

de Marly, la privation m'en avait été une marque qui m'avait été

très-sensible, et par la disgrâce et par la privation de ces temps

longs de l'honneur de lui faire ma cour...; que j'avais grand soin de

ne parler mal de personne; que pour Sa Majesté j'aimerais mieux être

mort (en le regardant avec feu entre deux yeux). Je lui parlai aussi

de la longue absence que j'avais faite, de douleur de me trouver mal

avec lui, d'où je pris occasion de me répandre moins en respects

qu'en choses affectueuses sur mon attachement à sa personne et

mon désir de lui plaire en tout, que je poussai avec une sorte de

familiarité et d'épanchement... Je le suppliai même de daigner

me faire avertir s'il lui revenait quelque chose de moi qui pût lui

déplaire, qu'il en saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner

à mon ignorance, ou pour mon instruction, ou pour voir si je n'étais

pas en faute.» On parlait au roi comme à un Dieu, comme à un père,

comme à une maîtresse; lorsqu'un homme d'esprit attrapait ce style,

il était difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, salua,

parut bienveillant; Saint-Simon demeura à la cour, sans charge, au

bon point de vue, ayant le loisir de tout écouter et de tout écrire,

un peu disgracié, point trop disgracié, juste assez pour être

historien.

Il l'était autant par nature que par fortune; son tour d'esprit comme

sa position le fit écrivain. Il était trop passionné pour être

homme d'action. La pratique et la politique ne s'accommodent pas des

élans impétueux ni des mouvements brusques; au contraire, l'art

en profite. La sensibilité violente est la moitié du génie; pour

arracher les hommes à leurs affaires, pour leur imposer ses douleurs

et ses joies, il faut une surabondance de douleur et de joie. Le

papier est muet sous l'effort d'une passion vulgaire; pour qu'il

parle, il faut que l'artiste ait crié. Dès sa première action

Saint-Simon se montre ardent et emporté. Le voilà amoureux du duc

de Beauvilliers; sur-le-champ il lui demande une de ses filles en

mariage, n'importe laquelle; c'est lui qu'il épouse. Le duc n'ose

contraindre sa fille, qui veut être religieuse. Le jeune homme

pousse en avant avec la verve d'un poëte qui conçoit un roman et

sur-le-champ passe la nuit à l'écrire. Il attend le duc d'un air

allumé de crainte et d'espérance.» Son désir l'enflamme; en

véritable artiste, il s'échauffe à l'œuvre. «Je ne pus me

contenir de lui dire à l'oreille que je ne serais point heureux avec

une autre qu'avec sa fille.» On lui oppose de nouvelles difficultés;

à l'instant un poëme d'arguments, de réfutations, d'expédients,

pousse et végète dans sa tête; il étourdit le duc «de la force

de son raisonnement et de sa prodigieuse ardeur;» c'est à peine

si enfin, vaincu par l'impossible, il se déprend de son idée fixe.

Balzac courait comme lui après des romans pratiques ou non pratiques.

Cette invention violente et cet acharnement de désir sont la grande

marque littéraire. Ajoutez-y la drôlerie comique et l'élan de

jeunesse; il y a telle phrase dans le procès des ducs qui court avec

une prestesse de gamin. La mère de Saint-Simon ne voulait pas donner

des lettres d'État, essentielles pour l'affaire. «Je l'interrompis

et lui dis que c'était chose d'honneur, indispensable, promise,

attendue sur-le-champ, et, sans attendre de réplique, pris la clef du

cabinet, puis les lettres d'État, et cours encore.» Cependant le duc

de Richelieu arrivait avec un lavement dans le ventre, fort pressé,

comme on peut croire, «exorcisant» madame de Saint-Simon entre deux

opérations et du plus vite qu'il put: voilà Molière et le

malade imaginaire.--Ces gaietés ne sont point le ton habituel; la

sensibilité exaltée n'est comique que par accès; elle tourne

vite au tragique: elle est naturellement effrénée et terrible.

Saint-Simon a des fureurs de haine, des ricanements de vengeance; des

transports de joie, des folies d'amour, des abattements de douleur,

des tressaillements d'horreur que nul, sauf Shakspeare, n'a

surpassés. On le voit les yeux fixes et le corps frissonnant,

lorsque, dans le suprême épuisement de la France, Desmarets établit

l'impôt du dixième: «La capitation doublée et triplée à la

volonté arbitraire des intendants des provinces, les marchandises, et

les denrées de toute-espèce imposées en droit au quadruple de leur

valeur, taxes d'aides et autres de toute nature et sur toutes sortes

de choses: tout cela écrasait, nobles et roturiers, seigneurs et

gens d'église, sans que ce qu'il en revenait au roi pût suffire,

qui tirait le sang de ses sujets sans distinction, qui en exprimait

jusqu'au pus. On compte pour rien la désolation de l'impôt même

dans une multitude d'hommes de tous les états si prodigieuse, la

combustion des familles par ces cruelles manifestations et par cette

lampe portée sur leurs parties les plus honteuses. Moins d'un mois

suffit à la pénétration de ces humains commissaires chargés de

rendre leur compte de ce doux projet au Cyclope qui les en avait

chargés. Il revit avec eux l'édit qu'ils en avaient dressé, tout

hérissé de foudre contre les délinquants. Ainsi fut bâclée

cette sanglante affaire, et immédiatement après signée, scellée,

enregistrée parmi les sanglots suffoqués.» L'homme qui écrit

ainsi palpite et frémit tout entier comme un prisonnier devant des

cannibales; le mot y est: «Bureau d'anthropophages.» Mais l'effet

est plus sublime encore, quand le cri de la justice violentée

est accru par la furieuse clameur de la souffrance personnelle.

L'impression que laisse sa vengeance contre Noailles est accablante;

il semble que lié et fixe, on sente crouler sur soi l'horrible poids

d'une statue d'airain. Trahi, presque perdu par un mensonge, décrié

auprès de toute la noblesse, il fit ferme, démentit l'homme

publiquement «de la manière la plus diffamatoire et la plus

démesurée,» sans relâche, en toute circonstance, pendant douze

ans. «Noailles souffrit tout en coupable écrasé sous le poids de

son crime. Les insultes publiques qu'il essuya de moi sans nombre ne

le rebutèrent pas. Il ne se lassa jamais de s'arrêter devant moi

chez le régent, en entrant et sortant du conseil de régence, avec

une révérence extrêmement marquée, ni moi de passer droit sans le

saluer jamais, et quelquefois détourner la tête avec insulte. Et il

est très-souvent arrivé que je lui ai fait des sorties chez M. le

duc d'Orléans et au conseil de régence, dès que j'y trouvais le

moindre jour, dont le ton, les termes et les manières effrayaient

l'assistance, sans qu'il répondît jamais un seul mot; mais il

rougissait, il pâlissait et n'osait se commettre à une nouvelle

reprise. Cela en vint au point qu'un jour, au sortir d'un conseil où,

après l'avoir forcé de rapporter une affaire que je savais qu'il

affectionnait, et sur laquelle je l'entrepris sans mesure et le fis

tondre, je lui dictais l'arrêt tout de suite, et le lisais après

qu'il l'eut écrit, en lui montrant avec hauteur et dérision ma

défiance et à tout le conseil; il se leva, jeta son tabouret à dix

pas, et lui qui en place n'avait osé répondre un seul mot que de

l'affaire même avec l'air le plus embarrassé et le plus respectueux:

Mort... dit-il, «il n'y a plus moyen d'y durer!» s'en alla chez

lui, d'où ses plaintes me revinrent, et la fièvre lui en prit.» La

douzième année, après un an de supplications, Saint-Simon forcé

par ses amis, plia, mais «comme, un homme qui va au supplice,»

et consentit par grâce à traiter Noailles en indifférent. Cette

franchise et cette longueur de haine marquent la force du ressort.

Ce ressort se débanda plus encore le jour de la dégradation des

bâtards, là où l'homme d'action se contient, l'artiste s'abandonne;

on voit ici l'impudeur de la passion épanchée hors de toute digue,

si débordée qu'elle engloutit le reste de l'homme, et qu'on y sent

l'infini comme dans une mer. «Je l'accablai à cent reprises dans la

séance de mes regards assénés et forlongés avec persévérance.

L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés de

mes yeux jusqu'en ses moelles. Souvent il baissait la vue, quand il

attrapait mes regards; une fois ou deux, il fixa le sien sur moi, et

je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs qui

achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me

délectais à le lui faire sentir.» Un pareil homme ne devait pas

faire fortune. Pouvait-il être toujours maître de lui sous Louis

XIV? Il l'a cru; il se trompait; ses regards, le pli de ses lèvres,

le tremblement de ses mains, tout en lui criait tout haut son amour

ou sa haine; les yeux les moins clairvoyants le perçaient. Il

s'échappait; au fort de l'action, l'ouragan intérieur l'emportait;

on avait peur de lui; personne ne se souciait de manier une tempête.

Il n'était chez lui et dans son domaine que le soir, les verrous

tirés, seul, sous sa lampe, libre avec le papier, assez refroidi par

le demi-oubli et par l'absence pour noter ses sensations.

Mémoires du duc de Saint-Simon Siècle de Louis XIV, la régence, Louis XV · 第 1 / 5 段