Le Pérou.
Surface. -- Population. -- Gouvernement. -- Justice. -- Les
Chinois. -- L'instruction. -- Le guano et le salpêtre. -- La
guerre avec le Chili. -- Les Incas. -- Leurs croyances. --
Manco-Ccapec et sa dynastie. -- Les lois et usages. -- Le Callao.
-- Le port. -- La monnaie. -- Les types.
La République du Pérou, située entre le 1° et le 22° latitude sud et le
70° et le 84° longitude ouest du méridien de Paris, a une surface de
2,700,000 kilomètres carrés, plus de 5 fois la surface de la France. La
population est de 2,700,000 habitants. À l'est, le Pérou confine au
Brésil, avec lequel il est relié par les voies navigables des confluents
de l'Amazone; à l'ouest il est baigné par le Pacifique; au nord il a la
République de l'Équateur et de la Nouvelle-Grenade; au sud la Bolivie, à
laquelle le relie le chemin de fer d'Aréquipa et Puno. Les chemins de
fer actuellement en exploitation s'élèvent à environ 2,500 kilomètres.
Avant la guerre encore pendante avec le Chili, la République du Pérou
était gouvernée par un Président élu pour 4 ans. Le pouvoir législatif
était confié au Congrès, composé de deux Chambres: le Sénat et les
députés. Le pays est divisé en 19 départements, qui nomment chacun 4
sénateurs et 4 suppléants. Les députés sont élus à raison de un pour
30,000 habitants. Les sénateurs doivent avoir 30 ans d'âge et justifier
de 1,000[5] soles de rente, les députés doivent avoir au moins 25 ans et
500 soles de revenu. Le pouvoir judiciaire était confié 1º à une Cour
suprême siégeant à Lima, et dont les membres, proposés par le Congrès,
sont nommés par le Président; 2º à des Cours supérieures siégeant dans
les chefs-lieux des départements, et dont les membres, proposés par le
Président, sont nommés par la Cour suprême; et 3º à des Cours de 1re
instance siégeant dans les chefs-lieux de province, et nommées par la
Cour suprême.
[Note 5: Le sole argent vaut nominalement 5 fr., mais
aujourd'hui (1883), pour le change, il n'est coté que 4 fr.
20. Le sole papier vaut 29 centimes.]
Pour les finances, le budget, en 1878, s'élevait à environ 40,000,000 de
soles pour l'entrée, et à peu près autant pour la sortie; la dette
dépassait un milliard de francs. La religion catholique, apostolique,
romaine, est la dominante. Le pays est divisé en 8 diocèses, dont 4
actuellement vacants.
Le climat est divers, selon les zones. Dans la partie connue sous le nom
de _costa_, qui s'étend des Andes au Pacifique, il ne pleut jamais; mais
un brouillard presque constant mitigé les rayons du soleil. À Lima, le
thermomètre dépasse rarement 29° et descend rarement au-dessous de 16°.
Dans la Sierra, ou montagnes, la température varie selon l'altitude;
elle est toujours très chaude dans les vallées.
L'agriculture commence à faire quelques progrès, surtout pour la canne à
sucre, qui trouve ici un sol privilégié. En effet, la canne produit
2,500 kilogrammes de sucre par hectare de terrain planté, à Cuba, à la
Martinique et aux Antilles en général; 5,000 à la Réunion, 6,000 au
Brésil pour les plantations d'un an, et 7,500 pour les plantations de 15
mois; mais elle donne 8,000 kilogrammes de sucre par hectare planté au
Pérou, ce qui correspond à 80 tonnes de cannes par hectare.
L'exportation du sucre du Pérou dépasse déjà 100,000,000 de kilogrammes
par an. La main-d'oeuvre manquant pour cette culture, on a eu recours
aux Chinois, et de 1850 à 1874 on en a importé 87,952, sur lesquels le
dixième est mort durant la traversée. Les autres ont été vendus au
Callao à peu près comme esclaves, au prix de 300 à 400 soles, avec
prétendu engagement de 8 ans. Ils ont été si maltraités que la plupart
sont morts, et ceux qui l'ont pu, se sont sauvés. Le Céleste-Empire,
informé des faits, avait défendu cette nouvelle traite; mais en 1875 le
gouvernement péruvien envoya en Chine un ambassadeur qui réussit à
conclure un traité pour le voyage libre des Chinois au Pérou, à
condition qu'ils y seraient traités comme les citoyens de toute autre
nation. Cela n'empêche pas que les Chinois sont ici mal vus, et qu'ils
reçoivent souvent des traitements peu chrétiens; alors ils se révoltent
et réussissent parfois à assassiner leurs bourreaux. Par contre, là où
on les traite bien, ils se conduisent généralement en braves gens et
s'attachent aux intérêts de leur maître. On m'a raconté que, pour leur
inspirer de la terreur, dans une ferme, on brûlait leurs cadavres dans
un four. On sait que le Chinois croit qu'en mourant sur la terre
étrangère, il ressuscitera dans son pays; or la chose; lui paraît
impossible si son corps passe par le feu.
Le gouvernement avait aussi fait des efforts pour amener le colon
européen, et sur les bords du Chanchamayo, de l'autre côté des Andes, il
lui donnait en propriété des terrains, jusqu'à concurrence de 15
hectares par personne, les semences et les bêtes de labour. Cette
colonie, souvent détruite par les Indiens qui habitent les forêts
voisines, et souvent reprise, semble maintenant, marcher vers un
meilleur avenir. Le colon européen ne viendra, sérieusement que le jour
où des routes assureront le débouché des produits, et qu'une bonne
administration donnera la paix et la sécurité.
L'instruction est primaire, secondaire ou supérieure; celle-ci est
donnée par l'université; les deux premières sont gratuites et
obligatoires; mais malgré cela, surtout dans les campagnes, la gent
illettrée est de beaucoup la majorité.
Le Pérou compte 50 ports sur le Pacifique: 9 majeurs, 10 mineurs et 31
petits havres. Le plus important est celui du Callao, qui embrasse plus
de 5 hectares et a coûté près de 10,000,000 de soles. La Société
générale, pour le compte de laquelle ce gigantesque travail a été
exécuté, a le droit de l'exploiter durant 60 ans selon des prix
stipulés.
Les principales villes sont Lima, la capitale, qui, avant la guerre,
comptait 180,000 habitants, et le Callao, qui en comptait 30,000. Ces
chiffres sont de beaucoup réduits depuis les hostilités. Les Italiens
sont une quinzaine de mille.
[Illustration: Pérou.--Capeador à cheval dans les jeux de toros.]
La découverte du guano et du salpêtre avait enrichi le Pérou d'une
manière extraordinaire et inattendue, et le pays ne sut résister à la
richesse. Sauf d'honorables exceptions, le clergé était corrompu, la
justice se vendait, le public courait après des jeux malsains, et encore
aujourd'hui on le voit se presser dans le cirque pour les sanglants
combats de taureaux et de coqs, deux spectacles indignes d'un peuple
civilisé. Mais ce n'est pas impunément que les peuples comme les
individus provoquent la justice de Dieu. En 1879, une guerre éclate avec
le Chili. Le Pérou avait avec la Bolivie un traité d'alliance offensive
et défensive; il dut se mettre en campagne. Il avait des hommes, de
l'argent, des armes et des navires; il se croyait le plus fort; mais,
affaibli par ses divisions, il fut battu sur toute la ligne. L'ennemi
occupe aujourd'hui ses meilleures provinces et en perçoit les revenus,
qu'il emploie chez lui en travaux publics. En attendant, la division
règne encore partout; les uns sont pour Montero, vice-président de la
République, qui occupe Aréquipa; les autres pour Caceres, son général;
d'autres suivent Garcia Calderon, président prisonnier au Chili, et
d'autres Iglesias qui voudraient arriver à la paix. Dans cette
situation, le Chili, ne trouvant avec qui traiter, continue à occuper le
pays. D'autres disent qu'il n'est pas étranger à ces divisions, et que,
puisque l'occupation double ses revenus, il est heureux de la continuer;
quelques-uns vont plus loin, et croient que le Chili, voyant s'ouvrir
l'isthme de Panama qui le placera au bout du monde, serait heureux de se
rapprocher du canal en s'annexant le Pérou. Il compte donc fatiguer le
commerce étranger jusqu'à ce que les commerçants eux-mêmes fassent hâter
par les puissances un arrangement quelconque, fut-ce même l'annexion.
Quant aux Chiliens, ils déclarent que c'est pour le bien du pays qu'ils
consentent encore à l'occuper; car, eux partis, il y aurait la Commune;
et que, de bonne foi, ils ne poursuivent que l'annexion de la province
de Tarapacà et éventuellement d'Arica et Tacna.
Quel que soit le gouvernement qui prendra en main ce pays, il aura
beaucoup à faire pour régénérer les moeurs; et le Saint-Siège encore
plus de besogne pour ramener le clergé à son devoir. Il est la lumière
qui éclaire et le sel qui sale; lorsqu'il manque à ses devoirs, le
peuple tombe dans les ténèbres et dans la pourriture.
J'ajouterai maintenant deux mots sur les Incas, qui habitaient le Pérou
avant la conquête espagnole. Dès les temps préhistoriques, les deux
Amériques étaient peuplées par des tribus multiples plus ou moins
civilisées. Au Pérou, ces tribus étaient commandées par des chefs
appelés _Curacas_ ou Caciques, et formaient quatre seigneuries. Les
Collas ou Aimaraes, qui habitaient le haut plateau de Titicaca; les
Huancas, qui occupaient les départements des Aucachs, Junin,
Huancavelica, Ayacucho et Cuzco; et les _Chincas_, qui peuplaient la
côte, étaient la plus civilisée. Ils croyaient à un Dieu, pur esprit,
créateur de l'Univers, qu'ils appelaient _Con_.
Le genre humain s'étant révolté contre lui, Con le dépouilla de tous ses
dons et convertit les hommes en bêtes féroces. Mais Pachacumac, fils de
Con, ayant pris le gouvernement du monde, restaura le genre humain, et
les hommes lui bâtirent un grand temple dont on voit encore les
grandioses ruines près de Lima.
Ils croyaient à l'immortalité de l'âme, à la récompense des bons, à la
punition des méchants et à la résurrection des corps. C'est pourquoi ils
mettaient dans le cercueil les vêtements, la nourriture et la monnaie
qui devaient servir au ressuscité.
Ils reconnaissaient aussi un esprit du mal, appelé _Supay_, combattu par
Pachacumac.
Vers le milieu du XIe siècle, Manco-Ccapec et sa femme Mama-Oello se
dirent fils du soleil, engendrés dans une île du lac Titicaca, et
envoyés pour régénérer la terre. Il est plus probable que Manco-Ccapec,
fils de Curaca de Gacaritambo, plus intelligent que ses contemporains,
aura inventé cette fable pour attirer les populations et accaparer le
pouvoir. Quoi qu'il en soit, plusieurs tribus l'acceptèrent pour chef,
il leur donna des lois relativement sages, et surtout le bon exemple
d'une vie honnête; il réprima les vices au moyen d'un code pénal sévère,
et organisa une armée qui lui soumit une grande étendue du pays. Ses
successeurs, au nombre de 14, continuèrent la conquête et possédèrent le
pays depuis Quito, sous l'équateur, jusqu'à la rivière Maule dans le
Chili. Ils le couvrirent de routes et monuments, et par une habile
organisation qui divisait le peuple en décades, compagnies et
bataillons, ils étaient au courant de tout ce qui se passait et
pouvaient réprimer les abus. L'instruction n'était donnée qu'aux nobles
et aux chevaliers. Ils divisaient l'année en 12 mois. Les hommes
pratiquaient l'extraction des métaux, surtout de l'or, de l'argent et du
cuivre, pendant que les femmes faisaient avec la laine de llamas et de
huanacos les vêtements pour le peuple, et avec la laine de vicogne et
d'alpaca, les vêtements des nobles. La terre était divisée en trois
portions: une pour le Soleil ou le culte, l'autre pour l'Inca, la
troisième pour le peuple; mais lorsque celui-ci croissait en nombre et
n'avait pas assez de terres, on prenait sur les deux premières portions.
Il y avait des terres pour les veuves, pour les orphelins, pour les
infirmes et pour les soldats sous les armes. Toutes ces terres étaient
travaillées par le peuple. Avant tout, on travaillait les terres du
Soleil, ensuite celles des veuves et autres empêchés, puis celles du
roi, et enfin les autres; on ne pouvait ni les acheter ni les vendre.
Elles étaient à la communauté.
Des surintendants, aux époques marquées, sonnaient de grand matin la
trompette pour convoquer les cultivateurs, leur donner les semences et
leur indiquer les champs de travail. La famille, comme la propriété, fut
aussi absorbée par l'État. L'Inca faisait les mariages des nobles, et
les magistrats, en province, ceux du peuple. La cérémonie avait lieu une
fois l'an: les jeunes filles de 18 à 20 ans se plaçaient en ligne, et
vis-à-vis s'alignaient les jeunes gens de 24 à 25 ans. La communauté
construisait la maison des époux; ils devaient la garder toujours et ne
pouvaient sortir de la condition des ancêtres. La puissance du père
était excessive; sa femme était presque son esclave, et ses enfants sa
richesse.
Parmi les lois, on distinguait la loi _municipale_, qui régissait les
villages; la loi de _communauté_, qui marquait les travaux à faire en
commun; la loi de _fraternité_, qui énumérait les conditions
d'assistance dans le travail de la terre et construction des maisons; la
loi _mitachanacuy_, qui réglait le travail commun aux villages,
provinces et individus; la loi en faveur des invalides, qui ordonnait
l'entretien, aux frais de l'État, des aveugles, des boiteux etc.; la loi
de _l'hospitalité_, qui ordonnait de pourvoir aux frais du public, aux
besoins des voyageurs, en les logeant dans les bâtiments appelés
_Corpahuasis_; et finalement la loi _casera_, et la loi économique.
Ils avaient plusieurs maximes pour inculquer la vertu et faire haïr le
vice, telles que celles-ci: Aime.--Évite l'oisiveté.--Tu ne
mentiras.--Tu ne tueras.--Tu ne commettras adultère.--Tu ne frapperas,
etc.
Les lois pénales étaient sévères: l'oisif était flagellé; l'homicide,
l'adultère, le voleur, l'incendiaire étaient punis de mort. Les
questions civiles étaient réglées par l'Incas et par ses magistrats.
[Illustration: Pérou.--Callao.--Le port et le môle.]
La religion avait pour base le culte du soleil, qui avait des armées de
prêtres. On en comptait 4,000 dans la seule ville de Cuzco. Ils étaient
tous parents de l'Inca, et leurs fonctions étaient à vie. Quand on
prenait une nouvelle province, on y bâtissait un temple, et on y
envoyait des prêtres. Ils avaient aussi des prêtresses, choisies parmi
les plus belles jeunes filles nobles. Elles gardaient la virginité, et
comme les vestales, elles conservaient le feu sacré. Elles filaient
aussi la laine et tissaient les vêtements du roi et de sa Cour. Il y
avait, durant l'année, plusieurs fêtes du soleil.--À chaque lune on
sacrifiait 100 llamas de diverses couleurs, selon, le genre
d'holocauste. Au commencement de chacune des 4 saisons, on célébrait une
grande fête, dont celle de ccapac-raymi, au solstice de décembre, était
la plus imposante.
On offrait au soleil, du règne minéral, de petites pierres pointues, de
la terre, du cuivre, de l'argent, des pierres précieuses; du règne
végétal, du maïs diversement préparé, des arômes qu'on brûlait en
holocauste, de la _coca_, dont la fumée était considérée comme très
agréable à la divinité; du règne animal, des llamas et autres animaux,
et, en certaines occasions, une ou plusieurs victimes humaines. Au
couronnement de l'Inca, on immolait toujours, un enfant, pour obtenir la
protection du Ciel sur son gouvernement. On vénérait aussi la lune,
soeur du soleil; et, dans certains temples, on rendait des oracles.
Quand l'enfant poussait les premiers cheveux, quand il arrivait à la
puberté, au mariage, à la mort, on faisait de grandes cérémonies, bals
et orgies. On retrouve encore les monnaies des Incas parfaitement
conservées.
Un gouvernement organisé ainsi en communauté, et comme une seule
famille, tel que le rêvent encore aujourd'hui certains communards, a pu
traverser plusieurs siècles, grâce aux lois morales et paternelles de
son fondateur; mais il ne put résister à une poignée d'étrangers. C'est
en effet, avec 200 ou 300 hommes, que Pizarro conquit le Pérou, et tua
indignement Atahualpa, le dernier des Incas.
Je reviens maintenant à mon journal de voyage.
Le 21 août 1883, à sept heures du matin, le steamer _La Serena_ tire le
canon: nous sommes au Callao. Pendant que le capitaine se dispose à
entrer dans le dock, je vais à terre, et un des employés de la maison
Maron, pour lequel j'avais des lettres, a la bonté de me donner divers
renseignements relatifs aux docks dont j'ai parlé. 25 grues mobiles à
vapeur chargent et déchargent les navires qui accostent au môle. Les
droits sont multiples et considérables; 12 centavos ou sous par tonne de
jauge pour le mouillage, 75 centavos par tonne de marchandise, 2 soles
et demi par tonne de mesure ou un sol et demi par tonne de poids, et
malgré cela la compagnie perd de l'argent tous les jours. Les malheurs
de la guerre éloignent les navires et le commerce.
La ville du Callao ressemble assez à une des villes du sud de l'Espagne:
rues de 10 mètres, maisons à un étage, balcons grillés ou vitrés en
encorbellement.
Le voyageur a encore une fois l'ennui de changer de monnaie. Le peso
chilien est remplacé par le sol péruvien, qui vaut en ce moment 4 fr.
20, mais le sol en papier qui, avant la guerre, équivalait au sol
argent, ne vaut plus à présent qu'environ 0 fr. 30. On donne 15 sols
papier pour 1 sol argent.
Le type péruvien rappelle l'Espagnol du sud, comme le type chilien
rappelle celui du nord, mais on rencontre aussi bien des nègres, des
Chinois, des Cholos ou Indiens, le tout plus ou moins croisé. Les dames
ont parfois un teint absolument blanc, diaphane et incolore. Après
avoir parcouru la ville du Callao, je prends le train, qui, dans une
demi-heure, me conduit à Lima. Le chemin de fer traverse une plaine
arrosée qui serait garnie de villas sans l'insécurité du pays.