Le 15 août à Tantal. -- L'Église et le Pasteur. -- La
Marseillaise au désert. -- Encore l'_Aconuagua_. -- Antofogasta.
-- Le salpêtre. -- L'iode. -- La Société Beneficiadora de
metales. -- Le salaire. -- Le guano. -- La laguna d'Acostan. --
Encore l'incendie de l'église de la Compañia. -- Épisodes
émouvants. -- Capture de Huescar. -- Les marsouins. -- Iquique.
-- Les incendies. -- Combat naval. -- L'eau distillée. -- Le
vicaire ecclésiastique. -- L'école. -- La prison. -- Prix divers.
-- Pisagua. -- Arica. -- Les effets de la guerre. -- Un
tremblement de mer. -- La Bolivie. -- Tacna. -- La Pax. -- La
corvette _Le Camus_. -- Mollendo et le chemin de fer do Pisco. --
Les îles de Chinca. -- Une lettre de Pascal Duprat à propos de
Voltaire. -- Réponse du député Don Ambrosio Montt.
Le matin du 15 août, à six heures et demie, notre steamer jette l'ancre
à Tantal. L'aspect est toujours le même: rochers nus percés de quelques
trous de mine, aucune végétation; c'est le vrai désert. Don Mariano
Casanova nous rappelle que l'Assomption est fête de précepte, et nous
invite à le suivre pour la messe. Nous cherchons l'église, et nous
trouvons une pauvre cabane de bois avec un presbytère encore plus
pauvre. Le curé nous reçoit dans sa meilleure chambre. Peu de meubles,
mais plusieurs livres qui indiquent l'homme d'études: _Donoso Cortès_,
_Gaume_, _La cité de Dieu_, etc. L'Église est vraiment une bonne mère. À
peine se forme un groupe de population, qu'elle établit auprès d'elle un
homme pour en avoir soin et lui enseigner la vérité. Elle lui défend
même d'avoir une famille, afin qu'il puisse mieux se consacrer à
l'instruction des enfants, aux soins des infirmes, au bien de toutes les
familles. C'est le véritable pasteur, et s'il sait être encore le bon
pasteur, son troupeau ne manquera pas de bien-être. Pour la commodité de
ses paroissiens, le curé de Tantal célèbre deux messes, une à huit
heures, l'autre à dix heures. Mais le sexe dévot est sans contredit le
plus nombreux. Après la messe nous déjeunons à l'hôtel de la _Bolsa_,
tenu par un Français. Nous passons devant une baraque de planches, et je
lis sur l'affiche: _Teatro, Jueves 16, la Marsellesa._ Théâtre, jeudi
16, la _Marseillaise_. Nous laissons de côté deux distilleries d'eau de
mer, qui alimentent d'eau douce la population, et en retournant au
bateau nous passons devant l'_Aconcagua_, qui est ici en chargement. Ses
officiers, sur le pont, reconnaissent le voyageur du détroit de
Magellan, et nous nous saluons avec bonheur. Ils avaient été si gais et
si bons durant le trajet! Le reste de la journée sera pour la rédaction
et pour le repos.
Jeudi 16 août.--À six heures et demie, le navire stoppe à Antofagasta,
et bientôt nous allons à terre. Don Mariano continue à souffrir du
gosier et décide de s'arrêter ici. MM. Walker Martinez s'y arrêtent
aussi pour se rendre dans l'intérieur inspecter des mines dans
lesquelles ils ont des intérêts; mais avant de nous quitter ils
redoublent d'égards, et veulent me faire connaître les deux
établissements importants d'Antofagasta. Ils me présentent à M. Eugène
de Rurange, Français qui dirige l'exploitation des Barateras de Ascotan,
à 8 lieues vers les Andes, et nous passons à l'établissement de
salpêtre, le plus important du monde en son genre. Il occupe 800
ouvriers à l'usine et autant au lieu d'extraction. Nous sommes ici dans
l'établissement qui a été cause de la guerre entre le Chili et la
Bolivie et son allié le Pérou. M. l'avocat Walker Martinez m'explique
que c'est lui-même qui, en 1875, en sa qualité de ministre du Chili, à
la Pax, a rédigé et signé avec M. Baptista, représentant de la Bolivie,
le traité en vertu duquel le Chili renonçait à ses prétentions sur le
territoire d'Antofagasta en faveur de la Bolivie. En retour, celle-ci
s'engageait à ne jamais frapper d'aucun droit les produits de salpêtre
et autres minéraux exploités sur le territoire contesté. Or, la Bolivie
ayant voulu plus tard imposer un droit de dix sous par quintal à
l'exportation, il s'en est suivi la guerre.
Le minerai appelé salitre par les indigènes, salpêtre par les Français,
et nitrate par les Anglais, est amené par chemin de fer de la Pampa
centrale à 150 kilomètres vers les Andes. La Compagnie anonyme des
salitres i ferro Carril d'Antofagasta, au capital de 5,000,000 de pesos,
possède là une surface de 23 hectares, où le salpêtre se trouve par
couches de 1 à 2 pieds d'épaisseur. À l'usine, les pierres passent dans
une machine à broyer, et sous des cylindres qui la pulvérisent. Cette
poudre est élevée par une courroie à godets à une hauteur de 15 mètres,
d'où elle tombe dans des chaudières. Là, par l'eau chaude et par la
vapeur d'eau, elle se fond, et après 4 à 6 heures de cuisson, elle s'en
va dans 280 réservoirs de fer, où elle se cristallise et est mise à
sécher sur des plates-formes. Le directeur, M. Évariste Soublette, qui
nous guide, nous montre aussi les produits d'iode qu'on obtient à
l'usine. L'iode vient solidifié, en forme d'iodure de cuivre, et on en
fait ici 200 quintaux par mois. Il est vendu à Londres au prix de 4
pence l'once, et sert pour la médecine, pour la photographie et comme
fondant en diverses industries. Le salpêtre produit à l'usine atteint
3,000 quintaux métriques par jour, et on l'exporte aussi à Londres, où
il se paie environ 10 fr. le quintal. Il sert pour engrais, pour la
fonte du fer et de la porcelaine, et pour faire la poudre à canon.
L'usine donne aux actionnaires un dividende de 10 à 15% l'an. M. Juan
Walker m'accompagne à l'usine de la Société anonyme _Beneficiadora de
metales_ au capital de 2,000,000 de pesos, dont il est actionnaire. Le
gérant, M. Telesforo Mandiola, se fait notre cicérone, et nous montre le
minerai d'argent venant d'un peu partout, mais surtout des mines de
Caracoles en Bolivie, à 35 lieues de la côte. Ce minerai est amené sous
des meules en fer perpendiculaires qui le broyent dans l'eau et
l'envoient dans des réservoirs, où il se convertit en pâte terreuse
jaune. Cette pâte, étendue au soleil, sèche, puis est passée sous une
autre machine, qui la réduit en poussière, et dans cet état on la met
dans 24 grands cylindres, par poids de 40 quintaux chaque. On ajoute des
agents chimiques, du sel, du cuivre, du fer, du zinc et de l'eau, et de
4 à 8 quintaux de mercure, suivant le métal. Après une cuisson qui
varie de 4 à 12 heures, la pulpe qui en résulte est amenée avec de l'eau
froide dans des réservoirs cylindriques, où l'argent et le mercure se
séparent des matières terreuses, et le minerai est mis à écouler. Le
mercure tombe à travers un linge, et l'amalgame qui reste contient un
sixième d'argent. On le presse alors dans des moules cylindriques, et on
le place pendant 10 heures dans des fours, où le mercure s'évapore et va
se condenser ailleurs. Le résidu forme un minerai d'argent appelé
_pigna_ dans le pays, et pour dernière opération on le place durant 2 à
3 heures dans un four, où il fond, et on le coule dans des moules, en
lingots de 70 kilogrammes chaque. Il est ainsi expédié en Angleterre, où
on le vend en ce moment 46 pesos[4] le kilogramme. L'usine emploie
environ 200 ouvriers, à raison de 1 1/2, 2 et 3 pesos. La main-d'oeuvre
est plus chère ici, parce que le désert ne donne rien, et il faut tirer
de loin par bateau tout le nécessaire à la vie. Le moteur est de la
force de 100 chevaux, système américain exécuté à Glascow. Toute la
vapeur employée pour les diverses opérations est concentrée par de
nombreux tubes immergés dans un réservoir, et se transforme ainsi en eau
douce pour la boisson et autres usages de la vie. On la vend ici 5 sous
les 30 litres, et il n'y en a pas d'autre, soit pour les habitants, soit
pour les nombreux voiliers qui viennent chercher le minerai. L'usine
rétribue le capital par un dividende de 30%. Le mercure est acheté à
Valparaiso, en Europe ou en Californie, au prix de 46 pesos le flacon de
34 kilogrammes. On en perd environ un quart du poids d'argent produit
dans chaque opération. L'usine, donne de 20 à 30,000 marcs d'argent par
mois (le marc équivaut à 230 grammes).
[Note 4: Le peso chilien vaut en ce moment 3 fr. 70.]
M. Mandiola, qui est en même temps commandant des deux batteries qui
gardent le port, nous montre les boulets de 300 et de 150 kilos, envoyés
par les canons du _Huascar_, le fameux monitor des Péruviens. Il y
répondait en envoyant par ses 5 canons Armstrong, des boulets de même
calibre.
La ville, semblable à Tantal, compte 5 à 6,000 âmes. Les maisons sont
des cabanes de bois à toiture légère. Il ne pleut jamais ici. Une vaste
église de bois est en construction. Dans la montagne, les soldats ont
écrit en lettres blanches colossales: «Soldados Chillenos 8e bataillon,
marco 1882,» et les marins ont peint en blanc une grande ancre qu'on
voit de la mer.
Nous revenons chez M. de Bourange, qui nous montre un ensemble
d'ossements et oeufs d'oiseaux, obtenus par lui en tamisant du guano
pris au dépôt de Solar del Carmen, à 26 lieues au nord-est
d'Antofagasta. Là, sous une couche de 21 pieds de roches, on trouve une
couche de 3 pieds de guano. Qui a déposé là cette matière, et de quoi
est-elle composée? Les uns disent que ce sont des excréments que les
oiseaux aquatiques ont accumulés avec les siècles. D'autres déclarent
la chose impossible, et ajoutent que c'est là une composition chimique
comme il y en a dans la nature: M. de Bourange me remet un opuscule sur
la laguna de Ascotan, d'où la compagnie qu'il dirige retire le borax.
Cet ancien lac a 15 lieues de long et 7 de large, et on y trouve
plusieurs sources d'eau chaude à 45 degrés. L'épaisseur du borax qui le
recouvre varie de 5 à 85 centimètres. D'après les calculs longuement
étudiés dans la brochure, on relève que le capital, employé sera
rétribué au 100 pour 100, puisque le quintal de borax, qui se vend en
Europe 8 à 9 pesos, reviendra à la compagnie à la moitié de ce prix,
tous frais compris, jusqu'au lieu de vente.
M. de Bourange me présente sa femme, ses belles-soeurs et ses nombreux
enfants, et nous prenons tous place à sa table. Vers le milieu du repas,
je porte la santé du Chili et je pars à la hâte, car le capitaine du
port me fait dire: Ne perdez pas un instant, on n'attend plus que vous.
J'emporte les nombreux spécimens de minerai que m'ont donnés M. Juan
Walker et les divers directeurs des usines visitées, et bientôt je suis
sur la _Serena_. Et maintenant, pendant que le bateau suit sa marche, en
longeant la côte où sont les dépôts de guano, j'aime à relater ici la
conversation que j'ai eue hier au soir avec l'avocat Walker Martinez et
dom Mariano, sur l'incendie de l'église de la Compañia à Santiago. Le
premier était présent, le second a été chargé de faire l'enquête, et a
dû entendre des centaines de témoins oculaires. L'église était
richement, mais imprudemment parée. Un ensemble de lampes à pétrole au
maître-autel ont causé le premier feu, et brûlé l'autel. Alors la foule
s'est précipitée par les 5 grandes portes, 3 sur la façade et 2
latérales, qui étaient non fermées, mais grandes ouvertes. La poussée a
été telle, que les premiers sortants, précipités à terre, ont arrêté les
autres qui se sont amoncelés, formant une muraille humaine de 1 mètre
1/2 de haut. M. Martinez, pour essayer de tirer au-dessus de cette
muraille quelques-unes des femmes qui, l'appelant par son nom, le
suppliaient de les aider, jeta avec quelques autres jeunes gens des
lazos pour qu'elles pussent s'y accrocher, mais les flammes brûlaient
les lazos. Ils coupèrent alors de petits arbres, près de là, et les
tendirent aux malheureuses, mais celles qui purent les saisir ne purent
quand même se sauver, parce que leurs compagnes, dans l'espoir de les
suivre, s'accrochaient à elles.
Par contre, tous ceux qui, dans le commencement, se dirigeaient vers la
porte de la sacristie, sortirent sans peine, parce que de ce côté, à
cause du feu au maître-autel, la foule ne se pressait pas.
L'édifice fut consumé en très peu de temps, le plafond était en bois
peint, ainsi que la vaste coupole, et il s'était formé par elle un grand
courant d'air comme par une cheminée. Les deux tours servant de clochers
ne tardèrent pas, elles aussi, à s'écrouler. Dom Mariano ajoute que,
d'après l'enquête, le nombre des morts s'est élevé à 1,870, la plupart
femmes, et appartenant à la haute société; il n'y eut presque pas de
famille à Santiago qui ne fut en deuil. Tous affirment que les récits
répandus, dans lesquels on parle de portes fermées, sont complètement
faux.
Vers le soir, nous passons près la pointe d'Angamos Mejillones, où fut
pris le _Huascar_ par deux frégates chiliennes, après la mort de son
commandant. Près de là sont de nombreux dépôts de guano, et le
gouvernement chilien vient d'en vendre un million de tonnes à une maison
française.
Une multitude de marsouins suit le navire en faisant d'énormes sauts
hors de l'eau; c'est leur _samo-cueca_. Après le dîner, on danse encore
bien avant dans la soirée.
17 Août.--À huit heures, nous stoppons à Iquique, chef-lieu de la
province de Tarapacà. Elle appartenait au Pérou, mais le Chili la
détient et ne la lâchera pas. Iquique est maintenant le second port
après Valparaiso, et sert d'entrepôt au salpêtre qui vient de
l'intérieur. Le gouvernement chilien a relevé les droits à
l'exportation; on paie maintenant 1 peso 60 centavos par quintal de
salpêtre exporté (de 7 à 8 fr.), ce qui donne au trésor un revenu de 8 à
10,000,000 de pesos par an. La ville d'Iquique contient 14,000
habitants, avec intendant et Cour d'appel. Une trentaine de navires sont
dans le port pour charger le salpêtre: on m'en montre un en fer qui a
brûlé dernièrement. La moitié de la ville est en reconstruction. Le
mois dernier, elle a brûlé pour la troisième fois en deux ans, et les
compagnies n'assurent maintenant contre l'incendie que moyennant une
prime de 5%. Toutes les maisons sont en bois, et couvertes en forme de
terrasse, car il ne pleut jamais. Dans la reconstruction on laisse des
rues larges de 20 mètres, pour diminuer la propagation du feu.
Avec le ciment importé, le sable et les petites pierres qui forment ce
désert, il serait facile de bâtir des maisons incombustibles.
C'est à Iquique qu'eut lieu le fameux combat entre le _Huascar_ et
l'_Indipendencia_ d'une part, et l'_Esmeralda_ et la _Covadanga_ d'autre
part: deux petits navires chiliens contre deux plus grands péruviens. Le
commandant de l'_Esmeralda_ préféra couler plutôt que de se rendre. Sur
la place, un monument en bois porte au centre le buste de ce héros
chilien avec cette inscription:
ARTURO PRATT
EL PUEPLO DE IQUIQUE
A LOS HEROES DEL 21 DE MAYO DE 1879.
_Arturo Pratt
Le peuple de Iquique
Aux héros du 21 mai 1879._
Sur le piédestal, on lit une soixantaine de noms des personnes qui ont
péri avec lui. En ville, je vois trois banques, des magasins bien
garnis, et entre autres, un magasin chinois, tenu par deux _cinos_ vêtus
à l'européenne et vendant les thés, vases, laques, broderies et autres
marchandises de leur pays. Le marché est bien garni de toutes sortes de
fruits et légumes venant du nord et du sud, car il ne pousse pas un seul
brin d'herbe ici, et on n'a d'autre eau que l'eau de mer distillée. Un
chemin de fer conduit dans l'intérieur, aux nombreuses salpêtrières, et
les ateliers de réparation et construction de machines sont assez
complets.
Dom Mariano Casanova m'avait recommandé de saluer en son nom le vicaire
ecclésiastique, M. Camilo Ortuzar; il m'accueille avec bonté, et nous
montons en voiture pour aller voir l'école récemment construite. C'est
la première que je vois en ce genre. Au centre, une vaste salle ou
rotonde surmontée d'une coupole sert à réunir les 300 élèves pour
l'instruction religieuse. Vers le sud se détachent en rayons 4 grandes
salles, formant 4 classes entièrement ouvertes sur la rotonde, en sorte
que l'oeil embrasse tous les élèves à la fois. Vers le nord, rayonnent 4
autres corps de bâtiment, qui sont les maisons des professeurs et de
leur famille. Autour de la rotonde, à l'étage supérieur, on réunit un
musée d'histoire naturelle. Les espaces entre les bâtiments forment des
cours couvertes en roseaux pour tamiser les rayons du soleil. Les élèves
arrivent à huit heures du matin et vont déjeuner à onze heures. Ils
retournent à midi et sortent à quatre heures. Ainsi six heures de
travail par jour, car à chaque heure, le travail est interrompu par dix
minutes de récréation dans les cours. Système excellent, car l'attention
de l'enfant ne peut se soutenir longtemps, et lorsque son esprit est
fatigué, il ne peut s'appliquer. Une cour est réservée aux bains
alimentés par l'eau de mer, et les élèves, en été, en usent tous les
jours.
Nous passons à un autre établissement, lui aussi tout neuf. C'est la
prison de la province, renfermant en ce moment 82 prisonniers. La
construction est en tôle de fer galvanisé à double paroi. L'espace entre
les parois est rempli de coquillages dont le pays abonde, en sorte que,
si les prisonniers venaient à enlever une plaque de fer, le bruit que
feraient les coquillages en tombant avertirait les surveillants.
Le plan de la construction est semblable à celui de l'école. Un octogone
au centre, d'où rayonnent 4 salles et 4 cours fermées avec portes
grillées; ainsi un seul surveillant au centre a tout son monde sous les
yeux. Un compartiment est réservé aux femmes, un a des cellules pour les
malfaiteurs plus dangereux, ou pour ceux que le juge d'instruction veut
mettre au secret: les simples prévenus, les condamnés à une courte
détention ont aussi leur compartiment. Les condamnés exercent divers
métiers, et ont tous deux heures d'école par jour. Le temps de leur
prison n'est donc pas perdu, et plusieurs pourront en sortir meilleurs.
Le dimanche, un autel est élevé à l'octogone, et tous les prisonniers
entendent la messe. Les sentinelles sur le mur de clôture surveillent le
toit et correspondent entre elles par un appareil électrique.
Dans la ville, je marchande plusieurs objets, mais tout est très cher.
Les moindres photographies coûtent de 5 à 10 fr.; d'une petite corne de
boeuf qui sert de verre aux Indiens, on me demande 6 fr., et dans une
boutique d'_organelli_ tenue par un Italien, on demande 1,000 fr. pour
un méchant petit orgue qui a déjà servi. M. le vicaire ajoute que les
loyers sont aussi fort chers, et que pour une maisonnette de 7 pièces,
il paie 120 pesos par mois. Les ouvriers gagnent de 10 à 25 fr. par
jour; ceux qui chargent les navires gagnent de 40 à 50 fr., mais tout le
gain s'en va en boisson. Je lui demande combien le gouvernement paie le
clergé: lui, vicaire ecclésiastique, reçoit 3,000 pesos (15,000 fr.
l'an), le curé, 2,000 pesos, et le sous-curé, 1,500 pesos.
M. Ortuzar a voyagé en Europe, aux États-Unis et en Palestine; sa mère
et 4 de ses frères vivent à Paris. Je l'engage à reconstruire en pierres
artificielles et non en bois son église incendiée. Je le quitte à
l'embarcadère et retourne au bateau. Le soir nous stoppons à Pisagua. Ce
port ressemble à tous ceux que nous avons vus jusqu'ici sur la côte du
désert. Il est célèbre par le combat qui a eu lieu en ces derniers temps
entre Chiliens et Péruviens. Un monument, au sommet de la ville, est
consacré à la mémoire des nombreux braves tombés dans la bataille. Il
n'y a point ici de machines à distiller l'eau; un entrepreneur la porte
d'Arica dans un petit steamer, et il est devenu très riche en vendant de
l'eau. Il en est souvent ainsi pour les monopoles.
18 août.--Le navire reprend sa route à dix heures du soir, et ce matin à
huit heures nous stoppons à Arica. C'est ici la porte de la Bolivie: les
mules en six jours de marche arrivent à la Pax. On aperçoit au loin les
pics blancs de neige, et le soleil, que nous voyons à peine pour la
deuxième fois depuis notre départ de Valparaiso, les rend brillants à
nos yeux.
Depuis Caldera nous n'avions pas vu un brin d'herbe; ici une rigole
d'eau qui descend des Andes laisse voir un peu de verdure et quelques
légumes. On me dit même qu'au loin la Vallée contient de magnifiques
orangers. Le _Puno_, navire de la même compagnie, vient d'arriver; à son
bord, je trouve, parmi les officiers, un bon jeune homme que j'avais eu
pour compagnon de voyage dans l'_Aconcagua_. On vient d'amputer le bras
d'un pauvre marin tombé dans la calle, et on nous le passe pour que nous
le déposions à Callao. Ce n'est que par un miracle d'équilibre que ces
pauvres marins qui guident la chaîne au chargement et déchargement, ne
tombent pas dans la mer ou dans la calle. Si on imposait la compagnie de
100,000 fr. pour chaque homme tombé, ce serait justice, mais alors elle
prendrait les mesures nécessaires pour éviter ces accidents.
Arrivé à terre, je vois la ville brûlée: on relève à peine quelques
maisons, c'est le fruit de la guerre. En juin 1880, il y eut ici rude
bataille et des milliers de morts: on m'assure même que les Péruviens,
ayant fait usage de la dynamite, les Chiliens, en représailles,
fusillèrent les hommes arrachés à leurs maisons. L'église est en fer,
probablement pour mieux résister aux incendies et aux tremblements de
terre. Ils sont célèbres ici. En 1868, à la suite d'un tremblement, la
mer se souleva et transporta au-delà de la ville un steamer américain.
Onze ans plus tard, un autre tremblement a encore soulevé la mer, et le
navire, remis à flot, a été jeté à 500 mètres plus loin: on vient de le
démonter, il y a trois mois, pour en prendre le fer. Je n'ai encore
senti aucun _tremblor_ ici; il paraît qu'ils sont fréquents et peu
commodes. Le capitaine du navire me montre une blessure au nez, qu'il a
reçue dans un tremblor qui le jeta à terre.
Le seul établissement important d'Arica est la douane et ses vastes
entrepôts pour les marchandises qui vont et viennent de Bolivie; mais
ils sont presque vides en ce moment. Pour forcer la Bolivie à faire la
paix, le Chili a bloqué le port de Mollendo et mis des droits presque
prohibitifs, en sorte que la Bolivie trouve plus commode de faire passer
ses produits et tirer ses provisions par la République argentine.
Un chemin de fer conduit en deux heures et demie à Tacna, ville de
15,000 âmes, à 13 lieues d'ici: de là les mules vont à la Pax en six
jours. Le prix de chaque mule d'ici à la Pax est de 30 à 40 pesos, plus
de 100 fr. Il en faut au moins trois: une pour le voyageur, l'autre pour
le conducteur, la troisième pour les bagages, en sorte que ce voyage
revient assez cher, sans parler de la fatigue, car il faut porter ses
provisions de bouche, ses couvertures, et courir le risque d'avoir le
_soroche_, espèce de suffocation qu'on éprouve au point où la route
atteint 5,000 mètres d'altitude. La population ici a déjà entièrement
changé de physionomie: ce ne sont plus les types chiliens, mélange de
Basques et d'Araucans, mais le type péruvien, mélange d'Andalous et
d'Incas. On voit même de nombreuses femmes coiffées d'un panama, avec
longues tresses noires: c'est le vrai type Incas.
À une heure, pendant que je retourne au navire, le _Comus_, corvette
anglaise, jette l'ancre. Je m'y fais conduire. L'échelle n'étant pas
encore descendue, on me tend deux cordes. Peu confiant en mes talents
gymnastiques, j'hésite, puis je grimpe bravement. Les officiers me
reçoivent avec égard et me font visiter le navire. Son blindage d'acier
est de 0m 20; il porte 15 canons, 250 hommes d'équipage, déplace 2,300
tonnes; sa machine a 2,300 chevaux vapeur. À trois heures le navire
reprend sa marche.
D'après l'indicateur, demain nous devrions stopper à Mollendo.
Un chemin de fer conduit de ce port à Aréquipa en un jour; d'Aréquipa,
le même chemin de fer conduit dans les Andes et on arrive, après deux
jours, à Puno, au bord du lac Titicaca. Un petit bateau à vapeur
traverse le lac en un jour, et, sur la rive bolivienne, une diligence
prend les voyageurs et les conduit en deux heures à la Pax.
Aréquipa est encore occupée par Montero, un des nombreux présidents de
la République du Pérou, et l'armée chilienne projette une expédition
pour aller l'en chasser. Il ne fait pas bon s'aventurer par là dans ces
temps de trouble: de nombreux malfaiteurs ajoutent encore leurs
forfaits aux malheurs de la guerre. Au reste, comme je l'ai dit,
Mollendo est bloqué, et le navire ne s'y arrête pas.
Qu'elle est donc longue, cette navigation sur une côte désolée! Depuis
huit jours, nous faisons une vie de grenouille, vivant moitié à terre,
moitié sur l'eau.
19 août.--La Bolivie occupant les montagnes de l'intérieur est encore
peu connue, sa superficie est évaluée à 1,300,000 kilomètres carrés, et
sa population à 2,900,000 habitants, la plupart Indiens. Elle est
gouvernée par un président et deux Chambres électives, mais sujette aux
troubles intérieurs; maladie commune à la plupart des républiques de
l'Amérique du Sud. La langue officielle est l'espagnol, mais deux
idiomes indiens, le _quicha_ et _le guarani_, sont également répandus.
Les mines y sont riches et nombreuses, mais inexploitables, faute de
route. Notre navire continue à suivre la côte montagneuse et aride. À un
certain point, les montagnes deviennent blanches: on les dirait
couvertes de neiges; c'est simplement de la cendre lancée, il y a
quelques années, par un volcan.
20 août.--Route semblable à celle d'hier. Sur une des montagnes, près de
Pisco, nous voyons une immense croix gravée dans la montagne par les
Incas, dit-on. Nous voici aux îles de Chincas, quatre petits rochers qui
ont fourni des millions de tonnes de guano. Combien d'années et de
siècles faudra-t-il aux nombreuses bandes d'oiseaux marins pour les
regarnir de nouveau? Voici Pisco; on voit quelques brins de verdure. La
vue de la ville, avec son clocher, est pittoresque; mais je n'irai pas à
terre: il est tard, et l'on sait qu'il y a la fièvre jaune.
Demain matin, nous serons au Callao. J'ai sous la main un journal de
Santiago, le _Ferro-carril_, du 9 courant. J'y lis une lettre de notre
ministre, Pascal Duprat, à un des chefs du libéralisme chilien, Don
Ambrosio Montt, à propos de certains de ses discours, que celui-ci lui
avait envoyés. Dans sa lettre, M. Duprat fait l'éloge de Voltaire, et
déclare qu'il en manque un à l'Amérique. Montt lui répond, par ces
paroles: «En vérité, que ferait Voltaire dans notre Amérique? Celle du
Nord a son incomparable Washington, et, dans notre Amérique latine, il
est à craindre qu'un génie tel que Voltaire détruirait, comme en Europe,
non seulement d'odieuses superstitions, mais irait jusqu'à affaiblir et
effacer l'idée chrétienne, qui est en même temps le fondement de notre
société et le meilleur auxiliaire de nos institutions républicaines,
sans fonder en retour une philosophie pour nos penseurs, ni une science
pour nos publicistes, ni une religion pour notre peuple.
Je pensais que nos ministres, à l'étranger, étaient chargés de
représenter notre pays et de protéger nos intérêts: il paraît que
quelques-uns réduisent leur devoir à la propagande des mauvaises idées
révolutionnaires; plût à Dieu qu'ils trouvassent partout la réponse de
M. Montt!