Lima. -- L'hôpital français. -- Les monuments. -- Le Panthéon. --
L'hôpital duo de Mayo. -- L'hacienda l'Infanta. -- La fabrication
du sucre. -- Les édifices religieux. -- Sainte Rose de Lima. --
L'Établissement de Bélem, et, les Congrégations françaises. --
Excursion à Chicla. -- Le chemin de fer transandin. -- Un oncle
d'Amérique. -- Les Indiens et la magie. -- Le sorroche. -- Retour
à Lima. -- Payta. -- Navigation vers l'Équateur.
La ville de Lima, avec ses nombreux clochers, ses balcons en
encorbellement, rappelle le sud de l'Espagne. Je ne sais pas pourquoi on
a tout dernièrement défendu ces sortes de balcons. Ils empêchent le
soleil de chauffer directement le mur des appartements, qui demeurent
ainsi plus frais. La capitale du Pérou est en ce moment occupée par les
troupes chiliennes, et offre l'aspect d'une ville morte. La population,
qui était de 180,000 habitants, est en décroissance; le commerce est
paralysé, et beaucoup d'étrangers, ne faisant plus leurs affaires, s'en
vont. Espérons que tout cela cessera à la conclusion de la paix.
Dans mes nombreuses visites, j'arrive chez le président du club français
et de la Chambre de commerce française. M. Jules Fort, avec une extrême
amabilité, se fait mon cicérone et me conduit d'abord à l'hôpital
français, sorte de maison de santé dirigée par les Soeurs de
Saint-Joseph de Cluny. Notre colonie ne compte en ce moment qu'environ
500 membres, et la maison qui reçoit gratuitement les Français, reçoit,
moyennant 2 soles par jour, les malades des autres nations. Elle est
parfaitement tenue et jouit d'un beau jardin. Cette oeuvre, qui a coûté
à la petite colonie des centaines de mille francs, montre son
patriotisme et sa charité: elle a aussi ouvert une école française pour
les enfants des deux sexes.
Non loin de là, nous passons devant la Penitenciera et la prison, deux
des principaux établissements de Lima, et arrivons au jardin de
l'Exposition. C'est là que se trouvaient les belles statues, les vases,
les animaux qui maintenant ornent les places et jardins de Santiago et
des autres villes du Chili.
Nous parcourons les quartiers du centre, ornés de beaux magasins; mais
les marchandises restent sans acheteurs. Le vainqueur a imposé de 10,000
soles les personnes riches du pays; il interdit le retrait de l'argent
des banques et la vente des propriétés: tout est paralysé. Il perçoit
pour son compte les droits de douane qu'il a doublés, et l'importateur,
privé du bénéfice d'un entrepôt, est obligé de payer en argent comptant
les droits dans la quinzaine de l'arrivée des marchandises.
[Illustration: Pérou.--Panorama de Lima.--Plaza de Arme.--La
cathédrale.]
Je passe la soirée chez M. Cabral, ministre de la République argentine.
Ce jeune diplomate, récemment marié me présente à sa famille avec la
simplicité des anciens temps. La jeune épouse, dans un dîner exquis,
veut bien me faire connaître les principaux plats et fruits du Pérou.
Pour se former une idée d'un pays, il ne suffit pas de voir les villes
et la vie qu'on y mène: il faut savoir encore comment on cultive la
campagne. M. Martinet, gérant de la propriété l'Infanta, une des
principales du Pérou, veut bien accepter de me la faire visiter
lui-même. Elle est à trois quarts d'heure de chemin de fer de Lima; nous
nous donnons rendez-vous à 9 heures à la station; mais auparavant M.
Jules Fort et son ami Paul Carriquiry ont la bonté de me conduire au
Panthéon. Une voiture nous a bientôt transportés à l'autre bout de la
cité, à la ville des morts. Sous une coupole repose un Christ de marbre,
vrai chef-d'oeuvre d'art. Des compartiments nombreux reçoivent les corps
dans de petites voûtes superposées jusqu'à la hauteur de 2 mètres,
d'après le système des cimetières d'Italie. L'espace intermédiaire est
occupé par de riches monuments qui révèlent l'opulence des temps passés.
Je remarque une pauvre _chola_ (Indienne) qui porte sur son sein son
enfant mort et vient l'enterrer de ses mains.
Du cimetière, nous passons à l'_hôpital due de Mayo_; il est affecté en
ce moment aux malades de l'armée d'occupation. D'un vaste polygone au
centre partent 12 rayons formant 12 grandes salles'; l'espace entre les
salles sert de jardins ou promenoirs.--Le tout est enfermé par un
bâtiment formant clôture et contenant d'autres salles qui donnent sur un
porticat. Ces portiques même sont encombrés de malades en ce moment.
Nous y voyons les blessés de la bataille de Huamacuco; de nombreux
fiévreux atteints de la typhoïde; beaucoup de malades syphilitiques. 25
Soeurs de Charité françaises ont la direction de l'établissement. Elles
dirigent aussi l'hôpital civil, les enfants trouvés, les orphelinats et
l'hospice des fous. M. Fort y a conduit dernièrement un jeune Français,
empoisonné par une herbe terrible que connaissent les Indiens. Ce poison
rend fou d'une folie inguérissable, et ne laisse absolument aucune trace
dans l'organisme, en sorte que l'autopsie ne peut le constater.
À 9 heures nous sommes à la station, et vers 10 heures à la hacienda
l'Infanta. Elle appartient à MM. Althaus et Tenaud, demeurant en ce
moment à Paris. Elle a une surface de 550 hectares, la plupart plantés
en canne à sucre. Un magnifique château entouré d'un superbe parc
s'offre à nos yeux. La construction est admirablement comprise pour les
besoins du pays: un étage sur rez-de-chaussée et sous-sol, grande
élévation de plafond; portiques qui empêchent le soleil de chauffer
directement les murs, courants d'air partout, eau et bains de toute
sorte. Il me semble revoir un des meilleurs et des plus élégants
bungalows de l'Indoustan. De la terrasse nous voyons au loin la mer et
Callao avec ses navires. Cette terrasse forme toiture; elle est en
planches, recouvertes d'une légère couche de terre battue; c'est
suffisant pour ce pays, où il ne pleut jamais: aussi n'y ai-je point vu
de marchands de parapluies. Un galinasso vautour _urubus_ vient se
poser sur le pinacle destiné à l'horloge. M. Martinet le tire avec son
revolver. Cet oiseau, qui a la couleur du corbeau et la forme du
vautour, abonde dans le pays: il est un peu chargé de la propreté. Dans
le parc, les colibris, charmants oiseaux-mouches à mille couleurs,
voltigent avec grâce de fleur en fleur; au verger nous voyons le poirier
et le pommier à côté du bananier; au potager croissent tous nos légumes
d'Europe; un garçon va et vient, criant et faisant du bruit pour
éloigner les oiseaux; ces gourmands ont déjà pelé les feuilles des
choux, comme l'auraient fait nos chenilles. Au compartiment des animaux,
on voit 80 boeufs pour la charrue, des moutons pour le personnel, et de
magnifiques chevaux, dont quelques-uns toujours sellés, prêts à partir.
Près de là est le compartiment des Chinois: ils sont 200 pour travailler
la propriété. On les paie 6 soles papier par jour, plus 2 livres 1/2 de
riz. Ils travaillent de 7 heures du matin à 4 heures 1/2 du soir et ont
1 heure 1/2 de repos pour le dîner.
Le dimanche ils ne travaillent qu'en cas d'urgence. Tous ces Chinois
sont parqués dans une vaste cour dont les portes sont fermées le soir;
ils dorment sur des planches de bois comme les esclaves du Brésil; mais
récemment M. Martinet les a autorisés à se faire des maisonnettes
séparées, en roseaux et en terre. Le centre de la cour est occupé par un
petit temple où ces bons Chinois viennent à leur manière remplir leurs
devoirs religieux. Ils ne conservent ni leur queue ni leur costume; ils
sont vêtus ici à l'européenne. Lorsqu'ils sont malades, ils passent à
l'infirmerie; l'opium les perd ici comme en Chine. Ils n'ont pas de
femmes et finiront par s'éteindre. C'est pourtant là une bonne
main-d'oeuvre qu'on aurait dû mieux ménager. Quelques-uns sont parvenus
à établir de beaux magasins où s'étalent les marchandises de Chine. Ils
ont, à Lima comme à San-Francisco, un quartier à eux, avec leur théâtre
et leur pagode.
L'usine est vaste, bien éclairée, bien aérée. Les machines, qui viennent
de la maison Caille de Paris, sont disposées de telle sorte, qu'un seul
surveillant a sous les yeux l'ensemble des ouvriers et des opérations.
Un chemin de fer sillonne la propriété, et la locomotive apporte à
l'usine les wagons remplis de cannes. Versées sur un tablier sans fin mu
par la vapeur, elles arrivent entre les cylindres rayés qui les
pressent, elles laissent ainsi tomber leur jus. Ce jus, en passant à
travers un filtre métallique, se débarrasse des fibres et autres
matières étrangères les plus grossières; puis, par la pression de la
vapeur dans un cylindre, il est transporté dans un réservoir élevé, d'où
il passe dans certaines chaudières; là, par une mixture de chaux, les
autres matières étrangères sont précipitées au fond, et le jus clarifié
s'en va dans d'autres chaudières où il perdra l'eau qu'il contient au
moyen de l'évaporation. L'écume est aussi travaillée par divers
procédés, et rend ce qui lui reste de jus pur. À la suite de toutes ces
opérations, le jus, privé de l'eau et des autres matières étrangères,
s'en va dans de grands réservoirs et n'a plus besoin que d'être séparé
de la mélasse pour laisser le sucre pur. Cette opération se fait au
moyen de nombreuses turbines qui font 1,000 tours à la minute. M.
Martinet a supprimé la filtration par le noir animal, dont ce jus
n'avait pas besoin. Après l'opération, l'usine est lavée; l'eau, amenée
dans certains réservoirs, donne ce qu'elle peut contenir encore de
matières provenant de la canne, et on en extrait le _rhum_.
L'usine fabrique de 25 à 30,000 quintaux de sucre par an; la canne
produit 10% de sucre, soit 100 kilos de sucre pour une tonne de cannes.
Les ateliers de réparation, menuiserie, forge, etc., sont munis des
meilleures machines mues par la vapeur. Un gazomètre distille le charbon
pour le gaz à l'usage de la maison, du parc et de l'usine. Le résidu de
la canne sert de combustible. Les bureaux sont occupés par trois jeunes
gens. Chaque champ a sa comptabilité de doit et avoir. M. Martinet
espère que, tous frais déduits, la hacienda donnera encore cette année
200,000 fr. de bénéfice net. Comme administrateur, il a 10% du bénéfice
et 12,000 fr. de traitement fixe. Les veilleurs de nuit, qui
correspondent au moyen de sifflets, doivent répondre au sifflet du
maître. Vient enfin l'heure du déjeuner, que préside la belle-mère du
propriétaire. Cette vénérable matrone voudrait bien aller à Paris, mais
sans passer la mer.
Après le repas, nous montons à cheval pour parcourir l'hacienda. Ici on
coupe la canne, là on laboure, on draine un terrain marécageux;
ailleurs on arrose la canne, ou la luzerne, ou le maïs. À un certain
point on amène les charretées de canne. Une grue mobile à vapeur, au
moyen d'une chaîne, lève d'un seul coup le chargement et le dépose sur
les wagons, économisant ainsi la main-d'oeuvre de 30 hommes. L'habileté
de l'administration et le perfectionnement des moyens sont deux points
essentiels pour la bonne réussite dans le rendement d'une hacienda.
M. Martinet, professeur d'agriculture, actif, intelligent, énergique,
sait faire rendre des centaines de mille francs à la même propriété, qui
en d'autres mains donnerait à peine le montant de la dépense. Il vient
d'avoir raison d'une grève de ses Chinois, en renvoyant les meneurs.
Les terres des environs de Lima appartiennent presque toutes à des
Communautés religieuses qui les ont données en emphytéose pour une ou
plusieurs vies. On appelle vie une période de 50 ans. La redevance
annuelle est ordinairement très légère. Ainsi, l'hacienda que nous
parcourons ne paie à la Communauté propriétaire qu'un loyer d'environ 25
fr. par mois. Arrivés au bout de la propriété, M. Martinet nous quitte
et nous laisse nos chevaux qui dévorent la route, galopant à leur aise
dans les cailloux et à travers les fossés. Au bout d'une heure ils nous
déposent à Lima.
Nous visitons la cathédrale, dont la façade occupe un des côtés de la
_plaza de arme_ ou place centrale. C'est sur cette façade qu'on pendit,
il y a quelques années, les deux frères Gouttières, dont un candidat à
la Présidence, et, après les y avoir laissés exposés tout le jour, on
les brûla sur place. Pour le Pérou, le XIXe siècle n'est pas encore
celui de la civilisation!
[Illustration: Pérou.--Rue Valladolid à Lima.]
La cathédrale, vaste et bel édifice, renferme les restes de Pizarro, le
premier conquérant du Pérou, qui fut assassiné sur la place même. Nous
passons à l'église de la Merced et à celle de San-Francisco, qu'on dit
la plus belle de Lima. Les sculptures anciennes abondent; les vastes
cloîtres sont de toute beauté. Ces immenses couvents, jadis, habités par
des centaines de moines, en contiennent aujourd'hui à peine
quelques-uns, et la réforme en cette matière n'est ni la moins pressante
ni la moins nécessaire. À San-Domingo, autre église très belle, les
cloîtres et le monastère sont des habitations royales. C'est dans cette
église que priait sainte Rose lorsque lui apparut Notre-Seigneur. Une
plaque marque l'endroit où elle se tenait à genoux. On y lit ces paroles
de Notre-Seigneur: _Rosa de mi corazon, io te querro por mi sposa;_ et
la réponse de Rose: _Ve qui esta esclava tuia, o Rey de Eterna majestad,
tuia son y tuia saré._ On sait que sainte Rose naquit à Lima le 30 avril
1586, qu'elle y vécut tertiaire de Saint-Dominique, et y mourut à l'âge
de 31 ans, le 24 août 1617, après avoir édifié tout le pays par la
sainteté de sa vie. Elle fut béatifiée le 12 février 1668 par Clément
IX, et canonisée par Clément X, le 12 avril 1671.
Voyant que je m'intéressais à ces souvenirs, MM. Fort et Carriquiri me
conduisent à l'église de Santa-Rosa, élevée sur l'emplacement de sa
maison. On y prêchait, en ce moment, à l'occasion de la neuvaine
précédant sa fête, fixée au 31 août. Derrière l'église actuelle, là où
on a commencé la construction d'une grande basilique, nous voyons le
jardin que Rose aimait à cultiver de sa main. Il est garni de roses et
de liserons; sa cellule est enfermée dans des planches, près d'un puits.
La tradition rapporte que sainte Rose, après avoir revêtu un cilice
fermé à cadenas, en jeta la clef dans ce puits, afin de le porter toute
sa vie. Dans la sacristie, on nous montre un tronc d'oranger provenant
d'un arbre planté par la sainte; son corps a été récemment enlevé et
caché, pour le soustraire à une profanation toujours possible dans les
troubles de la guerre.
M. Tremouille, photographe, m'invite à visiter sa collection de raretés
indigènes. J'y remarque une belle variété d'échantillons de minerais, de
nombreux spécimens de vases et vaisselle indiens. Quelques-uns à sujets
aussi lubriques qu'à Pompei. Le plus curieux de la collection sont des
os de présidents ou prétendants de la République, brûlés ou assassinés,
des cordes de présidents pendus, etc. Cela suffit à donner une idée des
moeurs du pays.
Je passe encore la soirée chez M. Cabral et chez, son beau-père, M. de
Tizanos Pinto, ministre plénipotentiaire de San-Salvador. Celui-ci me
fournit l'occasion de connaître Mgr D. Pedro Garcia, lequel a habité
longtemps Rome et l'Europe.
Le 23 août, de grand matin, M. Carriquiry vient me prendre à l'hôtel et
me conduit à l'établissement de Bélem, tenu par les Soeurs des
Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie. L'aumônier, des Pères de Picpus, et
la Soeur supérieure nous font parcourir la maison: vastes cours,
dortoirs aérés, belles salles d'étude. C'est un établissement de premier
ordre qui donne l'instruction à plus de 300 élèves, dont 160 internes et
140 externes, outre une école gratuite. La pension, qui était de 100 fr.
par mois, a été réduite de moitié pour aider les parents éprouvés par
les malheurs de la guerre. Une autre Congrégation française, celle du
Sacré-Coeur, tient aussi à Lima un pensionnat florissant. Ce sont les
Congrégations qui, ici comme un peu partout, donnant l'instruction et
l'éducation française, font connaître et aimer notre pays.
Après avoir visité Lima, ses principaux établissements et ses environs,
je devais pénétrer dans l'intérieur du pays; mais par ces temps de
trouble, la chose est peu facile et assez dangereuse. Des bandes de
pillards, sous le nom de Montereros (partisans de Montero), parcourent
le pays, ravageant tout sur leur passage. D'autre part, les chemins
manquent et les moindres distances exigent plusieurs jours de voyage à
cheval par des sentiers difficiles. J'aurais voulu faire une visite à la
colonie de Chanchamayo, au-delà des Andes. Il y a là plusieurs Français
qui s'occupent de la culture de la canne à sucre: celle-ci vient si bien
dans cette partie du Pérou, qu'on n'a pas besoin de la replanter. Mais
de Chicla, où s'arrête le chemin de fer, jusqu'à Chanchamayo, il y a
encore 3 ou 4 jours de cheval. Je renonce donc aux longues excursions
pour prendre le bateau du 24. Néanmoins, je ne puis résister au désir de
gravir les Andes par le chemin de fer transandin, dit de la Oroya. Le
train s'y rend trois fois par semaine; c'est aujourd'hui le jour du
départ, mais il ne retourne que le lendemain, trop tard pour atteindre
le bateau au Callao. Le directeur, M. Backus, veut bien lever cette
difficulté en mettant à ma disposition un homme et un _carrito_ qui, par
la seule pente de la voie, me ramènera demain assez de bonne heure. M.
Backus pousse l'attention jusqu'à me donner pour conducteur le plus
ancien employé de la ligne, M. Georges Devani, un vénérable Savoyard, à
figure de saint François de Sales, qui me fera remarquer les points
saillants de la route. À 8 heures 1/2 nous sommes dans le train, qui
nous emporte rapidement. La voie traverse la ville et suit le Rimac,
espèce de Paillon de Nice qui traverse Lima. Le long de la vallée on
dérive le peu d'eau d'irrigation qui descend des montagnes. On a, dans
ce but, utilisé 3 lacs en déversant les eaux de l'un dans l'autre pour
les précipiter dans le Rimac. On peut ainsi arroser des champs de coton
et de cannes à sucre.
[Illustration: Pérou.--Chemin de fer de La Oroya.--Pont de Las
Verrugas.]
À Santa-Clara une importante hacienda, dans le genre de l'Infanta, est
la propriété d'un Américain du Nord qui la gère avec l'énergie et
l'esprit pratique, propres à sa race. Il sait recueillir de larges
bénéfices là où souvent les indigènes perdent de l'argent, faute
d'ordre, de méthode, et parce qu'ils se laissent absorber par les
dettes, dont les intérêts sont ruineux. Nous voyons même une fabrique de
tissus entourée de champs de coton, et quelques briqueteries. Le long de
la route abonde le roseau, le lanthana, le poivrier, le figuier, le
cactus gigantea qu'on emploie pour combustible, et une espèce de
dracoena, qui laisse pousser une tige de 5 mètres ayant la forme d'une
asperge colossale. Nous laissons derrière nous, au pied des montagnes,
de nombreuses ruines d'anciens villages Incas.
À la station de San-Bartholomeo (4,949 pieds) la voie aborde plus
directement la montagne. Les tranchées sont profondes et dans un terrain
friable sujet aux éboulements. Les tunnels se succèdent au nombre de 40.
Nous passons et repassons le Rimac sur des ponts plus ou moins élevés
reposant sur des cages de fer comme dans les railways du nord de
l'Espagne. Le plus élevé, celui d'Agua-Verugas, a presque 100 mètres de
haut. On le dirait élevé sur d'immenses béquilles. Le torrent qu'il
traverse est ainsi appelé parce que son eau fait pousser des verrues.
Devani, qui a assisté à tous les travaux de la route, m'affirme qu'à ce
point une grande mortalité s'était déclarée parmi les ouvriers, à cause
des verrues, qui leur poussaient sur toutes les parties du corps, sans
excepter les yeux et les oreilles.
La nature devient toujours plus sauvage, les montagnes plus escarpées.
Nous n'apercevons que quelques pâtres conduisant leurs chèvres. Ils
habitent des cavernes ou des huttes de pierre sèche.
[Illustration: Pérou.--Chemin de fer de la Oroya.--Tunnel de Parac.]
Dans les gares, des _cholas_ (Indiennes) se montrent avec leur bébé
attaché sur le dos à la manière japonaise; elles ont le même costume que
les montagnards de l'Himalaya: une espèce de soutane qui les couvre
jusqu'aux pieds. Leur type est celui de la race jaune un peu mélangé.
Évidemment il y a eu des gens que le courant ou les tempêtes ont amenés
ici de divers pays et qui, par la suite, se sont croisés. Les Indiens
d'ici, comme ceux de l'Hindoustan, mâchent une feuille appelée coca, la
même que j'avais vue aux Indes, et préparée également avec un peu de
chaux. J'ai pour compagnon de voyage un aventurier des environs de
Nîmes. Il s'en va à certaines mines de l'intérieur et connaît
parfaitement ce pays. Chemin faisant, il me raconte que l'amour
d'aventures le poussa à quitter de bonne heure son village; qu'il
parcourut la plupart des pays d'Amérique et de l'Extrême-Orient,
essayant de nombreux métiers; arrivant plusieurs fois à la fortune, la
perdant et la refaisant encore. En dernier lieu tout son avoir était
dans un navire qu'il avait chargé pour l'Europe, et il a fait naufrage.
Il venait de remettre à la Monnaie de Lima un lingot d'argent de 12,000
fr., et l'employé s'est sauvé en l'emportant. Il reprend son courage et
son travail et espère refaire bientôt fortune. Il y a quelque temps,
après 25 ans d'absence, sans avoir donné signe de vie, le désir le prend
de revoir son village et ses parents. Il part pour l'Europe et arrive
chez lui: personne ne le reconnaît; on le croyait mort, mais aussitôt
qu'on sait qu'il vient d'Amérique et qu'il a de l'argent, les frères,
les soeurs, les neveux, les oncles, les grands-oncles sortent de tout
côté; tout le pays veut être son parent. Un lui demande l'achat d'un
petit champ, l'autre d'un mulet; la mère veut qu'il dote ses soeurs.
Après 6 jours, le bonhomme avait épuisé sa bourse et crut prudent de
reprendre le chemin de l'Amérique. Ici il est encore poursuivi par leurs
lettres; tantôt c'est une soeur qui se marie et qui demande un
trousseau; tantôt un neveu qui se trouve au régiment et malade à
l'hôpital; tantôt une nièce qui va monter un magasin et lui demande de
l'aider. Il a envoyé de l'argent à plusieurs reprises, mais il craint
maintenant les tromperies et ne répond plus. Je signale cet oncle
d'Amérique aux amateurs de vaudeville.
Enfin le train arrive à Matucaña, à 7,788 pieds. La température y est
délicieuse, nous sortons de la chaleur suffocante que nous avons eue
jusqu'ici. La vallée s'élargit un peu. Le Rimac bouillonne entre les
roches comme un Gave des Pyrénées laissant sur sa route une agréable
bande de verdure. Matucaña, comme tous les villages que nous avons vus
jusqu'ici, est brûlé; les soldats chiliens se logent dans l'Église. La
locomotive siffle et reprend sa marche. L'espace manquant pour
développer les courbes, le train revient en sens inverse formant dans la
montagne cinq zigzags, comme dans les anciennes routes voiturables. La
locomotive les parcourt, tantôt en tirant le train, tantôt en le
poussant par derrière.
[Illustration: Pérou.--Chemin de fer de la Oroya.--Station de Chicla.]
Bientôt nous arrivons à l'Infernillo: là on a fait dévier la rivière en
la jetant sous un petit tunnel. Les parois de la montagne s'élèvent à
pic à une hauteur effrayante. Toujours la même désolation: rochers nus,
pas un brin d'herbe.
Je commence à sentir les effets du _sorroche_, maladie des grandes
altitudes. La respiration devient difficile, la tête lourde, on a de la
peine à penser, à parler, à écouter; la vie semble manquer. Enfin, à
cinq heures et demie nous nous arrêtons à Chicla; à 12,200 pieds
d'altitude. Le chemin est tracé, mais non fini, jusqu'au mont Meiggs, à
17,574 pieds d'altitude, d'où il descend à Oroya, à 12,257 pieds, sur le
versant _est_ des Andes, dans le bassin de l'Amazone. Il m'aurait été
difficile d'aller jusqu'au bout; j'ai de la peine à gravir la petite
rampe et les quelques marches qui montent à l'hôtel.
La nature est grandiose d'horreur; le soleil éclaire les derniers
sommets dont quelques-uns blanchis de neige; autour de nous de nombreux
troupeaux de llamas qui seuls portent sans fatigue leur charge d'un
quintal dans ces altitudes.
À table prennent place des Allemands, des Espagnols, des Anglais, des
Français; on parle une langue qui tient des quatre à la fois. Ces
aventuriers, après le dîner, se montrent leurs joujoux: des revolvers et
des coutelas, et racontent beaucoup d'histoires sur les Indiens avec
lesquels ils trafiquent. Comme dans tous les pays reculés, ces Indiens
croient aux fées, à la magie, et torturent certains membres d'un crapeau
pour guérir un malade en enlevant le maléfice de la sorcière. Je ne sais
pas pourquoi sur tous les points du globe, c'est toujours au crapeau
qu'on s'en prend dans ces circonstances.
[Illustration: Pérou.--Chemin de fer de La Oroya.--Rio Blanco.]
Enfin, après avoir longtemps admiré les étoiles, beaucoup plus
brillantes dans cette atmosphère raréfiée, j'essaie d'écrire, mais les
mains tremblent comme les jambes; je n'ai pas plus de force qu'un
enfant, et je prends le lit. Impossible de dormir, le froid me glace, et
mon voisin, séparé par une simple cloison de toile tapissée, fait encore
de plus grands efforts que moi pour respirer. Le matin, à cinq heures et
demie, Georges m'appelle; à six heures nous sommes sur le _carrito_. Je
m'enveloppe comme un ours et nous voilà partis. Imaginez un petit char
découvert à quatre roues, lancé sur des rails dont la pente varie de 2 à
4 pour cent. Il se précipite avec une rapidité vertigineuse, entre dans
les ténèbres des tunnels, en sort, franchit les ponts. On se demande si
on arrivera entier. Mais Georges me rassure. J'ai souvent déraillé de
nuit, me dit-il, bien des individus ont eu des bras et des jambes
cassées, mais je n'ai jamais déraillé de jour. En effet, il manoeuvre si
bien avec son frein, qu'il évite les chars des travailleurs, et ne tue
même pas un des nombreux chiens sur la route. Au bas de la montagne, à
Chosica, je veux acheter mon déjeuner au restaurant où j'ai dîné la
veille; il n'a pas même de pain. Mais à peine le capitaine chilien qui
commande le détachement l'apprend-il, qu'il m'en fait apporter du sien.
Ainsi, même au Pérou, je devais encore une fois éprouver les effets de
la bonté chilienne.
À dix heures nous entrions à Lima, après avoir dégringolé, en quatre
heures environ, 4,000 mètres d'altitude. Je me suis demandé pourquoi on
a dépensé presque 100 millions de francs pour conduire la locomotive
pendant 150 kilomètres dans des montagnes arides qu'il faudra
redescendre sur l'autre versant. Il aurait été plus économique et plus
court de faire un tunnel comme au Mont-Cenis et au Saint-Gothard. Le
chemin de fer transandin m'a paru une simple route carrossable dont les
pentes, ne dépassant pas 4%, peuvent laisser passer sur les rails la
locomotive. On dit qu'il doit atteindre au Cerro de Pasco une région
minière qui contient beaucoup d'argent.
À Lima, je me rends chez M. Lavalle, qui, avec le général Iglesia,
s'occupe en ce moment de ramener la paix dans son pays, et je regrette
que le temps ne me permette pas de causer longuement avec lui.
À la station, MM. Garcia, Fort et Carriquiry poussent l'amabilité
jusqu'à m'accompagner au Callao et ne me quittent qu'au bateau. Que ces
messieurs et tous ceux qui m'ont aidé à rendre instructif mon court
séjour au Pérou reçoivent ici l'expression de ma reconnaissance.
C'est l'_Islay_ de la Pacific steam C{y} qui va me porter à Panama. Ce
vieux navire à roue serait tout au plus bon pour une rivière. Son
service est mal fait, la cuisine détestable et les prix exorbitants;
mais la _Pacific steam_ n'a pas de concurrent sur cette ligne et laisse
crier les passagers. On dit qu'une compagnie française a essayé ce
parcours et n'a pas réussi; mais on ajoute que l'administration locale
laissait à désirer, et que ses bateaux étaient faits pour d'autres mers
que ces mers tropicales. Dans ces parages, la chaleur exige que les
cabines soient placées sur le pont. Une compagnie qui, dans un esprit
pratique, ferait le service régulier entre Panama et Callao, rendrait
service au public et gagnerait de l'argent: c'est la voix universelle
dans ces contrées.
25 août.--Navigation lente et sans incident, l'air est
extraordinairement frais, quoique nous soyons à peu de degrés de
l'Équateur. J'en demande la raison à plusieurs savants qui sont à bord;
aucun ne sait m'en donner une bonne: la science, malgré ses progrès, a
encore bien des choses à trouver et à expliquer.
La côte continue à être d'une désolante laideur, pas un brin de verdure,
toujours sables et rochers nus.
Vers le soir, une bande de marsouins vient voltiger autour du navire et
semble se réjouir par ses sauts élevés.
26 août.--À deux heures, nous rencontrons le navire de la même compagnie
qui vient de Panama. Au moyen d'un canot on échange les dépêches. Au
retour, le canot, entraîné par un courant, n'aurait pu rejoindre le
navire, si celui-ci ne fût venu à lui. À quatre heures, nous jetons
l'ancre devant Payta. Deux voiliers marchands et un aviso de guerre
chiliens sont dans la rade. Je vais à terre: la gare du chemin de fer et
la maison de la douane sont brûlées, tristes fruits de la guerre!
Plusieurs maisons tombent en ruine; la plupart sont de bambous et de
terre; l'église même a la toiture en chaume. Les rues sont étroites et
sales, les enfants grouillent dans de misérables chambres où, pour tout
mobilier, je vois un hamac sur lequel se balance la mère. Une odeur
infecte sort de partout; je me hâte de quitter ce nid à typhus.
27 août.--À trois heures du matin l'_Islay_ quitte Payta, le dernier
port du Pérou vers le nord, et nous marchons vers Guayaquil, dans la
République de l'Équateur, où le lecteur pourra nous suivre dans un autre
volume.