CHAPITRE XVI

D'Angol à Santiago. -- La grande Cordillera de los Andes. -- La

cordillera côtière. -- La ville de Talca. -- L'hôpital. -- Les

maladies régnantes. -- Les Soeurs du Sacré-Coeur. -- Le théâtre.

-- Le clergé. -- Le marché. -- Les bains de Cauquènes. --

Mésaventure à Gultro. -- L'hospitalité du chef de gare. --

Détails sur la viticulture. -- Prix des terrains. -- L'ouvrier.

-- La Chica. -- Une scierie de marbre. -- Le Maïpu. -- Arrivée à

Santiago. -- Le garçon d'hôtel et le tarif. -- La cathédrale. --

Le cerro de Santa-Lucia. -- La ville. -- Le théâtre. L'Alameda.

-- L'hôpital. -- Les quatre Soeurs de l'Aconcagua. -- Les statues

des grands hommes. -- Les sifflets de nuit. -- La plaça de arme.

-- Les jeunes filles et les tramways. -- Les oeuvres charitables.

Les talleres de San-Vincente. -- Le Sénat. -- La Légation de

France. -- Les capucins. -- Don Benjamin. -- L'hospitalité

chilienne. -- L'élection présidentielle.

Le 3 août, je remercie M. Ducasseau pour sa large et bonne hospitalité,

je dis adieu à ses jeunes gens, et à huit heures, je suis à la gare pour

le départ. À la station de Robléria, M. Risopatron me surprend en venant

me serrer la main dans le train. Il regrette que le défaut de temps ne

m'ait pas permis de m'arrêter chez lui. Je descends le Bio-Bio jusqu'à

la station de bifurcation, où j'attends une heure, pour prendre le train

du nord qui arrive de Concepcion.

Je profite de l'intervalle pour déjeuner avec un Basque, Jean

Etchegoyen, qui veut faire tous les frais. Vers le nord, la route suit

une magnifique vallée, qui s'élargit et se restreint tour à tour, depuis

trois lieues jusqu'à trente. Elle est bordée par deux chaînes de

montagnes: une vers l'ouest, se baignant dans la mer, l'autre vers

l'est, qui est la grande Cordillera de los Andes, aboutissant sur

l'autre versant à la vaste plaine des Pampas. L'une et l'autre sont

couvertes de neige. La plaine est tantôt cultivée, tantôt inculte.

Par-ci, par-là, de misérables ranchos, en adobe ou en chaume. Quelques

orangers sont chargés de fruits; mais les oranges ne sont pas plus

douces que celles de Nice. Aux gares, les femmes vendent aux voyageurs

la soupe, divers plats de viande, des pâtés et des conserves de fruits.

À Chillan, ville de 25,000 habitants, la gare est envahie par une foule

nombreuse, portant des bouquets de camélias. C'est le curé qui conduit

son peuple faire ovation aux quatre Soeurs espagnoles de la Merced, qui

se trouvent dans le train. Elles occupent aux premières un compartiment

réservé, et je suis étonné de reconnaître en elles les quatre Soeurs que

j'avais eues pour compagnes de voyage dans l'_Aconcagua_. À cinq heures,

nous arrivons à Talca, où je descends à l'_Hôtel anglais_. Après le

dîner, je parcours la ville. Elle est chef-lieu de province et contient

25,000 habitants. Elle paraît moins riche que Conception. Dans les

parties éloignées, les maisons en adobe ne sont ni pavées ni crépies. Au

centre, elles sont en meilleur état. À l'hôpital, je trouve les Soeurs

de Charité françaises. Elles me font parcourir les salles, où elles

soignent 120 malades. À la salle de chirurgie des hommes je vois

plusieurs blessés: le Chilien, lorsqu'il est ivre, joue du couteau comme

le Piémontais, et se laisse aller souvent à la férocité. À la salle de

chirurgie des femmes sont alignés de nombreux lits occupés par les

femmes de mauvaise vie. La police des moeurs n'existe pas, et il en

résulte de graves inconvénients. Les maladies régnantes sont: les

rhumatismes, causés par l'humidité des _ranchos_ et des maisons non

pavées; les maladies de foie, causées par les grandes chaleurs de l'été;

les maladies de poitrine, produit des courants d'air; et la petite

vérole, appelée ici _peste_, et qui sévit partout, faute de vaccination.

Les Soeurs ont en ce moment vingt et un sujets atteints de cette

terrible maladie, mais elles les tiennent dans une autre maison, appelée

Lazaret. De l'hôpital je passe à la paroisse. Elle est située sur une

grande place plantée d'arbres, avec une fontaine au milieu, dans le

genre de la place de Concepcion. L'église a trois nefs avec une coupole

élevée, et peut contenir 2,000 personnes. On fait l'exercice du premier

vendredi du mois. Les femmes, accroupies à terre sur leur petit tapis,

répondent au chapelet que récite le prêtre du haut de la chaire. Ce

murmure en cadence de centaines de lèvres a son charme, et rappelle le

bruit des vagues de l'océan, lorsqu'il est calme. Les hommes se groupent

de préférence dans les bas côtés, près des confessionnaux. Après les

litanies, le prêtre déroule un long discours, que les bébés ne peuvent

supporter. Pour se distraire, quelques-uns prêchent à leur tour et à

leur manière. À huit heures, je rentre à l'hôtel. Le 4 août, c'est

l'anniversaire de la naissance de M. Santa-Maria, président de la

République du Chili. Toutes les écoles chôment en son honneur. De bon

matin, je suis chez les Soeurs du Sacré-Coeur, et je demande la Mère

supérieure. Quoique Française, à la suite d'un long séjour au Chili,

elle a presque oublié sa langue natale. Les Soeurs du Sacré-Coeur ont de

nombreux pensionnats au Chili et au Pérou. Le gouvernement leur a même

confié, à Santiago, la direction de l'école normale. À Talca, le

pensionnat compte 70 élèves payant vine pension de 700 fr. l'an. Les

enfants sont douces et bonnes; il faut un peu de temps pour les former à

l'esprit d'ordre et de propreté. Elles aiment le théâtre et la danse,

mais ces deux sortes de récréation n'ont pas encore dégénéré ici autant

que dans d'autres pays. Le théâtre a été inventé pour instruire en

amusant, et n'est dangereux que lorsque, déviant de son but, comme il

arrive chez nous, il corrompt en amusant. La plupart des élèves viennent

des campagnes; les écoles là n'existent pas, et le clergé est

insuffisant. Beaucoup de prêtres de bonne famille trouvent plus commode

de rester dans ce qu'ils appellent le ministère libre ou sans emploi, ou

bien d'occuper des chapelanies, à Santiago. En face du Sacré-Coeur

s'élève un vaste marché couvert, rempli de viandes, de poissons, de

légumes et de fruits de l'Europe. On y voit aussi des moules d'une

grosseur extraordinaire. Je marchande les principaux articles, et suis

étonné de voir que les prix sont à peu près ceux de chez nous: la

viande 1 fr. 50 le kilo, le pain 50 centimes le kilo, le vin 10 sous le

litre, et le reste à l'avenant. À neuf heures, je suis à la gare pour le

départ.

Le chemin de fer suit toujours la vallée, qui tantôt s'élargit, tantôt

se rétrécit. Les Andes commencent à se relever; leur altitude, qui

n'était que de 3,000 mètres environ au volcan Chillan vers le 37°,

dépasse maintenant 5,000 mètres au volcan Maïpu. Bientôt, au 33°, elle

atteindra son maximum au sommet du volcan l'Aconcagua, près de Santiago,

dont l'altitude est de 6,797 mètres, dépassant ainsi d'environ 2,000

mètres l'altitude du Mont-Blanc. L'Aconcagua est le pic le plus élevé

des deux Amériques. Vers le sud, après le 42°, la Cordillère des Andes

va en baissant jusqu'au 52°, où elle n'atteint que 1,000 mètres; mais, à

son extrémité, au 55°, le pic Darwin au cap Horn a encore 2,071 mètres

d'altitude.

J'avais pris mon billet pour la station de Cauquènes dans le désir de

visiter les bains de ce nom, aussi renommés pour leurs eaux sulfureuses

que par le site pittoresque. On m'avait assuré que, si l'établissement

des bains sulfureux de Chillan était fermé en hiver parce qu'il était

alors enseveli sous la neige, par contre, celui de Cauquènes, moins

élevé, était ouvert toute l'année, et des voitures partant à l'arrivée

de chaque train franchissaient en 3 heures les sept lieues entre la

station et les bains. J'avais prié le conducteur du train de me prévenir

à la station de Cauquènes, où nous arrivons vers deux heures de

l'après-midi. Mais le bonhomme oublie ma demande, et comme à Cauquènes

il n'y a qu'un arrêt, le train ne fait que ralentir; puis il continue et

me dépose à la station suivante, à Gultro. Là, le chef de gare, M.

Manoel Alexandro Tarraxo, voyant mon embarras, cherche aussitôt un

cheval pour moi, et un pour mes bagages, afin que je puisse rejoindre

ainsi la station de Cauquènes, où j'espérais trouver une voiture pour

les bains. Tout était prêt, lorsque survient le cocher habituel de la

voiture des bains, qui assure que l'établissement est fermé, qu'il n'y a

point de voiture pour s'y rendre, et que même, voudrait-on y aller à

cheval, les chemins sont défoncés et l'on trouverait là-haut porte

close. Dans cette situation, je prie le chef de gare de me faire

conduire à l'hôtel du village, pour attendre le train qui passe à neuf

heures, le lendemain, pour Santiago. Il me répond qu'il n'y a là ni

hôtel ni village, et que Gultro est une simple campagne; mais que, si je

veux bien accepter, il m'offre chez lui l'hospitalité. Je n'avais pas de

choix, et j'accepte avec reconnaissance. Dans peu de temps, Mme Tarraxo

a préparé sa meilleure chambre, et je m'y installe pour rédiger mon

journal. Tout y est pauvre mais propre; les parois intérieures sont en

toile tapissée et la toile du plafond est crevassée, mais que

pouvaient-ils donner de plus, ces braves gens, à l'étranger, puisqu'ils

donnent tout ce qu'ils ont! À cinq heures, ils m'admettent à leur table

servie d'un copieux dîner. Un petit garçon de cinq ans fait la joie des

parents, une fillette de douze ans nous sert et la maîtresse de maison

a l'oeil à tout. On m'avait peint la femme chilienne comme molle,

indolente et aimant à se faire servir. Celle que j'ai sous les yeux

dément ces renseignements. Après le dîner, nous faisons une longue

promenade sur la voie ferrée, jusqu'à une grande ferme, où nous causons

avec le seigneur de l'endroit. Un mariage dans les environs attire de

nombreux invités. C'est par troupes que les cavaliers galopent à côté

des amazones. Si je n'étais pressé, je serais allé moi-même à la noce;

on m'assure que j'y aurais été reçu avec l'hospitalité des anciens

temps. Je renonce à mon désir, et je rentre à ma chambrette pour

continuer mon travail jusque assez avant dans la nuit.

[Illustration: Chili.--Cataracte ou Salto Del Laja.]

Un vent de glace soufflait avec violence et amenait une pluie

torrentielle; j'eus de la peine à me réchauffer.

Le matin, un soleil resplendissant éclairait une scène grandiose. La

pluie de la plaine était de la neige dans les montagnes; elles en

étaient couvertes jusqu'au pied, aussi bien la chaîne ouest que la

grande chaîne. Elles paraissent plus imposantes dans leur éblouissante

toilette. Après le déjeuner, je demande à payer ma note. Ces braves gens

refusent tout argent, contents, disent-ils, de m'avoir tiré d'embarras.

Exemple de plus à ajouter à l'esprit hospitalier des Chiliens! À neuf

heures, le train arrive, et je reprends ma route. Bientôt la vallée se

rétrécit pour un instant, jusqu'à ne laisser passage qu'à la petite

rivière; ce point est appelé _Augustura_. Deux Basques français sont

dans le train et parlent viticulture; excellente occasion pour me

renseigner à bonne source sur ce genre de produits agricoles, qui tend à

se multiplier dans le pays. Chacun, en effet, veut maintenant avoir sa

vigne, mais comme les indigènes sont encore peu experts dans ce genre de

culture, ils recherchent les vignerons français. Si vous pouviez m'en

donner une vingtaine, me disait un grand propriétaire, je les placerais

à l'instant au prix de 4 à 500 fr. par mois, avec logement et un peu de

terre à cultiver pour les besoins de leur famille. Je donne au mien 600

fr. par mois. On me cite un Français qui, de vendeur d'allumettes, avec

de la conduite et de l'ordre, par la culture de la vigne, a maintenant

une fortune de plus de 600,000 fr. Mon interlocuteur me fait remarquer à

droite et à gauche de belles plantations. Elles sont entourées d'un mur

de terre, pour les préserver des incursions des animaux. Vous pouvez, me

dit-il, distinguer les cultures indigènes des cultures françaises; dans

les premières, les vignes poussent à l'avenant sans échalas; dans les

autres, elles ont chacune leur piquet ou conduite de fil de fer

galvanisé. On ne les plante que dans la plaine ou autre endroit

arrosable; car, durant les six mois d'été, il ne pleut jamais, et il

faut les arroser souvent. Le propriétaire indigène donne volontiers la

terre au viticulteur français, pour neuf ans, à condition que celui-ci

la plante en vignes, en retire le revenu; et comme prix de location,

après les neuf ans, la terre et la vigne reviennent au propriétaire, qui

l'exploite alors pour son propre compte. Dans cette opération, le

vigneron, au bout des neuf ans, a gagné environ 2,000 piastres, soit

10,000 fr. par cuadra monnaie nominale. Je dis monnaie nominale, car la

piastre ou peso-papier, qui est censé valoir 5 fr., ne vaut actuellement

que 3 fr. 70, à cause du change et du cours forcé du papier-monnaie.

Une cuadra est un carré de 150 varras de côté, soit 22,500 varras

carrées. La varra équivaut à 0m 86, en sorte qu'une cuadra équivaut à

18,769mc, soit environ 2 hectares. Le prix du terrain varie de 200 à 500

pesos la cuadra, selon le plus ou moins de proximité de Santiago; et

demande environ 2,000 pesos de frais de plantation, intérêt du capital

jusqu'à la récolte, etc. La terre étant très mobile et sablonneuse, il

suffit d'un bon labour à la charrue; et on plante dans le sillon, soit à

bouture, soit à barbeau. Dans le premier cas, on a à peu près 20% de

pieds secs à remplacer; dans le second, à peine 3%. Les indigènes

labourent même avec une charrue entièrement de bois, portant parfois un

petit morceau de fer au bout.

Les ouvriers sont souvent nomades, et s'attachent peu à la ferme. On les

paie de 25 à 30 sous par jour en hiver, et presque le double à la

récolte. On leur donne pour nourriture un pain de 3 sous le matin, des

haricots à midi, un petit pain de 2 sous le soir. Ces ouvriers nomades

font le lundi, et mettent tout leur argent en boissons. Ils ne

recommencent à travailler que lorsque la faim se fait sentir; ceci

révèle un désordre social auquel les classes dirigeantes devraient se

hâter de porter remède. Une cuadra de terre reçoit environ 7,000 pieds

de vigne. La vigne produit au bout de trois ans et donne environ 58

arobas de vin par cuadra, mais elle arrive ensuite jusqu'à donner 300

arobas. L'aroba ici n'est plus la même que de l'autre côté des Andes;

elle est de 35 litres pour les liquides, pendant qu'elle n'est que

d'environ 12 kilogrammes pour les grains. Une aroba de vin, depuis les

droits élevés mis à l'importation, vaut 3 pesos (de 12 à 15 fr.), soit

de 0 fr. 30 à 0 fr. 40 le litre. Mon interlocuteur a trouvé plus de

bénéfice à convertir sa récolte en _chica_, boisson spéciale au pays;

et, pour l'obtenir, voici comment il procède. Il écrase le raisin,

chauffe le jus et écume, puis il met dans les cuves deux poignées de

cendre, pour clarifier, et cuit ensuite à 12 ou 15 degrés et met en

barrique. Après cinq ou six jours vient la fermentation, et il vend ce

produit 3 pesos l'aroba, ou de 10 à 20 sous la bouteille, suivant la

qualité. J'ai bu souvent la _chica_; on la trouve dans toutes les

maisons, elle tient du vin et de la bière. Elle est jaunâtre et agréable

au goût, mais elle est laxative.

L'autre Français, avec lequel je lie conversation, est aussi depuis

longtemps au Chili, et s'est occupé d'industries diverses. En dernier

lieu il avait traîné de lourdes machines par des chemins de chèvre, dans

les Andes, afin d'y monter une scierie de marbre. On l'avait assuré que

le chemin voiturable suivrait bientôt, et il avait voulu prendre le

devant; mais le chemin ne fut point achevé, et il ne put tirer parti de

ses marbres, par l'impossibilité de les transporter. Il abandonna donc

l'entreprise et les machines, avec une perte de 9,000 pesos: un

indigène aurait attendu que le chemin promis fût exécuté.

Tout en causant, le train marche, et bientôt il passe le Maïpu, sur un

pont en poutrelles de fer. Dans les environs est le champ de bataille

dans lequel furent défaits les Espagnols. La blanche muraille des Andes

s'élève toujours à notre droite avec majesté, et, à notre gauche, la

chaîne centrale est blanchie aussi jusqu'au pied. On me montre, à

droite, un petit monticule, que couronne une maisonnette à vérandah.

C'est de là que la Commission scientifique française a fait ses

observations sur le passage de Vénus, pendant que les astronomes

chiliens l'observaient de leur observatoire. Nous voici à

l'avant-dernière station, à San-Bernardo, qu'aime à fréquenter le

peuple, le dimanche; puis nous entrons en gare à Santiago, vers onze

heure un quart. Je monte en voiture et dis au cocher: À l'_Hôtel

Ingles_. Il tenait bien dans sa voiture le tarif réglementaire, mais il

avait déchiré les chiffres des prix. Je crus donc prudent de me

renseigner à l'hôtel, et, en arrivant, je demande au concierge, qui

vient au-devant de moi, quel est le prix que je dois à la voiture: un

_peso, Señor_, fut sa réponse, et je donne un peso (5 fr.), mais

j'apprends bientôt que le tarif porte 0 fr. 75, et j'en fais la remarque

au bureau de l'hôtel. Le secrétaire exprime ses regrets, mais il ajoute

que l'hôtel ne peut répondre de ses domestiques: bon à savoir!

Ma première visite est pour la poste, où je parcours les longues listes

des lettres en souffrance, toujours affichées à l'entrée; mon nom ne s'y

trouve pas. Le voyageur est alors désappointé, car, depuis la dernière

station, il pense à la station suivante, où il pourra trouver les

nouvelles des parents et des amis.

J'entre à la cathédrale. C'est dimanche et j'en profite. Cette vaste et

belle église semble avoir servi de modèle à la plupart de celles du

Chili. Elle est romane et a trois nefs. De gros piliers massifs, de

calcaire, soutiennent les voûtes en bois; précaution nécessaire ici à

cause des fréquents tremblements de terre. Les autels sont ornés de

statues et de tableaux, copies des grands peintres italiens. Les

ornements du plafond et des autels sont blanc et or; les lustres, les

vases d'albâtre, les lampes placés avec goût, donnent au monument un

aspect imposant et agréable.

De grandes orgues surmontent la tribune au-dessus de la porte d'entrée;

deux orgues plus petites lui répondent à l'autre extrémité de l'église.

Il paraît que les paresseux sont nombreux ici; l'église est comble pour

la messe de midi. Les femmes, enveloppées dans leur noire mantilla, se

tiennent accroupies sur leur petit tapis, et ressemblent à autant de

_nonnes_. On voit pourtant quelques bancs, quelques chaises et

prie-Dieu. La tenue de tout ce monde est pieuse, mais, selon l'usage

d'ici, on ne se lève pas à la lecture des évangiles.

[Illustration: Chili.--Calle de Las Delicias ou Alameda a Santiago.]

Pour bien m'orienter, je commence par grimper sur le cerro de

Santa-Lucia. Ce rocher élevé a été converti en lieu de plaisance: des

statues, des créneaux, des grottes, des jets d'eau, surprennent à tout

instant le visiteur; mais il est encore plus surpris de lire sur un

ensemble d'arceaux: _Aqueduc romain_. Vraiment, si on ne l'avait écrit,

il ne serait venu à l'idée de personne qu'il pût y avoir en Amérique un

aqueduc romain; c'est porter un peu loin l'amour de l'imitation. Après

une longue ascension à travers un labyrinthe d'allées et d'escaliers,

j'arrive au sommet, couronné d'un petit kiosque, et je vois à mes pieds

toute la ville et la campagne, bornée par la superbe muraille des Andes,

toute blanche de neige.

Santiago, capitale du Chili, est située au pied des Andes, au milieu

d'un amphithéâtre de montagnes, à 700 mètres d'altitude et par 33° 27

latitude sud. La population est de 220,000 habitants. Les maisons sont

basses, ordinairement à un seul rez-de-chaussée. Elles sont construites

en adobe, briques de terre et paille, qu'on croit plus élastiques pour

résister aux tremblements de terre; les toitures sont en tuiles rondes.

Les rues ont environ 10 mètres de large. À l'est, la _Calle de las

delicias_, ou Alameda, divise la ville en deux. Vers l'ouest court une

rivière un peu à sec, comme le Paillon de Nice. Les clochers sont

nombreux. Quelques édifices publics et privés, assez jolis, s'élèvent

au-dessus des maisons. Au loin, des _quintas_, ou maisons de campagne.

Après avoir vu la ville de haut, je descends pour la voir de près. Le

premier édifice sur mes pas est le théâtre; j'y entre pour voir la

salle. Elle est assez vaste, à trois rangs de loges ou plutôt de

galeries, car les séparations ne sont qu'à hauteur d'appui. Le parterre

est fortement incliné. Le prix d'entrée est de 10 fr., celui des loges

de 100 fr. Une troupe italienne joue _Lucrecia Borgia_. À l'hôpital

Saint-Jean; je trouve 20 Soeurs de Charité, soignant 400 malades hommes,

répartis en plusieurs salles au rez-de-chaussée et au premier étage;

toujours beaucoup de blessés par suite de l'ivrognerie. Une salle est

remplie d'enfants; ils mangent ici trop de fruits verts. Les Soeurs ont,

ailleurs, l'hôpital des femmes et l'hôpital Saint-Vincent. Elles ont ici

une maison mère, et un noviciat qui leur a déjà formé plus de 100 Soeurs

chiliennes. Elles donnent en outre l'instruction à de nombreuses élèves,

dans plusieurs écoles. Je suis heureux de retrouver les quatre Soeurs

que j'ai eues pour compagnes de voyage dans l'_Aconcagua_. Une d'elles

restera à Santiago, deux iront à l'hôpital de Talca, et la quatrième à

l'hôpital de Valparaiso. Comme des soldats, elles n'attendent que la

consigne et sont toujours prêtes à partir. Ceci nous dédommage un peu du

mal qui se fait ailleurs par plusieurs de nos nationaux. Toujours

patriotes, elles voient volontiers un Français. Elles se réunissent et

veulent que je leur parle de notre chère France. J'eus de la peine à les

quitter. Que leurs prières et leurs mérites accompagnent le voyageur!

[Illustration: Chili.--Santiago.--La Plaça de Arme.--L'Hôtel Ingles. Vue

des Andes dans le lointain.]

Je descends l'Alameda: on l'appelle ainsi du nom des peupliers d'Italie

dont elle est plantée, arbre qui en espagnol s'appelle alamede. Le nom

de _Calle de las delicias_ qu'on lui a donné serait bien adapté, si elle

était mieux entretenue. Elle se divise en 5 larges allées et a

plusieurs: kilomètres de long. Les statues des grands hommes du pays en

complètent l'ornement. On ne peut qu'applaudir à l'idée de mettre sous

les yeux des générations l'image des hommes qui ont illustré la patrie.

Le bon exemple est aussi contagieux; mais il faut éviter que les

coteries ou l'esprit de parti ne faufilent des hommes petits parmi les

grands hommes.

J'arrive à une des plus belles maisons qui bordent l'Alameda, chez le

sénateur Don Francisco de Borja Larrain Gaudarillar, frère de

l'administrateur du diocèse. Il est président du Conseil des Conférences

de Saint-Vincent de Paul, et me donne des détails sur cette institution

charitable au Chili et à Santiago. Dans la capitale, les Conférences

sont au nombre de 7; outre la visite des pauvres, elles s'occupent de la

visite des écoles, des catéchismes, et ont fondé une maison d'arts et

métiers, où l'on apprend le travail à 200 orphelins. M. Larrain m'invite

à la visiter le lendemain.

Le soir, à chaque coin de rue se tient un sergent de ville et des

inspecteurs à cheval passent fréquemment. Ils sifflent à tout instant

pour correspondre entre eux, et continuent ainsi toute la nuit, jusqu'au

matin; les voleurs n'ont pas beau jeu. La _plaça_ de _arme_ ou place

centrale, dont l'_Hôtel anglais_ occupe une des faces, est fort jolie.

D'un côté la cathédrale, de l'autre la mairie et l'intendance. Le

passage San-Carlos, sur un des côtés, et un autre passage en forme de

croix, derrière l'hôtel, laissent voir les étalages de superbes

magasins; la plupart français.

De bon matin, je vois dans les rues des vaches conduites de porte en

porte: la fraude est à l'ordre du jour, et le moyen le plus sûr d'avoir

le lait pur, c'est de le voir traire. Je monte en tramway; les

_carritos_ (nom qu'on leur donne) vont partout; je suis étonné de voir

une demoiselle venir me demander les 5 sous réglementaires. Depuis

quelques mois, ce sont les jeunes filles qui font ce service dans les

tramways; mais évidemment ce n'est pas là leur place. On me dit que

c'est pour leur donner du travail, dont elles manquent. Les dames de la

haute société sont partout les protectrices de la fille du peuple. Il

serait sage qu'elles s'associent pour procurer à ces jeunes filles un

travail de couture et de broderie qui leur vient maintenant tout fait

d'Europe. Elles ôteraient ainsi le prétexte à un métier peu fait pour

favoriser la pudeur, qui est pourtant le plus bel ornement de la femme.

J'arrive enfin au bout de la ville, aux Talleres de San-Vincente, où je

trouve M. Larrain et plusieurs de ses confrères. Les Frères de la

Doctrine chrétienne, venus de France, dirigent l'établissement. Nous

parcourons les ateliers de menuiserie, de tailleur, les dortoirs, le

réfectoire, la cuisine, et nous passons au jardin pour voir les

agriculteurs. Ce jardin contient 10 hectares: en vignes, prairie, blé et

pommes de terre. Durant l'été, la sécheresse est telle, qu'il faut tout

arroser, aussi bien le blé que le reste. Ces 200 enfants, en quittant

l'établissement, connaissent un métier qui ne les laissera pas manquer

de pain:

M. Larrain me donne rendez-vous au Sénat pour l'après-midi, et je m'en

vais chez les lazaristes. Le Père supérieur, homme calme, fin

observateur, et habitant le pays depuis longues années, me donne des

détails nombreux. Le gouvernement l'avait chargé d'ouvrir en Araucanie

plusieurs écoles dirigées par des Soeurs de Charité, mais la guerre

survenant, il fallut courir au plus pressé; et les bonnes Soeurs, au

lieu d'aller instruire les Indiens, durent se dévouer à panser les

blessés dans les 7 ambulances qui leur furent confiées. On calcule que

les morts de la guerre, pour le Chili, se sont élevés à environ 20,000.

M. le supérieur pense, avec raison, qu'un établissement agricole ou

ferme modèle, confié aux Trappistes, ferait le plus grand bien en

Araucanie. Il importe en effet d'apprendre à ces bons Indiens

l'agriculture, qui leur permettra de tirer parti de leur sol productif.

À deux heures et demie, je suis au Sénat. M, Larrain me fait visiter

l'établissement, qui est réellement monumental: d'un côté, le Sénat avec

de nombreuses salles pour les Commissions; j'en remarque une garnie d'un

excellent buffet; de l'autre, la Chambre des députés, et au centre la

vaste salle où le Congrès, composé des deux Chambres, se réunit d'office

une fois l'an. M. Larrain s'en va prendre part à la séance. J'assiste à

la discussion dans la loge des journalistes. Une vingtaine de sénateurs

sont présents, quelques-uns fument. Ils parlent de leur place et assis,

en s'adressant au Président, selon le système anglais. Il s'agit d'abord

d'une loi sur le personnel des chemins de fer, puis on passe à la

nomination du Président et des Vice-Présidents du Sénat; et enfin on

fait retirer le public pour procéder secrètement à la nomination d'un

général. Je fais passer ma carte et une lettre au sénateur Don Benjamin

Vicuña Mackenna; il paraît un instant et me dit: «Je suis en ce moment

occupé à la discussion; venez dîner chez moi ce soir, à cinq heures;

nous pourrons alors causer à notre aise.»

Je quitte le Sénat pour me rendre à la Légation de France. Le

secrétaire, M. Bourgarel, m'accueille avec bonté, et m'invite à dîner

pour le surlendemain. En revenant sur mes pas, j'entre chez les capucins

pour remettre une lettre au Père gardien. Ce vénérable vieillard me met

au courant des travaux de sa Congrégation auprès des Indiens

d'Araucanie. Ils ont là 20 missions, et vont en créer deux nouvelles. Le

gouvernement leur donne 2,000 pesos pour construire maison, église et

école dans chaque station. Hier, me dit-il, deux fils du cacique de

Roboa sont venus de la part de leur père me demander des missionnaires,

et je vais leur en envoyer. Ils ne se sont pas toujours montrés aussi

faciles; et pas plus loin que l'année dernière, dans une insurrection où

les Indiens de l'autre côté des Andes étaient venus à leur secours, ils

ont brûlé tout devant eux. À _Impérial_, les deux Pères de la mission,

ayant perdu jusqu'à leurs chevaux, durent se sauver à pied, et rejoindre

par cinq jours de marche la station la plus rapprochée.

Ce couvent, me dit-il, est la maison de retraite des vieux Pères qui ne

peuvent plus travailler. Quelques-uns pourtant se consacrent encore aux

missions des campagnes. Comme je me montrais pressé par le rendez-vous

chez Don Vicuña Mackenna, le bon vieillard me dit: Venez demain à midi

déjeuner avec nous, nous pourrons causer. Puis il me fait parcourir le

jardin, couvert en partie par de belles treilles de vignes. Nous

traversons les cours plantées de grands orangers, et à l'église je

remarque de magnifiques tableaux, scènes de l'Évangile copiées par un

Italien sur les parchemins d'un ancien bréviaire. À cinq heures et demie

j'étais à la quinta de Don Benjamin. C'est ainsi qu'on appelle ici ce

sénateur. Il est fort populaire et connu de tout le monde. Il me reçoit

avec beaucoup de bonté et me fait parcourir son magnifique jardin. Un

pavillon isolé contient sa riche bibliothèque, et lui sert de maison de

retraite pour ses nombreuses compositions. Travailleur infatigable, il a

déjà publié plus de cent volumes, et à l'heure actuelle il écrit quatre

ouvrages en même temps, édités à New-York, et en Europe.

M. Vicuña Mackenna me présente à sa femme, qui avec lui a visité

l'Europe, et à ses 4 charmants enfants. L'hospitalité antique est en

honneur dans le pays.

Les grands tiennent une vaste table toujours servie. J'y prends place ce

soir, et, sur mon désir, on me fait, goûter les plats et la boisson

nationale, la _casuela_, le _haricot_ et la _chica_. La conversation est

pour moi fort instructive. M. Vicuña Mackenna a été candidat à la

présidence de la République, en concurrence avec M. Pinto, prédécesseur

de Santa-Maria, président actuel. Le Président sortant présente un

candidat, et le peuple un autre, et le suffrage décide; mais la

sincérité ne préside pas toujours à toutes les opérations, et la liberté

n'est guère assurée qu'au plus fort. M. Mackenna a même été blessé par

certains émissaires pendant qu'il pérorait à Angol, et a failli être

accusé de cacher des munitions, parce qu'on avait vu ses domestiques

transportant les livres de sa bibliothèque. Il croit qu'il est très

difficile à un candidat indépendant de lutter contre un candidat

officiel, armé de toutes les forces du gouvernement. C'est regrettable;

car la force provoque la force, et l'on roule ainsi dans le cercle

destructeur des révolutions.

Après le dîner, l'aînée des jeunes filles nous distrait par quelques

morceaux de piano, et enfin je prends congé de cette bonne famille;

mais, en me quittant, M. Mackenna me dit: «Demain, à une heure, j'irai

vous prendre à l'hôtel, et nous visiterons ensemble les principaux

établissements de notre capitale.»

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. · 第 24 / 53 题