CHAPITRE XVII

Le collège des jésuites. -- L'épiscopat. -- La Saint-Albert. --

La Monnaie. -- Le ministre des finances. -- Le papier-monnaie. --

Incendie de l'église de la Compañia. -- La bibliothèque. --

L'Université. -- Lutte à propos des cimetières. -- Les Cercles

catholiques. -- La Quinta normal. -- Les Pères de Picpus. -- Un

dîner diplomatique. -- De Santiago à Valparaiso. -- La hacienda

de Limache. -- L'Urmaneta. -- Le huasso. -- Une vacherie. -- Une

porcherie. -- L'élevage. -- Salaires. -- Logements. -- La ville

de Valparaiso. -- Le port. -- Le gaz. -- Don Mariano Sarratea. --

Le code civil. -- Le gouverneur ecclésiastique. -- L'hôpital. --

Le logement des pauvres. -- Los padres frances. -- Les docks. --

Les grues Amstrong. -- La belle Elène. -- Le séminaire. -- Les

Soeurs de la Providence. -- L'enseignement par les yeux. -- Le

club français. -- Guerre barbare.

Au collège des Pères jésuites, l'église, sur le type de Saint-Ignace de

Rome, contient de beaux tableaux. Le pensionnat reçoit 300 élèves; les

dortoirs sont divisés en petits compartiments; les cabinets d'histoire

naturelle et de physique sont bien fournis. La maison est en adobe et en

bois. M. le supérieur, homme d'esprit et de tact, me renseigne sur

l'organisation ecclésiastique dans le pays. Il est divisé en trois

évêchés, dépendant de l'archevêché de Santiago; mais, à l'heure

actuelle, l'archevêque de Santiago est mort, et, par suite d'un conflit,

entre le Saint-Siège et le gouvernement, il n'a encore pu être remplacé.

À la vacance d'un siège, les Chambres désignent trois candidats et le

président propose un des trois à la nomination du Pape. L'évêque de

Concepcion vient de mourir, celui de Ancud est mort aussi, et il ne

reste que celui de la Serena, qui est complètement sourd. Les

Congrégations religieuses se recrutent spécialement dans la classe

inférieure. Les grandes familles donnent des membres au clergé, mais ils

prennent rarement une charge, et gardent la situation de prêtres libres.

Dans les campagnes, le clergé est absolument insuffisant. Chemin

faisant, je visite encore quelques familles françaises, et à midi, je

suis chez les capucins. C'est le jour de sant' Alberto, fête du

supérieur. Plusieurs laïques sont invités et placés à côté des moines.

Les tables, ordinairement si frugales, sont couvertes aujourd'hui de

mets abondants. Il fait beau voir ces vieillards, dont la barbe a

blanchi dans les montagnes d'Araucanie! Celui qui est à côté de moi

parle l'espagnol avec un accent étranger, et j'apprends qu'il est des

Abruzzi, en Italie. Je le plaisante alors de ce qu'il est venu si loin

évangéliser des Indiens, pendant qu'il avait tant de brigands à

convertir dans son pays. Pressé par le temps, je porte un toast au

supérieur et à la Communauté et je me sauve à l'hôtel, où je trouve une

invitation pour dîner, le soir même, chez le sénateur Concha. Peu après,

survient l'avocat Risopatron, fils du président de la Cour d'appel qui

m'avait reçu à Concepcion. Ce jeune avocat fait en ce moment un travail

fort utile pour son pays: il rédige le dictionnaire des lois chiliennes,

avec commentaire et jurisprudence. M. Mackenna arrive aussi et voudrait

m'avoir jeudi au théâtre, mais je pars jeudi matin.

Il me conduit au palais de Moeda, où sont les divers ministères, et me

présente à son ami Don Pedro Cuadra, ministre de Hacienda (du commerce).

Je trouve en lui l'homme doux, aimable, intelligent. Il se met à ma

disposition pour tout renseignement, et fait porter chez moi les

dernières statistiques, pour me donner une idée exacte du mouvement

industriel, agricole et commercial du pays.

La fabrication de la monnaie: fonte et purification de l'or, de l'argent

et du cuivre, laminoir, découpage, coulage, le tout ressemble à ce qu'on

voit dans les Monnaies de tous, les pays. L'or vaut actuellement ici 715

pesos le kilog., et l'argent 43 pesos. (Peso, valeur nominale, 5 fr.)

Dans le même établissement, on fait le papier-monnaie, sous la direction

d'un Français. Pour éviter la dépréciation de ce papier, le gouvernement

donne un intérêt aux banquiers qui le déposent dans ses caisses, mais,

comme plusieurs banques ont été autorisées à émettre du papier-monnaie,

jusqu'à concurrence de 150% de leur capital, elles déposent le papier de

l'État, qui leur donne un intérêt, et mettent en cours le leur. Elles

arrivent ainsi à donner des dividendes de 20%. On me dit que le

papier-monnaie émis par le gouvernement, ne dépasse pas 12 millions de

pesos. Sur le monnayage de l'argent, vu le dixième d'alliage, le

gouvernement gagne environ 1% et 1 et demi% sur celui de l'or. L'or fait

prime, mais il pèse 6% de moins que l'or français, 8% de moins que l'or

anglais, et 11% de moins que l'or américain.

En sortant de la Moeda, nous trouvons un membre du gouvernement, qui

nous annonce comme bonne nouvelle, la probabilité de voir la paix signée

prochainement. Les Chiliens viennent, en effet, de remporter dans le

nord, à Huamachuco, une grande victoire sur les Péruviens, qui se sont

retirés en perdant un millier d'hommes; et on espère qu'ils accepteront

les dures conditions du vainqueur.

[Illustration: Chili.--Santiago.--Monument commémoratif de l'incendie de

l'Église de la Compañia.]

Mon cicérone me conduit sur le lieu du terrible incendie de l'église de

la _Compañia_, où 2 à 3,000 personnes trouvèrent la mort. Il me trace

les détails de l'effroyable drame: l'église était comble, c'était la

fête de l'Immaculée-Conception. Le feu se communique aux tentures et la

panique fait perdre la tête aux assistants. Ils se précipitent vers les

portes, mais les premiers rangs sont culbutés et forment une muraille

humaine, impossible à franchir. Les quelques-uns qui se sauvent passent

par la porte de derrière. J'interromps M. Mackenna pour lui demander si

le détail donné par plusieurs récits que j'ai lus, concernant la

fermeture des portes de derrière, pour préserver du vol les objets du

culte, était vrai. Il me répond qu'il est absolument faux; qu'il était

présent, et que tous ceux qui se sont sauvés sont passés par cette

porte. Parmi les sauvés on me cite Mlle Rodriguez, jeune fille

appartenant à une des premières familles, fort jolie et très répandue

dans le monde. Elle fut retirée nue, mais sans blessures, et le

lendemain elle entrait novice au couvent du Sacré-Coeur, où elle fait

encore l'édification des pensionnaires. L'emplacement du couvent de la

Compañia est maintenant occupé par le Palais du Congrès, et à l'endroit

où s'élevait l'église, on a construit un square, au milieu duquel se

dresse une statue de l'Immaculée-Conception. Sur le piédestal on lit

cette inscription:

A LA MEMORIA

DE LAS VICTIMAS IMMOLADAS POR EL FUEGO

EL VIII DE DICIEMBRE DE MDCCCLXIII

EL AMOR Y EL DUELO INEXTINGUIBLES

DEL PUEBLO DE SANTIAGO

DICIEMBRE VIII DE MDCCCLXXIII

_À la mémoire

des victimes immolées par le feu

le 8 décembre 1863

l'amour et le deuil inextinguibles

du peuple de Santiago

8 décembre 1873._

Nous entrons au Sénat, où M. Vicuña dicte à un secrétaire diverses

lettres qui doivent me servir au Pérou; puis nous passons à la

Bibliothèque, où le bibliothécaire me fait cadeau de quelques livres sur

le Chili. Nous allons ensuite à l'Université. Elle réunit les quatre

facultés de lettres, sciences, droit et théologie. Pour les cérémonies

de la proclamation des grades, on a élevé une grande salle surmontée

d'une coupole. À côté, se trouve le Collège national pour l'enseignement

secondaire; le latin et le grec ont été supprimés et remplacés par deux

langues vivantes. Sur mes questions concernant les divers professeurs,

M. Vicuña m'en cite un, M. Barros d'Araña, homme de grand talent, mais

qui a passé sa vie à inspirer l'athéisme à la nouvelle génération. Il a

fait ainsi plus de tort au pays que s'il lui avait fait perdre plusieurs

batailles; car une génération athée aura beaucoup à souffrir et ne sera

ramenée à la foi que par la souffrance.

Nous passons à la mairie; dans la grande salle, parmi les médaillons

retraçant les portraits des divers maires, je remarque celui de mon

guide. En sortant, celui-ci rencontre un ami qui lui annonce un grand

malheur: le fils unique de M. Barros d'Araña, dit-il, vient de tomber de

l'escalier de sa maison et il est mort, le père est inconsolable. Je

vous quitte, me dit M. Vicuña, je vais essayer de soulager ce pauvre

père.

Le soir, M. Concha avait réuni à sa table de nombreux amis. On cause sur

les questions du jour. La loi sur les cimetières laïques vient d'être

approuvée par le président et jette le trouble dans les consciences

catholiques. Les protestants peuvent avoir leur cimetière exclusif; les

catholiques ne peuvent avoir le leur. Ils sont forcés de porter leurs

morts au cimetière civil. Il y a déjà tant de peine à conduire les

vivants, pourquoi va-t-on réveiller les morts? La loi sur le mariage

civil est à l'ordre du jour; les catholiques se groupent pour résister.

Une société civile s'est formée au capital de 300,000 pesos (2,500,000

fr.). La plupart des actions sont souscrites, on va acheter pour un

million de francs un terrain central, pour y construire un Cercle

destiné à la classe dirigeante. Le reste, du capital sera employé à

élever sept Cercles catholiques d'ouvriers, dans les divers quartiers de

la ville, et la jeunesse catholique en formera les comités. M. Concha

reçoit la _Revue_, l'_Association catholique_ et toutes les publications

du Comité des Cercles catholiques de France. Je signale à ces messieurs

la nécessité d'améliorer le logement de l'ouvrier et du paysan dans le

Chili, et l'utilité de prendre en main la direction du mouvement

irrésistible vers l'instruction populaire et l'assistance mutuelle.

Le lendemain, M. Terrier, maître de l'_Hôtel anglais_, revenu d'une

partie de chasse, veut bien m'accompagner à la _Quinta normal_, et me

présenter au directeur, M. Lefèvre. La Société d'agriculture a fondé

cette ferme modèle il y a cinq à six ans, et la subventionne. La vente

des plantes et semis fait la plus grande partie des frais. Là se trouve

le palais de l'Exposition de 1875, vaste et beau monument. Il est

transformé maintenant en musée et école agricole. On y voit une

collection de machines et de tous les produits du pays. Les cours ont

lieu deux fois par jour: ils sont théoriques et pratiques. À la suite

d'un examen et levé d'un plan de ferme, à la fin du cours, les élèves

reçoivent le diplôme d'ingénieur agricole. Dans les jardins, nous voyons

de belles pépinières et des vergers, où les élèves s'exercent à la

taille. M. Lefèvre a organisé des haies vives de vignes, d'acacias et de

saules d'un bel effet.

Au compartiment des animaux, nous trouvons les animaux indigènes:

llamas, huanacos, vicuñas, diverses sortes de renards, le condor, et un

grand oiseau aquatique à longues pattes, à long cou, avec plumes

blanches et rouges, et qu'on appelle flamengo. On voit aussi un superbe

lion emporté de Lima, comme trophée de guerre. M. Lefèvre me fait

remarquer le produit du croisement du bouc et de la brebis. La tête est

celle du mouton, le poil celui de la chèvre. Ces animaux se

reproduisent pour quelques générations, mais leur fécondité est limitée.

La _Quinta normal_ a encore un enseignement vétérinaire, confié à un

professeur français. On voit là un hôpital de vaches et chevaux pour

l'enseignement pratique, et, dans un compartiment voisin, de magnifiques

taureaux de Durham, de superbes mérinos et autres animaux importés à

grands frais pour l'amélioration des races.

Au retour, nous rencontrons dans le tramway notre ministre, M. Pascal

Duprat, qui me donne rendez-vous à la Légation, dans l'après-midi; ne

l'y ayant point trouvé, je visite la principale des tanneries du pays,

appartenant à M. Tiffon. Cette industrie est principalement aux mains

des Français. Celle-ci tanne 18,000 cuirs par an, et 6,000 peaux de

moutons; prépare les maroquins et toutes sortes de peaux. Elle a utilisé

la vapeur pour la plupart de ses opérations; mais cette industrie

languit, parce que le débit est restreint au pays, les droits étant

presque prohibitifs en France.

Je me rends chez les Pères de Picpus, connus ici sous le nom de Pères

français. Leur internat compte 220 élèves, suivant les divers cours

jusqu'à la philosophie. Les cabinets de physique et d'histoire naturelle

sont bien montés, la chapelle est enrichie de statues venant de

Belgique, de vitraux faits en Angleterre.

Le soir, M. Bourgarel, notre secrétaire d'ambassade, me prend à l'hôtel

et m'emmène chez lui. Il avait invité à sa table M. Magliano, Turinais,

chargé d'affaires d'Italie, et nous donne en miniature un véritable

dîner diplomatique. M. Magliano a connu plusieurs de mes amis; M.

Bourgarel a occupé plusieurs postes, et habité deux ans la Chine. Nous

avons des souvenirs communs; la conversation fut intéressante, et nous

nous séparâmes bien avant dans la nuit, en nous donnant rendez-vous en

France; car M. Bourgarel attend un congé de six mois.

À huit heures, je suis à la gare pour le train direct de Valparaiso, et

m'installe dans un wagon à l'européenne, bien rembourré, mais mal

suspendu. Il y a 180 kilomètres de Santiago à Valparaiso; le train

direct les franchit en quatre heures et demie. La voie suit d'abord la

plaine, d'où l'on continue à voir la blanche et imposante muraille des

Andes; puis on atteint bientôt la Cordillère centrale, que la voie

traverse par de fortes courbes, des pentes raides et plusieurs tunnels.

Sur les monts, où paissent les vaches, on voit d'énormes _cactus

gigantea_ à plusieurs branches, et, par-ci par-là, quelques maigres

oliviers. Un Chilien me dit que l'olivier était très répandu dans son

pays, mais une maladie l'a presque anéanti. Vers neuf heures et demie, à

la station de Llaïlaï, nous déjeunons et quittons les montagnes. La voie

suit maintenant une riche vallée couverte de prairies et de blé, mais

les _ranchos_ y sont toujours misérables. Aux stations on nous présente

de magnifiques bouquets de violettes, de roses et d'héliotrope. Les

pêchers sont fleuris: évidemment l'hiver s'en va et le printemps

approche. Nous avons aussi quitté l'altitude de Santiago où je voyais la

glace dans la rue, et nous approchons de la mer. M. le sénateur Vicuña

Mackenna m'avait donné une lettre d'introduction auprès des frères

Eastman, qui ont à Limache une importante hacienda. Je savais que c'est

de là que sort le bon vin d'Urmaneta que je buvais à Santiago. Je tenais

à voir de près ce genre de culture, et je m'arrête à la station de

Limache.

Non loin de la gare, j'arrive à un superbe château entouré d'un

magnifique parc. M. Rodolfo se montre plein d'égards, et, apprenant que

je désire aller le soir même à Valparaiso, il prend de suite les

dispositions pour me faire visiter sa ferme. Elle comprend deux parties,

sur une étendue de 10,000 hectares. Une est plantée de vignes; il vient

de l'acheter à sa belle-mère: l'autre sert au bétail, et il vient de la

vendre à son frère aîné, ingénieur de chemin de fer, père de huit

enfants. Carlos, le plus jeune frère, est gérant des deux propriétés et

perçoit un tant pour cent sur le revenu; il est installé avec sa famille

dans un joli chalet, sur un terrain que Rodolfo vient de lui donner.

C'est bien là faire les affaires en famille.

Les vignes sont tenues par un vigneron français. La plantation occupe

environ 80 hectares contenant 260,000 ceps, et produisant tous les ans

une moyenne de 6 à 7,000 arobas. Une aroba remplit 40 bouteilles. Le

phylloxera n'a pas paru, et l'oïdium est vaincue par le souffre. Les

vignes sont bien taillées et alignées sur fil de fer galvanisé. Nous

parcourons la vaste cave à deux étages. Le vin reste pendant trois ans

en fût, et on le transvase trois à quatre fois l'an en le clarifiant

avec la poudre _Appert_. Au bout de trois ans on le tire, et on le vend

après un an de bouteille. J'en goûte de trois qualités: l'Urmaneta

ordinaire de 1879, ressemble au Beaujolais; l'Urmaneta blanc, tient du

Chablis; l'Urmaneta caverné de 1877, qu'on prendrait pour du Porto. Les

deux premières qualités sont vendues 9 pesos la caisse de 12 bouteilles,

environ 3 fr. la bouteille; la troisième 15 pesos la caisse.

Les chevaux sont sellés, et nous partons pour l'autre ferme. Un _huasso_

(le même qu'on appelle _gaucho_ dans la République argentine), sur une

selle formée de plusieurs peaux de mouton superposées, et, armé de son

lazo, nous précède. Nous arrivons au compartiment des vaches; elles sont

maintenant au nombre de 200, et de 500 pendant l'été. Les 200 produisent

environ 1,000 litres de lait, qu'on vend à Valparaiso, au prix de six

sous le litre. Une vingtaine de femmes sont occupées à traire, et on les

paie trois pesos par mois. Le matin, après qu'on a pris le lait, on

laisse les vaches dans la prairie avec leurs veaux; vers midi on les

sépare.

On fait devant nous le _rodeo_: des hommes à cheval poussent tous ces

animaux, mères et enfants, dans une vaste cour, d'où ils doivent passer

dans une seconde, mais, à la porte, les veaux sont arrêtés, et enfermés

dans un compartiment à part où ils trouvent de la farine et de l'herbe.

Ces vaches produisent en outre 50 livres de beurre par jour, vendu 3 fr.

la livre.

Nous parcourons les prairies, divisées par des rangées de peupliers

d'Italie. M. Eastman y fait planter par intervalle des groupes de chênes

pour que les vaches puissent s'abriter à l'ombre durant l'été. Nous

arrivons à une porcherie, où 440 porcs sont engraissés par les résidus

du lait et la farine de maïs. À l'heure des repas, on sonne le

_tam-tam_, et ils s'empressent de courir des bords de la rivière

Limache, qui coule tout près. Nous cherchons un gué pour la traverser,

et nous avons de la peine à sortir des buissons odorants qui la bordent;

enfin nous arrivons à un endroit où les chevaux n'ont de l'eau que

jusqu'au ventre, et ils avancent précédés du chien de chasse, qui nage à

ravir.

De l'autre côté de la rivière, M. Eastman me fait remarquer les travaux

de canalisation par lesquels son frère se propose d'arroser 200 hectares

de plus; puis nous grimpons les collines sur lesquelles paissent 2,500

moutons, que le propriétaire vend au prix de 3 pesos à l'âge de 10 mois.

Il reçoit aussi dans la ferme les chevaux des tramways de Valparaiso, ce

qui lui donne encore un revenu de quelques milliers de francs par mois.

Les ouvriers employés sont au nombre de 40 environ. On sème aussi la

pomme de terre, le maïs et le blé, mais seulement pour l'usage de la

ferme. Le salaire varie de 1 fr. 25 à 2 fr. 25 par jour, nourriture en

plus. Les frères Eastman, quoique protestants, en hommes intelligents et

chrétiens, ont établi, pour leur personnel et les paysans des environs,

une chapelle catholique et des écoles gratuites. Ils ont aussi commencé

à leur construire des maisons décentes, où la propreté sera possible et

la moralité sauvegardée. Elles leur coûtent 250 pesos, 1,200 fr. chaque.

C'est un bon exemple.

À trois heures dix minutes, je reprends le train, et à cinq heures, je

descends à Valparaiso, à l'_Hôtel Colon_.

Valparaiso est la deuxième ville et le port principal du Chili. Elle est

bâtie au bord de la mer, mais limitée de toute part par des _cerros_ ou

collines. On a pu construire à peine deux ou trois rues au bord de

l'eau, et la population ouvrière se loge dans des maisons de bois sur la

pente des _cerros_. Il serait facile d'utiliser cette situation et de

tracer un plan régulier sur les plateaux des collines, avec tramways à

corde sans fin, comme on a fait à San-Francisco de Californie. La

population compte maintenant 180,000 âmes. On vient de la fournir d'eau

au moyen d'une canalisation, mais elle est assez chère. Le gaz coûte

aussi O fr. 75 le mètre cube, et les trois compagnies qui le fabriquent

donnent des dividendes de 40%. On fait des essais pour l'électricité.

Après une visite à la poste, je passe la soirée chez M. Mariano

Sarratea, qui, au nom de la République argentine, a négocié avec le

Chili le traité de délimitation de la frontière vers la Patagonie. M.

Sarratea, Argentin, mais fixé depuis 40 ans au Chili, connaît bien ce

pays, et nous pouvons en causer longuement. Il me fait cadeau du Code

civil chilien. J'y remarque, qu'en fait de succession, le père dispose

toujours de la moitié, et l'époux survivant hérite toujours du quart, ou

d'une portion égale à celle d'un des fils; mais, contrairement aux

dispositions du Code argentin, le Code chilien a reproduit notre

législation en lait de séduction. La recherche de la paternité est

interdite; la fille séduite n'a d'autre droit que de déférer serment au

séducteur, pour lui faire confesser s'il croit être le père: remède

dérisoire! Aussi, ici, comme en France, on recueille des fruits amers du

manque absolu de protection pour la femme.

M. Sarratea m'avait donné rendez-vous chez les Pères de Picpus. Ils

desservent une vaste église et tiennent un externat qui réunit 200

élèves pour les études secondaires. M. le supérieur me fait visiter

l'établissement. Au musée, je remarque des cordes en cheveux tressés,

des flèches et des lances en pierre, hameçons en os, et autres objets

que les Pères ont apportés de leurs missions dans les diverses îles de

l'Océanie. Dans la collection des volatiles du pays, il y a des condors,

un bel albatros de Magellan, le _flamengo_, grand oiseau aquatique au

plumage rose; le _loïco_, espèce de merle à gorge rouge; le _tenca_, qui

chante comme le rossignol; le _tordo_ noir à bec noir; le _piccaflor_,

dont le bec fin a 10 centimètres de long; le _loro-bruto_, espèce de

perroquet du Sud qui dévore le blé et le raisin. Parmi les quadrupèdes,

on me montre le _chingue_, qui, poursuivi par les chiens, les met en

fuite en lançant, des glandes qu'il tient derrière, une matière fétide

insupportable. Parmi les végétaux, je remarque le _cochayuyo_ et la

_luce_, deux herbes marines qu'on mange ici. Les Pères m'invitent à

dîner pour le soir. Je les quitte pour déjeuner chez M. Sarratea. Les

grands du pays ont toujours table servie. À l'hôpital, 21 Soeurs de

Charité soignent 500 malades, et desservent l'hôpital militaire contigu.

Je rencontre là une des 4 Soeurs du navire l'_Aconcagua_, tout émue de

revoir un Français, qui lui rappelle la patrie absente. La Soeur

supérieure me fait parcourir les salles. Quelques-unes sont pleines de

malheureuses jeunes filles. Il n'y a ici aucune surveillance ou police

des moeurs. Devant l'hôpital, on a élevé une statue à M. Antonera, qui a

légué 1,500,000 pesos aux pauvres. Bon exemple! Au port, je remarque

deux _dique_ ou docks flottants. Un est occupé par un immense steamer en

réparation. Je vois aussi de belles dragues à vapeur, et sur le môle

récemment construit sur poutrelles de fer, je trouve 13 grues, système

Amstrong, mues par l'eau comprimée; 8 sont mobiles et courent sur 4

pieds à roues, laissant libre espace aux wagons de marchandises. La plus

grande est fixe et soulève 45,000 kilogrammes à la fois. Un grand

steamer allemand est accosté au môle, et les nombreuses grues puisent

les marchandises, qu'elles déposent sur des wagonnets, les emmenant aux

entrepôts de la douane. On vient de construire encore 8 de ces entrepôts

à cinq étages, de 50 mètres de long sur 20 de large. Des ascenseurs

hydrauliques montent les colis à tous les étages. Dans aucun de nos

ports je n'ai vu un système aussi bien imaginé pour décharger et

emmagasiner rapidement la marchandise. L'_Aconcagua_, steamer de 4,500

tonnes, a été déchargé et rechargé en trois jours et demi, et il

contenait 45,000 colis. Parmi les nombreux navires, je remarque une

corvette et un aviso de guerre.

Je grimpe le cerro pour dominer la ville et pénètre dans un fort. Il y

en a 22 autour de la rade, armés de canons Amstrong et Parrot, avec

boulets de 450 kilos. La vue s'étend au loin jusqu'aux Andes, derrière

lesquelles le soleil se couche en lançant une lueur rougeâtre sur les

hauts pics couverts de neige.

À cinq heures et demie j'étais chez les Pères de Picpus. Ils avaient

réuni à leur table le gouverneur ecclésiastique et autres notables du

pays. Un des Pères préside une des deux Conférences de Saint-Vincent de

Paul, et un des membres s'offre à me faire visiter le lendemain quelques

familles pauvres, pendant que Don Mariano Casanova me retient pour la

visite du séminaire et autres établissements. La conversation fut animée

et intéressante. À huit heures je quitte les convives pour passer la

soirée dans la famille Barthels, que j'avais eue pour compagne de voyage

dans l'_Aconcagua_. Elle avait été bonne pour moi, et une des

demoiselles, charmante enfant de 19 ans, m'avait donné des leçons

d'espagnol. Gracieuse Hélène, que Dieu veille sur ton avenir!

Le lendemain matin, un confrère vient me prendre à l'hôtel, et nous

grimpons les cerros pour voir quelques familles pauvres; partout grande

misère et maisons délabrées. La première que nous visitons a, comme

presque toutes, une seule chambre. Un mauvais tapis est tendu sur la

terre nue; des chiffons bouchent les crevasses. Dans un lit, une vieille

à bout de forces; dans un autre, une femme qui tousse comme les

poitrinaires au dernier degré. Un troisième lit est réservé à une jeune

femme qui tombe du mal caduc. Une jeune fille de 20 ans et une de 7 ans

couchent à terre; elles prendront certainement la phtisie ou le mal

caduc, si elles ne sont paralysées par le rhumatisme. Une petite cabane

près de la porte sert de cuisine. Je demande à mon confrère ce qu'on

paie d'ordinaire un tel logement. Il vaut 8 pesos (40 fr.) par mois, me

dit-il.

Dans la deuxième maison, composée aussi d'une chambre non pavée et

délabrée, nous trouvons une pauvre veuve dont les nombreux enfants sont

à l'école: l'aîné a 18 ans et fait le menuisier, mais il a déjà donné

signe de phtisie. Presque partout dans ces misérables huttes, nous

voyons le linge des gens aisés qu'on donne à laver et à repasser. Bien

souvent les médecins se creusent la tête pour savoir comment les

maladies de poitrine ou autres pénètrent dans des familles qui n'en ont

jamais souffert. Ils pourraient faire une visite au logement des

lessiveuses et repasseuses. Ainsi, par une juste punition, la classe

aisée souffre elle-même d'une triste situation faite à la classe

populaire, et qu'il serait de son devoir de changer.

À neuf heures j'arrive au séminaire, où m'attendait le gouverneur

ecclésiastique. Cet établissement renferme 70 élèves, et on construit

une aile à part pour ceux qui se destinent à la prêtrise. Il y a 6 ans,

le directeur était encore laïque, et parmi les plus mondains de la

ville. Il y aura toujours des ouvriers de la onzième heure.

Du séminaire, nous passons chez les Soeurs de la Providence. Nous voyons

le pensionnat des Soeurs françaises du Sacré-Coeur, et un orphelinat que

construit à ses frais la famille Edwards. Cette famille a donné aussi

500,000 pesos pour l'achat du terrain d'un nouvel hôpital. Les Soeurs de

la Providence appartiennent à la Congrégation canadienne que j'avais vue

à Québec et à Montréal. Elles ont ici un externat avec 600 élèves, et un

internat avec 50 pensionnaires à 50 fr. par mois. Elles sont chargées

des enfants trouvés et en réunissent une moyenne de 10 par mois,

qu'elles placent à la campagne. Elles ont 8 maisons au Chili, et

instruisent 1,000 élèves à Santiago. Leur système d'instruction m'a paru

remarquable: pour les premières classes, l'enseignement se fait

principalement par les yeux, au moyen de nombreux tableaux. C'est ainsi

qu'elles apprennent facilement et vite aux petites filles, la religion,

l'histoire, l'histoire naturelle et même le calcul, car un ingénieux

système de boulettes et de compartiments leur permet de faire faire

facilement aux élèves les principales opérations.

J'avais déjà remarqué aux États-Unis de l'Amérique du Nord cet excellent

système d'enseigner par les yeux. Il serait important de le généraliser

chez nous. On éviterait ainsi bien du mauvais sang aux maîtres et aux

maîtresses, et bien des maux de tête aux jeunes intelligences, encore

incapables d'idées abstraites.

M. le gouverneur ecclésiastique avait réuni à sa table les supérieurs du

séminaire et des Pères français et autres personnes notables. Après le

déjeuner, je rends visite à M. Abel Schmid, notre consul, avec lequel

nous causons longuement sur le Chili et sur les 700 compatriotes qui

forment notre colonie à Valparaiso. M. Devès, un des principaux

négociants, m'introduit au Club français et m'inscrit dans ses

registres. Divers négociants français et chiliens me donnent des lettres

pour le Pérou, et je viens au port. Une quantité de fer encombre une

partie des quais. Ce sont des ponts démontés et des rails. Je demande à

un Chilien d'où vient cette ferraille. C'est tel chemin de fer, me

dit-il, que nous avons démonté au Pérou; nous allons l'établir chez

nous, à tel endroit. On m'avait fait une réponse analogue à Concepcion,

à Talca, à Santiago, lorsque je demandais la provenance de belles

statues de marbre ou de bronze. Même à la Quinta normal, en voyant un

beau lion d'Afrique, on m'avait dit qu'il avait été apporté de Lima.

Les Chiliens en cela se montrent arriérés d'un siècle: ils en sont

encore à l'époque de Napoléon Ier, qui enlevait les objets d'art. Si les

Chiliens qui voyagent en Europe remarquaient un peu l'effet que produit

la même cantilène répétée à tous les monuments d'Italie ou d'Espagne, ou

d'ailleurs: «Il y avait ici un trésor, mais il fut emporté par Napoléon;

telle statue, tel tableau a été envoyé à Paris par le conquérant, mais

il a été restitué après la paix,» ils se persuaderaient qu'il est plus

sage de ne pas semer derrière soi des souvenirs de haine qui se

transmettent aux générations.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. · 第 25 / 53 题