Les prisonniers. -- Les ranchos indiens. -- Vêtement. --
Mobilier. -- Nourriture. -- Les femmes. -- Les enfants. -- Les
bijoux. -- Les armes. -- L'industrie. -- Les funérailles. -- Le
calendrier ficelle. -- L'excursion au fort de Chiguaïhué. -- Un
fort abandonné. -- Apostrophe à deux cavaliers. -- Les frères
Mackay. -- La chasse. -- Un camp indien. -- La chasse au mauvais
esprit. -- Musique. -- Danse indienne. -- Détails sur la ferme.
-- Le blé. -- Le bétail. -- Le tabac. -- Les forêts. -- La
main-d'oeuvre. -- Les machines. -- Le gibier. -- La petite
araignée. -- Son ennemie, la mouche. -- La Samo-cueca. -- Les
bâtiments. -- Les ateliers de réparations. -- Le petit Indien. --
Le Cacique et sa famille. -- Un jugement plus facile que celui de
Salomon. -- Le mariage chez les Araucans. -- La naissance. -- La
médecine. -- La sorcellerie. -- Une grande partie de Chuenca. --
Retour à Angol. -- Les franciscains. -- Le pater Araucan.
Vers sept heures et demie, Colipi arrive et nous le suivons. Dans la
rue, les prisonniers arrangent la chaussée, et sont gardés par quelques
soldats. Angol, chef-lieu du territoire, possède la prison centrale.
C'est là que réside le gouverneur avec pouvoir civil et militaire; il a
un bataillon de 300 soldats.
Au sortir de la ville, nous marchons vers l'est. Après avoir traversé
quelques champs de blé et des terrains incultes, nous arrivons bientôt
au pied de gracieux monticules, baignés par la rivière. Là sont
plusieurs pauvres ranchos de roseaux et de paille. J'ai de la peine à
croire que des gens y demeurent; mais, à ma grande surprise, en entrant
dans le premier, j'y vois une vingtaine de personnes, toutes accroupies
à terre. Les hommes fument la pipe, les femmes préparent la nourriture.
Les unes brûlent le blé ou l'orge dans un chaudron, les autres le
broyent sur une pierre, comme nos peintres le font pour les couleurs.
Une vieille passe la farine au tamis, et une troisième la délaie dans
une grande marmite posée sur le feu.
[Illustration: Chili.--Types d'Araucaniens en voyage.]
L'attitude de tout ce monde est peu rassurante: ils regardent d'un air
moitié étonné, moitié fâché. Je remarque que notre cacique, après avoir
prononcé le salut habituel: «_Mari mari Compagnero_», se tenait au
dehors. Serait-il considéré par les siens comme un transfuge, et sa
présence serait-elle cause que nous sommes moins bien reçus? Toutes ces
questions se pressaient dans ma pensée, et je trouvai prudent de ne
perdre de l'oeil aucun des guerriers. Leur chevelure est d'un noir
d'ébène et coupée à la hauteur du cou; les pieds et les bras sont nus.
Une étoffe de laine bleue entoure leur corps, de la taille aux jambes.
Ils portent sur leurs épaules un _puncho_ rayé de rouge, de bleu et de
blanc. Leurs yeux sont noirs, leur regard est fier: ils s'entourent la
tête d'un cerceau formé par un mouchoir, à la manière des ouvriers
espagnols, et arrachent les poils de leur barbe, n'en laissant qu'une
ligne au bord de la lèvre supérieure. Les femmes jeunes sont fraîches et
roses: leurs bras sont nus, et jetant en arrière le manteau de laine
bleue lié au cou, elles laissent voir une partie des épaules. La même
laine bleue entoure leur corps, et pend en jupon serré, jusqu'aux
pieds toujours nus. Les oreilles portent de gros pendants en argent,
minces et larges de 10 centimètres, longs de 7. Le cou est orné d'un
collier dur de 4 centimètres de haut et couvert de perles ou jets
d'argent. Sur la poitrine elles portent d'autres ornements d'argent.
Les enfants sont entourés de linge, et emmaillottés dans une litière de
bois, qu'on présente souvent devant le feu pour les chauffer. Je cherche
les lits: on me montre des peaux de boeuf, de cheval et de mouton, qu'on
étend à terre. Je vois aussi dans un coin un petit plancher élevé de 20
centimètres, et qui doit certainement servir de lit à un des nombreux
couples.
Les objets de ménage sont variés: des marmites en terre cuite, des plats
et des cuillères en bois, des verres en corne, des vases en peau
d'animaux. Je prie un des guerriers de me montrer ses armes; il détache
du plafond une lance longue de 7 mètres. Le fer, en forme de baïonnette,
est attaché au moyen de lanières de cuir ou tendons d'animal, à une
longue perche dure et légère de la famille des cannes à sucre. Il me
montre aussi un coutelas.
Pour ne pas abuser de ces bonnes gens, sur le point de prendre leur
nourriture, nous leur disons: «Mari mari compagnero» et nous allons plus
loin à un autre rancho. Il est aussi petit et aussi peuplé; la fumée
empêche la vue et fait pleurer les yeux.--«Mari mari compagnero», que
Dieu vous garde, compagnons; puis le cacique leur explique que je viens
les voir pour parler à mes compatriotes des bons Araucans. Là aussi on
prépare la nourriture; mais à côté de la soupe de farine brûlée, je vois
une femme qui met dans une marmite des moitiés de pêches séchées au
soleil. Près de là, dans une casserole, cuit de la viande; mon compagnon
demande au cacique: «Es caballo?» Il lui répond: «No, es vaca.»
À un troisième rancho, un Indien, avec un bout de fer attaché à un bois,
prépare des cuillères avec une grande habileté. Une vieille femme, dans
un coin, tousse et semble près de sa fin. Dans le quatrième rancho, je
remarque un métier vertical et mobile, sur lequel on a étendu les fils
de la trame. Je prie l'Indienne de travailler devant moi; elle le fait
avec beaucoup de grâce. Ne se servant que des mains, l'opération est
longue et difficile. Elle passe une règle de bois entre les fils, et la
dresse sur le côté pour former le vide; elle y passe les fils avec la
main, et frappe dessus avec une autre règle pour serrer la toile.
Je demande à voir filer la laine: on m'en montre de parfaitement propre
et bien cardée. Un long et grand fuseau qu'on tourne à la main reçoit le
fil, puis on le double pour la toile; celle-ci est ensuite teinte en
bleu foncé dans l'eau bouillante et colorée avec une certaine pierre
bleue. Dans un autre rancho, nous voyons une grande caisse, et je
demande ce qu'elle contient: «C'est mon père,» dit un guerrier; «il
vient de mourir il y a quinze jours; nous ferons les funérailles dans
une semaine.» Plus le décédé est placé en dignité, plus on l'honore en
retardant la sépulture. S'il s'agit d'un cacique, on l'expose sur les
branches d'un arbre, et les caciques voisins viennent lui rendre
honneur. Colipi demande à boire, il parle depuis longtemps; on lui
présente une corne de boeuf pleine d'eau, dans laquelle on a délayé de
la farine; puis je lui dis: «Conduis-moi au cimetière des Indiens.» Dans
un coin peu éloigné, au bord de la rivière, on a choisi un petit
monticule, sur lequel diverses surélévations indiquent plusieurs
enterrements. «C'est ici,» me dit-il, «que mes compatriotes enterrent
leurs morts. Dans la caisse, on place des vêtements, de l'argent, des
comestibles, de l'eau, du sel pour le grand voyage. Si c'est un cacique,
on tue un cheval et on l'enterre avec le mort, afin qu'il puisse arriver
dans l'autre monde à cheval.»
Nous visitons un sixième rancho, où je vois deux petits emmaillottés; un
de deux mois, un de deux ans. Le premier a tous ses beaux cheveux noirs
et touffus comme une grande personne. Les petits qui peuvent réchapper
de cette fumée et de ce manque de soins ne peuvent être que solidement
constitués. Je vois aussi dans ce rancho de la graine de millet et de
lin. Celle-ci, probablement, leur sert pour faire de l'huile. J'ai
trouvé le lazo dans tous les ranchos. On y voit aussi une ficelle à
noeuds; elle sert à compter les jours. Lorsqu'une réunion de caciques
décide un soulèvement ou une expédition, on donne à chacun une ficelle,
avec le même nombre de noeuds. Rentrés chez eux, les chefs réunissent
les guerriers; et chaque jour ils dénouent un des noeuds. Lorsqu'ils
sont au bout, on part pour l'endroit fixé au rendez-vous; et ainsi tous
y arrivent ensemble.
Nous disons aux Indiens un dernier _mari mari_, et revenons chez M.
Ducasseau, où nous attendait M. Mackay avec ses chevaux sellés. Nous
faisons un rapide déjeuner et l'on prépare la toilette: longues bottes,
éperons d'argent massif forme moyen âge, ceinture d'où pend à droite le
revolver, à gauche le coutelas; chapeau mou, puncho sur les épaules et
lazo suspendu à la selle. Nous avons l'air de trois brigands calabrais.
Un domestique nous suit, et nous voilà trottant, galopant dans l'eau,
dans la boue comme dans le bon chemin. Mon cheval est solide, son trot
est doux, mais il ne veut pas être au-dessous des autres, et saute après
eux les fossés, manoeuvre un peu nouvelle pour moi.
Le temps est sombre, la température à quelques degrés sur le zéro. La
nature est magnifique: c'est bien l'hiver avec les arbres sans feuilles
et la terre sans moissons, mais un tapis vert la recouvre, et les
collines qui nous entourent portent par-ci par-là des bouquets d'arbres
et des forêts. Sur un joli plateau, nous trouvons un fort abandonné. Sa
construction est bien simple: un fossé, de quatre mètres de large et
autant de profondeur, entoure un terrain d'environ deux mille mètres
carrés, sur lequel se trouve un canon et une baraque pour cinquante
hommes. Un peu plus loin, deux hommes à cheval s'avancent vers nous, et
M. Mackay les arrête et les interpelle: «À qui sont ces chevaux?--Ils
sont à moi, répond l'un d'eux.--Qui es-tu et d'où viens-tu?--Je suis un
tel et demeure en tel endroit, d'où je suis parti pour aller à
Angol.--Bueno, fais ton chemin.»--Un peu surpris de cette manière de
haranguer les passants, j'en demande la raison. «Il y a ici bien des
voleurs d'animaux, me dit-il, «il est bon de les surveiller; si cet
homme m'avait volé ces bêtes, j'aurais pu le reconnaître à l'embarras de
ses réponses.»
Nous arrivons à un deuxième fort aussi abandonné, puis la route devient
tellement mauvaise, qu'il faut la quitter pour patauger dans les
prairies voisines. Enfin, après une heure trois quarts de trot et de
galop, les cinq lieues sont franchies: nous sommes au fort de
Chiguaïhué. Des chiens de toute race viennent fêter leur maître; puis
nous entrons dans la maison, où M. Mackay nous présente à son frère
Brownlow, ingénieur. Celui-ci nous a préparé une bonne chambre et un
excellent déjeuner. «Comment avez-vous pu savoir que nous venions trois
au lieu d'un, lui dis-je?--Le télégraphe m'a tout dit. Mon frère, qui
remplit ici les fonctions de _subdelegado_, ou représentant du
gouvernement, l'a à sa disposition.» Durant le déjeuner, on essaie
d'établir la conversation en une langue commune, mais c'est difficile,
et on parle un mélange de français, d'anglais et d'espagnol, qui excite
au plus haut point notre gaieté, déjà stimulée par les meilleurs vins du
pays. Après le repas, on monte à cheval et l'on prend le fusil, car le
gibier abonde. Pour ma part, j'ai un autre excellent cheval, selle
anglaise, étriers de bois enfermant tout le pied, et éperons dont la
roue a 6 centimètres de diamètre. Un excellent chien d'arrêt nous
précède. Au bord d'une _lagune_, on tire plusieurs fois les canards.
Plus loin, le chien s'arrête; on tire une perdrix, et ainsi de suite,
jusqu'à ce qu'après deux heures de trot, nous arrivons au bord d'un
ruisseau vers le pied d'une colline, au campement des indiens. Nous
visitons d'abord le rancho du cacique. «Mari mari, patron. Que Dieu te
garde, patron.--Mari mari, senores. Que Dieu vous garde,
Messieurs.--Nous venons voir tes terres et tes Indiens, permets-tu que
nous entrions dans les ranchos?--Allez et voyez Caballeros.»--Nous
entrons dans plusieurs cabanes: mêmes types, mêmes ustensiles, même
manière de vivre et de se tenir, que j'avais vus le matin. Les jeunes
gens des deux sexes sont parfaitement constitués. Les jeunes mères
soignent leurs bébés avec amour, et tout en fumant la pipe, elles
portent sur leur dos leur bébé ficelé à son berceau. Quelques-unes font
de fort jolis paniers d'osier. Les hommes, en général, regardent
travailler les femmes. Les petits enfants qui commencent à marcher
s'enfuient à notre approche; mais, rassurés par les parents, ils
reviennent jusqu'à nous prendre des pièces de monnaie. M. Ducasseau
s'adresse à une femme:--«Quelle est ta religion?--Celui qui a créé le
ciel et la terre est mon Dieu, et je l'appelle mon Père; il y a un autre
monde où nous allons tous après la mort.» Comme je montre mon étonnement
de la longueur des lances, ce qui doit en rendre le maniement difficile
à cheval, M. Mackay donne sa monture à un jeune indien, qui la monte
armé de sa lance: sans étriers, il la pousse au grand galop dans la
plaine, à la colline, faisant tournoyer le bâton de la lance au-dessus
de sa tête, poussant des pointes en avant, de côté, en arrière, parant
les coups avec une agilité extrême, toujours en poussant des cris qui
effrayent l'adversaire et animent le cheval. C'est ainsi qu'opèrent les
guerriers, lorsqu'un membre de la famille est malade. Ils guerroyent
autour de leur rancho avec l'esprit mauvais pour l'en chasser. Ces
guerriers se sont tous battus avec les soldats du Chili, et plusieurs en
portent les traces. M. Mackay m'en montre un qui a eu la mâchoire
traversée par une balle.
Nous aurions voulu faire danser ces bons Indiens. Leurs instruments sont
la _fanfornia_, petite aiguille qu'ils agitent entre les dents; une
sorte de trompette, et le tambourin. Leur danse est grave, et on la dit
gracieuse; mais la pluie arrive, et nous remontons en selle pour galoper
vers la maison. Le vent était froid et nous jetait dans la face une eau
glacée. Je bénis le _puncho_ qui me garantit comme une cuirasse. À la
nuit nous sommes au logis, et M. Mackay veut bien me donner quelques
détails sur sa ferme. Il la possède depuis quatre ans, et elle lui coûte
environ 60,000 piastres (300,000 fr.). Elle contient 8,000 hectares
achetés au gouvernement. On paie à l'État le tiers comptant, et les deux
autres tiers en dix annuités sans intérêts. Il sème en blé 550 hectares,
et laisse ensuite le terrain reposer plusieurs années. Il met deux
hectolitres de semence à l'hectare, et en récolte en moyenne 40. Il
emploie 60 charrues américaines. L'Indien les conduit mieux que le
Chilien. Il loue 40 Indiens par jour l'hiver, et 140 l'été, pour la
récolte. Il emploie toute l'année 60 Chiliens, pour les clôtures en
bois, ateliers de réparations, surveillance des animaux et autres
travaux. Le salaire est de 1 fr. 25 l'hiver, de 2 fr. 50 l'été; et pour
les femmes, de 1 fr. 50, plus la nourriture, consistant en soupe de
farine et haricots, dont le coût est de 8 sous par homme et par jour. La
main-d'oeuvre lui revient à environ 6 fr. par hectolitre de blé, et il
le vend à Talcahuano environ 20 fr. Le transport de la ferme au port de
Talcahuano lui coûte 1 fr. 50 l'hectolitre. Pour éviter la maladie du
charbon, il lave le blé dans de l'eau au sulfate de cuivre. Il laboure
trois fois la terre, puis la sème à raison de 28 hectolitres par jour.
Pour la récolte, 6 Indiens coupent un hectare de blé dans un jour; mais
avec la machine Wood, traînée par des boeufs, un seul homme coupe 6
hectares par jour. Pour le nettoyage, il se sert de la machine
américaine, avec un moteur mobile à vapeur, de la force de 8 chevaux. Il
peut ainsi séparer de l'épi et de la paille 300 hectolitres par jour. Le
district a donné 35,000 hectolitres, il y a deux ans; 80,000 l'an
dernier et ce chiffre sera doublé cette année. M. Mackay a essayé aussi
avec succès la culture du tabac; il s'occupera plus tard de la vigne et
de l'exploitation de ses belles forêts. Pour le moment; il soigne
l'élevage du bétail; il a déjà 1,000 boeufs et en aura bientôt 5,000.
Il a acheté les vaches maigres à 30 piastres (150 fr.), et les boeufs
maigres à 50 piastres (250 fr.); et après les avoir engraissés durant
quatre mois dans ses beaux pâturages, il les revend avec 30% de
bénéfice. Les boeufs pour la boucherie sont vendus à l'âge de 4 à 5 ans.
[Illustration: Chili.--La Samo-Cueca: Danse nationale.]
L'Indien est maintenant soumis, il n'y a plus que cinq soldats au fort.
Mais, il y a deux ans, il était encore en lutte. M. Mackay avait vu tuer
un soldat dans sa propriété, par un coup de lance; il avait lui-même tué
deux Indiens et avait manqué d'en être tué, lorsqu'il en poursuivait une
vingtaine qui lui avaient volé du bétail. Maintenant ils travaillent
volontiers, et seraient d'excellents ouvriers, s'ils n'avaient
l'habitude incorrigible de mettre tout ce qu'ils gagnent en eau-de-vie,
et leur plaisir à se soûler.
En fait de chasse, le renard abonde; puis on tue le canard, la perdrix,
la grive et la bécasse. On a aussi un petit lion, mais pas de loups, pas
de serpents, ni autre fauve ou reptile malfaisant; toutefois, une petite
araignée est très dangereuse; elle a le derrière rouge, et c'est là
qu'elle tient son venin: elle y passe rapidement ses pattes, les porte à
la bouche; s'élance et mord. Si l'on ne cicatrise immédiatement avec
l'alcali volatil, la personne mordue se tord dans d'affreuses douleurs,
et reste comme folle pendant huit jours; puis elle revient à elle, et
quelquefois elle en meurt. Durant la récolte, plusieurs hommes sont
piqués tous les jours. Heureusement, cette araignée a trouvé son
ennemie dans une petite mouche qui, elle aussi, a le derrière rouge.
Elle saute sur l'araignée, la pique et s'envole; elle revient à la
charge plusieurs fois, jusqu'à ce que l'ennemie vaincue tombe et meurt.
Pendant que nous causons, l'heure du dîner arrive; puis on organise la
danse nationale ou la _samo-cueca_. Don Manoel, le majordome, est
introduit avec sa femme et ses deux demoiselles, gracieuses enfants de
15 à 18 ans. La _samo-cueca_ commence: M. Brownlow, avec la plus jeune
des demoiselles, chacun un mouchoir à la main, s'avancent, pirouettent,
s'éloignent et reviennent, pendant que la guitare joue un pas de valse,
que l'exécutante accentue encore par le chant, et que d'autres battent
des mains en cadence. Le symbole de la danse semble être l'attention que
le cavalier veut attirer sur lui; la danseuse se défend et finit par
laisser tomber le mouchoir au cavalier qui se met à ses genoux. M.
Brownlow exécute ses mouvements avec vivacité et brio; la jeune fille,
avec grâce et modestie. Puis vient le tour de M. Thomas, qui, plus grave
et avec des regards pénétrants, ressemble un peu à un magnétiseur. M.
Ducasseau vient s'essayer aussi avec l'imposante matrone, mère des deux
jeunes filles, et montre que, dans les montagnes basques, on est aussi
gracieux danseur. La danse se retrouve chez tous les peuples; la
_samo-cueca_ m'a paru bien plus convenable et moins dangereuse que les
genres de danse où la danseuse est dans le bras du danseur.
À onze heures, je quitte le bal et me réfugie dans mon lit, où, sous
une bonne peau de huanaco, je peux braver le vent qui souffle comme le
Pampero, et amène une pluie torrentielle, qui dure jusqu'au matin. Je me
lève de bonne heure, pour rédiger à la hâte mon journal de voyage. Vers
neuf heures, tout le monde est levé, et après le thé, pendant que M.
Ducassau s'en va tuer grives et perdrix, je visite, avec M. Mackay, les
bâtiments de la ferme. Le vieux fort ne sert plus qu'à recevoir les
animaux; il pouvait contenir 1,000 combattants; et un mamelon, vers le
_Malieco_, rivière qui coule au bas dans la vallée, était réservé à
l'artillerie. Maintenant nous y trouvons le bureau du télégraphe, tenu
par une gentille Chilienne, qui le fait manoeuvrer devant nous. Nous
inspectons les charrues, les machines, les ateliers de réparation. M.
Mackay va construire lui-même ses chars, avec le bois d'un arbre
indigène appelé _litre_, sorte de bois de fer. Ses feuilles, ou
seulement la rosée qui y séjourne, fait pousser des boutons à celui qui
les touche, comme l'arbre de croton. Le bois est blanc, très lourd et
très dur. En rentrant, nous rencontrons un petit Indien de 12 ans,
trottant gaiement sur son cheval. Il a pour étriers de petits anneaux de
fer, où il pose deux doigts du pied. Il tient d'une main un paquet de
cigarettes, où la feuille de maïs remplace le papier; dans l'autre, il
porte une bouteille d'eau-de-vie. Il pense à la noce que va faire son
_rancho_. Un cavalier nous rejoint et nous dit: «J'étais à votre
recherche, le cacique est chez vous et désire vous parler.» En effet, à
peine rentrés, nous trouvons sous la vérandah le cacique avec toute sa
famille, en habits de fête. Le vieillard a la figure respectable, laisse
tomber au vent ses longs cheveux blancs; ses habits sont propres et à
vives couleurs. Il est accompagné de ses deux fils, grands garçons de
vingt ans, pleins de force et de vigueur. Ses deux filles ont mis leurs
plus beaux ornements, les longs cheveux noirs tombent par derrière, en
deux longues tresses entourées et recouvertes de perles, ne laissant
voir que le bout sur une longueur de 0m 10. Pour l'une d'elles, ce bout
est un mélange de cheveux noirs et de cheveux rouges. Les pendants
d'oreille sont en argent et de 0m 10 de large; le collier, d'argent et de
perles, est aussi large que celui d'un bull-dog. Sur la poitrine
brillent, au centre, de larges plaques d'argent, et sur les côtés
pendent des ornements du même métal, portant au bout de nombreux petits
cônes de 0m 04, faisant clochette. Mais le plus bel ornement est, sans
contredit, la beauté du type, la fraîcheur de la jeunesse. L'aînée des
filles a l'air triste, et semble faire des efforts pour retenir ses
larmes. Sur un signe, tout ce monde s'avance, et le vieillard fait le
salut d'usage: «_Mari mari, señor subdelegado._ Que Dieu te garde,
Monsieur le subdelegado: tu es ici pour rendre la justice; je viens à
toi pour que tu protèges ma fille.» Il parle l'indien; les paroles sont
monosyllabiques, la prononciation a des pauses et des gutturales,
exactement comme en offre la prononciation des langues japonaise et
chinoise. Le type de ces gens ressemble, en effet, beaucoup au type
japonais, croisement de la race blanche et de la race jaune.
L'interprète traduit les phrases du cacique, et lui transmet en indien
les réponses du subdelegado.--«Mari mari cacique, explique-moi ta
pensée--Tu vois cette pauvre fille, et il montre son aînée; elle est
jolie comme les étoiles et douce comme un agneau; je l'avais mariée à un
guerrier de la tribu, mais c'était un méchant homme: il la battait tous
les jours avec le bois, avec la pierre, et a failli plusieurs fois la
tuer. Sa patience a enduré longtemps les mauvais traitements, mais un
jour elle s'est enfuie à la maison paternelle, et depuis je l'ai gardée
chez moi. Or, deux enfants sont nés de cette malheureuse union; un
garçon et une fille, qui sont chez le père; et je viens te demander que
tu fasses rendre la fille à sa mère, parce qu'elle pourra mieux
l'élever. Tu laisseras le garçon au père, parce que les hommes sont
mieux élevés par les hommes. J'ai confiance que tu rendras justice à ma
malheureuse fille.--Bueno, cacique, dis-moi le nom et la demeure du mari
de ta fille, et je le ferai assigner pour qu'il ait à comparaître devant
moi. Je ne puis juger qu'après avoir entendu les deux parties.»--Le
cacique donne le nom et l'adresse, et il s'éloigne; mais je retiens
l'interprète, et félicite le subdelegado de ce que, dans ce nouveau
genre de jugement de Salomon, sa tâche sera plus facile. Ayant à
partager non un seul, mais deux enfants entre père et mère, il pourra
les contenter tous les deux. Je pose à l'interprète demi-indien,
demi-chilien, diverses questions sur la famille indienne.--«Quelles
sont les cérémonies du mariage?--Le mariage se fait de deux manières:
lorsque le jeune homme et la jeune fille sympathisent et s'entendent,
ils concertent la fuite. Une belle nuit l'époux arrive, enlève l'épouse
et l'emporte à cheval dans la forêt, où ils font la noce durant
plusieurs jours. Au retour, l'époux prie les parents d'accepter le fait
accompli, et leur remet des cadeaux. La seconde manière a lieu, lorsque
la jeune fille n'est pas décidée à se laisser enlever. Alors le jeune
homme l'achète à ses parents, en leur faisant des cadeaux. Ces cadeaux
consistent en vêtements, chevaux, boeufs, moutons et ornements. Chaque
membre de la famille doit recevoir quelque chose, et souvent les jeunes
gens donnent tout ce qu'ils ont, et s'appauvrissent à l'occasion du
mariage. Si celui qui a enlevé l'épouse refusait les cadeaux, on ferait
une expédition contre lui.»
Le riche et surtout le cacique prend plusieurs femmes, parce qu'il peut
les nourrir avec leurs enfants; mais le pauvre n'en prend qu'une.
«Quelles sont les cérémonies à la naissance?--On réunit tous les parents
pour donner le nom à l'enfant. Ce nom est ordinairement un nom toujours
transmis dans la famille. Le parrain et le père se font mutuellement des
cadeaux; on finit par un grand repas.--Quels remèdes emploie-t-on pour
soigner les malades?--Des herbes diverses; on combat le mauvais esprit
avec la lance, et on a recours à la vieille devineresse, qui découvre
l'auteur de l'influence malfaisante sur le malade. Alors on le
recherche, on le bat pour qu'il enlève cette influence, et s'il ne le
fait pas, parfois on le tue. Pour les cérémonies, à la mort, il confirme
ce que j'avais appris la veille.--La jeune mère qui est ici venue
réclamer justice contre son mari peut-elle se remarier à un autre?--Elle
peut se remarier.»
Pendant que nous causons ainsi, M. Brownlow passe à deux Indiens la
petite boule de bois et les bâtons de la _Chuenca_. C'est le grand jeu
des Indiens. Ils le jouent à pied et quelquefois à cheval. Nos joueurs
s'animent, puis beaucoup d'autres arrivent; et, comme il y a deux chefs,
bientôt on se défie entre les deux tribus. Dix guerriers d'une part, dix
de l'autre, ils font de leur _punchos_ un monticule que gardent les
femmes, puis, à une distance de 100 mètres, ils posent une ligne de
piquets à droite, et une à gauche, enserrant une bande large de 20
mètres, longue de 100. La petite boule, de 0m 07 de diamètre, est posée
au milieu, et on la tape avec des bâtons, sorte de bambous noués et
recourbés vers le bout. Chaque parti doit s'efforcer de pousser la boule
du côté de l'adversaire, et s'il réussit à lui faire passer la limite du
bout, il gagne un point. Si la boule sort des limites latérales, on la
replace au centre et on recommence. Il est beau de voir ces vingt jeunes
gens, animés par leur chef, s'échelonner, arrêter la boule au passage,
la repousser en l'air, la faire sauter avec force, parfois contre les
bras et les jambes des adversaires. Dans ce cas, la blessure est
soignée sur l'heure, en ouvrant la peau avec un couteau pour faire
sortir le mauvais sang. M. Mackay avait promis une somme d'argent aux
gagnants: la partie était en quatre points. Au bout d'une heure les
vainqueurs arrivent les bâtons en l'air. Ils ont gagné la piastre; quel
malheur qu'ils la mettent en eau-de-vie! Les caisses d'épargne sont à
créer en Araucanie. Après le déjeuner nous passons encore un peu de
temps à voir jouer les Indiens. J'achète la pipe du cacique, entièrement
en bois, et un plat de bois que me vend une vieille Indienne. M. Mackay
me donne la boule et deux des bâtons qui ont servi à la partie, et un
domestique viendra à cheval porter tous ces objets. C'est la vie large,
c'est la vie libre, celle de ces montagnes! Et c'est celle que j'aime.
Je félicite MM. Mackay d'en jouir, et les remercie pour la bonne et
généreuse hospitalité qu'ils ont donnée au voyageur; puis nous montons
en selle. Les chemins, inondés par la pluie, sont convertis en lacs,
mais M. Ducasseau ne s'effraie pas pour si peu, et y lance son cheval au
galop. Le mien suit, et bientôt ils se couvrent de boue et nous en
couvrent. M. Ducasseau décharge son fusil sur des perdrix, mais le
mouvement du cheval rend difficile une telle chasse. Il tire aussi
plusieurs coups de revolver sur une espèce de grive à collier rouge qui
ne bouge pas et lui sert de cible. Mais la pluie arrive, et nous
poussons nos vaillantes bêtes, qui nous font franchir les cinq lieues en
moins de temps que la veille.
À Angol, je change de vêtement et m'en vais chez les Pères
franciscains. Je les trouve occupés à faire l'école à une vingtaine
d'Indiens. Un vieux Père de Porto-Maurizio (Rivière de Gênes), a perdu
l'usage de sa langue natale. Il me parle moitié italien, moitié latin,
moitié espagnol, et me confirme, à propos des Indiens, les
renseignements que j'ai recueillis. Pour le langage, il me donne une
grammaire indienne et castillane, d'où j'extrais la traduction du
_Pater_ ci-après:
_Inchiñ taiñ chao, huenu meu ta mleymi: uvchigepe tami ghüy; eymi tami
reyno inchiñ, meu cüpape. Chumgechi tami piel vemgequey ta huenu mapu
meu vemgechi cay vemgepe ta tue mapu meu. Chay elumoiñ taiñ antü covque:
perdonanmamoin taiñ huerilcam chumgechi inchiñ perdonaqueviñ taiñ
huerilcaeteu, lelmoquiliñ, taiñ huerilcanoam: hueluquemay vill huera
dugu, meu montulmoiñ. Amen._
Après le souper, un employé de M. Ducasseau me conduit au Mont-de-piété,
où j'espère acheter des ornements indiens. J'en vois en effet plusieurs,
mais leur prix est élevé, parce que les détenteurs les revendent à
d'autres Indiens.