De Coronel à Conception. -- La diligence. -- Le paysage. -- Arrêt
à la Posada. -- Le Bio-Bio. -- La ville de Concepcion. -- Encore
le maté. -- Le testament de Mgr Salas. -- Le sortéo. --
L'organisation judiciaire. -- Les oeuvres charitables. -- Les
magasins. -- Appellations chiliennes des étrangers. -- L'hôpital.
-- La fille singe. -- La supérieure de Talca. -- Excursion en
Araucanie. -- La ville d'Angol. -- Les Basques, leur commerce,
leur organisation, leur hospitalité. -- Croyances religieuses. --
Offrande des prémices. -- Une invitation. -- La Chambre arsenal.
-- Exploits des Araucans. -- Conquête et colonisation.
La diligence qui fait le service entre Lota et Concepcion est une
grossière voiture à 6 places entourée de rideaux de cuir, et suspendue
sur des lames de bois comme en Sibérie. Aucun ressort ne saurait
résister aux chocs d'une route qui n'en est pas une: nous nous en
apercevons bientôt aux sauts et soubresauts. Un plaisant remarque qu'il
serait prudent de numéroter nos os. Pour voir la campagne, je m'étais
placé sur le siège: un bâton qui sert à la mécanique menace à tout
instant de me casser la jambe. C'est du nouveau: il en faut aussi en
voyage.
[Illustration: Chili.--Types d'Araucaniens.]
Nous traversons une plaine sablonneuse, où ne croissent que quelques
buissons et le _coïbo_, espèce de chêne aux feuilles odoriférantes. Nos
7 chevaux galopent dans la boue, dans les cours d'eau, et boivent l'eau
froide tout baignés de sueur. Pour éviter les mauvais pas, le cocher
les lance hors la route, à travers champs. Par-ci par-là, quelques
boeufs, brebis ou cheval sur lequel se tient un _penco_; espèce de
corbeau gris qui se nourrit de vers. Après trois heures de ce galop,
nous arrivons au bord d'un lac, à la Posada, hôtel primitif tenu par un
Allemand.
C'est là qu'on se restaure, pendant qu'on change de chevaux. L'hôtel est
garni de plusieurs tableaux parmi lesquels je remarque le portrait de
l'empereur Guillaume et l'Exposition de Paris. Il y a même un vieux
piano, le premier peut-être qui ait été fait. Le jardin renferme tous
les légumes et toutes les fleurs que nous avons en Europe et le verger,
les fruits des zones tempérées. Sur le lac, nous voyons plusieurs canots
rustiques, creusés dans un tronc d'arbre, et par-ci par-là, les gens
ont un vrai type araucan. Pauvres gens! il faut bien qu'ils se mêlent au
monde policé. On vient d'envahir leur territoire, et le gouvernement le
vend par parcelles aux enchères. Il n'y a pas longtemps, ces Indiens
pouvaient disposer eux-mêmes de leurs terres. Lorsqu'ils prouvaient par
témoins qu'ils étaient possesseurs depuis plus de trente ans, ils
vendaient, pour quelques milliers de piastres, d'immenses terrains, à
des spéculateurs qui les payaient en nature et cotaient à 1,000 piastres
un baril d'eau-de-vie.
Aujourd'hui, le gouvernement ne reconnaît plus de semblables contrats,
et se déclare lui-même propriétaire. Nous remontons en voiture, et après
deux heures encore de cahotement, nous arrivons au bord du Bio-Bio, la
plus grande des nombreuses rivières du Chili. Elle a environ 2
kilomètres de large en face Concepcion. Là, on nous offre des tapis en
peau de huanacos; mais le prix en est plus élevé que de l'autre côté des
Andes. Nous passons la rivière en bac; une autre voiture nous reçoit sur
le bord opposé, et peu après nous dépose à Concepcion, à l'_Hôtel
Coddon_.
Concepcion, troisième ville du Chili, compte 25,000 habitants. Au
centre, une place de 140 mètres de côté, plantée d'arbres, a la
cathédrale, la banque, la mairie, pour principaux édifices. Plusieurs
statues de marbre et de bronze y ont été récemment installées. On me dit
qu'elles ont été prises au Pérou, comme trophée de guerre. Les rues sont
larges et pavées, les maisons basses, mais bien décorées. Elles ont au
centre une cour ou _patio_ orné d'orangers. Fatigué par l'horrible
route, je demande à prendre un bain. Le maître d'hôtel me fait
accompagner chez un docteur qui me renvoie à un autre, et celui-ci à un
troisième. Je demande pourquoi, à propos d'un bain, on me fait ainsi
courir les docteurs de la ville. On me répond qu'ici on ne prend des
bains que lorsqu'on est malade, et les docteurs seuls ont le nécessaire.
Je dus faire mon deuil du bain jusqu'à mon arrivée à Santiago. À
l'hôtel, on m'installe dans une bonne chambre, qu'un curé à mine joyeuse
allait quitter. Je le trouve suçant le maté, et aussitôt il m'offre la
_bombilla_ pour sucer à mon tour; puis il m'explique, qu'ayant été curé
pendant 23 ans en divers endroits, il en a assez, que la responsabilité
des âmes est dure, et que maintenant il se repose dans le ministère
libre.
Monseigneur Salas, l'évêque de Concepcion, venait de mourir. La
cathédrale était drapée de noir, la ville en deuil. Tous les partis
rendaient hommage aux qualités éminentes du saint et savant prélat. Il
recevait environ 80,000 fr. par an, et il n'a rien laissé après sa mort.
Il vivait modestement, et distribuait tout aux pauvres; il est mort en
offrant sa vie pour l'Église et pour son pays. Lutteur infatigable, il
n'a cessé de combattre le mal par l'exemple, par la plume, par la
parole. Il connaissait son temps, et dans son testament, que publient
les journaux, je lis ces paroles:
«La grande herejia de los tiempos actuales es la negacion del reino
social de Jésus, a quien se quiere alejar i desterrar de las
instituciones sociales.
«El mundo, o sea las sociedades humanas, marchan por esto a espantoso
cataclismo, i para salvarlas es menester que los hombres de buena
voluntad trabajen sin descanso en el sostenimiento i en la propagacion
del reino social de Jesu Cristo. Para esto he consegrado esta Diócesis a
su sacratissimo Corazon, i pido con toda mi alma al clero i fieles de mi
Diócesis que cultiven i defiendan esta devocion fecundissima en bienes
de todo jénero.»
«La grande hérésie du temps présent est la négation du règne social de
Jésus-Christ, qu'on voudrait arracher aux institutions sociales. Le
monde, soit les sociétés humaines, marchent ainsi à un cataclysme
épouvantable, et pour les sauver, il faut que les hommes de bonne
volonté travaillent sans relâche au soutien et à la propagation du règne
social de Jésus-Christ. C'est pour cela que j'ai consacré ce diocèse à
son sacré Coeur, et je demande avec toute mon âme, aux prêtres et aux
fidèles de mon diocèse, de cultiver et de défendre cette dévotion, très
féconde en biens de toute sorte.»
Dans la rue, je rencontre des chevaux attendant aux portes des magasins
que leur maître ait terminé ses affaires: les uns sont libres, les
autres ont des entraves aux pieds. J'en vois même qui ont la tête
enveloppée d'un linge, pour les forcer à garder leur poste. De
nombreuses voitures conduisent les voyageurs sur tous les points de la
ville, moyennant 50 centimes la course. Quelques-unes portent cette
inscription: _Sorteo_; renseignements pris, c'est un maître voiturier
qui, pour s'assurer plus de travail et supplanter ses confrères, donne
une contre-marque numérotée à tous ceux qui font une course dans ses
voitures. À la fin du mois, il tire au sort, et le numéro sorti donne à
la pratique la somme de 15 pesos (60 fr. environ). Méthode à signaler!
Je passe la soirée chez M. Risopatron, président de la Cour d'appel. Ce
digne magistrat préside aussi une conférence de Saint-Vincent de Paul,
qui visite de nombreuses familles pauvres; il y en a une seconde parmi
les élèves du Collège. Il me renseigne sur l'organisation judiciaire au
Chili. Le tribunal de première instance compte un seul juge, la Cour
d'appel cinq. On peut avoir encore recours à la Cour suprême, siégeant à
Santiago, qui connaît du droit et du fait.
Je déjeune chez MM. Eschecopar, qui tiennent un des plus beaux magasins
d'articles de Paris. Comme dans tous les pays nouveaux, les articles
sont nombreux et variés, depuis la malle et le parapluie jusqu'à
l'orfèvrerie et la vaisselle. Dans les petites villes et les villages,
les magasins tiennent ensemble tous les objets imaginables et
inimaginables. Nous causons sur les usages du pays. Les Chiliens
regardent parfois l'étranger qui se fixe ici comme un intrus, et
appellent en termes de mépris _gringo_ les Anglais et les Allemands,
_Bacicia_ les Italiens, _godos_ les Espagnols, _gavachos_ les Français.
On peut voir par leur nom que plusieurs des principales familles du
pays descendent d'étrangers, et surtout d'Anglais. Ceux-ci arrivent,
comme partout, avec un capital et accaparent bientôt les bonnes
affaires, puis se marient dans le pays, et leurs enfants sont Chiliens.
Selon mon habitude, je fais une visite à l'hôpital: on apprend toujours
beaucoup en voyant et en interrogeant les malades. À Concepcion, 15
Soeurs de Charité soignent là 240 malades, et dans un autre
établissement de l'autre côté de la rue, elles ont 124 malheureux de
toute sorte: vieillards, imbéciles, idiots et enfants trouvés, et une
petite fille de huit ans, grande de 40 à 50 centimètres, ayant la figure
humaine, mais, pour le reste, en parfaite ressemblance avec le singe.
Elle ne parle pas, et tous ses mouvements sont ceux du singe. Elle a été
apportée de la campagne, où elle a un frère présentant le même
phénomène. Tous les médecins sont venus la voir et cherchent la cause de
ce fait.
Les bonnes Soeurs me parlent de la supérieure de l'hôpital de Talca, qui
est revenue de France dans le navire l'_Aconcagua_. Fille unique d'une
riche famille, elle est allée recueillir l'héritage paternel, et après
l'avoir distribué aux pauvres, elle retourne soigner les malades aux
antipodes de sa patrie. Pour les enfants de Dieu, les sentiments de la
nature ne sont pas détruits, mais fortifiés; un horizon plus large les
étend à l'humanité et au-delà du temps; la vie pour eux n'est qu'un
voyage, les biens un embarras; la famille va avec les pauvres, et avec
la patrie, le ciel!
De Concepcion, en remontant le Bio-Bio, on est bientôt en Araucanie. Je
ne veux pas manquer une si belle occasion de voir chez eux les Indiens,
d'autant plus que le chemin de fer va jusqu'à Angol. Je me rends donc à
la gare, où, à une heure après midi, la locomotive siffle et nous
emporte. Les wagons sont ceux de l'Amérique du Nord; la gare est
luxueuse, la voie a 1 mètre 40; elle remonte le Bio-Bio sur la rive
droite. La nature présente le tableau de notre mois de décembre; les
arbres sont sans feuilles et le blé commence à peine à sortir de terre;
la végétation est pauvre.
Je trouve dans mon wagon M. Risopatron fils, qui s'en va surveiller ses
terres à Robléria, près Angol. Il m'aborde et me dit: «Ma mère m'a
annoncé que nous ferions route ensemble.--Je me réjouis, lui dis-je,
mais j'aurais dû vous voir hier chez vous.--Il répond: Je passe mes
soirées chez ma fiancée, je dois me marier dans un mois.» Je montre à
mon interlocuteur le bac qui, avant-hier, m'a ramené de l'autre rive du
fleuve, et il me dit: «Vous n'êtes au Chili que depuis trois jours, et
vous avez déjà passé le Bio-Bio; moi qui ai vingt ans et qui suis né à
Concepcion, je ne l'ai pas encore passé.--Cela m'étonne, peu:
l'étranger, sachant qu'il sera peu de temps dans un pays, se hâte de le
parcourir et de l'étudier sous toutes ses faces; l'habitant du pays se
dit toujours qu'il aura le temps.»
[Illustration: Pont de lianes dans le sud du Chili.]
Pendant que nous causons, la locomotive parcourt ses 30 kilomètres à
l'heure. Nous passons en face d'une grande carrière où de nombreux
ouvriers sont occupés à extraire les pierres qui servent à paver les
rues de Concepcion, et bientôt nous arrivons au Lecha, affluent du
Bio-Bio, que le train passe sur un pont en poutrelles de fer. Là, on
s'arrête dix minutes pour prendre le thé, puis la route entre dans une
région plus productive et mieux cultivée. Les ranchos, néanmoins, sont
toujours de misérables cabanes de chaume ou de branchages. Nous voyons
quelques plantations de vignes, mais maigres et sans force. Les
troupeaux se montrent plus nombreux. Nous parlons agriculture, et M.
Risopatron m'engage à aller passer, le lendemain, la moitié de la
journée avec lui, pour voir son genre d'exploitation. «Il n'y a qu'un
train par jour sur la ligne, me dit-il, mais adressez-moi un télégramme,
et je vous enverrai un cheval qui, dans deux heures, vous amènera chez
moi. Vous y dormirez et prendrez le train du lendemain.--_Bueno_,
j'accepte, mais si vous ne recevez pas de télégramme, ce sera une preuve
que ma visite aux Indiens aura pris tout mon temps.»
À quatre heures et demie, le train entre en gare à Angol, et une voiture
m'amène à travers la ville chez M. Ducasseau, pour lequel M. Darmendrail
m'avait remis une lettre. «Soyez le bienvenu,» me dit-il, «les Français
chez nous sont toujours chez eux.» Je lui explique le but de ma visite
et lui demande à parcourir la ville avant qu'il fasse nuit.
Angol, sur les bords du Pilcomen, affluent du Bio-Bio, compte 6 à 7,000
habitants. Ses rues sont larges, sa place vaste et plantée d'arbres,
avec une fontaine au centre. Les maisons, comme dans tous les pays
nouveaux, sont en bois, en briques, en adobe, et couvertes en tuiles
rondes. Elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Chemin faisant, nous
entendons les sons de la guitare accompagnant des voix féminines. Nous
nous arrêtons pour écouter. Devant une fenêtre on tire le rideau, et
nous voyons deux fillettes, une de treize ans, l'autre de sept ans,
chantant sur la guitare une espèce de cantilène, fort semblable aux
chansons genre arabe qu'on entend en Espagne et en Corse. Elles
conservent la mesure en se regardant mutuellement de leurs grands yeux
noirs. Nous rencontrons des officiers et des soldats costumés à la
française. Nous visitons quelques maisons et rentrons pour le souper.
M. Ducasseau est à la tête de la plus importante maison de commerce
d'Angol; son magasin contient ce qu'il faut aux populations des
campagnes, qui ne cessent d'affluer. Il a quatre jeunes gens pour
l'aider, et ils peuvent à peine suffire à la besogne. Il va s'en aller à
Temuco, à 45 lieues plus au sud, pour y fonder une maison analogue, qui
prendra un grand développement aussitôt que le chemin de fer aura
atteint cette région.
Tout en dînant, M. Ducasseau me met au courant des usages commerciaux et
sociaux des Basques dans ce pays. Comme dans le reste de l'Amérique du
Sud, ils ont ici la majorité dans la colonie française; ils s'aiment et
se soutiennent. Ils ont plusieurs Sociétés indépendantes, mais elles
s'unissent pour l'achat. Un d'eux est chargé de fournir à toutes, les
marchandises, et en achetant ainsi par 100,000 piastres à la fois, ils
obtiennent des faveurs qui leur permettent de vendre meilleur marché que
les autres. Les jeunes gens qui arrivent des Pyrénées viennent parfois
pour éviter le rude métier du soldat. Ils sont reçus ici et installés
dans les maisons à titre d'apprenti. Ils n'ont d'autre paye que le
logement, le vêtement, la table et un peu d'argent de poche: mais après
quelques années, s'ils sont intelligents et appliqués, ils sont associés
et reçoivent tant pour cent sur les bénéfices. Ils se marient peu dans
le pays; le Français est habitué aux femmes travailleuses et ménagères
et va généralement se marier en France.
Après le dîner, nous allons à la recherche d'un cacique indien, salarié
par le gouvernement, afin que, le lendemain, il puisse de bonne heure
nous conduire chez ses compatriotes. La nuit est profonde: quelques
rares lampions au pétrole nous servent de points de repaire. À chaque
coin de rue, un soldat équipé monte la garde. Il y a peu de temps, la
vie était peu en sûreté, soit à cause des Indiens en révolte, soit à
cause de Belamino Mendoza, audacieux et célèbre brigand, qu'on vient de
tuer il y a un mois. Enfin, nous arrivons à la maison du cacique. Il n'y
est pas; sa femme nous donne un enfant, qui vient nous montrer la maison
où nous devons le rencontrer.
Il vient avec nous, et nous l'installons devant une bouteille de
cognac, dont la vue le fait sourire de bonheur. Il est vêtu à
l'européenne: pantalon et _macferlan_, chapeau calabrais, grand, fort,
figure large, brune et aplatie: on le prendrait pour un brigand des
Calabres.
«Je désire visiter les gens de ta nation; demain matin tu vas me
conduire chez eux. Je désire les voir dans leurs foyers, pour en parler
à mes compatriotes.--Bueno, tes compatriotes les verront, car il vient
d'en partir plusieurs, avec leurs costumes et leurs lances, qu'un
Français est venu chercher pour les conduire à Paris.--Paris n'est pas
leur pays; pour moi, je désire les voir chez eux, avec leurs vieillards,
leurs femmes et leurs enfants; connaître leur travail, leur cuisine,
leur couche; en un mot, les surprendre dans tout leur naturel.--Bueno,
demain matin, nous irons à leurs ranchos, au bord de la
rivière.--Comment t'appelles-tu?--Juan Colipi Ancamilla est mon nom:
Colipi me vient de mon père et signifie: _Aqua colorada_; Ancamilla me
vient de ma mère. Colipi est un grand nom dans ma nation. Mon père était
fort respecté. Nous étions vingt frères et je suis le cadet; un de mes
frères était lieutenant, en 1839, dans une insurrection au Pérou.»
«Quelles sont les croyances religieuses de ta nation?--Nous croyons au
Dieu créateur de toutes choses, et à la vie future; nous honorons Dieu,
non dans les images, mais en esprit, nous le figurant vivant sur une
montagne, ou dans certains endroits. Nous l'honorons, et nous lui
offrons les prémices de ce qu'il nous envoie.--Peux-tu me montrer
comment vous faites pour l'honorer?--Là-dessus, Colipi se lève, prend
son verre, et dans une attitude grave et solennelle, prononce ces mots,
que j'écris d'après le son qui en vient à mon oreille: «Enema-pu ía
peomain enimy vlà vatemu tuvacì--Enema-pou putuamaï guè mi mi vlà
ustralè imoguen.» Puis il lève les yeux au ciel, et vide son verre sur
le sol.--Peux-tu m'expliquer en espagnol ce que tu viens de dire en
indien?--Ce que je viens de dire signifie à peu près ceci: Grand Dieu,
père de toutes les créatures, tu es bon en me donnant aujourd'hui cette
excellente boisson, et je t'en offre les prémices. Puis il ajoute: Pour
ce soir, laissez-moi rentrer chez moi; ma femme doit m'attendre pour le
souper. Je viendrai demain vous chercher à sept heures.» Après le départ
du cacique, M. Ducasseau et moi faisons une visite à l'hôtel d'Angol, où
nous trouvons de nombreux officiers, et M. Thomas Mackay, Anglais né au
Chili, qui s'en va au fort de Chiguaïhué, sur ses terres. En apprenant
le but de mon excursion, il me dit: «Venez chez moi, à cinq lieues
d'ici, j'ai une vaste propriété, où j'emploie environ 200 Indiens; nous
irons chez eux et vous pourrez les voir à votre aise.--Bueno, j'accepte,
nous partirons demain vers dix heures, au retour de l'excursion avec le
cacique.»
À onze heures, M. Ducasseau m'introduit dans la chambre qu'il m'a fait
préparer, et se retire. Une rapide inspection à mon nouveau domicile me
fait bientôt découvrir des fusils, des revolvers, des poignards, des
coutelas; évidemment nous sommes en pays d'Indiens. Déjà M. Ducasseau
m'avait dit que deux de ses jeunes gens, à tour de rôle, dormaient dans
le magasin, où ils, avaient à leur disposition un petit chien pour
aboyer, et un énorme bull-dog, pour tuer sans aboyer, l'audacieux qui
voudrait pénétrer dans la maison. On lui a coupé la queue et les
oreilles, pour que, dans les luttes avec d'autres chiens, il ne soit pas
pris à ces parties sensibles.
Le matin, je témoigne un peu ma surprise de me trouver dans un arsenal,
mais on me dit que les Araucans ne sont soumis que depuis un an; que
l'an dernier ils avaient encore formé une réunion de mille cavaliers, et
qu'ils avaient brûlé trois villages chiliens, volant le bétail et tuant
les habitants; qu'à la suite de ces faits, le gouvernement a envoyé des
troupes, qui ont envahi le pays jusqu'au fleuve Cautin et établi partout
des forts pour tenir en respect les guerriers; que, par suite, on a pu
reconstruire dans l'intérieur la ville de Villarica, à trois journées de
cheval au pied du volcan de Villarica, ville qui, fondée il y a trois
siècles, à l'époque de la conquête, avait été détruite ensuite par les
Indiens.
À la suite de cette prise de possession, le gouvernement se propose de
coloniser le nouveau territoire, et commence par y appeler 2,000
familles d'Europe. On leur paie le voyage, on leur fournit le bétail,
les instruments aratoires, et les vivres pendant un an. Elles
remboursent les avances en cinq annuités, et sont propriétaires après
dix ans.