Le Chili.
Situation. -- Configuration. -- Surface. -- Population. --
Revenu. -- Dépense. -- Importation. -- Exportation. -- Armée. --
Marine. -- Instruction publique. -- Chemins de fer. -- Guano. --
Minerai. -- Histoire. -- Constitution. -- La guerre avec le Pérou
et la Bolivie. -- Débarquement à Coronel. -- Les Basques. -- De
Coronel à Lota. -- Les ranchos. -- Types. -- Lutte à cheval. --
Lota. -- Les mines de charbon. -- La fonderie de cuivre. -- La
verrerie. -- Le parc Cuscino. -- La population ouvrière. --
Retour à Coronel. -- La fonderie Schwaga. -- Les mines de charbon
au Maule. -- Un fou. -- Départ pour Concepcion.
Le Chili, situé entre le 25° et le 54° latitude sud, comprend le
territoire long et étroit, entre la Cordillera de los Andes et le
Pacifique, y compris la plus grande partie du détroit de Magellan, de la
Terre de feu et de l'archipel de Chiloë. Sa longueur dépasse donc les
1,500 lieues, mais sa largeur atteint à peine 50 lieues. Sa surface est
de 535,000 kilomètres carrés, soit 5,000 kilomètres carrés plus grande
que la France; mais sa population n'est que de 2,250,000 habitants.
Des statistiques qu'a eu la bonté de m'envoyer M. Cuadra, ministre des
finances, je relève que le budget, en 1882, a eu une entrée de
42,017,033 pesos ou piastres (le peso vaut 5 fr.; mais, par suite du
cours forcé du papier monnaie, il ne vaut actuellement que 3 fr. 70),
qui se décomposent ainsi:
Douanes 29,080,210
Trésorerie 5,681.749
Poste 378,478
Chemins de fer 5,026,771
Entrées extraordinaires 1,849,825
avec augmentation de 3,672,488 sur 1881.
Les dépenses ordinaires et extraordinaires pour 1882 se sont élevées à
41,620,137 pesos, laissant un excédant de recette de 396,896 pesos. Dans
les dépenses, je remarque l'affectation de 1,000,000 de piastres, pour
retirer le papier monnaie, et 248,000 pour intérêt de la dette. M. le
ministre a aussi eu la bonté de me donner la statistique de la douane,
où je relève que le mouvement commercial, en 1882, a atteint le chiffre
de 124,873,340 piastres, avec une augmentation de 15,995,177 piastres
sur 1881, qui avait déjà dépassé de 21,682,245 le mouvement commercial
de 1880, et celui-ci avait dépassé de 21,779,734, celui de 1879. Ces
augmentations se sont révélées depuis la guerre avec le Pérou et la
Bolivie, puisque l'augmentation de l'année 1879 sur 1880 n'est que de
1,487,109.
Ce mouvement se décompose ainsi:
Importation par mer 51,441,372} 53,502,214 p.
-- par terre 2,060,842}
Exportation:
Produit des mines 56,137,670 }
-- de l'agriculture 11,638,413 }
divers 313,083 }
Articles nationalisés 997,674 } 71,371,126
En transit 1,092,779 }
Numéraire 1,191,507 }
-----------
TOTAL 124,873,340 p.
Pour l'importation, l'Angleterre vient en tête avec 17,076,031. Puis
l'Allemagne, avec 7,610,556, et en troisième lieu la France, avec
6,911,479 pesos.
Pour l'exportation, l'Angleterre, qui exporte presque tous les métaux,
reçoit pour 93,293,718 piastres, puis vient la France avec 3,793,707,
puis le Pérou avec 3,702,900, les États-Unis avec 3,182,979, et
l'Allemagne avec 2,940,636.
Dans l'exportation, le salpêtre figure pour 489,346,345 kilogrammes, de
la valeur de 28,698,364 piastres.
L'iode figure pour 263,981 kilogrammes, de la valeur de 3,963,240; le
borax de chaux pour 4,311,893 kilogrammes, de la valeur de 862,379
piastres. Les navires employés à ce commerce comprennent ensemble 89,625
tonnes. Parmi les nombreuses compagnies navales, une seule, la Compagnie
maritime du Pacifique, est française. En 1882, sont entrés dans les 14
ports du Chili, 7,762 navires, ayant ensemble 6,415,185 tonnes, avec
45,274 passagers, et en sont sortis 7,894 navires avec 6,335,773 tonnes
et 41,052 passagers. La marine de guerre compte 15 navires, soit 2
blindés, 1 monitor, 2 corvettes, 2 canonnières, 2 croiseurs, 2 vapeurs,
1 transport et 3 pontons, jaugeant ensemble 15,581 tonnes et portant
2,065 hommes d'équipage. L'armée, qui en temps de paix ne compte que
quelques mille hommes, a été portée à 50,000 à l'occasion de la guerre
avec le Pérou. Elle se recrute par engagements volontaires; la
conscription n'existe pas.
L'instruction publique comprend, pour l'enseignement primaire gratuit,
671 écoles de garçons, 434 de filles, et 87 mixtes fréquentées par
82,257 élèves. L'instruction secondaire gratuite comprend 5 écoles et 15
lycées, fréquentés par 3,460 élèves.
Les chemins de fer atteignent environ 2,000 kilomètres. Presque tous les
ports sont reliés avec l'intérieur par un petit embranchement; et une
ligne parallèle aux Andes suit la plaine centrale depuis Santiago
jusqu'à Angol, et doit se prolonger jusqu'à Valdivia, vers le sud.
La Société d'agriculture, installée depuis 6 ans à Santiago, a beaucoup
contribué à faire sortir le pays de sa routine, à abandonner la charrue
de bois, et à répandre partout les machines et les méthodes
perfectionnées.
Le gouvernement vient de nommer une commission pour étudier et
développer l'industrie minière, et a réuni les documents pour former à
Valparaiso une Chambre de commerce.
Les dépôts de guano qui restent à exploiter étant trop pauvres pour
donner des bénéfices, on propose de les enrichir avec les préparations
de salpêtre, qui abonde dans le désert d'Atacama.
On sait que le Chili a été découvert par l'Espagnol Almagro, vers 1535,
et que celui-ci, avec son compagnon Pizarro, étaient venus au Pérou,
qu'on leur avait peint comme le pays de l'or. Ils y trouvèrent
Atahualpa, roi des Incas, qui les reçut sans défiance, mais Almagro et
Pizarro le saisirent dans une embuscade et le firent prisonnier.
Celui-ci offrit pour son rachat autant d'or que pourrait en contenir sa
prison, jusqu'au point où atteindrait le bout de sa main levée; l'offre
fut acceptée, et l'or apporté; mais, néanmoins, le malheureux Atahualpa
fut immolé. Inutile d'ajouter que Pizarro, Almagro et plusieurs autres
chefs d'aventuriers finirent tragiquement en se tuant entre eux.
Le Chili, comme le Pérou et la plupart des colonies sud-américaines,
avait été pris au nom des rois d'Espagne, qui le gardèrent environ 300
ans; mais au commencement de ce siècle, les patriotes se soulevèrent de
toutes parts, et en 1824 le Chili cessa d'appartenir à l'Espagne, et
s'érigea en république indépendante. D'après la Constitution aujourd'hui
en vigueur, le gouvernement se compose d'un Président électif, qui
choisit ses ministres, et de deux Chambres élues: le Sénat et la Chambre
des députés. Sont électeurs les citoyens de 25 ans, ou de 21 ans s'ils
sont mariés, et sachant lire et écrire; mais les domestiques sont exclus
de la faculté de voter. La liberté d'enseigner, les droits de réunion,
d'association et de pétition, sont assurés. Les députés sont élus pour 3
ans, à raison de un pour 20,000 habitants; ils doivent justifier d'un
revenu de 500 piastres. Les sénateurs sont élus pour 6 ans directement
par les provinces, à raison d'un sénateur par 3 députés. Chaque province
élit en outre un sénateur suppléant. Le Sénat se renouvelle par moitié
tous les 3 ans. Les provinces sont au nombre de 17. Pour être nommé
sénateur, il faut être citoyen, avoir 30 ans révolus, n'avoir jamais été
condamné pour délit, et justifier d'une rente de 10,000 fr. La réunion
des deux Chambres forme le Congrès. Celui-ci approuve ou rejette les
déclarations de guerre proposées par le Président, et dicte les lois
qui, en cas de nécessité, restreignent la liberté de la presse et de
réunion: ces lois ne peuvent durer plus d'un an.
Les lois sur les finances et les contributions sont réservées à
l'initiative de la Chambre des députés; celles sur la réforme de la
Constitution sont réservées à l'initiative du Sénat.
Le Sénat approuve ou rejette les candidats à l'épiscopat présentés par
le Président.
Chaque année, avant de se séparer, le Congrès nomme une commission
_Conservadora_ qui le représente jusqu'à l'ouverture du Congrès suivant.
Le Président doit être né au Chili, et avoir les qualités requises pour
être député. Il est élu pour 5 ans par des électeurs nommés directement
par le peuple. Ces électeurs sont en nombre triple des députés. Après 5
ans, le Président ne peut être réélu; mais il le peut après une autre
période de 5 ans. En prenant possession de sa charge, il prononce le
serment ci-après:
«Yo N. N. juro por Dios nuestro Senôr y estos santos Evanjelios, que
desempenare fielmente el cargo de Présidente de la Republica, que
observaré i protejéré la religion Católica, Apostolica, Romana, que
conservaré la integridad e indipendencia de la Republica; i que guardarè
i harè guardar la Constitucion, i las lèjes. Asi Dios me ayude, i sea in
mi defensa, è si no, me lo demande.»
«Je N. N. jure par Dieu Notre-Seigneur et ses saints évangiles, que je
remplirai fidèlement la charge de Président de la République, que
j'observerai et protégerai la religion catholique, apostolique et
romaine, que je conserverai l'intégrité et l'indépendance de la
République, et que je garderai et ferai garder la Constitution et les
lois. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et soit ma défense, et sinon, qu'il
m'en demande compte.»
Tout citoyen en état de porter les armes est de droit inscrit dans la
garde nationale. L'inviolabilité du domicile et de la correspondance
épistolaire est garantie, et l'article 132 déclare qu'au Chili il n'y a
pas d'esclaves, et que l'esclave qui y arrive devient libre. Il défend
aux Chiliens le trafic des esclaves, et rend incapable d'acquérir le
droit de citoyen l'étranger qui s'y est livré.
Il est temps maintenant d'ajouter deux mots sur la guerre encore en
vigueur entre les États du Pacifique.
En 1878, la Bolivie et le Chili étaient en désaccord, à propos de la
propriété d'une partie des terrains du désert d'Atacama. On sait que cet
immense, désert s'étend depuis Caldera, sous le 27° latitude sud,
jusqu'au 22°. La question prit fin au moyen d'une transaction. Le Chili
renonçait à la propriété des terrains contestés, mais comme les minerais
nombreux et le guano qui s'y trouvent étaient généralement exploités par
des Compagnies chiliennes, la Bolivie s'interdisait la faculté de les
imposer à la sortie. En 1879, à la suite d'une importante concession, la
Bolivie mit un droit de 50 centimes sur chaque quintal de salpêtre
exporté. Le Chili réclama et envoya un navire de guerre sur les lieux.
La Bolivie avait, avec le Pérou, un traité d'alliance offensive et
défensive, et le Pérou se mit en campagne avec son alliée. La fortune
des armes fut favorable aux Chiliens; ils vainquirent par mer et par
terre, et réclamèrent, comme rançon de guerre, la propriété de la
province de Tarapacà, qui comprend les terrains auparavant contestés, et
la plus grande partie du désert d'Atacama. Les alliés refusèrent; mais
plusieurs présidents ou prétendants s'élevèrent au Pérou: Calderon,
Montero, Caceres, Iglesias, etc., et l'anarchie s'ajoutant à la déroute,
ils finirent par mettre le pays dans un triste état. Une dernière
bataille sur les hauteurs de Huamachuco, gagnée par les Chiliens sur les
troupes de Caceres, a réduit les alliés à discrétion; et on peut croire
la paix prochaine. D'après les renseignements donnés par les journaux, à
la suite des conventions débattues et acceptées, il semblerait que le
Chili deviendrait absolu propriétaire du département de Tarapacà; et,
quant au territoire d'Arica et de Tacna, qui sont la porte de la
Bolivie, le Chili se réserve le droit de l'administrer pendant dix ans,
après quoi aura lieu un plébiscite, et le pays appartiendra
définitivement au Chili ou au Pérou, suivant le choix des populations.
Celui auquel il appartiendra donnera à l'autre 10,000,000 de piastres.
Restent en vigueur plusieurs règlements déjà convenus, pour partager les
revenus des dépôts de guano en exploitation. Ainsi, la Bolivie, restant
sans issue sur le Pacifique, est forcée de s'ouvrir des voies vers
l'Atlantique; et la République argentine, aussi bien que le Brésil, sont
heureux de lui tendre les bras. Mais je reviens à mon journal de voyage,
et à l'emploi de mon temps.
C'est le dimanche matin, 29 juillet, que l'_Aconcagua_ jette l'ancre
dans la baie de Coronel. Immédiatement, je descends à terre, et dépose
mes effets à l'hôtel, tenu par un Danois; mais M. Darmandrail, ami de M.
Castaing, me retient chez lui à déjeuner. Nous parcourons la petite
ville de Coronel; elle contient 6 à 7,000 habitants. Ses rues, larges de
10 mètres, sont bien alignées et coupées à angle droit; les maisons sont
en adobe (brique de terre et fumier de cheval), ou en bois, et à un seul
rez-de-chaussée. Tout est nouveau pour moi dans ce pays. Les collines
qui limitent la ville à l'est, avec leurs _ranchos_ rappellent la
Suisse; la végétation est d'un vert tendre, mais presque morte: nous
sommes en plein hiver. Nous suivons la musique municipale, qui fait le
tour de la ville. Un peu plus loin, quelques centaines d'hommes alignés
sont passés en revue: c'est la garde nationale; enfin nous arrivons à
l'église. Elle est en bois, à trois nefs. C'est dimanche et dix heures;
la messe va commencer et j'en profite. Les femmes du pays arrivent
enveloppées dans leurs mantas noires, espèce de châle qui les couvre
depuis la tête. Elles ont toutes un petit tapis carré à la main, elles
le placent sur le pavé de briques, et s'agenouillent ou s'accroupissent
dessus, à la manière japonaise; il n'y a pas d'autres chaises dans
l'église, et pour ne point rester debout, je grimpe à la tribune où je
partage le banc de l'organiste. Une femme arrive, se met à genoux à la
porte; elle allume deux cierges et les porte à l'autel, en marchant à
genoux. Les hommes sont peu nombreux, mais les bébés et les chiens ont
droit d'entrée et partagent le tapis de la maman ou de la maîtresse;
moins patients et moins dévots, ils parcourent souvent l'église, pour
revenir à leur place. À l'Évangile, le curé en fait la lecture, la
traduction et l'explication; puis il lit une longue suite de
publications de mariage. Après la messe, on entonne quelques chants
liturgiques, et tout le monde se retire.
Au déjeuner sont réunis plusieurs Basques français; lorsqu'ils parlent
leur langue, je ne puis rien y comprendre. Elle n'a aucune analogie avec
les langues occidentales, et par sa construction et la signification des
mots, empruntés à la nature, semble se rapprocher des langues
orientales. À ce propos, j'ai entendu un Basque me raconter que
Béelzebub (le diable) envoya un jour de nombreux compagnons au pays
basque pour tenter les bons montagnards; après plusieurs mois de séjour,
ils retournèrent à leur maître sans avoir pu tromper personne; ils
n'avaient jamais pu comprendre leur langue.
[Illustration: Chili.--Type de Femme Indienne.]
Après le déjeuner, je monte en selle, et me dirige vers Lota, à trois
lieues vers le sud, sans autre guide que mon cheval. Vous suivrez la mer
ou le télégraphe, me dit-on, et vous arriverez. Mon cheval court droit à
la plage, il sait que le sable mouillé est plus résistant et plus
commode que le sable sec. La vue de la baie, que borne au loin l'île
Santa-Maria, le bruit des vagues qui viennent mourir aux pieds du
cheval, cette nature, nouvelle pour moi, et la solitude, parlent à mon
âme et l'invitent à rêver. Va, vague mobile, de couche en couche,
jusqu'à la côte de l'ancien monde, et dépose sur la plage qui m'a vu
naître, mes souvenirs et mes affections pour les miens que j'y ai
laissés! Tout à coup, mon cheval quitte le bord de la mer, et comme
j'ai confiance en lui, je le laisse faire: il savait qu'une lagune nous
barrait le passage, il se dirigeait vers un pont. Puis nous gravissons
des collines, par un chemin impossible; il n'est pas empierré, et les
dernières pluies ont laissé 40 centimètres de boue. Par-ci, par-là,
quelques pauvres _ranchos_ (nom qu'on donne aux habitations des champs)
de boue ou simplement de feuillages, sont habités par de nombreuses
familles. Les femmes ont souvent les cheveux noirs et là chair rougeâtre
des Indiennes; et, comme elles, portent leur bébé ficelé sur le dos. Je
redescends sur une plage rocailleuse, où des paysannes ramassent
certains objets, dont elles remplissent des paniers. Je m'approche de
deux jeunes filles, pour voir ce qu'elles cueillent; elles s'enfuient,
et mettant pied à terre, j'ai de la peine à les rassurer: elles
récoltent des moules. Plus loin, nous retrouvons le sable, et là, des
jeunes gens à cheval se livrent à un singulier combat: ils lancent leurs
bêtes au grand galop, et se rencontrent, cherchant, hommes et chevaux, à
se renverser. Ils sautent les fossés, escaladent les talus, et sont à
leur aise sur leur bête, comme un bon patineur sur ses patins. Enfin,
après avoir gravi une dernière colline, et après deux heures de marche,
j'arrive à Lota. C'est le pays du charbon. De nombreuses mines occupent
2,000 ouvriers, qui extraient environ 25,000 tonnes par mois. Ces mines
appartiennent à la famille Cuscino, qui a su les utiliser de plusieurs
manières: d'abord elle vend sur place de 20 à 25 fr. la tonne, le
charbon qui lui revient à moitié de ce prix mis abord; puis elle en
fait une grande consommation sur place, pour une verrerie et une
fonderie de cuivre. Celle-ci occupe environ 300 ouvriers. M. Dubart
m'avait fait accompagner par un de ses jeunes gens, qui me présente à un
employé de l'usine. Celui-ci m'explique en anglais la série des
opérations. Quatre steamers et quatre voiliers, appartenant à la
compagnie, vont sur les côtes du Pérou, de la Bolivie et du Chili,
spécialement dans la province de Tarapacà; y portent le charbon
nécessaire aux usines de salpêtre, de borax et autres, et en rapportent
le minerai de cuivre. Il y en a de plusieurs espèces, donnant de 15 à
35% de minerai, et 50% après une première cuisson. Ce minerai est placé
dans des fours, où après cinq à six heures, il est fondu et coulé sur la
terre. La scorie est mise de côté et le métal, après avoir été roulé
dans d'autres fours, pour séparer le soufre et l'antimoine, est broyé et
pulvérisé, puis mélangé à des agents chimiques, et fondu une seconde
fois en lingots de trois quintaux espagnols (138 kilos), contenant 90%
de métal pur. Dans cet état, ils sont exportés en Angleterre, et une
petite partie au Havre. Les côtes du Pacifique de l'Amérique du Sud
produisent les trois quarts du cuivre consommé dans le monde entier. On
fait aussi ici du cuivre rouge en petits lingots de 10 kilos, et qu'on
raffine alors par une troisième fonte. Les directeurs et les
contre-maîtres sont Anglais, les autres ouvriers sont Chiliens. Ils
gagnent de 3 à 5 fr. par jour, mais la viande, la farine, le vin, ont
presque le même prix qu'en Europe, et leur nourriture se réduit aux
haricots et à la pomme de terre. Leurs maisons sont en terre, rarement
crépies, toujours sans pavés; la propreté y est impossible, la moralité
difficile. Ce lamentable état du logement des familles ouvrières est
général au Chili et cause la mortalité des deux tiers des enfants.
La ville contient 5 à 6,000 habitants: c'est dimanche, et la foule suit
un charlatan à cheval, qui renouvelle les scènes des bouffons du moyen
âge. Je monte au parc Cuscino, qui s'étend sur un promontoire, d'où la
vue embrasse la baie, la ville et la mer. Là, à grands frais, on a réuni
des statues de marbre et de bronze, venues de Paris; on a composé des
grottes féeriques, des lacs artificiels, une serre avec toutes les
plantes tropicales, des jets d'eau; on a réuni des animaux du pays:
llamas, huanacos, vigognes, etc., au milieu des roses, des violettes,
des camélias, acacias, et autres plantes recherchées. Le visiteur est
étonné, charmé, ravi: il se rappelle les belles descriptions que
l'Arioste fait des jardins enchantés.
[Illustration: Chili.--Lota.--Fonderies de Cuivre.--Parc Cuscino.]
Mais le temps presse, la route est longue. Le soleil embrase au loin, de
sa lumière rougeâtre, l'île de Santa-Maria, lorsque je quitte Lota. Je
pique mon cheval, qui escalade les collines et galope dans la boue. Mais
lorsque le crépuscule a fait place aux ténèbres, il faut marcher à
tâtons, sans autre point de repaire que les faibles lumières de quelques
_ranchos_, espacés sur la route. Dans la plupart, j'entends des chants
au son de la guitare, et quelques-uns sont assez harmonieux; mais je
me garde bien de m'arrêter ou d'adresser la parole. Que sais-je si ce
sont là tous de bonnes gens, et si en s'apercevant à l'accent, qu'un
étranger est perdu dans ces solitudes, ils ne voudraient pas en
profiter. Enfin, ma vaillante bête sort de la boue et de tous les
mauvais pas, et sur le sable elle reprend le galop. À huit heures nous
sommes rentrés, et je m'aperçois alors, mais un peu tard, que j'ai été
imprudent!
Durant la nuit, des veilleurs sifflent à toutes les heures, et me
rappellent les veilleurs de Chine et du Japon, qui battent la crécelle.
De grand matin, je demande un bain; il vous faut aller à la mer, me
dit-on. Par une température de 6 degrés, c'est peu agréable. Un jeune
employé de M. Darmandrail me conduit à la visite d'une fonderie de
cuivre de M. Schwaga, à côté de la ville, puis nous passons au Maule
pour les mines de charbon. Après une heure et demie de marche, nous
arrivons au bord de la mer, au puits d'extraction; il s'avance sous la
mer, par un plan incliné d'un demi-kilomètre de long, et de là partent
les galeries dans toutes les directions. Cinq wagons viennent de se
détacher de la chaîne et sont partis en bas avec une vitesse
vertigineuse. Il est impossible de descendre, avant qu'on ait réparé le
mal; je me contente donc des renseignements que me donne le
contre-maître. La mine emploie 500 ouvriers, produisant 400 tonnes de
charbon par jour. Ils sont payés de 3 à 4 fr. par tonne; la couche a
actuellement moins d'un mètre d'épaisseur. On creuse deux autres puits,
dans l'espoir d'atteindre une autre veine. Non loin de là, se trouvent
deux galeries qui s'avançaient au loin dans la mer: il y a deux ans, la
mer les a inondées, et il est impossible de les vider. Heureusement, la
rupture a eu lieu le jour de la fête nationale; les mille ouvriers et
les nombreux chevaux étaient tous dehors.
Dans la chambre du contre-maître, je vois une quantité d'objets pendus à
une planche: des boutons, des chiffons, des clous, des figurines, etc.,
et j'en demande l'explication. Ce sont, dit-il, les contre-marques des
ouvriers. Ils ne savent ni lire ni écrire, mais ils ont tous leur marque
spéciale, connue d'eux et de moi. Ils la mettent chacun dans leur wagon,
et je la prends pour la poser ici à leur place, et marquer ainsi la
quantité de charbon fait par chacun. Singulière, mais ingénieuse méthode
de suppléer l'écriture!
Je me décide à partir pour Concepcion, mais je n'ai qu'une heure pour
atteindre la voiture qui passe à Coronel. M. Ducasseau, qui habite le
Maule, a la bonté d'envoyer son homme avec un lazo, et bientôt il ramène
un cheval sellé à la mode du pays, avec grands étriers de bois. Je pars
au galop sur la chaussée du chemin de fer; mais à un certain point, un
homme s'avance, un grand bâton à la main, contrefaisant le galop du
cheval. Celui-ci s'effraie, tourne bord, et j'ai peine à le ramener.
J'ai encore plus de peine à éloigner le malencontreux. Un peu plus loin,
je demande à des passants ce que me voulait l'homme au bâton: _es un
loco_, me dit-on, c'est un fou.
Après avoir de nouveau traversé les lagunes, où l'on prend les sangsues
et où l'on pêche les grenouilles, j'arrive à temps pour le déjeuner, et
à dix heures et demie je suis en voiture.