Retour à Montevideo. -- Le bassin de radoub. -- Les saladeros au
Cerro. -- Leur fonctionnement et leurs produits. -- La
forteresse. -- La Société d'agriculture. -- Un Parisien éleveur.
-- La famille Jackson-Buxareo et ses oeuvres. -- L'hôpital. --
L'Hospicio de los Mendicos. -- Le maté. -- Le manicomio. -- Une
soirée chez le président du conseil des ministres. --
L'embarquement sur l'_Aconcagua_. -- La navigation le long des
côtes de la Patagonie. -- Le détroit de Magellan. -- La Terre de
feu. -- Arrivée au Chili.
Le 16 juillet, après avoir salué les amis, à cinq heures je suis à bord
du _Jupiter_, de la Compagnie Platense, qui me porte à Montevideo. Le P.
Revellière, supérieur des lazaristes, m'avait annoncé qu'un de leur
jeunes Pères chiliens se trouverait à bord, et qu'il ferait route avec
moi jusqu'à Valparaiso; il me l'avait même présenté.
Je le cherche en vain des yeux, lorsque plus tard un monsieur grand et
brun vient à moi et me présente sa carte: je reconnus bientôt mon
lazariste en bourgeois. La rivière fut calme et la nuit courte; au lever
du soleil, nous étions devant la capitale de l'Uruguay. Après avoir
envoyé ma valise à la douane et à l'_Hôtel de Paris_, nous prenons, le
lazariste et moi, un bateau à voile pour traverser la rade et atteindre
la pointe du Cerro. Le vent est favorable, bientôt nous arrivons au
bassin de radoub Cibils et Jackson. Voici les notes qu'on me donne sur
ce magnifique travail, un des plus beaux du genre que j'aie jamais vu.
«Ce travail se développe sous l'aspect d'une vaste cuvette aux parois en
gradins. Commencé il y a quatre ans seulement, ce bassin, de 137 mètres
de longueur, creusé en plein roc, est situé à l'extrémité sud-ouest de
la baie qui forme le port de Montevideo. Il est défendu contre les lames
venant du sud-ouest, d'abord par une chaîne de récifs, puis par un
brise-lames qui forme jetée avec nuisoir pour protéger plus efficacement
et par tous les temps l'entrée et la sortie des navires. Ce brise-lames,
de 115 mètres de long sur 18 de large, est constitué par un
amoncellement de blocs en béton aggloméré, de la forme d'énormes dés à
jouer, pesant chacun 10,000 kilogrammes.
Bien que ses parois soient de nature rocheuse, tout le pourtour du
bassin est revêtu d'une muraille d'un mètre d'épaisseur, construite en
matériaux pris sur place et maintenue par de la chaux hydraulique et du
ciment de Portland. Les piliers ou massifs de maçonnerie sur lesquels
s'appuient les portes et les arcs renversés qui forment contre-forts
pour équilibrer les poussées, sont à chaînes et à bordures de granit
taillé. L'ensemble de toute la muraille est telle que l'on croirait le
bassin taillé au ciseau dans un bloc énorme de rocher parfaitement
homogène. Le plafond en quille est en ciment aggloméré et le berceau sur
lequel doivent se poser les navires est construit en solives de fer d'un
modèle nouveau et breveté. Le bassin est divisé en deux compartiments
égaux, par des portes semblables à celles que l'on voit fonctionner
dans tous les ports, c'est-à-dire constituées par des ailes ou battants
en bois de teck et de chêne, assujettis et consolidés par des tirants de
fer. Ces portes tournent sur gonds logés dans des piliers en granit. La
division du bassin permet donc d'employer un compartiment comme radoub
et l'autre comme bassin flottant pour le chargement ou le déchargement
des navires.
La grande porte, celle qui donne accès de la mer dans le bassin, est un
caisson ou bateau de tôle construit d'après le système d'un ingénieur
anglais, du nom de Kinniple. Elle glisse avec tant de facilité sur un
double rang de galets montés au fond de la passe d'entrée, qu'elle peut
s'ouvrir en quelques minutes, et pour ne gêner en rien le passage des
navires, elle se loge d'elle-même dans une réserve taillée à coups de
dynamite au sein de la masse rocheuse. S'il devenait nécessaire, dans
une circonstance donnée, par exemple la réception d'un grand
transatlantique, de donner au bassin son maximum de longueur, le
bateau-porte peut glisser jusqu'à un point distant de 10 mètres de sa
position normale, et il est disposé pour maintenir au besoin l'eau de ce
bassin à un niveau plus élevé que celui de la mer. Soumis à des essais
répétés, le bateau-porte du dock de Montevideo s'est montré solide,
parfaitement étanche et rapide dans ses manoeuvres.
Les pompes du dock sont de système centrifuge de MM. Guynne et Cie.
Elles sont fournies de vapeur par des chaudières de 40 chevaux et
aspirant 27,000 litres d'eau par minute; elles peuvent, d'après les
expériences faites, vider le bassin en moins de huit heures. Les
dimensions principales de ce travail sont de 137 mètres dans son maximum
de longueur, se subdivisant à 78 pour le plus grand des deux
compartiments, celui du fond, et 59 pour l'autre; la largeur de la passe
d'entrée est de 16 mètres 76 centimètres; la largeur au plafond ou à la
quille est de 12 mètres.
À marée basse ordinaire, la hauteur d'eau dans la passe est de 5 mètres;
elle est d'un peu plus de 6 mètres à marée haute; son entrée en droite
ligne, sans courbe ni coudes, est d'un accès des plus aisés.
Par sa proximité du mouillage des vapeurs transatlantiques et la grande
étendue de terrain qu'il possède, le dock Cibils et Jackson offre une
grande économie pour la charge et décharge, pour toutes sortes de
dépôts, soit de charbon, soit de bois, soit de fer, etc.
Il est aussi pourvu de puissantes grues à vapeur qui parcourent toute la
longueur du môle et du dock, au moyen d'un chemin de fer.»
Près du bassin de radoub, se trouve le saladero Cibils, le plus grand
parmi ceux qui sont au Cerro. On y tue et prépare de 50 à 70,000 boeufs
par an, durant les quelques mois d'été où le bétail est en bon état.
Voici comment on procède. À deux lieues environ du Cerro se tient le
marché des bestiaux; on y mène les animaux de tous les points du
territoire, au nombre de plusieurs milliers par jour. Chaque
saladeriste vient s'y approvisionner tous les matins, et les boeufs
achetés sont conduits au saladero. Poussés dans un enclos étroit, le
lazo les prend un à un par les cornes. La corde du lazo est passée à une
poulie et son bout attaché à un cheval qui, en marchant, force le boeuf
à avancer jusqu'à ce qu'il serre sa tête contre une barre de bois: là se
tient l'exécuteur; il plante un stylet entre les cornes de l'animal, qui
tombe foudroyé. Immédiatement il est traîné plus loin, dépouillé de sa
peau et dépecé; la chair est séparée des os et passée à ceux qui
l'aplatissent et la couvrent d'une couche de sel. On forme ainsi de
grandes piles sur lesquelles on pose des planches et des pierres; le
lendemain on retourne ces couches de viande pour les saler du côté
opposé, et, après vingt-quatre heures sous la même presse primitive,
elles sont posées sur des séchoirs de bois, analogues à ceux de nos
lessiveuses, pour être séchées au soleil. Le séchage requiert de 30 à 40
jours en hiver; il se fait plus rapidement l'été; mais alors, pour
éviter l'action trop rapide du soleil, on retire la viande pour la
remettre en pile, et cela pendant trois à quatre fois, à intervalle de
quatre à cinq jours. À l'approche de l'hiver, on entasse la viande
fraîchement salée dans une immense pile cylindrique où elle se conserve
sans se gâter durant trois ou quatre mois. On la sèche à l'approche de
l'été. La pile qu'on me montre au saladero Cibils a un diamètre de 8 à
10 mètres et 3 mètres de haut; elle contient 13,000 quintaux de viande.
C'est un triste spectacle de voir ces troupeaux d'animaux poussés à la
mort qu'ils voudraient fuir. Le temps aussi pousse impitoyablement les
masses humaines vers le point où l'inexorable mort les fauche sans
pitié!
La peau de l'animal est mise à sécher: les os, les entrailles, la
graisse sont jetés dans de grandes chaudières de fer chauffées à la
vapeur. La graisse surnage et s'en va dans des caisses de fer où elle
est travaillée, puis elle tombe dans des tonneaux ou pipes de 900
livres, pour l'exportation. Elle sert en Europe à faire les bougies. La
moelle des os forme une graisse raffinée qui est mise en boîtes de fer
blanc pour l'usage culinaire. Les os retirés des cuves servent de
combustible pour produire la vapeur.
On les retire calcinés et on les exporte pour le noir animal. Les cornes
sont vendues aussi pour les divers travaux de boutons, peignes, etc. Le
sang coule dans un ruisseau et s'en va à la mer, qui en est rougie. On
sèche également au soleil une quantité de viande douce, c'est-à-dire non
salée, qu'on appelle _tajado_: elle se conserve quelques mois et on
l'expédie surtout au Chili.
Nous passons, un peu plus loin, au saladero Salmiguel, où on opère à peu
près de la même manière. Le terrain qui l'entoure est couvert de
lambeaux d'entrailles et de foetus de vache que les cochons dévorent;
mais il en reste encore assez pour empester l'air et développer des
miasmes dangereux. La municipalité est bien imprudente de laisser
subsister de tels foyers d'infection.
Pour distraire la vue et la pensée d'un spectacle si triste, nous
montons à la forteresse qui couronne, le Cerro. L'officier de garde nous
y laisse pénétrer, et de la plate-forme nous jouissons d'un panorama
merveilleux. Au pied de la colline, la rade et ses nombreux navires; de
l'autre côté, la ville de Montevideo avec ses clochers, ses coupoles,
ses faubourgs; au loin, las Pedras, l'île de Florès, et à l'horizon le
Cerro du pain de sucre, chaîne de montagnes qui s'étend jusqu'au Brésil.
Après avoir fait le tour de la citadelle, remarqué son phare à
pétroleuses canons vieux et jeunes de tout calibre, et salué son peloton
de soldats, nous redescendons la colline et nous arrêtons au saladero de
Barraca Blanca, où son propriétaire, M. Charles Clausole, veut bien me
donner de nombreux détails sur l'industrie des saladeristes. Les boeufs
sont achetés au prix moyen de 20 à 22 patacons (de 100 à 120 fr.) et
donnent environ 155 livres de viande chaque. La viande grasse, dite
_taxaco_, ou _carne gorda_, est mise en sacs et expédiée par paquebots
au Brésil, où elle sert à la nourriture des esclaves. La viande maigre,
dite _havanera_, se conserve plus longtemps; elle est mise sur bateaux à
voiles et expédiée à Cuba, où elle sert également à nourrir les
esclaves.
Le prix varie entre 20 et 30 fr. le quintal de 56 kilog; pour la _carne
gorda_, qu'on vend 1 fr. 25 le kilogramme au Brésil, et de 20 à 23 fr.
le quintal pour la _carne havanera_. La peau de boeuf (noviglio) pèse de
68 à 70 livres, celle des vaches pèse de 52 à 54 livres; leur prix est
de 34 fr. les 75 livres. Le boeuf donne en outre de 37 à 40 livres de
graisse, et la vache de 40 à 45; on la vend au saladero 10 fr. les 25
livres; la graisse raffinée pour cuisine vaut 28 raux, soit 14 fr.
l'aroba de 12 kilos. Les os calcinés se vendent 110 fr. la tonne de
1,000 kilos. Les cornes de première qualité valent 500 fr. le mille ou
10 sous pièce; celles de vache et celles dont les bouts sont coupés se
vendent moitié prix.
Le prix de la main-d'oeuvre varie selon l'emploi: en général, les
travailleurs sont payés à la pièce et le salaire moyen est d'environ 5
fr. par jour. M. Clausole emploie 60 hommes, qui arrivent à tuer et à
préparer environ 60 boeufs par heure, un à la minute: il lui en faut 30
autres pour le séchage de la viande et la préparation des graisses. Le
sel est apporté sur lest de Cadix et lui coûte 3 fr. la fanega de 3
quintaux, soit environ 1 fr. les 100 livres; le même sel passe deux fois
sur les chairs, et une sur le cuir. Il calcule que chaque animal lui
coûte en moyenne 5 fr. pour l'abattage, préparation et séchage, et que
le bénéfice net se réduit de 3 ou 4 fr. par tête d'animal; mais la
concurrence entre les saladeristes a poussé les prix si loin que souvent
on est en perte.
Les saladeristes préparent aussi les chevaux; ils les achètent au prix
modique de 10 à 20 fr.; le cuir vaut de 6 à 10 fr., et chaque cheval
produit de 1 à 2 arobas d'huile, du prix de 7 à 8 fr. l'aroba de 12
kilos. Cette huile, mise en pipe, ne se congèle pas; elle sert à la
savonnerie et à oindre les machines. Le crin est mis à part et vendu
pour rembourrer les meubles. La chair maigre sert à engraisser les
cochons. M. Clausole prépare ainsi dans son saladero environ 10,000
chevaux par an.
Pendant qu'on nous explique tous ces détails, notre embarcation à voile
arrive du bassin Cibils, où nous l'avons laissée, et, par un vent
favorable, nous ramène, rapide comme l'éclair, vers Montevideo. En
route, j'aperçois le drapeau national à l'arrière d'un navire: c'est
l'aviso de guerre _le Second_. Ce n'est jamais sans émotion qu'on voit
flotter au loin le drapeau de son pays. Un enseigne passe à côté de nous
avec son canot. Nous descendons ensemble à terre, et je suis heureux de
reconnaître en lui le jeune Fouet, marin distingué, et qui porte un nom
béni dans ces contrées. Il y a vingt ans, son père, lui aussi officier
de marine, y a fondé les conférences de Saint-Vincent de Paul, qui se
sont développées et font beaucoup de bien dans les deux républiques
argentine et orientale.
L'après-midi se passe à prendre des renseignements, à me ravitailler à
la banque anglaise faute d'une banque française, et à diverses visites.
En passant sur la place de la Matriz (c'est le nom que l'on donne ici à
la cathédrale), j'entre au palais de la législature locale. Là se
réunissent dans de belles salles et occupent de riches fauteuils de
damas les députés et les sénateurs du département de Montevideo.
M. Aurelio Berro, ancien ministre de la République de l'Uruguay, m'avait
donné des lettres pour M. Enrique Maciel, sous-secrétaire des finances,
et pour Carlo de Castro, ministre de l'intérieur.
Je me rends au palais du pouvoir exécutif et aussitôt je suis reçu sans
faire antichambre. M. Maciel m'engage à visiter la estancia de M.
Lenguas, située à six lieues, mais qu'on atteint en chemin de fer: je
pourrais ainsi comparer la estancia que j'avais vue dans la République
argentine avec une autre de la République orientale. M. de Castro quitte
les nombreux personnages réunis en son cabinet pour me recevoir au
salon: il pousse la complaisance jusqu'à me faire remettre à l'instant
un billet de libre parcours sur le chemin de fer, pour la estancia. Il
m'invite à dîner chez lui le lendemain, 18 juillet, jour de fête
nationale pour la République.
Il m'envoie aussi à l'_Hôtel de Paris_ de nombreux documents historiques
et législatifs, ainsi que les diverses et dernières statistiques de son
pays. Je me propose de les examiner dans les longues journées de
navigation.
Le soir, M. Buxareo fils vient me chercher à l'_Hôtel de Paris_, et me
donne divers renseignements sur le prix des terrains, et sur l'élevage
des animaux. Quoique bien jeune, il dirige déjà une des nombreuses
_estancias_ de sa famille et paraît fort entendu dans les affaires. Il
vient d'acheter une quantité de vaches maigres qu'il paye à raison de 9
piastres, environ 45 fr., et les revend ordinairement le double après
les avoir laissé paître dans ses champs environ quatre mois. Pour les
terrains, le prix varie selon la qualité et la proximité des centres. À
Payssandu, sur le fleuve Uruguay, vers le haut de la République, ou
vient de vendre pour 1,300 piastres, soit 6,500 fr., une surface de
2,700 cuadras. La cuadra de l'Uruguay ayant 87 mètres de côté; forme une
surface de 7,569 mètres carrés, ce qui porte le terrain à environ 40 fr.
l'hectare.
Elle vaut à peu près 60 fr. l'hectare aux environs de Montevideo. Le
prix des terrains à bâtir en ville varie de 20 à 100 fr. le mètre carré,
selon la position; les loyers sont encore très chers, quoiqu'ils aient
baissé presque de moitié. L'_Hôtel de Paris_ paye pour sa modeste maison
1,500 fr. par mois. L'_Hôtel espagnol_ paie à M. Buxareo, son
propriétaire, 72,000 fr. l'an. Il y a peu d'années, le pays, ayant fait
de bonnes affaires, ne sut point être sage; la plupart des familles
riches gaspillèrent beaucoup d'argent en maisons, villas et objets de
luxe, et elles sont maintenant dans la gêne.
M. Buxareo me conduit à la salle de la Société d'agriculture, où je
trouve 126 journaux et revues de tous les pays. On a réuni aussi une
collection de livres de tous les points du globe, des échantillons de
belle soie indigène et des échantillons de minerais et de marbres de la
République; la collection des insectes et des serpents du pays, parmi
lesquels je remarque le serpent à sonnette et autres variétés
venimeuses. On me montre aussi la photographie d'une peau de boeuf qui
porte douze marques abîmant complètement le cuir.
Chaque propriétaire doit marquer ses bêtes au fer rouge, et lorsqu'il
les vend, le nouveau propriétaire pose aussi deux fois sa marque: il en
résultait une grande dépréciation pour les cuirs, et une loi vient de
défendre la marque au fer rouge ailleurs qu'aux jambes et au cou de
l'animal.
On me présente un jeune Parisien de vingt-un ans qui vient dans ces pays
pour faire de l'élevage: il a déjà parcouru la République orientale, et
trouvant les terrains trop chers, il s'en va à l'argentine. Je ne puis
lui cacher mon étonnement: «Comment, lui dis-je, avez-vous pu vous
résoudre à quitter vos boulevards pour venir ici chercher par un travail
pénible à multiplier vos capitaux?--J'ai vécu, répond-il, en Angleterre,
et j'ai vu comment font les Anglais.» Alors tout s'explique.
M. Buxareo me fait connaître à M. Lenguas, dont je dois visiter la
estancia: il me remet aussitôt une lettre pour son majordome, lui
indiquant de me fournir le meilleur cheval pour me faire assister à un
_rodeo_. Je pourrai voir ainsi les boeufs réunis de toute part par les
gardiens à cheval, poussés vers certaines barrières et chassés au lazo
légendaire ou arrêtés par le terrible bolleador.
Quelques-uns de ces messieurs veulent bien s'inscrire à l'Union de la
paix sociale et à la Société de géographie commerciale de Paris.
Le lendemain, j'allais partir pour la estancia, lorsque M. Buxareo père
vient me chercher à l'hôtel. Il me fait abandonner ce projet
d'excursion, et me propose de me faire visiter lui-même les principaux
établissements charitables et scolaires de la ville et des environs. La
proposition est tentante, d'autant plus qu'il se charge lui-même de
présenter mes excuses à M. Lenguas. Voir les hommes, les soins qu'on met
à soulager leurs souffrances ou à les instruire, est plus intéressant,
sinon plus amusant, qu'une cavalcade à courir les boeufs. Je cède donc
au désir de M. Buxareo, et nous partons pour l'hôpital général. Il est
construit pour 600 malades et confié aux soins de vingt-quatre Soeurs
italiennes, de la congrégation de N.-D. dell'Orto. Je remarque qu'elles
sont presque toutes des deux Rivières de Gênes. La construction est
magnifique, mais dans l'ancien style. Les nombreuses cours laissent
pénétrer la lumière dans les vastes salles, mais arrêtent l'air qui se
corrompt et produit la pourriture d'hôpital. Je m'aperçois bientôt que
M. Buxareo est là comme chez lui; il connaît toutes les Soeurs et
presque tous les malades; quelques-uns y sont pensionnaires à ses frais.
Nous allons à l'autre extrémité de la ville, et chemin faisant, je vois
la musique militaire jouant devant une maison; c'est la maison de
Sanctos, président de la République, me dit mon guide. Ce sont les
militaires qui le fêtent à l'occasion de la solennité nationale: tout le
monde sait ici qu'il y a quinze ans il était encore charretier.
Je parcours la campagne garnie de villas à rez-de-chaussée, couvertes en
terrasses; partout des orangers, des mûriers, des pommiers et des
poiriers. Après une demi-heure de tramway, je fais comme les Brésiliens
et les indigènes, je prononce un _tcu_, son analogue à celui qu'on fait
chez nous lorsqu'on veut chasser un chat ou une poule; et le tramway
s'arrête au faubourg de Colonia, où je trouve l'_Hospicio de los
Mendigos_. C'est un hospice de vieillards, à peu près dans le genre de
ceux de nos Petites Soeurs des Pauvres. Il est confié aux Soeurs de
Charité françaises, qui y soignent 180 vieillards et 120 femmes. La
supérieure, qui est Nîmoise, me dit que les Soeurs qui dirigent les
femmes ont plus de peine que les autres: si à une infirme on donne
quelque chose de plus, les autres vieilles sont jalouses et grognent.
Les hommes encore valides sont appliqués à divers métiers de
ferblantier, charpentier et autres: la plupart sont étrangers et sans
famille. Quelques Français me prennent pour le consul et me demandent à
être rapatriés.
Les Soeurs s'occupent aussi d'instruction et font la classe gratuite à
300 petites filles du faubourg: je remarque dans leur école de belles
cartes de géographie et beaucoup de dessins de plantes, de fleurs et
d'animaux; c'est le meilleur moyen d'apprendre aux enfants la géographie
et l'histoire naturelle. À midi, on donne aux plus petites la soupe aux
frais de l'administration; la famille Jackson-Buxareo paie aux plus
pauvres les livres scolaires. La bonne Soeur a remarqué dans le
caractère de la femme de l'Uruguay plus d'énergie que chez l'Argentine:
elle ne se contente pas d'être le plus beau meuble et le meilleur
joujou de la maison; elle sait s'y faire sa place; mais elle n'arrive
pas encore à l'activité des Européennes. Les Soeurs dell'Orto ont
remarqué à leur noviciat qu'il faut deux Soeurs indigènes pour le
travail d'une Soeur italienne. Les maladies d'anémie sont fréquentes
dans le pays: elles sont souvent le résultat du _maté_, qu'on prend
continuellement, surtout à la campagne. Voici comment on le prépare: on
achète à l'almacen (droguiste) l'herbe récoltée dans le Paraguay, pilée
et réduite en poudre; on en remplit une petite courge appelée _maté_,
dans laquelle on place la _conquilia_, petit tuyau d'argent terminé en
boule percée de petits trous. On ajoute du sucre, on remplit d'eau, et
on suce par le tuyau deux ou trois fois, puis on passe au voisin.
Lorsque la courge est épuisée, on remet l'eau chaude.
On m'a souvent offert le maté dans diverses maisons; c'est une boisson
amère, mais agréable, à laquelle on s'habitue facilement; elle agit sur
l'estomac, et on dit qu'elle nourrit, mais la vérité est qu'elle éteint
l'appétit et cause l'anémie, faute d'aliments.
Les maladies de poitrine sont aussi très fréquentes. Les Soeurs de
Charité, à côté des vieillards et des élèves, ont encore 40 orphelines
gratuites et internes. Là où l'on voit la cornette, on est sûr de
retrouver l'orpheline: elle a aussi besoin d'être mère.
Au milieu du vaste établissement s'élève une haute tour, construite
jadis pour les besoins de la guerre civile. Je grimpe au sommet et je
jouis d'une vue magnifique sur la campagne; le terrain est ondulé, ce
qui le préserve des inondations, et chaque petite élévation est
couronnée d'un moulin à vent qui manoeuvre ses grandes ailes. Au loin,
on voit, d'une part, la ville de Montevideo, et d'autre part, à
l'horizon, les montagnes du Cerro; mais non loin de la tour je distingue
un vaste amphithéâtre que je reconnais bientôt pour être un cirque de
taureaux. Tout peuple qui ne rougit pas de pratiquer ce jeu barbare
n'est pas encore sorti de l'état sauvage. En rentrant en ville, je
rencontre une troupe de voyageurs récemment débarqués d'Europe. Voyant
les magasins fermés, ils en demandent la raison; on leur apprend que
c'est la fête nationale. Alors un d'eux dit en langue française:
«Puisque c'est la fête nationale, il doit y avoir jeux, foire,
saltimbanques; qu'on nous y mène.»
Pendant que je déjeune, M. Buxareo assiste à la bénédiction de la cloche
que donne l'évêque à l'église des dominicaines. Ces Soeurs ont été
établies ici par la famille Jackson: elles appartiennent au tiers ordre
de Saint-Dominique et s'occupent d'instruction. Après le déjeuner, il
vient me prendre avec sa voiture et il me conduit à sa propriété de
l'Aragnaga, aux environs de la ville. Chemin faisant, il me montre un
joli parc de 18 hectares orné de palmiers, de bambous et d'orangers,
qu'il possède dans ces quartiers.
À l'Aragnaga une magnifique église gothique a été construite pour servir
de tombeau à un des membres de la famille Jackson. Elle est ornée de
beaux vitraux et de superbes tableaux, parmi lesquels je remarque la
Vierge des Douleurs. Près de là 5 Soeurs dell'Orto prennent soin de 40
orphelines internes, et instruisent gratuitement 60 externes.
L'établissement et son entretien sont l'oeuvre de M. Buxareo. Nous
parcourons un autre superbe parc de 3 hectares, et à la maison nous
trouvons les professeurs du grand Séminaire et leurs élèves qui y sont
venus dîner. Les nombreuses villas de la famille Jackson-Buxareo servent
ainsi à la récréation du personnel des divers établissements qu'ils ont
créés ou aidés. Ils viennent de temps en temps à tour de rôle y prendre
leurs ébats. La voiture nous conduit au Manicomio. C'est un vaste
bâtiment, ou plutôt un grand palais avec portiques, cours, jardins, le
tout tenu aussi proprement que possible par les Soeurs dell'Orto. À la
lingerie elles ont fait des merveilles de dessin avec le linge. Mon
guide semble partout chez lui. À la cuisine, la Soeur cuisinière lui
demande des nouvelles de sa femme malade: «Priez pour elle,» dit-il,
«elle est un peu mieux; Dieu voit tout, et entend tout.»
Le Manicomio renferme 500 fous et folles de toutes les nations. Je
remarque plusieurs Italiens, et je dis à la Soeur qu'elle a bien des
compatriotes à soigner. Elle riposte: «_Ve ne sono anche molti fuori che
starebbero meglio qui_». Allons, ma Soeur, ne faites pas de politique,
cela vous est défendu, même à l'étranger.
Dans plusieurs salles, les plus tranquilles travaillent ou prient. Le
jardin comprend 18 hectares; de nombreux malades y sont occupés; ils
trouvent au travail soulagement et distraction.
Nous allons à l'autre bout de la ville, à la visite d'une magnifique
église à coupole qu'on vient d'achever. Le riche autel de marbre du XVIe
siècle qui se trouvait à Gênes dans l'église de Saint-Sébastien, après
la démolition a été transporté ici. La famille Jackson-Buxareo a
construit l'église et le couvent pour y installer les Pères capucins
italiens chassés d'Italie et les y occuper à l'enseignement. Ils ont 200
élèves. «Je voudrais voir partout vos communautés en faire autant.»
dis-je au Père gardien: «la société s'en trouverait mieux.» Il me
répond: «Nous n'avons pas été créés pour l'enseignement; mais ici on ne
nous a acceptés qu'à cette condition.» La nécessité est souvent bonne
conseillère! Mon cicérone aurait encore voulu me conduire plus loin à la
campagne, chez les Soeurs du Bon-Pasteur d'Angers: il les a installées
dans une propriété de 5 hectares, et pourvoit à leur entretien. Elles
prennent soin de 40 jeunes filles retirées du danger, et ont une école
avec 60 externes. Nous aurions aussi voulu visiter d'autres fondations
de la même famille, confiées aux Soeurs dell'Orto, c'est-à-dire trois
écoles maternelles ou salles d'asile dans lesquelles garçons et filles
reçoivent les soins et la soupe; mais le temps manque et nous nous
arrêtons au cimetière voisin. Il est garni de superbes monuments en
marbre de Carrare et le dessous de la chapelle sert de panthéon aux
hommes illustres du pays.
Nous passons devant le grand Séminaire, vaste palais, en partie
construit par la famille de mon guide, et nous venons à une autre de ses
fondations: celle des visitandines italiennes, qui, au nombre de 40, se
dévouent à l'éducation et à l'instruction des filles riches.
Nous arrivons enfin à la maison mère des Soeurs dell'Orto, appelées et
établies par les soins de la même famille: 40 religieuses et 7 novices
instruisent 30 internes et 60 externes. Déjà, à mon premier passage,
j'avais visité l'école des Soeurs de Charité appelées par la famille
Jackson-Buxareo, qui leur fournit maison et nourriture; elles ont 300
élèves; on reconstruit la maison pour en recevoir 1,000. La famille
Jackson prépare aussi à ses frais une colonie agricole pour les
orphelins pauvres, et déjà le terrain et la maison sont prêts à recevoir
les cisterciens qui vont venir de France pour la diriger. Enfin elle
construit à ses frais une maison et église destinée aux Pères
lazaristes. Les enfants de dom Bosco, qui dirigent ici un collège à la
Villa Colon, savent aussi qu'ils trouvent chez Buxareo et Jackson la
bourse ouverte lorsqu'ils sont obérés de dettes; et toutes les oeuvres y
trouvent leur plus sûre ressource.
Qu'est-ce donc que cette famille Buxareo-Jackson, qui pourvoit ici si
amplement aux besoins de l'instruction pour les deux sexes et élève des
asiles pour toutes les misères?
M. Jackson était Anglais et protestant. Comme beaucoup de ses
compatriotes, il s'était expatrié et était venu dans ce pays, où il
avait fait d'excellentes affaires. Sa femme et ses enfants se sont
convertis au catholicisme: son fils unique est marié et sans enfants.
Des trois filles, une est morte après avoir renoncé au mariage pour
consacrer ses biens et sa personne au soulagement des pauvres. Une autre
a épousé M. Buxareo, dont elle a un fils unique; la troisième est mariée
aussi et a de la famille. Ensemble ils possèdent 9 établissements à la
campagne, comprenant plus de 100 lieues carrées, soit 250,000 hectares,
et un grand nombre de maisons en ville. Tous les ans ils font donner
pour leurs gens une mission dans toutes leurs terres, et les personnes
qui, de près ou de loin, veulent venir profiter des exercices, sont
logées et nourries à leurs irais durant 13 jours. Il serait facile à
cette famille de vivre de ses rentes, et de croire que l'administration
de sa fortune suffit à son activité; mais tous travaillent. Nous avons
vu le fils Buxareo acheter et vendre les vaches; le père est tous les
jours à sa Baracca (c'est le nom qu'on donne ici à l'entrepôt des
marchandises), constamment occupé à recevoir et expédier les cuirs et la
laine. M. Cibils, son beau-frère, possède le plus important saladero du
Cerro, et a construit à côté le bassin de radoub pour lequel les navires
en réparation lui paient un loyer souvent de plusieurs milliers de
francs par jour. De toutes ces rentes et de tout ce gain, ils prennent
le nécessaire pour une vie aisée, et le reste va à l'instruction et au
soulagement des pauvres. Elle est donc l'économe fidèle auquel Dieu se
plaît à confier toujours des biens plus nombreux. À son égard se vérifie
cette parole: «On se servira pour vous de la même mesure que vous aurez
employée pour les autres, et on vous la donnera pleine jusqu'à ce
qu'elle déverse.» Tous ceux qui auront assez de foi pour faire des biens
de la terre et de leur propre activité le même usage que la famille
Jackson, verront se vérifier pour eux les mêmes promesses, car elles
sont pour tout le monde. Malheureusement, cette manière de bien jouir de
ses rentes est peu pratiquée. En me quittant, M. Buxareo me laisse sa
voiture pour aller faire ma toilette à l'hôtel et me conduire chez le
ministre.
M. de Castro, avec beaucoup d'amabilité, me présente à sa femme et à sa
nombreuse famille: il y a 9 enfants. Il avait réuni quelques amis, parmi
lesquels un jeune journaliste fort gai: celui-ci m'apprend que
Montevideo possède 15 journaux quotidiens écrits en langue espagnole et
5 en langues étrangères.. Parmi les convives, je distingue aussi deux
jeunes filles napolitaines, dont une fort jolie; leur père avait
commandé dans ces mers la station navale, et après sa retraite il est
venu y faire du commerce.
Le dîner fut gai et la conversation variée. Mme de Castro faisait avec
grâce les honneurs de la table. On but à la santé de la France et à la
prospérité de la République orientale. Viennent ensuite la musique et
les chants; et plusieurs invités arrivent pour la soirée. Un d'eux me
parle de son système de colonisation. Il prépare des terrains avec
chemins, clôtures, maisons, chapelle, police, écoles, juges de paix, et
vend les lots aux colons à raison de 50 fr. l'hectare, payables en cinq
ans: il a ainsi réuni des Suisses, des Allemands, des Italiens, qui ont
facilement prospéré.
Le lendemain à dix heures j'étais au môle de la douane, conformément aux
instructions reçues au Bureau de la _Pacific Steam C{y}_; mais à dix
heures et demie le vapeur qui doit nous porter à bord n'a pas encore
paru; le vent est favorable, et avec divers autres passagers je monte
sur une barque à voiles pour rejoindre l'_Aconcagua_, ancrée à 3 milles
au large. Cette impatience risque de me faire manquer le départ. Notre
nacelle était près de toucher le navire, et déjà un de nos marins
napolitains demandait à lancer un câble pour nous amarrer; les matelots
de l'_Aconcagua_ refusent de le recevoir. À ce moment le vent change,
et, aidé de la marée, nous emporte au loin. En vain on cherche à lutter
avec les rames. Nous perdons toujours plus de terrain, et à la fin nous
jetons l'ancre, dans l'espoir que le petit vapeur pourra voir nos signes
de détresse et viendra nous remorquer. Heureusement, peu après, le vent
devient favorable, et nous pouvons aborder le navire. Quoi de plus
changeant que le vent? Les Grecs avaient dit le temps, et les Romains la
femme; mais ne calomnions pas, et remercions Dieu d'être arrivés à
temps.
On nous fait attendre longtemps avant de nous donner les cabines. Les
passagers de première sont à peine une quinzaine, parmi lesquels
quelques Chiliens et plusieurs jeunes Allemands, voyageurs de commerce.
Je remarque aussi 4 Soeurs de Charité qui s'en vont aux écoles et
hôpitaux du Chili, et 4 Soeurs de la Merced, Espagnoles à même
destination. La mer est calme, le soleil radieux, le ciel pur. À une
heure on lève l'ancre et on marche vers le sud. À table je retrouve la
peu agréable cuisine anglaise avec ses soupes au poivre, ses légumes
sans sel, ses viandes dures, ses puddings sans sucre. À mon côté, un
jeune Anglais imberbe remplit la charge de sous-commissaire; il est
délicat de la poitrine, et pour se fortifier il a pris la mer; mais en
gens pratiques, sa famille lui a procuré une place qui lui permet de
voyager en mer tout en gagnant son pain et en faisant son instruction.
Je le vois souvent se promener avec d'autres jeunes gens, et demander à
celui-ci une parole espagnole, à celui-là un mot de français, les noter
et se les répéter, en sorte qu'il commence à se faire comprendre dans
ces deux langues.
20 juillet.--La mer est houleuse, le vent glacé, le tangage oblige à
mettre sur la table les planchettes pour retenir la vaisselle: elles
remplacent les ficelles que les marins français appellent le violon.
Tout le monde est malade: les pauvres Soeurs espagnoles ont surtout
l'air bien contrit.
21 juillet.--Même mer, même froid, mais le soleil paraît, et ses rayons
nous réchauffent médiocrement. Dans l'après-midi, trois baleines lancent
des colonnes d'eau en l'air, puis viennent se montrer à portée de fusil,
sortant à demi leur dos noirâtre. Le soir on chante, on joue, on fait de
la musique; les plus bouillants sont deux époux français; le mari est
Toulousain et la femme de Marseille. Ils vont s'établir au Chili comme
commerçants. Qui sait si Madame ne sera pas étonnée de ne pas y voir la
Cannebière! Un officier du bord se montre aussi fort gai: il est
Irlandais.
22 juillet.--La mer, toujours mauvaise, roule des vagues comme des
montagnes, qui soulèvent le navire et les estomacs.
23 juillet.--À sept heures, le _steward_ (domestique) m'appelle: _your
bath is ready, sir_; mais c'est parfaitement nuit, le jour ne paraît
qu'à huit heures. Le froid _pampero_ se calme, la mer devient plus
douce; les religieuses de la Merced sortent de leur _coma_ (lit), mais
elles ont encore l'air penaud. Je les aborde en disant: «Vous avez fait
une longue et facile méditation, mes Soeurs.» Mais elles ne comprennent
pas le français, et une d'elles, la plus jolie, me dit en espagnol:
_Wousted no se marea_; traduction libre, je croyais qu'elle me demandait
si je ne me mariais pas, et j'allais répondre: Je ne puis vous épouser,
lorsqu'un voisin, s'apercevant de la méprise, me dit: «Cette expression
en espagnol signifie: Est-ce que vous ne souffrez pas du mal de
mer?»--Par contre, les 4 Soeurs cornettes sont vaillantes et se
promènent en rang comme un peloton de soldats.
[Illustration: Détroit de Magellan.]
24 juillet.--À cinq heures du matin le navire stoppe à l'entrée du
détroit de Magellan: il attend le jour pour voir sa route. Au lever du
soleil, scène magnifique. Nous avons à droite la côte de la Patagonie,
sur laquelle se dessinent quelques montagnes, et à gauche la Terre de
feu, plus plate; l'une et l'autre sont couvertes de neige et de glace.
Sur le pont le thermomètre est à zéro. Le jeune couple marseillais
continue à nous donner son vaudeville. À table, il est fort embarrassé
pour demander les plats; il ne connaît pas l'anglais. Souvent, à la
suite des méprises, il témoigne son étonnement à la marseillaise par des
phrases provençales. Une jeune Chilienne nous fait de la bonne musique
et accompagne son frère à voix de ténor.
Vers cinq heures du soir, nous arrivons à Punta-Arena; deux fusées sont
lancées pour annoncer l'arrivée, et appeler les agents et les autorités.
Plusieurs Patagons montent à bord et étalent leurs peaux de huanacos, de
loutre et d'autruche. Les prix qu'ils demandent sont supérieurs à ceux
de Buenos-Ayres.
La petite ville de Punta-Arena étale au bord de la mer ses maisonnettes
de bois occupées par 3,000 habitants. Les environs sont des forêts
blanchies par la neige. Bientôt le phare allume son feu, et à sept
heures le navire lève l'ancre, marchant lentement et avec précaution
dans le détroit, par une nuit obscure.
25 juillet.--Le jour n'arrive qu'à huit heures et éclaire une magnifique
scène d'hiver. Le détroit n'a en cette partie qu'environ 2 kilomètres de
large; à droite et à gauche des collines et des montagnes couvertes de
neige, les vallées sont occupées par des glaciers. Par-ci par-là, des
phoques au teint roux ou noir lèvent leur tête et regardent avec
curiosité. La neige tombe, il fait froid: la navigation continue à être
calme, même après la sortie du détroit.
26 juillet.--La mer a été en tempête toute la nuit et continue à faire
danser le navire: le soleil paraît par intervalles; nous marchons droit
au nord, longeant les côtes montagneuses du Chili, que nous apercevons
dans la brume. Plus tard nous passons devant 4 rochers noirs qu'on a
baptisés les 4 évangélistes.
Vendredi 27.--Vent favorable, nous filons 14 noeuds; le roulis est fort,
on a peine à se tenir debout. Une dame anglaise, pour mieux jouir du
balancement, se fait hisser au moyen d'une poulie au haut du grand mât;
on la regarde avec des jumelles.
28.--Le capitaine tire à balle sur les goélands et les mouettes; elles
ont ici un plumage de couleur blanche et noire. Exercice cruel! d'autres
s'essayent, mais le commandant seul est assez bon tireur pour les saisir
au vol, malgré le roulis. Nous sommes en face de l'île de Mocha,
couverte d'un tapis vert et de forêts. Cette nuit, nous arriverons à
Coronel, où je descendrai pour visiter Lota et atteindre Santiago par
voie de terre.