CHAPITRE XI

Une séance à la Chambre des députés. -- Le collège San-Salvador.

-- L'hôpital. -- La charité privée. -- Le collège San-José. --

Pensées d'un voyageur. -- Plantation de la canne à sucre dans les

diverses provinces.

À Buenos-Ayres, je commence mes visites d'adieux, mes préparatifs de

départ. J'achète des spécimens des curiosités du pays, la conquilia et

le maté, le lazo et le boleador, et des peaux de huanaco. À l'_Officina

national de tierras y colonias_, je me munis des documents nécessaires,

et M. Latsima, à la douane, me donne ses importants travaux de

statistique et une carte pour les études géographiques. À trois heures,

je me rends à la Chambre des députés. Il y avait foule, car on discute

la grave question de l'enseignement. Les gardes éloignaient les curieux,

mais, grâce au député-avocat Zeballos, président de l'Institut

géographique, je suis admis et placé dans la première tribune. La salle

n'est pas vaste et ressemble à un théâtre de province, dont le parterre

est occupé par les sièges des députés et les galeries par le public.

Elle sert alternativement aux sénateurs et aux députés; ils siègent

trois jours par semaine; c'est de l'économie. Les députés, élus

directement par le peuple, à raison de un par 20,000 habitants, sont au

nombre de 86; les sénateurs sont 30 et élus au nombre de deux par

chaque Chambre des députés de province.

Au moment où j'entre, un député ecclésiastique a la parole: il soutient

le projet de loi présenté par la commission et prouve la nécessité de

donner l'enseignement religieux dans les écoles; il est souvent

interrompu par un ministre, et à chaque interruption les tribunes

manifestent leur adhésion à l'interrupteur: il y a évidemment un vent

réel ou artificiel de _libéralisme_ dans le public. Les députés ne

gardent pas le chapeau sur la tête comme en Angleterre et dans ses

colonies; ils s'adressent au speaker, qu'ils appellent ici Président.

Les libéraux soutiennent que l'enseignement religieux doit être banni de

l'école et qu'il incombe uniquement aux parents et aux ministres des

différents cultes; ils reproduisent tous les arguments qui ont été

entendus dans les Chambres françaises sur la matière. Ils semblent

vouloir prendre toutes les précautions pour réussir et demandent que la

Chambre se déclare en permanence jusqu'à la solution de la question. La

proposition mise aux voix est rejetée par 31 votes contre 30; les

applaudissements d'une partie du public prouvent que plusieurs

voudraient voir aboutir le projet de la Commission qui repousse la loi.

Je passe ma soirée chez la famille Carranza, où frères et soeurs jouent

sur violon et piano les sonates de Beethoven. Le lendemain je visite

l'établissement des Soeurs de la Charité, rue Moreno. Elles ont là 160

internes payantes, 150 gratuites et 20 orphelines internes gratuites.

Partout où il y a des Soeurs de Charité on retrouve l'orpheline; elles

aiment à se faire les mères des pauvres enfants qui n'en ont plus. La

bourgeoisie leur confie volontiers ses enfants. J'ai vu des demoiselles

élevées par elles qui parlent parfaitement le français et l'anglais. À

la fin de leur éducation, elles les groupent en congrégations d'Enfants

de Marie, pour la persévérance dans le bien. Ces jeunes filles ont

établi à leurs frais une pharmacie où elles distribuent gratuitement les

remèdes aux pauvres. Les mamans vont acheter une maison attenante à

l'établissement pour que les bonnes Soeurs puissent y fonder une école

professionnelle. Les filles du peuple y apprendront un métier adapté à

leur sexe, qui les aidera à gagner le pain quotidien. Cette institution

ne semblait guère nécessaire jusqu'à ce jour; la femme ne s'occupait que

du ménage, et le travail du mari suffisait à tout; l'abondance était

grande, la misère inconnue. Mais la fièvre jaune qui, en 1871, a enlevé

25,000 personnes, a laissé beaucoup d'orphelins, et les révolutions

périodiques en ont augmenté le nombre. D'autre part, l'affluence des

étrangers pauvres a aussi contribué à apporter la misère, et il faut

maintenant que la fille et la femme apprennent à mieux utiliser leurs

doigts.

M. Lodola veut bien me prendre à l'hôtel pour me conduire à une

conférence de charité, au collège de San-Salvador. Je profite de

l'occasion pour visiter le collège. Il a un internat avec 415 élèves qui

suivent les divers cours de l'enseignement secondaire. Cet

établissement est dirigé par les Pères jésuites espagnols. Au dortoir je

remarque que les élèves sont enfermés, la nuit, dans de petites cellules

ayant au plafond une toile métallique; le Père prétend que dans ce pays

toutes ces précautions sont nécessaires pour préserver la décence et la

moralité.

Parlant à un Espagnol, je veux savoir son avis sur les horribles combats

de taureaux. À mon grand étonnement, il trouve des raisons pour les

justifier comme un exercice et un art. Les préjugés de nation sont si

forts qu'ils aveuglent même ceux de qui on attend la lumière: tout art

ou tout exercice qui aura pour résultat de torturer les animaux pour le

plaisir de l'homme sera toujours contre nature.

Or ce n'est jamais impunément qu'on enfreint les lois de la nature; et

si, en guerre, le peuple espagnol est le plus cruel des peuples, c'est

que, dès l'enfance, on l'habitue aux spectacles du sang. Heureusement,

la République argentine a aboli ces jeux qu'on voit encore à Montevideo.

M. Lodola veut bien me conduire à la visite de quelques familles

pauvres; elles habitent les quartiers éloignés de la ville. Dans ces

parages, les rues ne sont pas pavées, et sans les trottoirs on ne

pourrait circuler; elles ont 0m 40 de boue. Dans un endroit nous trouvons

même un cheval mort probablement, à la peine pour tirer la charrette ou

la voiture embourbée. Après bien des tours et détours nous voyons une

jeune fille gracieuse et élégante, sur une porte, et nous nous

renseignons auprès d'elle sur l'adresse que nous cherchons; elle nous

fait entrer dans un salon: bientôt les frères et soeurs arrivent au

nombre de neuf, puis la mère, veuve depuis quelques années. Le mobilier

est propre, tous ont des vêtements en parfait état. Je croyais que nous

avions fait erreur, mais c'était bien la famille que nous cherchions. En

sortant, je témoigne à mon confrère mon étonnement, mais il me dit;

C'est une famille de pauvres, honteux; c'est l'exception, et nous avons

bien des familles dans la vraie misère. Je tenais à les voir; mais

n'ayant pu réussir à trouver les adresses, après avoir interpellé tous

les _caballeros_ que nous trouvions, et prononcé bien des _caramba_,

lorsque nous étions embourbés dans un dédale de rues non encore nommées

ni numérotées, fatigués par les difficultés de la circulation, nous

entrons à l'hôpital qui se trouve sur nos pas. Nous y trouvons les

Soeurs de Charité françaises, qui soignent 250 malades hommes. Les

femmes sont dans un autre hôpital et confiées à des Soeurs italiennes.

L'établissement est nouvellement construit, le terrain est vaste et

planté d'arbres et de fleurs; on a évité ces malheureuses cours qui

enferment l'air vicié; les salles sont presque toutes au

rez-de-chaussée, mais elles renferment un très grand nombre de lits. Le

système allemand, qui ne place que quatre à cinq lits par chambre, fait

mieux éviter la pourriture d'hôpital. La cuisine fonctionne par la

vapeur, qui, introduite entre les doubles parois des chaudières, chauffe

l'eau en quelques minutes. La même vapeur chauffe aussi les bains. Le

système d'hydrothérapie est complet.

En parcourant les salles, j'interroge quelques malades: un bon vieillard

m'apprend que, déserteur de Gênes, en 1848, il est arrivé ici comme

cuisinier. Après avoir amassé un bon pécule, il avait cru l'augmenter en

fondant un _almacen_ (nom qu'on donne ici aux magasins de comestibles);

il aurait réussi, mais il faisait facilement des crédits à des familles

pauvres qui ne l'ont pas payé, et il ne lui reste plus que l'hôpital. Un

banquier n'en aurait pas fait autant! Un autre a deux côtes brisées:

c'est l'effet d'une rencontre de deux trains qui, il y a trois semaines,

a tué plusieurs ouvriers et blessé un plus grand nombre. Le pauvre homme

se préoccupe de savoir si la compagnie l'indemnisera. Un jeune homme lit

un plus ou moins mauvais journal.--Je m'ennuie, dit-il, j'aimerais bien

avoir des livres pour tuer le temps. Je faisais le gaucho à la campagne;

l'humidité m'a donné un rhumatisme aux jambes et je ne puis me lever.

J'engage M. Lodola à établir à l'hôpital une petite bibliothèque et à

faire visiter les malades par ses confrères, qui pourront souvent rendre

à plusieurs de précieux services: un grand nombre en effet ont leur

famille à l'étranger. Je quitte l'hôpital et m'en vais au loin visiter

le collège de San-José, tenu par les Pères baionnais; c'est le nom qu'on

donne ici à la congrégation qui tient le collège de Bétharam dans les

Pyrénées. Un bon Père me fait parcourir l'établissement. On y donne

l'enseignement secondaire à 300 internes. Les casernes d'enfants

précèdent celles des soldats. Le jour où les familles sauront élever

elles-mêmes leurs enfants, les gouvernements auront moins besoin de

soldats pour garder les citoyens.

[Illustration: Buenos-Ayres.--collège San-josé.]

Au dortoir, je ne vois pas les petites cellules et leur toile

métallique: le professeur pense qu'il est plus utile d'habituer le jeune

homme à avoir assez de force morale pour se garder lui-même. Nous

montons au sommet d'une tour qui semble faite pour un observatoire. Les

Pères en effet en projettent la création. Observer le cours des astres,

se rendre compte des vents, de la pluie, de l'électricité sont choses

utiles que des moines peuvent faire et enseigner, d'autant plus qu'elles

sont de mode; il est toujours bon d'être de son temps. Du haut de la

tour on jouit d'un magnifique panorama; la ville est à nos pieds. Avec

ses maisons basses couvertes en terrasse et laissant percer partout les

plantes des _patio_, elle offre l'aspect d'une ville d'Orient. Les

Espagnols ont imité les constructions arabes et en ont porté le goût

ici. Le Père me montre au loin la Penitencieria, immense construction où

les prisonniers, installés d'après le système cellulaire, sont

contraints au travail, et en sont privés lorsque leur conduite laisse à

désirer. Il paraît que l'ennui et l'inaction leur est une plus dure

pénitence.

Le 15 juillet, dans une librairie où je vais pour chercher la carte

géographique et la Constitution de la République argentine, on me

présente un album sur lequel des prélats et autres personnes distinguées

écrivent quelques pages ou quelques lignes. Il doit se vendre au profit

d'une oeuvre charitable. On me prie d'inscrire quelques pensées. Les

pensées d'un voyageur ne peuvent être que courtes et rapides; les voici

telles que je les consigne à la hâte:

I.--L'homme n'est qu'un voyageur sur la terre; il importe qu'à sa mort

on puisse dire de lui: il a passé en faisant le bien.

II.--En punition du premier péché, l'homme a été condamné au travail;

mais le juge s'est montré père en faisant que l'homme trouve dans le

travail accompli sa plus douce satisfaction.

III.--Le but du travail n'est pas la richesse, mais la vertu.

IV.--Il serait facile à Dieu de rendre tous les hommes riches, puisque

la terre et ce qu'elle renferme lui appartient; mais comme l'homme

résiste difficilement aux dangers de la richesse, c'est par un effet de

sa bonté paternelle qu'il tient le plus grand nombre dans la nécessité

de demander le pain de tous les jours.

V.--Celui qui s'applique à remplir le but de la richesse en économe

fidèle et distribue dûment le superflu, celui-là est sûr de voir affluer

vers lui les biens de la terre.

VI.--J'ai visité presque tous les peuples du monde. Je n'en ai trouvé

aucun sans religion. La plupart pratiquent la loi de nature, mais tous

ont conservé les principales vérités révélées.

VII.--Les catholiques qui ont reçu la vérité tout entière sont obligés à

plus de vertu. Lorsqu'ils se contentent d'énumérer leurs privilèges sans

correspondre par une exacte fidélité, ils ressemblent aux Juifs qui

allaient disant: Nous sommes les enfants d'Abraham! nous sommes les

enfants d'Abraham! Or, il s'attirèrent ce reproche: Si vous êtes les

enfants d'Abraham, faites donc les oeuvres d'Abraham!

VIII.--Ceux qui s'appliquent à arracher la religion du coeur des peuples

sont les pires ennemis de l'humanité; ils préparent à leur génération

des maux sans fin, et ils en seront maudits; mais après l'épreuve et la

souffrance, l'humanité revient avec bonheur à la religion comme le

pilote balloté par l'ouragan rentre volontiers dans le port.

IX.--Ceux qui prennent le culte pour la religion prennent la partie pour

le tout. Ils sont coupables s'ils s'arrêtent au culte qui est le moyen,

et ne vont pas au décalogue qui est le but.

X.--Celui qui aime son pays s'applique à lui former une jeunesse

vertueuse. Le jeune âge a besoin d'agir: si on ne lui donne le bien à

faire, il fera certainement le mal; mais il ne faut pas présenter au

jeune homme le travail comme à l'homme mûr, il faut savoir se faire tout

à tous.

XI.--J'ai vu souvent des riches se croire les plus malheureux des

hommes, et personne n'est exempt de souffrances; mais j'ai vu ces mêmes

riches changer d'opinion au sortir de la mansarde du pauvre ou de la

salle d'hôpital. En voyant la misère vraie, et la souffrance réelle, ils

trouvaient leur lot léger et en bénissaient la Providence.

XII.--Le véritable bonheur pour un coeur bien fait, c'est de faire le

bonheur des autres.

M. A. Wagner, fils, dont le frère s'occupe au grand Chaco de la

plantation de la canne à sucre, veut bien, sur ma demande, rédiger une

note détaillée que je crois bon d'insérer ici.

«Le grand centre de production a été jusqu'à présent la province de

Tucuman.

Il n'existe que quelques fabriques de sucre dans les autres provinces du

nord, Salta et Jujuy. Cependant, dernièrement, il s'est fondé trois

établissements importants dans Santiago de l'Estero. Ce sont les

établissements de San-Yermes, Hileret, et Jaymes Vuira.

Dans toute cette partie de la République, la canne à sucre a besoin

d'irrigation.

On cultive également la canne à sucre sur les rives du Parana, dans la

province de Corrientes, dans les Misiones, et enfin au grand Chaco.

Partout la canne vient admirablement.

À Corrientes, les sucreries n'ont pas donné de bons résultats à cause

des révolutions incessantes qui ruinent toutes les entreprises agricoles

et industrielles.

Les Misiones sont encore trop peu connues et trop peu peuplées pour que

l'on puisse y établir une industrie quelconque.

Le Chaco se trouve dans de meilleures conditions que Consentes et les

Misiones. Les moyens de communication sont faciles et économiques, tous

les transports pouvant se faire par le fleuve. La canne n'a pas besoin

d'irrigation, et les terrains sont meilleur marché qu'à Tucuman. On

commence aussi à s'occuper sérieusement du Chaco; malheureusement les

Indiens sont encore fort à craindre dans cette partie de la République.

Il ne s'est fondé qu'une grande sucrerie au Chaco jusqu'à présent. C'est

la colonie d'Ocampo. On doit y travailler l'année prochaine 50 cuadras;

j'ignore les dimensions de ces cuadras: celles de Tucuman ont 166 mètres

de côté, soit 12,583 mètres carrés, un peu plus d'un hectare.

Toutefois beaucoup de colons de las Toscas, Ocampo, Resistencia et

Formosa, s'occupent activement à planter la canne en prévision du _rush_

qu'il y aura sur les terrains riverains du Parana, aussitôt que l'usine

Ocampo aura commencé à travailler; et, comme le terrain utilisable sera

entre les mains des planteurs, les capitalistes seront obligés de les

associer.

Ici la fabrication du sucre rend pour le moment 100 pour cent.

En effet, la production locale étant inférieure à la consommation, les

fabricants peuvent écouler leurs produits au même prix que les sucres

venant d'Europe; ils profitent donc du montant du fret, douane et

commission, qui chargent les sucres étrangers.

Terminons par quelques chiffres qui montreront l'essor qu'a pris

l'industrie qui nous occupe, dans les dernières années.

En 1874, il existait dans la République 2,297 hectares de cannes.

En 1877, " " " " 2,487 hectares de cannes.

En 1881, " " " " 5,403 hectares de cannes.

C'est-à-dire que, pendant les années qui se sont écoulées entre 1874 et

1877, l'on n'a planté que 63 hectares par an, tandis que de 1877 à 1881

on a planté 729 hectares par an.

Enfin, pour finir, voici le tableau des importations de sucres bruts de

1876 à 1882 (en tonnes de 1,000 kilos):

1876 8,699

1877 11,857

1878 8,900}

1879 7,899} années de révolution.

1880 9,080}

1881 8,726

1882 7,662

La canne atteint une hauteur moyenne de 4 mètres. Elle se plante en

juin, juillet, août et septembre, et se récolte l'année suivante pendant

les mêmes mois.

La canne se plante couchée dans les sillons; quelquefois l'on place

trois cannes côte à côte; d'autres fois l'on place les cannes l'une au

bout de l'autre; les deux méthodes donnent le même rendement par unité

de surface; la seconde méthode exige moins de cannes pour couvrir un

espace donné.

La distance entre les sillons varie également selon les cultivateurs,

mais ceux qui espacent bien les sillons en ont un bon résultat.

On récolte de 40 à 60 tonnes par hectare, qui donnent 5-1/2 à 6% du

poids brut en sucre et 30 à 40 barils d'alcool.

Les grands établissements se sont presque tous outillés à la compagnie

Fives-Lille.

Les procédés de fabrication ne diffèrent en rien de ceux des autres pays

sucriers.»

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. · 第 19 / 53 题