Retour à Buenos-Ayres. -- La nouvelle capitale de la Plata. --
Les banques. -- Le Musée. -- Départ pour Rosario. -- Navigation
intérieure. -- San-Nicolas. -- Le pingoin. -- La guerre du
Paraguay. -- Rosario. -- San-Juan. -- Mendoza et la viticulture.
-- Inondation dans l'est, sécheresse dans l'ouest. -- Un
elevator. -- Un Allemand colonisateur.
Le soir j'avais dit au domestique: Tu m'éveilleras demain matin à cinq
heures, car j'ai à écrire.--_Bueno, Señor._ Or, à six heures, le silence
n'était encore interrompu que par le chant des coqs et la pluie
diluvienne. Après une heure de travail je vois que le moment de
s'acheminer à la gare est arrivé, car elle est assez éloignée, et le
train part à huit heures; mais, à mon grand étonnement, je constate que
la porte est fermée à clef, et que, seul habitant de la maison, j'y suis
prisonnier. J'ouvre des fenêtres aux quatre points cardinaux et
j'appelle de toute la force de mes poumons: silence complet. Je passe
sur une terrasse, mais les briques glissantes me font faire la culbute,
et, pour me débourber, je frappe fortement des mains; ce fut mon salut.
Deux chiens ont entendu le bruit et aboyent si fort que le domestique
paraît. Viens donc m'ouvrir et mets-moi vite en voiture, car j'ai
affaire à Buenos-Ayres et je ne puis manquer le train. Ce brave homme,
un peu confus, fait des prodiges d'activité, et en quelques minutes il
m'a brossé, servi le café et mis en voiture. Une demi-heure après,
j'étais à la station, où le chef de gare me sert gentiment une tasse de
café qu'apporte sa fillette. Est-ce le changement de pays ou de climat
qui donne ici tant d'amabilité à la froide nature anglaise? Il ne
s'arrête pas là, mais il répond à mes questions et me fournit des
détails sur la nouvelle ville de _la Plata_ qu'on est en train de
construire pour servir de capitale à la province de Buenos-Ayres.
Jusqu'à ces derniers temps Buenos-Ayres était capitale de la province et
de la fédération, et s'en prévalait pour imposer sa volonté aux autres
États; mais, en 1880, lors de la dernière élection présidentielle, les
autres États conspirèrent, cernèrent la ville et l'assiégèrent durant un
mois. Après avoir perdu environ 3,000 hommes de part et d'autre en
divers faits d'armes, la ville se rendit, et il fut stipulé qu'elle
serait désormais la capitale de la Confédération, qu'à cet effet tout
pouvoir de police et autre dans la ville appartiendrait au pouvoir
fédéral, et que la Province aurait à se construire une nouvelle ville et
à y transporter ses autorités. Tuer 3,000 hommes pour obtenir ce
résultat dans un pays qui a tant besoin de bras, c'est peu sage! Mais
cette ardeur à guerroyer s'explique par le grand nombre d'individus qui,
fuyant le travail, préfèrent vivre de la politique, en attendant la
récompense du parti vainqueur. Soumettre ces gens-là au travail serait
délivrer le pays de sa plus grande plaie.
La nouvelle ville de la Plata sera assez éloignée de la mer et du
fleuve, le terrain étant trop bas à la côte; mais on projette un canal
depuis Encenada, située à 12 milles à l'entrée du fleuve. La ville est
tracée, les rues sont larges de 20 à 40 mètres, et le terrain s'y vend
de 1 à 3 fr. le mètre carré, selon qu'il est plus ou moins central.
Beaucoup de spéculateurs l'accaparent et feront probablement de belles
fortunes.
Enfin le train arrive avec une demi-heure de retard: c'est assez
habituel, ici. Les plaisants traduisent le terme espagnol _ferro-carril_
par le mot ferro-charrette; la vitesse en effet n'est pas grande (20
kilomètres à l'heure). J'ai encore une fois, le long de la route, le
triste spectacle d'animaux morts et mourants; on dit que la perte
s'élève déjà à plusieurs millions de têtes, et tous les jeunes agneaux
sont perdus. Le dernier recensement donnait les chiffres suivants pour
le bétail vivant sur les terres de la République: 2,000,000 de chevaux,
6,000,000 de boeufs et 80,000,000 de moutons.
À dix heures je descends à Buenos-Ayres, où ma première visite est à
_London and River Plate Bank_, pour regarnir ma bourse. N'est-il pas
regrettable que, dans une ville qui renferme 40,000 Français, faute de
banque française, il faille avoir recours à une banque anglaise[3]? Et
pourtant il y a au moins 15,000,000 de francs de dépôts d'argent
français dans les diverses banques de la ville, et les Italiens, qui ont
établi ici une banque avec un capital ne dépassant pas 5,000,000 de
francs, font d'excellentes affaires. Quelques établissements financiers
français ont bien envoyé des éclaireurs étudier la situation, mais
c'étaient des hommes de bourse, et voyant que les transactions de bourse
avaient ici peu d'importance, ils ont jugé que la place ne méritait pas
une succursale. Or, les opérations de bourse ne sont pas le seul aliment
aux banques, ni le meilleur: le commerce et l'industrie devraient mieux
attirer leur attention. Les banques nationale et provinciale ici
attirent des dépôts considérables, pour lesquels elles donnent un
intérêt de 2 à 3%, et elles prêtent ce même argent à 7% l'an, réalisant
ainsi des millions de bénéfices. Le terme du prêt est d'un an,
amortissable par quart, chaque trois mois. Contrairement aux usages
financiers, ces banques ont un privilège sur l'hypothèque, mais elles
sont obligées de fournir tout renseignement sur le montant des prêts,
aux personnes qui en font la demande.
[Note 3: Depuis que ces lignes ont été écrites les journaux
ont annoncé la création d'une banque française.]
De la banque je passe au musée; il est fermé les jours de pluie, mais on
veut bien faire exception pour l'étranger. Les collections ne sont pas
grandes; toutefois les amateurs peuvent voir ici un grand nombre de
squelettes fossiles d'animaux antédiluviens et spécialement de
cryptodons avec leur énorme carapace. Une d'elles, celle du panocthus, a
2m 20 de longueur, avec une queue de 1m 20. Les quatre espèces de cet
animal, l'asper, l'élongatus, le loevis, le clavipes, sont représentées
encore par les os fossiles de leur bassin. Dans les fossiles on voit
aussi un tigre indigène, un scelidotherium leptocephalum à longue tête
et herbivore, un moegatherium, un panochtus tuberculatus et plusieurs
tatous. Dans la collection des animaux indigènes, je remarque une espèce
d'écureuil volant, la biscacia, espèce de lapin; le petit lièvre de
Patagonie, la lionne, les quatre espèces d'onzas ou chats tigres;
l'aguarra agnossou du Paraguay, qui tient du loup et du renard; diverses
espèces de singes, et le tapir du grand chaco, dit ici la grand bestia,
qui tient du sanglier et du cerf. Parmi les oiseaux je distingue
diverses espèces de perroquets, le condor et quelques beaux vautours des
Cordillières. Les minéraux consistent surtout en spécimens de cuivre de
la province de Salta, mais trop pauvres pour mériter l'exploitation. On
peut remarquer encore de beaux tableaux en nacre représentant la prise
de Mexico par les Espagnols, et la défense héroïque des Indiens ses
habitants; et enfin las bollas ou le boleador, qui a tué le général Pax.
J'ai déjà dit en quoi consiste cet instrument dangereux.
À trois heures j'étais à la station du chemin de fer, en route pour
Rosario. Je trouve M. Wagner, notre consul, qui, ne m'ayant pas
rencontré à l'hôtel, était venu me rejoindre au départ pour me remettre
quelques notes et adresses.
En attendant le départ, nous causons sur la singulière situation faite
aux enfants de Français nés ici. D'une part la loi argentine les déclare
enfants du pays, et d'autre part la loi française les considère comme
Français et les astreint au service militaire; le résultat est que, pour
ne pas servir deux pays, ils restent Argentins. Dans la campagne il
arrive même souvent qu'ils aiment à se dire Argentins pour éviter le nom
de _gringo_, épithète de mépris qu'on donne ici à l'étranger. Mais si la
loi argentine déclare Argentin tout fils d'étranger né dans le pays, il
n'en est pas de même de l'étranger arrivé ici; il conserve sa
nationalité, et à 21 ans il devra tout quitter pour retourner en France
faire son service militaire; pendant ce temps sa place, parfois
péniblement gagnée, sera prise par un autre et le plus souvent par un
Anglais ou un Allemand, et à son retour il aura à se refaire une
situation. La fondation de maisons solides à l'étranger est impossible
dans ces conditions.
On objecte qu'exonérer du service militaire le Français vivant à
l'étranger serait une prime à l'émigration: soit, mais où serait le mal?
Est-ce que le Français qui s'astreint à vivre loin de son pays ne lui
rend pas d'assez grands services par les débouchés qu'il ouvre au
travail national?
Les quelques centaines de jeunes gens que, par un amour insensé de
l'égalité, vous rappelez tous les ans des quatre coins du globe, ne
grossiront pas beaucoup votre armée; mais, par contre, leur travail
interrompu, leur situation compromise font perdre d'incalculables
richesses au commerce et à l'industrie nationale. Les Allemands mêmes,
si intraitables en fait de service militaire, exonèrent de cette charge
leurs sujets chefs de maisons établis à l'étranger.
Mais déjà le sifflet a annoncé le départ et nous voici en route.
Le train remonte la rive droite de la Plata, passe devant le parc de la
Recolleta, longe la vaste et récente construction des prisons, et, trois
heures après, il atteint la station de Campana, au bord du Parana, un
des affluents de la Plata. Là, nous montons sur le _Parana_, navire à
hélice de 600 tonneaux; il appartient à la Compagnie des Chargeurs
Réunis du Havre, et est destiné aux voyages entre Buenos-Ayres et Bahia
Blanca sur la côte du sud. Il sort tout neuf des chantiers de Glascow et
vient d'arriver du Havre. N'est-il pas regrettable que nous en soyons
encore à faire construire nos navires en Angleterre, même après la prime
à l'armement! Nos armateurs ne feraient-ils pas mieux, par un sentiment
patriotique, de s'entendre pour créer un chantier modèle, qui aurait
assez de travail pour atteindre les prix des constructeurs anglais?
D'autres nations demanderaient à leur tour des navires à ces chantiers,
et l'on ne serait pas tributaires de l'étranger dans cette importante
industrie.
Après la manoeuvre du départ, le capitaine laisse la direction du navire
à deux pilotes, toujours habiles à éviter les bancs de sable, et durant
le dîner il nous raconte son heureux voyage du Havre ici, exécuté
directement en vingt-cinq jours.
La Compagnie Navarello, de Gênes, vient d'acquérir le _Sterling Castle_,
qu'elle a baptisé le _Sud-America_. Ce navire, sorti des chantiers de
Glascow, jauge 6,500 tonnes; il a 135 mètres de long et une force de
8,599 chevaux effectifs; il file 18 noeuds et franchit en quinze jours
la distance de Buenos-Ayres à Gênes. Les Chargeurs Réunis ont maintenant
5 navires en construction, qui pourront filer 21 noeuds; ils sont
destinés à la navigation dans le Parana et l'Uruguay; le fret en vaut
encore la peine: il se paye 35 et 40 fr. la tonne entre Corrientes et
Buenos-Ayres, et même entre Santa-Fé, Rosario et Buenos-Ayres, pour une
distance de 40 à 80 lieues, pendant que pour les voyages d'outre-mer la
concurrence a fait baisser le fret à 12 et 15 fr. la tonne pour un
parcours de 2,000 lieues. Sur ce prix, il faut souvent encore envoyer
les marchandises à Lille ou à Tourcoing, ou ailleurs. M. Matthey, agent
de la Compagnie des Transports maritimes, vient de me dire que, pour ne
pas avilir davantage le fret, il vient d'envoyer sur lest, à Marseille,
le grand navire _la France_.
Les Chargeurs Réunis ne sont pas les seuls à voir les bénéfices qu'ils
peuvent recueillir de la navigation fluviale en ces contrées: on dit que
les Allemands construisent à leur tour 3 bateaux dans le même but, et
que déjà le planteur et l'éleveur de ces provinces se réjouissent en
pensant que bientôt la concurrence leur permettra de faire porter à bas
prix leur blé, leur maïs, leur sucre et leurs bestiaux.
Pendant que nous causons navigation, à côté de nous quelques jeunes
Argentins font grand vacarme à propos de questions religieuses; il me
semble comprendre qu'il s'agit des couvents: ils sont aux prises avec un
jeune Génois qui se passionne et sort souvent des limites de la
discussion courtoise; à la fin, au désespoir de ne pouvoir convaincre
ses adversaires, il se démonte et part en protestant qu'il voudrait
étrangler le dernier des papes avec les boyaux du dernier des moines!
Pauvre insensé! combien comme lui sont dupes de doctrines habilement
présentées pour séduire la jeunesse sans expérience? Je préfère
m'entretenir avec un Alsacien, qui s'occupe en ce moment, à Corrientes,
de la plantation de la canne à sucre. Il est sans capital, mais associé
au gouverneur du pays, qui fournit l'argent nécessaire avec partage des
bénéfices. Il emploie environ 200 Indiens, auxquels il donne un salaire
de 40 fr. par mois. De plus, le gouverneur y fait quelquefois travailler
les 50 soldats à sa disposition 23 hectares sont déjà plantés, et
bientôt on en aura 100. L'usine est en construction. Il compte que
chaque hectare lui donnera 30 à 40 tonnes de cannes, au rendement de 6%.
Sur ce, dix heures sonnent et je grimpe dans ma couchette pour le repos
de la nuit.
Le lendemain, à sept heures, le soleil se lève radieux. Avec quel
plaisir on le salue lorsqu'on le revoit après une longue absence! À huit
heures et demie, nous arrivons à San-Nicolas. Cette jeune ville, perchée
sur une petite élévation de la rive droite du Parana, compte environ
10,000 habitants. Plusieurs navires sont en chargement, entre autres le
_Frigorifique_ et un navire anglais chargent des viandes pour l'Europe.
Le premier la conserve par le froid, produit au moyen de l'évaporation
par l'éther; le second, par le froid produit par l'irradiation de l'air
comprimé, système australien plus économique.
Pendant que le _Parana_ décharge les marchandises à destination de
San-Nicolas, je parcours la ville. Les maisons n'ont qu'un
rez-de-chaussée couvert en terrasse; les rues se coupent à angle droit,
mais elles sont étroites; la place, plantée d'arbres, a son plus bel
ornement dans la vaste église de style roman avec superbe coupole.
J'aurais voulu visiter le collège que les Pères de dom Bosco dirigent
dans cette ville; mais, d'une part, la boue rend la circulation
impossible, et, d'autre part, le sifflet de la machine me rappelle à
bord. À dix heures, l'hélice recommence à tourner, et tout en remontant
la rivière, je me promène à bord avec un Argentin complaisant qui veut
bien me parler de son pays. À propos des qualités de terre, il me
développe une longue théorie sur le _pasto fuerte_, herbe dure qui
convient aux chevaux, aux boeufs, et sur les pâturages tendres
appropriés aux brebis; il me répète le mot du pays: _el pato de la vaca
hace el terren_: «le pied de la vache forme le terrain.» Il m'apprend
que le blé, à Santa-Fé, donne de 12 à 15 pour un, mais il donne le 20 à
Rosario, et, à propos de mesure et de prix, il me nomme tant de mesures
et de monnaies argentines et boliviennes que c'est à s'y perdre. Comme
je déplore devant, lui l'absence d'un système métrique adopté par le
monde entier, il me dit que ce système a été introduit par la
République, mais qu'il faudra encore longtemps avant qu'on ait quitté la
routine des anciennes mesures. Il s'en va à l'Assomption, capitale, du
Paraguay, qu'il atteindra d'ici en cinq jours de navigation.
Ce malheureux pays, après avoir essuyé la tyrannie de Francia et de
Lopez, fut lancé par ce dernier dans la guerre insensée avec le Brésil.
Cette guerre, qui a presque ruiné le vainqueur, a détruit le vaincu:
100,000 Paraguiens ont péri, et, après la conclusion de la paix, le pays
ne contenait plus que 10,000 hommes, un homme pour 16 femmes. Il se
repeuple maintenant sous l'administration réparatrice du président
Cavaliero, qui a un Français pour ministre des affaires étrangères. Le
capitaine, qui se repose de nouveau sur ses pilotes, me parle de la
chasse du pingouin, qui se fait sur les côtes de la Patagonie. Cet
oiseau, assez stupide pour se laisser tuer à coups de bâton, donne
beaucoup d'huile, et on le chasse durant six mois; mais il faut attendre
sur place les autres six mois pour compléter la cargaison. Quelques-uns
de ses amis y ont fait naufrage dernièrement. Jetés sur une île, ils ont
réussi à gagner la côte, mais pour y servir de pâture aux indigènes.
À deux heures, le navire stoppe à Rosario. C'est la deuxième ville de la
République; elle a 40,000 habitants. Ses rues ont environ 10 mètres de
large; les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée couvert en terrasse; les
_patio_ ou cours intérieures sont garnies d'arbres et de plantes. Dans
celle de l'_Hôtel Universel_, où je descends, je remarque un superbe
araucaria et un beau magnolia. L'église est en reconstruction; on
l'agrandit et on lui donne une coupole. Elle est la seule paroisse pour
40,000 âmes. Les protestants ont leur chapelle. Sur la place, on vient
de poser un beau monument en marbre blanc de Carrare; sur une colonne
corinthienne se tient debout la statue de la République argentine, et
aux quatre angles, au bas de la colonne, on voit les deux généraux et
les deux juristes fondateurs de l'indépendance.
Le téléphone enlace la ville comme dans une toile d'araignée, pendant
que beaucoup de nos cités de France ne le connaissent encore que par les
journaux.
Notre consul, dans la capitale, m'avait remis une carte pour M. Bernard,
notre vice-consul ici, et M. Benausse, à Montevideo, m'avait donné une
lettre pour son correspondant, M. Couziers. Ces messieurs n'étaient pas
chez eux, mais le soir, ils ont l'obligeance de venir passer la soirée
chez moi, à l'hôtel. J'avais l'intention de poursuivre mon chemin dans
l'intérieur et de gagner le Chili à travers la _Cordillera de los
Andes_. Les correspondances de la Plata insérées dans l'_Économiste
français_ m'avaient fait croire que le chemin de fer était ouvert
jusqu'à Mendoza, au pied des Andes; le renseignement était faux. Le
chemin de fer andin s'arrête à San-Luiz, et il faudra encore plusieurs
mois pour qu'il soit achevé jusqu'à Mendoza. D'autre part, il y a un
horaire différent pour chaque jour de la semaine, et les trains
s'arrêtent le soir pour repartir le lendemain. Sur plusieurs lignes, pas
de train le mardi.
Les Argentins disent: _El martes y el viernes no te casar, no
t'embarcar_. «Ne te marie pas et ne te mets pas en voyage le vendredi ni
le mardi.» Le préjugé contre le mardi est encore plus fort que contre le
vendredi! Double preuve de la sottise humaine!
M. Couziers, qui a habité longtemps San-Luiz, m'affirme que le courrier
du Chili passe les Andes, même en hiver, et, quoique de temps en temps
quelque piéton y reste sous la neige, il croit que je peux m'aventurer.
Mais M. Bernard a fait lui-même ce voyage: parti d'ici pour atteindre
Lima du Pérou à travers la Bolivie, il est revenu du Chili par la
Cordillera dans un voyage qui lui a pris près de deux ans. Or, c'était
la fin de l'hiver lorsqu'il repassa la Cordillera, et il dut faire la
route à pied, conduisant sa mule par la bride, sur la neige glissante.
De plus, comme la neige se ramollissait pendant le jour, menaçant de
l'engloutir, il ne pouvait voyager que la nuit. Il m'assure que ces
montagnes, dépourvues de toute végétation, sont loin de présenter
l'aspect pittoresque de nos Alpes. Je ne suis pas si amateur d'aventures
pour risquer ma vie sans nécessité, et des deux interlocuteurs je me
rends plus volontiers à celui qui ne rapporte pas des dit-on, mais parle
d'expérience. Je renonce donc à passer la Cordillera, et, rebroussant
chemin, j'irai prendre à Montevideo le navire de la Pacific Steam Cie,
la seule qui a un service périodique pour le Chili à travers le détroit
de Magellan.
M. Bernard m'apprend qu'il y a 1,000 Français à Rosario et 3,000 dans la
province qui a pour capitale Santa-Fé. Ils sont presque tous Basques ou
Béarnais. La ressource principale est toujours l'élevage du bétail, la
terre vaut environ 100,000 fr. la lieue carrée, soit les 2,500 hectares,
dans les environs de Rosario, ce qui fait 40 fr. l'hectare; plus loin,
on l'obtient à 15,000 fr. la lieue carrée. Plusieurs, au lieu de
l'acheter, la louent: le prix de location représente le 6 à 7% du
capital.
On a installé de nombreuses colonies dans cette province: ce sont
ordinairement des Italiens, des Allemands, des Suisses, voir même des
Russes. On donne au colon le passage gratuit, une certaine quantité de
terre, les animaux et les instruments aratoires; mais il doit construire
sa maison de terre, s'il ne veut vivre au bel air, et prendre a crédit
chez l'almacen (magasin). Or, il se plaint que l'almacen, par son usure,
lui prend tout le bénéfice, et celui-ci, à son tour, dit qu'il se ruine,
parce que plusieurs colons ne peuvent le payer. Toutefois, si le colon
est énergique et persévérant, après les dures épreuves des premières
années, si la terre qu'il a reçue est bonne, elle le dédommage de ses
fatigues par d'abondantes récoltes.
[Illustration: République Argentine.--jeune Indienne.]
Les plus hardis s'en vont au loin sur les confins des Indiens ou
tentent des entreprises nouvelles. Ils luttent contre l'indigène, contre
la nature, couchent en plein air, le revolver au poing, mangent quand et
comme ils peuvent; mais ils sont souvent amplement récompensés. M.
Bernard me cite un Français qui, venu ici comme maçon, après avoir gagné
une centaine de mille francs en travaux et spéculations diverses, a osé,
avec cette petite somme et le crédit qu'il a trouvé, entreprendre une
plantation de cannes et la construction d'une usine à sucre. Le bénéfice
s'est élevé à 150%. Il aura cette année un produit de 7 à 800,000 fr. Un
autre Français, garçon boulanger, a réussi également à implanter à
Santiago del Estero un établissement sucrier qui vaut maintenant environ
10,000,000 de francs.
On commence à cultiver l'arachide dans la province de Santa-Fé, et la
vigne à San-Juan et à Mendoza. Certains propriétaires récoltent déjà 7 à
800 barriques par an d'un vin fort et noir qui, fortement baptisé, se
vend ici sous le nom de vin français; un jeune Français est même venu
installer à Rosario une fabrique de vin fait avec le raisin sec. On boit
dans ces pays du vin blanc de San-Juan qu'on pourrait facilement faire
passer pour du Porto, du Xérès ou du Madère.
Si les provinces de Buenos-Ayres et de Santa-Fé souffrent des
inondations, celles de l'ouest, par contre, se plaignent de la
sécheresse. La pluie est fort rare à San-Luiz et à Mendoza, et on
n'obtient les produits que par l'arrosage. Dans l'Arioja, depuis deux
ans, on n'a pas vu une goutte de pluie; la famine menace les habitants,
et on quête pour eux dans les autres provinces.
Rosario vient d'inaugurer une nouveauté dans ce pays: un elevator dans
le genre de ceux de l'Amérique du Nord; M. Schlieper, à qui M. Tornquist
m'avait recommandé, veut bien m'y conduire. Il contient 70 caisses de
fer de forme hexagone et disposées comme les briques des pavés de
Marseille. Chaque caisse contient mille hectolitres. Le blé, porté au
pied de l'elevator par les bateaux du Parana ou par le railway de
Cordoba, est nettoyé au moyen d'une machine à vanner, s'il en a besoin;
puis porté à la hauteur de 25 mètres par des godets qui se meuvent dans
des tuyaux en planches. De cette hauteur on le dirige dans une des
caisses après avoir été pesé et mesuré, toujours au moyen de la même
machine. Pour cela le blé passe dans d'énormes cubes d'une capacité
connue; le fond du cube étant une bascule, on a en même temps la
capacité et le poids. La compagnie donne à l'entreposant un certificat
constatant la quantité et la qualité du blé déposé. Ce certificat peut
être nominatif ou au porteur. L'établissement a été fait par des
Américains du Nord, et a coûté 400,000 fr. Il ne fonctionne que depuis
un an, et déjà la compagnie a pu baisser les prix de moitié. On paie
maintenant, pour vanner un hectolitre de blé, dix centimes; pour la
réception et le pesage, cinq centimes; pour l'entrepôt, cinq centimes
durant le premier mois, un peu moins pour le second. Pour remplir un
navire il suffirait d'ouvrir la soupape d'une ou de plusieurs caisses,
mais les navires ne sont pas encore ici organisés pour cela, et la
soupape ne remplit que des sacs qui glissent par des planches jusqu'à
fond de cale. Du haut de l'elevator nous dominons la ville, que baigne
le Parana coulant autour d'îles gracieuses. Son cours est capricieux et
change assez souvent. L'oeil se perd à l'ouest dans la pampa, plaine qui
s'étend comme une mer sans fin; pas un seul arbre à l'horizon; il me
semblait voir la grande prairie du Far-West dans l'Amérique du Nord.
C'est là que le Gaucho, mi-Indien mi-Espagnol, joue de sa guitare en
gardant les troupeaux.
[Illustration: République Argentine.--Gaucho jouant de la guitare dans
la pampa.]
Près de l'elevator se trouve, d'un côté, un moulin à vapeur, en sorte
que ce pays qui, il y a cinq ans, tirait encore de la farine des
États-Unis, pourra bientôt en exporter. Le prix du blé varie de 10 à 20
fr. l'hectolitre.
De l'autre côté de l'elevator est placée la gare du chemin de fer de
Cordoba; elle est encombrée de machines et de wagons, et sur les colis
je lis presque constamment Liverpool; j'aurais préféré voir plus souvent
le nom de nos manufactures de France. Ces chemins de fer prennent tous
les jours plus d'importance, surtout depuis le développement de
l'industrie sucrière et vinicole; mais, si le chemin de fer projeté
entre Bahia Blanca et les Andes, par un passage plus accessible, à 150
lieues au sud de Mendoza, se réalise, le trafic vers le Chili sera en
partie perdu de ce côté-ci. Néanmoins, Rosario, située sur le Parana, au
point extrême qu'atteignent les navires d'outre-mer, et tête de ligne
du chemin de fer de Cordoba et de Tucuman, centralisera le commerce de
l'immense plaine de la Pampa et aura certainement un grand avenir. Déjà
les terrains à bâtir se vendent 10 francs le mètre carré, et le
vice-consul, pour sa petite maison, paie un loyer de 2,600 fr.
Le navire qui doit me ramener à Buenos-Ayres devait arriver ce matin à
neuf heures. À trois heures il n'a pas encore paru, et le télégraphe
fait savoir qu'un déraillement du train, à Campana, a produit sept
heures de retard. Rien d'étonnant en cela; les pluies continuelles ont
tellement détrempé le terrain, et la plaine à droite et à gauche de la
chaussée du chemin de fer est depuis si longtemps inondée, qu'il faut
s'étonner de l'absence de plus grands malheurs.
Le déraillement n'a été qu'une perte de temps; les voyageurs n'ont pas
souffert.
À quatre heures le _Diana_ arrive. Je salue notre vice-consul, qui
s'inscrit à la Société de géographie commerciale de Paris, et j'arrive
au navire, qui lève l'ancre à cinq heures.
Cette fois la compagnie est meilleure: j'ai en face de moi un grand
Allemand à l'air distingué; il parle à droite avec un autre Allemand, à
gauche avec un Anglais. Je lie à mon tour conversation avec lui:
j'apprends que, parti pour Mendoza, il s'est aperçu à Rosario de la
disparition de ses malles, et retourne à Campana pour les chercher; mais
on suppose qu'on les aura embarquées dans un autre navire qui, par
erreur, les aura transportées dans le Haut-Parana.
Les malles sont une des plaies du voyageur; il faut qu'il les surveille
d'un oeil attentif. Pour moi, il y a longtemps que j'y ai renoncé: je
n'ai jamais qu'une valise. Mon interlocuteur me dit qu'il vient examiner
le pays pour y fonder une colonie, mais il rencontre quelques
difficultés. Les personnes peu sérieuses qui, jusqu'à ce jour, se sont
mêlées de ces entreprises, ont laissé des préventions contre tout
individu qui demande des terrains dans le but de coloniser. Pour lui, il
appartient à une vieille famille de Poméranie, et, tout en se créant une
belle situation, il veut, par l'accomplissement des devoirs de paternité
sociale, faire le bonheur de ses compatriotes qu'il amènera dans le
pays. Il regrette pour l'Allemagne l'absence d'une politique coloniale,
mais il espère qu'après la mort de Guillaume, le futur empereur
l'inaugurera. Le gouvernement lui offre gratuitement plusieurs lieues
carrées de terrain, dans les environs de Bahia Blanca; mais il lui
impose l'obligation d'y introduire des immigrants dans le délai de deux
ans, à raison de vingt familles par lieue carrée, ce qui donnerait à
chacune un peu plus de 100 hectares. Il s'en va à Mendoza pour visiter
des terres au pied des Andes et se décider, après comparaison. Il a été
frappé de l'incrédulité qui règne ici parmi les gens venus d'Europe.
Il compte que chaque famille, pour l'entretien, jusqu'à la première
récolte de pommes de terre, construction de maison, fourniture des
animaux et instruments aratoires, lui coûtera à peu près 1,000 fr., qui
seront remboursés par annuités.
On m'a dit que ce jeune Allemand est un parent de Bismark; j'applaudis à
ses efforts et lui souhaite bon succès.
Il était près de minuit, que nous causions encore sur les questions
sociales, recherchant les causes du communisme en France et du
socialisme en Allemagne. Nous gagnons nos cabines, et le matin à cinq
heures, le sifflet de la machine nous apprend l'arrivée à Campana, mais
il faut attendre le jour; le déraillement de la veille dit combien la
route est dangereuse.
À sept heures, la locomotive se met en marche, nous traînant avec
précaution à travers la plaine inondée. Sans les barrières de fil de fer
qui sillonnent par ci par-là le terrain, on croirait traverser un lac;
partout le même spectacle attristant de bêtes mortes ou mourantes. Enfin
le soleil se montre à l'horizon, et semble porter sur ses rayons
l'espérance.