CHAPITRE IX

San Carlo Almagro. -- Dom Bosco et ses institutions. -- Les

Soeurs de Marie-Auxiliatrice. -- La Société d'agriculture. --

Prix des terrains. -- Les oeuvres charitables. -- Les Lazaristes.

-- Les Soeurs de Charité. -- L'Hospicio de los Mendigos. -- La

distribution de l'eau. -- La fête nationale. -- La législation.

-- Une stancia modèle. -- L'autruche et ses moeurs. -- Détails

sur l'agriculture et l'élevage.

Nous sommes au 5 juillet: après avoir fait de nombreuses visites et reçu

partout bon accueil, je prends un tramway et me rends à San-Carlo

Almagro, au collège de los artes y officies, confié à la Congrégation de

dom Bosco. Je trouve là 200 enfants, dont la moitié appliquée à

apprendre les divers métiers d'imprimeur, de menuisier, de serrurier,

tailleur, etc.; l'autre moitié suit les classes élémentaires et

secondaires. Parmi ces enfants, j'en distingue quelques-uns au teint

brun, au visage épaté, à l'oeil noir, grand et égaré: ce sont des

orphelins patagons; ils parlent l'espagnol et je peux causer avec eux.

Ils savent me dire que leur père était cacique de telle et telle tribu;

qu'ils ont été pris par les soldats et transportés dans cette maison;

mais ils n'en savent pas davantage. Le supérieur m'apprend qu'il y a

quatre ans, lorsque le général Rocca, promenant ses 2,000 hommes dans

les terres comprises entre le Rio Negro et le Rio Cébut, a chassé

devant lui les Patagons qui l'habitaient, a tué ceux qui résistaient et

recueilli plusieurs orphelins, les pères de ceux que je vois étaient

parmi les morts: il ajoute qu'ils sont intelligents, doux, appliqués, et

témoignent d'un grand bon sens.

Près du collège, de l'autre côté de la rue, on a construit un couvent

pour les Soeurs de Marie-Auxiliatrice; elles sont 30 dans la Province et

25 novices, parmi lesquelles plusieurs indigènes. La supérieure vient de

mourir: celle qui la remplace est fort jeune; elle me fait parcourir la

maison et me donne avec timidité les renseignements concernant la

Congrégation dans la République. À la paroisse de la Bocca, à

Buenos-Ayres, les Soeurs ont un externat avec 200 élèves, et un

_Oratorio festivo_ fréquenté par 400 jeunes filles. À Marou, elles ont

un collège et externat; à San-Isidro, externat avec 120 élèves et

Oratorio festivo; à Carmen, en Patagonie, un externat de 80 externes, et

100 filles à l'Oratorio; toutes leurs maisons ont la Congrégation des

Enfants de Marie.

Au collège, une magnifique imprimerie a ses presses mues par la vapeur.

Le même moteur donne le mouvement aux scieries mécaniques et autres

instruments. Les Pères desservent encore à Buenos-Ayres la chapelle

appelée Matris Misericordiæ ou des Italiens; à San-Nicolas, sur le

Parana, ils ont un collège avec 70 internes payant 75 fr. par mois. Dans

la Patagonie, ils ont à Carmen un collège avec 70 internes et un

Oratorio festivo qui réunit 100 enfants. De l'autre côté du Rio Negro,

à Biedma, ils desservent une paroisse et dirigent un Oratorio. Ils ont

enfin une dizaine de stations dans l'intérieur de la Patagonie, tels

que: Conessa, Guardia-Pingle, Choelechoel, Rocca, Nahuel, Huapi,

San-Xavier, etc.

Dom Bosco, à Turin, avait été frappé, dès le début de sa carrière

sacerdotale, de l'abandon dans lequel étaient laissés un grand nombre de

garçons pendant qu'abondaient les asiles pour les filles. Il comprit

bientôt combien il importait de s'occuper de l'homme. Depuis deux cents

ans, le clergé s'était plus spécialement adonné au ministère plus facile

auprès de la femme; mais l'homme n'en demeure pas moins le chef de la

famille, et du temps de saint François de Sales les efforts étaient avec

raison plus portés de son côté. Je lis en effet dans les écrits de ce

docteur (_OEuvres complètes de saint François de Sales_, tome II. Migne,

1861, p. 427), les conseils que ce saint si doux et si pratique

adressait à un de ses confrères: «Comme évêque, vous devez surtout

veiller sur deux sortes de personnes, qui sont les chefs des peuples:

les curés et les pères de famille, car d'eux procède tout le bien ou

tout le mal qui se trouve dans les paroisses ou dans les maisons.»

M. Wagner, notre consul, est parfaitement au courant des choses du pays

et adresse au gouvernement des rapports qui seront certainement utiles à

la France s'ils ne sont pas enterrés dans les cartons du ministère à

Paris; il a habité divers pays à l'étranger, et en observateur attentif

il a pu voir le bien à imiter, le mal à éviter.

M. l'avocat Zeballos, président de l'Institut géographique, me donne des

lettres pour le Chili, le Pérou et la Bolivie.

À la Société d'agriculture, j'apprends, à propos de prix de terrains,

qu'on a vendu dans la quinzaine, à Bahia Blanca, pour 40,000 fr. la

lieue carrée (2,600 hectares), des terrains qui avaient été achetés pour

2,000 fr. en 1880; qu'une compagnie anglaise vient d'acheter 70 lieues

carrées de terrain au cinquième méridien; qu'une autre compagnie

anglaise a acheté 100 lieues carrées à San-Luiz, à raison de 10,000 fr.

la lieue, soit 4 fr. l'hectare, et que Richmond et Cie ont proposé au

gouvernement de lui acheter 100 lieues de terrain à Santa-Cruz, en

Patagonie, au prix de 100 fr. la lieue, à condition de la peupler en

cinq ou six ans et d'y établir 200 familles européennes, 50,000 brebis,

5,000 boeufs et vaches. Plusieurs autres particuliers et compagnies font

des demandes analogues pour établir des colonies.

M. l'avocat Caranza, qui est à la tête des oeuvres charitables, me

présente à sa famille et me met au courant de tout ce qui se fait de

bien dans la République.

Sa Grandeur Mgr l'archevêque a la bonté de me faire visiter son palais

et sa cathédrale. Le palais est seigneurial, et à la cathédrale les

autels sont ornés non de tableaux, mais de statues habillées à

l'espagnole, avec robes brodées. La nef est vaste, et les salles au

service du Chapitre grandes et nombreuses. Sa Grandeur me présente à

son vicaire général, dom Spinoza, qui me renseigne sur l'importance du

diocèse: il comprend 300,000 âmes, 14 paroisses, 50 églises et

chapelles, 9 Ordres religieux d'hommes de toute nationalité et 13 de

religieuses, dont 4 cloîtrées. Il veut bien me conduire au bout de la

ville, à la Maison mère des Pères lazaristes. Ils sont 6 Pères et 8

novices, dont un Indien; ils font l'école gratuite à 200 externes.

De l'autre côté de la rue, les Soeurs de Charité tiennent le collège de

la Providence, où 20 Soeurs instruisent 200 externes et 80 internes

payant 100 fr. par mois; elles prennent soin, en outre, de 40

orphelines.

Le dimanche les magasins sont fermés le matin à dix heures, de par la

loi. On respecte donc encore officiellement le repos du septième jour.

Je prends un tramway et me rends à un des bouts de la ville, au parc de

la Recolleta. Il y a là le cimetière _del Norte_, semé de riches

chapelles, tombeaux de familles, remplis d'inscriptions. Sur la plus

élevée, je lis _Pantheon de l'Association espanola de socorros mutuos_.

À côté, dans l'ancien couvent des Récollets, on a établi _l'hospicio de

los mendigos_, contenant 220 vieillards et 110 femmes aux soins des

Soeurs de la Charité. Elles se louent des bons procédés de

l'administration; leurs pauvres sont logés dans de grandes salles à un

seul rez-de-chaussée, espacées dans le jardin; ils ont cuisine

bourgeoise et le maté deux fois par jour. À côté de l'hospice s'étend un

petit parc orné de rocailles, et un peu plus loin je trouve les pompes

à vapeur qui pompent l'eau de la rivière dans les réservoirs de

distribution pour toute la ville. Les pompes font trente tours à la

minute, et chaque coup de piston relève 120 litres d'eau. Elles sont

insuffisantes, et on en construit de nouvelles plus puissantes. Je

retourne à l'hospicio de los mendigos; l'ancien aumônier de l'hôpital

français y prêche en castillan, puis les vieillards chantent des

litanies et des cantiques avec l'accompagnement de l'orgue, tenu par un

aveugle; les servants ont le vrai type indien.

Le 9 juillet, c'est la fête nationale. En effet, c'est le 25 mai 1810

que les Espagnols furent chassés de ces contrées, et c'est le 9 juillet

1816 que fut déclarée l'indépendance. Ces deux anniversaires sont fêtés

tous les ans avec solennité. Les deux généraux qui, par leurs victoires,

obtinrent ce résultat, le général Saint-Martin et le général Belgrano,

étaient deux chrétiens. Se considérant comme des instruments de la

Providence, après leur victoire, ils envoyèrent leurs épées, le premier

à Notre-Dame du Carme, à Mendoza, le second à Mercedes.

Le matin, de ma chambre, je vois débarquer quelques compagnies de

marins, traînant leurs canons; à midi, des bataillons se rangent sur la

place Victoria; mais bientôt une légère pluie les renvoie à la caserne.

On fait économie de poudre; pas de coups de canon, pas de cloche: et

pourtant ces bruits sont bien faits pour réveiller chez le peuple les

fortes émotions. À une heure, les autorités se rangent à la cathédrale

sur de superbes fauteuils; un immense et riche tapis en couvre le pavé.

L'archevêque entonne le _Te Deum_, que des artistes chantent en musique;

puis on rentre chez soi. Pour moi, je me rends chez l'avocat Lamarca,

qui veut bien me donner quelques renseignements sur la législation du

pays. Le père peut disposer d'un tiers de ses biens s'il laisse père et

mère et pas d'enfants; d'un quart, s'il a des enfants. Il y a dans ce

pays des estancieros (propriétaires) qui ont jusqu'à 400 lieues carrées

de terre, et des compagnies qui en possèdent jusqu'à 700 lieues; il

n'est pas mauvais que d'aussi grandes surfaces se subdivisent. La femme

est protégée: elle hérite comme les garçons; la recherche de la

paternité n'est pas interdite. L'épouse a droit à la moitié des biens

gagnés après le mariage. La famille est assez bien constituée; mais,

dans les classes élevées, le père passe trop de temps au club. Les

enfants s'aiment entre eux, mais s'émancipent de bonne heure: ils sont

aussi plus précoces; les jeunes filles se marient souvent à dix-sept

ans, et au même âge les garçons occupent parfois des places importantes,

qu'on donne tout au plus chez nous aux jeunes gens de vingt-quatre ans.

Les mères n'ont pas toujours une assez forte instruction.

Le soir, à huit heures, la place Victoria est illuminée _à giorno_, et

on tire un interminable feu d'artifice, miniature de ceux qu'on voit en

Europe.

Après avoir parlé avec l'avocat Lamarca de mille et une choses, je lui

dis: «La estancia[2] est dans votre pays la chose principale à

visiter, et j'espère que vous trouverez l'occasion de m'en montrer

une.» Il appelle un de ses amis, cause un instant avec lui; ils

parlent de lettres et de télégrammes et il me dit: «Demain, vous

pourrez aller visiter, à quelques lieues d'ici, la stancia de

San-Juan, la plus importante de la province de Buenos-Ayres. Elle

appartient à un de mes amis, M. Léonard Pereira. Vous prendrez à la

station centrale le train de huit heures du matin, et vous descendrez

deux heures après à la station de Pereyra; mais auparavant, vous

viendrez chez moi chercher la lettre d'introduction. Êtes-vous levé à

sept heures?--Oui.»--L'imprudent! il ne savait pas que je tiendrais

parole malgré le déluge de la nuit. À sept heures, en effet, par une

pluie battante, j'étais à sa porte, mais, sans le renfort du marchand

de lait, malgré la sonnerie électrique et le marteau, je ne serais pas

parvenu à la faire ouvrir. La lettre était prête, mais il fallait

prendre le train de dix heures, et on m'avertissait plaisamment

d'avoir à porter une ceinture de sauvetage. La recommandation n'était

pas de trop, car il pleut depuis trois mois. À peine sorti de la

ville, le train traverse, sur des poutrelles de fer, un long espace

entièrement inondé. À la station de Baraccas, je vois une ville

composée de maisonnettes de bois toutes surélevées de terre d'un mètre

et comme sur pilotis. Les rues sont étroites. Quel dommage que sur cet

immense terrain vierge on ne laisse pas, comme dans l'Amérique du

Nord, des avenues de 40 mètres et des petits jardins. La santé des

habitants y gagnerait et les bébés pourraient jouer devant leur

maison, sans courir le risque d'être écrasés par les chars. Ces rues

étroites sont maintenant couvertes d'une si haute couche de boue,

qu'elles sont impraticables aussi bien aux piétons qu'aux voitures;

c'est à peine si les cavaliers osent s'y aventurer. Il ne reste aux

piétons que les trottoirs.

[Note 2: Nom qu'on donne aux fermes pour l'élevage du

bétail.]

[Illustration: République Argentine.--Rancho de Pêcheurs.--Arbre appelé

Ambico.]

La rivière le Riochuelo laisse pénétrer d'assez beaux navires anglais,

qui débarquent ici leurs marchandises pour charger les cuirs et la

laine. Nous traversons encore une petite ville, puis nous voilà _nel

campo_, soit en pleine campagne.

La prairie s'étend à perte de vue; pas une colline à l'horizon. Les

arbres sont rares, c'est à peine si on voit par-ci par-là quelques

eucalyptus. La terre est partout si détrempée, que les pauvres animaux

font pitié à voir. Aussi, à tout instant, j'en aperçois jonchant le sol,

morts ou mourants. Les boeufs sont écorchés sur place, car la peau en

vaut la peine; elle se vend environ 40 fr., mais celle de cheval ne vaut

que 6 fr., et on l'abandonne; le mouton, avec sa fourrure de laine,

semble mieux résister. L'autruche, avec ses longues jambes et ses plumes

moelleuses, allonge curieusement son cou de chameau et semble se moquer

de l'eau. Les quelques fermes qu'on rencontre ont des maisons en boue

couvertes de chaume; c'est le rancho, et à leur approche on voit la

vigne, le mûrier, l'oranger, des champs de blé qui sort de terre, des

choux énormes, du maïs coupé, de jeunes fèves, et en général tous les

fruits et légumes de l'Europe. Les poules, dindons, canards, oies et

porcs y sont en abondance. Le bétail paît dans la prairie naturelle, où

poussent le chardon et une herbe graminée. On voit aussi de belles

prairies artificielles de sainfoin et de luzerne.

À la station de Quilmes, j'aperçois un tramway appelant les voyageurs

avec sa trompette. Cet utile moyen de transport se trouve dans toutes

les rues des villes des deux Amériques; je ne savais pas que je l'aurais

trouvé à la campagne. Cela explique comment on peut, de plusieurs lieues

à la ronde, porter les nombreux bidons de lait qu'on voit dans tous les

trains. Par-ci par-là je remarque les gardiens de bétail, trottant à la

ronde, couverts d'un vêtement jaune ciré comme celui des marins; et

presque sur chaque poteau du télégraphe, le _ornero_, profitant de la

pluie, construit son magnifique nid de boue, que des employés

démolissent parce qu'il interrompt la transmission des dépêches.

Enfin, à midi, je descends à la station de Pereyra, et je demande au

chef de gare s'il n'y a pas là une voiture pour moi; je vois qu'il a de

la peine à s'exprimer en castillan et je comprends bien vite que j'ai

affaire à un Anglais. Tous les employés de la ligne sont des enfants

d'Albion. Il me montre trois chevaux et appelle un grand gaillard botté

portant pantalon à la zouave et lui dit: «Voici le monsieur que vous

attendez.»

J'enfourche un cheval, et nous voilà galopant et trottant dans la boue,

à travers les chemins transformés en rivière, et mieux encore sur les

prairies qui les bordent.

Après une demi-heure nous entrons dans un bois d'eucalyptus, nous

traversons un superbe parc et arrivons à la maison du propriétaire. Il

n'est pas là, mais une lettre, al _Señor Ruffino administrador_, fait

que je suis le bienvenu. Nous ne vous attendions pas par un tel

déluge, me dit-il. _El tiempo es moeda_, répondis-je; si j'attends le

beau temps, je pourrais attendre longtemps, car il n'a pas paru depuis

trois mois. On me prépare aussitôt un déjeuner confortable, et pendant

ce temps j'interroge les deux Ruffino, car ils sont deux frères,

depuis quinze ans attachés à la ferme. Leur bisaïeul était Gênois; un

des frères a le bras droit coupé. Est-ce le fruit de vos révolutions?

lui dis-je.--Non, j'ai reçu un coup de fusil d'un voleur

d'animaux.--L'a-t-on attrapé?--Non, il s'est sauvé avec sa bande.

La estancia de San-Juan comprend environ 15,000 hectares, nourrissant

1,000 chevaux, 8,000 boeufs et vaches, 20,000 moutons et 2,000

autruches. Le cheval du pays ne donne aucun profit. Les estancieros le

vendent au saladero de 20 à 40 fr., car c'est tout ce qu'on en peut

extraire en graisse et en huile. À San-Juan on préfère le laisser mourir

surplace; mais on entretient des étalons pour des chevaux de race.

L'autruche aussi ne rapporte presque rien. On néglige la plume et la

chair, et on ne mange que les oeufs. On en prend l'estomac, qui se vend

5 fr. pour la pepsine. La race américaine est inférieure, comme volume

et comme ornement de plumes, à la race d'Afrique. Les moeurs de cet

animal, autant que me l'explique le señor Ruffino, sont au moins

curieuses: ils s'organisent par _tropillas_: deux mâles et six à sept

femelles: gare aux autres mâles qui voudraient s'adjoindre; ils seraient

poursuivis et tués par les deux pachas. Un des mâles construit le nid

dans lequel les femelles pondent tous leurs oeufs, de dix à douze

chacune; puis l'autre mâle les couve durant quarante jours; mais, comme

il ne peut en couvrir qu'une partie, les autres pourrissent. C'est comme

si l'homme voulait se mêler de faire la nourrice! je crois que si les

mâles étaient moins galants et laissaient faire les femelles, elles se

tireraient mieux d'affaire. À chacun son métier.

Lorsque le premier poussin paraît, le mâle pique les oeufs et y dépose

des mouches pour les nouveau-nés. Si l'on touche au nid, le mâle détruit

tout, et s'en va ailleurs former un nid nouveau; en sorte que toucher un

seul oeuf c'est détruire tout un nid.

C'est au printemps (septembre-octobre dans cette hémisphère) que pondent

ordinairement les femelles. L'autruche se nourrit d'herbe et en consomme

presque autant que le cheval.

Pour les boeufs, M. Pereyra s'applique à l'amélioration de la race; il

ne vend pas ses produits au saladero, mais les porte au marché de

Buenos-Ayres. Les boeufs de trois ans sont vendus au prix de 250 fr.

environ; il vend les taureaux pour la reproduction à des prix plus

forts, et jusqu'à 1,500 fr., selon la race. Il vend de 800 à 1,000

boeufs chaque année pour le marché, de 3 à 4,000 moutons de 18 mois à 2

ans, au prix de 10 à 16 fr., selon la qualité. Les moutons produisent

une moyenne annuelle de laine mérinos d'environ 3 à 4,000 arrobas, au

prix, de 20 fr. l'arroba; l'arroba équivaut ici à 11 kilogrammes

environ.

On calcule qu'une cuadra quadrata, un peu plus d'un hectare et demi,

soit 16,900mc, peut nourrir 5 boeufs ou bien 12 moutons; or, comme le

boeuf vaut 40 fr. et le mouton 10 fr., l'élevage du boeuf est plus

productif; toutefois, on tient ensemble moutons et boeufs. Ce qui

rapporte encore plus, c'est l'agriculture. On loue pour cela le terrain

à raison de 80 fr. la cuadra, ce qui revient à environ 50 fr. l'hectare.

Le locataire y sème le maïs, qu'il vend à raison de 10 fr. les 100

kilos; il l'avait vendu 16 fr. il y a 2 ans et en avait exporté pour

10,000,000 de fr., mais l'an dernier il en a produit pour un tiers de

plus, et comme la demande n'a pas augmenté en Europe, le prix a baissé

d'autant.

Le personnel de la estancia _San-Juan_ se compose de 50 ouvriers

italiens, français et belges; j'y trouve même un berger de la Briga,

dans les Alpes-Maritimes. Le salaire est de 80 fr. par mois, plus la

nourriture. Une partie des ouvriers sont mariés. La paroisse est fort

éloignée; donc pas d'exercice religieux, et ceux qui ont le dimanche

libre le passent au cabaret. Pour les mariages et les baptêmes on va à

l'église, mais on ignore ce que c'est que la dernière communion; car,

en cas de maladie, le pauvre n'a pas 30 à 60 fr. pour payer la voiture

qui devrait aller au loin chercher le prêtre; néanmoins, le señor

Ruffino m'affirme que ses ouvriers sont de bonnes gens, et qu'il n'a

point de coffre-fort ici; il ajoute même qu'il peut confier à chacun de

ses gens une somme quelconque pour la porter n'importe où, et qu'il la

remettra fidèlement à destination.

Quant au prix de la terre dans ces parages, elle est fort chère et vaut

200 patacones (1,000 fr.) la cuadra de 16,900 mètres carrés, soit

environ 600 fr. l'hectare. Ce prix n'est que pour la terre d'agriculture

assez élevée pour ne pas craindre les inondations. Cette même terre qui

se vend maintenant si cher a été donnée, ou vendue 0 fr. 75 l'hectare.

La estancia contient encore 50 cuadras de prairies artificielles:

luzerne et sainfoin, et on va les porter à 100 cuadras. La partie

réservée à l'agriculture est d'environ une demi-lieue carrée.

Après le déjeuner nous montons en voiture et parcourons le parc. Il

comprend plusieurs hectares; ici des bois, là des jardins, plus loin un

lac avec des cygnes d'Australie et plusieurs espèces de canards. Je vois

les auraucarias brasilienses, les poivriers, les cèdres du Liban, les

magnolias, les mimosas, les palmiers, les ligustrums, les dathuras, les

grenadiers, les bambous, les lauriers thyms, le tabac, l'abothylum; et

dans deux petites serres, le caféier, les arecas, les bégonias, les

azaléas et autres plantes des tropiques; il me semble être dans un de

nos jardins à Nice, quoique le climat soit ici un peu plus chaud. Par

une longue avenue d'eucalyptus le parc aboutit à une station de chemin

de fer, particulière à la propriété; 20 ouvriers sont occupés à

l'entretien du parc.

Le Señor Ruffino me conduit aux animaux de reproduction. Parmi les

taureaux, il m'en fait remarquer un énorme venu d'Écosse; son museau

ressemble à celui d'un mouton et le poil est laineux; de son corps pend

jusqu'à terre une longue peau de graisse; il a coûté 5,000 fr. Un autre

plus grand, venu de Bute (Écosse), a coûté 7,000 fr.; mais les taureaux

de race produits par eux sont vendus par le propriétaire 1,500 fr., en

sorte qu'il est bientôt couvert de ses frais. Dans la cour est suspendu

un _lazo_, je demande à le voir manoeuvrer; il a environ 25 mètres de

long: un grand berger des Alpes lombardes le prend, le fait tournoyer et

le lance contre un jeune boeuf qui cherche à fuir: il est pris aux

cornes et ramené en un instant. À la guerre contre les Espagnols, et

dernièrement à la guerre du Paraguay, on a vu les _Gauchos_ manoeuvrer

habilement cette arme et désarçonner les cavaliers; mais ceux-ci

savaient en dernier lieu couper le lazo avec leur couteau effilé. Les

bollas avaient aussi été employées dans cette guerre. Cet instrument

dangereux consiste en trois balles de plomb, de la grosseur d'un oeuf,

attachées à trois lanières de 70 centimètres réunies par le bout: le

_gaucho_ prend en main la plus petite boule, et, faisant tournoyer les

deux autres, les lance contre les jambes du cheval à une grande

distance; les boules tournent autour des jambes, les enlacent avec les

lanières et rendent la marche impossible; le cavalier à son tour s'était

habitué à se retourner lestement et à couper, de la lame effilée de son

sabre, d'un seul coup, les dangereuses lanières. Je demande à ce Lombard

s'il est ici depuis longtemps et s'il y a sa famille.--Je suis ici

depuis cinq ans, mais ma femme est restée en Italie.--Fais-la donc

venir, lui dit Ruffino, elle te gagnera comme nourrice 200 fr. par mois.

Ce bonhomme venait de déposer deux gros seaux de lait; je le goûte, il

est délicieux; le vendez-vous?--Non, dit Ruffino, nous avons essayé, et

voici encore les bidons qui le portaient à la ville et les machines à

faire le beurre et le fromage, mais nous avons trouvé que, pour notre

but, qui est l'amélioration de la race, il est préférable de laisser le

lait aux veaux.

Au compartiment des chevaux, je remarque de superbes étalons anglais,

allemands, andalous. Le même hangar abrite les moutons; les plus beaux

sont ceux de Rambouillet; je vois aussi de très beaux mérinos

d'Angleterre et d'Allemagne; on les nourrit avec du foin, du maïs cuit

et du son.

Le jardinier est Français et son aide est Belge; je suis venu ici,

dit-il, il y a vingt ans, avec mon père; on nous avait placés dans une

colonie à l'intérieur, mais nous y étions tracassés par les Indiens; je

vins donc travailler à Buenos-Ayres, d'où je suis passé ici; nous étions

douze enfants, je n'ai plus qu'un frère vivant; la mort nous dévore

tous.

Mais le jour baisse et je rentre écrire ces lignes. Après un dîner

assaisonné de vin de Mendoza et de Xérès, je trouve doux le repos de la

nuit. M. Pereyra est président de la Société d'agriculture, il commence

par pratiquer ce qu'il veut enseigner à son pays. L'enseignement par

l'exemple est de tous le meilleur! Qu'il reçoive ici mes félicitations

et ma reconnaissance pour la bonté avec laquelle il a mis à ma

disposition ses serviteurs et sa maison.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. · 第 17 / 53 题