CHAPITRE VIII

L'Uruguay et la Plata.

Montevideo. -- La République orientale ou de l'Uruguay. --

Population. -- Surface. -- Produits. -- Exportation. --

Importation. -- Les Saladeros. -- Fray-Bentos et l'extrait de

viande Liebig. -- Un calcul pour s'établir dans le pays. -- Forme

de gouvernement. -- L'armée. -- Rôle de la petite république. --

Villa Colon. -- Le velario. -- Traversée de la Plata. --

Buenos-Ayres. -- Rues et monuments. -- Climat. -- Agriculture. --

Colonies. -- Industrie. -- Commerce. -- Chemins de fer. --

Presse. -- Navigation. -- Postes et télégraphes. -- Budget. --

Armée. -- Marine. -- Main-d'oeuvre. -- Immigration. -- Monnaie.

-- Dette. -- Culte. -- Instruction publique. -- Assistance

publique. -- Justice.

C'est le mardi 3 juillet, vers midi, que je quitte l'île de Florès et la

quarantaine, et vers trois heures le petit vapeur me dépose sur le quai

de la douane, à Montevideo. La visite des effets ne fut pas longue. Je

les dépose à l'_Hôtel Oriental_ et parcours la ville dans toutes les

directions pour remettre les nombreuses lettres de recommandation aux

banquiers, commerçants, missionnaires et hommes de lois.

La ville de Montevideo, sur une presqu'île en colline, est bâtie

régulièrement; ses rues sont assez larges et se coupent à angle droit;

la partie haute est plate et occupée surtout par les édifices publics:

la cathédrale, qu'on appelle ici la Matriz, vaste église en style romain

à croix latine avec coupole; le palais du gouvernement local, le

théâtre, le palais du gouvernement de la République, etc. Les autres

rues descendent à l'est et à l'ouest vers la mer; les maisons ont

généralement un étage sur rez-de-chaussée et sont ornées en style

italien parfois un peu surchargé. On peut dire que Montevideo figurerait

bien parmi les belles villes européennes. Elle est la capitale de la

République orientale de l'Uruguay et compte 100,000 habitants. Son nom

lui vient de Magellan, qui le premier, découvrant le Cero, mont qui fait

face à la ville, dit: _Montem video_; d'où le nom de Montevideo.

[Illustration: Montevideo.--Boulanger portant le pain.]

La majeure partie des habitants sont Européens ou fils d'Européens,

principalement Italiens, Basques, Français et Espagnols; les Italiens

possèdent environ la moitié des immeubles de la ville.

La République de l'Uruguay est située entre le 30° et le 35° de latitude

sud et limitée à l'est par l'Atlantique, à l'ouest par la République

argentine, dont elle s'est séparée en 1825 après des guerres sanglantes;

au nord par le Brésil, au sud par l'estuaire de la Plata, formé de la

jonction des deux fleuves Parana et Uruguay.

La superficie est d'environ 187,000 kilomètres carrés, divisés en 15

départements, et la population d'environ 450,000 habitants, mélange

d'Indiens, d'Espagnols et d'autres Européens. Les principales sources de

produits sont l'agriculture et l'élevage du bétail. En 1882,

l'exportation comprend, pour les produits animaux, 49,180 balles de

laine, 456,100 cuirs salés de boeuf, 1,289,900 cuirs secs, 1,615 balles

de cornes, 1,285 balles de soies de porc, 5,475 pipes de suif.

Pour les produits agricoles, en 1882, on a exporté 13,500 kilos de

millet, 53,664 sacs de son, 41,500 sacs d'avoine, 610 chevaux, 10,660

moutons, 5,000 sacs d'orge, 183,500 sacs de farine, 132,000 sacs de

maïs, 2,800 mules, 10,000 sacs de pommes de terre, 9,000 quintaux de

foin, 19,500 sacs de blé, 440 quintaux de luzerne.

L'importation pour 1881 s'est élevée à 8,514,000 piastres fortes, soit

environ 43,000,000 de francs.

Dans cette somme, la France figure pour 1,371,130 piastres fortes, soit

environ 7,000,000 de francs, en huiles, absinthe, sucre, bière, cognac,

sardines, vermouth et vins.

En 1882, les neuf saladeros[1] de Montevideo ont tué 217,984 animaux,

qui ont produit 241,660 quintaux de viande, et les six autres saladeros

situés sur l'Uruguay ont tué 520,300 animaux, qui ont produit 452,000

quintaux de viande. Cette viande, salée et séchée au soleil, est

expédiée presque par parties égales au Brésil et à Cuba, pour la

nourriture des esclaves.

[Note 1: On appelle saladeros les usines dans lesquelles on

tue les animaux pour en saler la viande, préparer la graisse,

etc.]

Parmi les saladeros de l'Uruguay figure celui de Fray-Bentos, pour la

préparation de l'extrait de viande Liebig. En 1882, il a tué 170,300

animaux, avec un profit net d'environ 2,000,000 de francs. Cet

établissement est le plus important du pays. Il possède 76,500 acres de

terre et en loue 52,000, sur lesquels il nourrit 41,000 têtes de bétail.

Il vient d'acheter un nouveau terrain de 10,000 acres pour environ

2,300,000 fr. Pour cette année, qui a été mauvaise à cause de la cherté

des animaux et de leur mauvais état, il a pu donner aux actionnaires un

intérêt de 10% et mettre environ un demi-million de francs à la réserve.

Je comptais visiter cet établissement sur le fleuve Uruguay, à deux

jours de navigation de Montevideo, mais un des directeurs, à

Buenos-Ayres, m'apprit qu'il venait de prendre son repos d'hiver, et que

depuis une semaine tout était fermé: je dus donc renoncer à cette

visite et me contenter d'en voir les opérations sur le dernier compte

rendu de la Société, dont j'ai extrait les chiffres que je viens

d'indiquer.

De la _Rivista mercantil de la Republica Oriental_, je relève le calcul

ci-après, pour une famille composée de père, mère et un enfant, qui

voudrait s'établir dans la République pour s'occuper d'agriculture sur

un terrain de 15 hectares:

_Frais d'établissement._

Une maison avec cuisine 550 fr.

Deux boeufs 230

Une vache à lait 70

Instruments aratoires 100

Deux charrettes 110

----------

TOTAL 1,060 fr.

_Frais de l'année._

10%, intérêt du capital 110 fr.

Loyer de 15 hectares 95

Semences et autres 160

Travaux 140

Nourriture 650

Imprévu 90

----------

TOTAL 1,245 fr.

_Produits de l'année._

5 hectares de blé donnant 60 hectol. à 15 fr. 870 fr.

5 hectares maïs donnant 80 hectolitres à 6 fr. 440

3 hectares produits divers 320

2 hectares herbe pour les animaux »

----------

TOTAL 1,630 fr.

Déduire les frais de l'année 1,245

----------

Bénéfice de l'année. 385 fr.

Naturellement je ne garantis pas l'infaillibilité de ces chiffres!

La forme de gouvernement est la République avec un président et deux

Chambres électives. Le président actuel est le général Sanctos, porté à

cette haute situation par le parti militaire. Tout le monde dans le pays

sait qu'il y a quinze ans il était charretier. On voit souvent dans

l'histoire des personnes de la plus basse condition élevées au faîte des

honneurs et du pouvoir, et on leur pardonne l'obscurité de leur origine

si, par une grande droiture et honnêteté et par de vrais talents, ils

font le bien public. L'armée compte de 6 à 7,000 hommes, costumés et

équipés à la française; mais on dit qu'un trop grand nombre sont

officiers.

L'Uruguay, comme la Suisse, la Hollande, la Belgique, en Europe, est un

petit État qui sert de tampon entre des États plus forts et jaloux. À ce

titre, il rend un véritable service; mais pour conserver son

indépendance dans ces conditions, il a besoin d'une grande sagesse et

doit donner une sérieuse prospérité à ses habitants. Les troubles

prolongés, les souffrances du peuple seront un facile prétexte à l'un ou

l'autre de ses voisins pour se l'annexer au nom du rétablissement de

l'ordre ou d'un meilleur gouvernement.

Mais revenons à l'emploi de mon temps. Après avoir vu les diverses

personnes pour lesquelles j'avais des lettres, je me rends à la station

du _ferro-carril central_, en route pour Villa Colon, chez les

Salésiens, enfants de dom Bosco. Dans le train, je rencontre le

supérieur du collège, D. Lasagna, que j'avais connu à Nice, et D.

Borghino, nommé chef de la maison qui va être ouverte à Nycteroy, dans

le Brésil. Après trois quarts d'heure de chemin de fer, nous trouvons

une voiture qui nous conduit au collège par une demi-heure de route dans

un chemin fangeux. On appelle Villa Colon un vaste terrain acheté par

une compagnie dans le but de le lotiser et de le revendre pour villas.

À cet effet, on avait tracé de magnifiques allées plantées d'eucalyptus,

construit une église et un collège, dans la pensée d'amener là les

familles riches durant l'été. La mode ne s'en étant pas mêlée, la

compagnie a fait faillite, mais le collège est resté et on l'a confié

aux prêtres Salésiens. La construction est bien disposée, la chapelle

gracieuse, les cours vastes. Le bon P. Lasagna me fait visiter les

classes et les études; puis, au réfectoire, après le souper, il

présente le voyageur aux élèves, et le voyageur leur parle en langue

française, comprise par la plupart d'entre eux.

Nous passons une partie de la soirée en causeries. Le Père m'apprend

qu'il a dans le collège 70 élèves des meilleures familles, payant une

pension qui varie de 50 à 100 fr. par mois; 16 professeurs font tous les

cours de l'enseignement secondaire jusqu'à la philosophie inclusivement.

Ils dirigent en même temps un Observatoire qui recueille trois fois par

jour les données météorologiques et sera un peu plus tard en état de

signaler l'approche des tempêtes. Dans un temps où le monde se montre si

avide des données de la science, il est fort habile et fort pratique

pour une Congrégation religieuse de s'imposer le travail facile mais

incessant d'un Observatoire.

À las Piedras, à quelque distance de Montevideo, les Salésiens ont une

paroisse et un collège avec 27 internes pauvres et 90 externes payant 2

fr. 50 par mois. À la Pax, ils ont une chapelle pour la messe et le

catéchisme.

[Illustration: Uruguay.--(El Velario). Réjouissances à la mort d'un

enfant.]

À Payssandu, ils desservent une paroisse et des missions. Ils font des

excursions périodiques au loin dans la campagne pour les mariages, les

baptêmes et autres Sacrements. Les campagnards, souvent fort éloignés

les uns des autres, privés de tout secours spirituel, laissent parfois

pénétrer peu à peu certains désordres ou superstitions. Le Père me

raconte qu'un jour une femme lui dit: «Grondez un peu ma voisine, elle

n'a pas voulu me prêter son petit enfant mort pour organiser le bal; et

pourtant je lui avais prêté le mien.» Renseignement pris, le Père

apprend qu'à la mort d'un jeune enfant on réunit la famille, les

voisins, les amis lointains, et, sous prétexte de se réjouir de ce qu'un

ange est entré au ciel, on organise un bal en règle; puis ils prêtent le

petit cadavre à d'autres, qui le colportent et en profitent pour

organiser d'autres bals. Cette réjouissance s'appelle _velario_ dans le

pays. Quoi d'étonnant que nous retrouvions chez les Indiens de ces pays

certains usages qui nous étonnent! L'isolement en produit bientôt de

singuliers, même parmi les civilisés.

Mais tout en causant nous nous apercevons que la nuit s'avance; nous

visitons les dortoirs, où les élèves dorment du plus profond sommeil, et

allons nous-mêmes goûter un repos nécessaire.

Le lendemain matin je rentre à Montevideo, où M. Buxareo, un des

protecteurs de Villa Colon, me fait promettre qu'à mon retour de la

République argentine je m'arrêterai quelques jours pour qu'il puisse

m'en faire visiter les principales institutions et me conduire à

quelques-unes de ses nombreuses campagnes. Il m'apprend qu'il y a à

Montevideo cinq associations de charité pour les hommes, et autant pour

les dames. Chez les Soeurs de Charité, dans la ville, je trouve une

belle école avec 300 élèves gratuites, le tout aux frais de la famille

Buxareo. Enfin, à quatre heures et demie, je suis au quai de la Douane,

et à cinq heures, à bord du _Cosmos_, en partance pour Buenos-Ayres. Le

navire porte des plants d'oliviers et d'orangers, et j'y rencontre avec

plaisir plusieurs des passagers du _Mondego_.

La rivière fut calme et la nuit courte. Dans moins de douze heures nous

avons passé d'une rive à l'autre de la Plata, large en cet endroit de

200 kilomètres.

Le jeudi 5 juillet, à cinq heures du matin, nous stoppons au large

devant Buenos-Ayres, attendant le jour. À sept heures nous montons sur

des canots qui nous déposent à un môle se prolongeant au large sur des

poutrelles de fer. Les effets et marchandises sont transbordés sur des

charrettes, que des chevaux traînent dans l'eau, sur le sable, l'espace

d'un kilomètre, pour arriver à terre. Les grands navires sont obligés de

s'arrêter à 10 ou 12 milles au large, faute de fond vers le bord de la

rivière.

En ville, les distances sont grandes, mais il y a partout des tramways.

Les rues, larges de 10 mètres, se coupent à angle droit. Les maisons

n'ont en général qu'un rez-de-chaussée, quelquefois un étage; elles ont

presque toutes un _patio_ ou cour intérieure, garnie de plantes et de

fleurs, sur laquelle donnent les chambres. Les rues centrales sont mal

pavées, et les autres ne le sont pas du tout. Il est impossible d'y

circuler autrement que sur les trottoirs. On voit quelques beaux,

monuments: sur la place Victoria, le palais de justice, que domine un

grand clocher, et la cathédrale, à croix latine, avec haute coupole et

un beau péristyle à douze colonnes. Le _Correo_ ou poste est aussi de

bon goût, mais construit pour un climat du nord. La douane, le collège

San-José et quelques maisons particulières sont d'un bel effet. Les deux

plus riches monuments sont les banques nationale et provinciale.

[Illustration: Buenos-Ayres.--Place Victoria.]

Buenos-Ayres est la capitale de la Fédération ou République argentine.

Cet État, au sud de l'Amérique du Sud, a une surface de 3,027,088

kilomètres carrés; elle est donc six fois plus grande que la France; et

comme ses terrains sont fertiles, le jour où elle sera peuplée comme la

France, elle contiendra plus de 200 millions d'habitants. Organisée sur

le modèle de la Fédération des États-Unis de l'Amérique du Nord, la

République argentine comprend 14 provinces ou États autonomes, portant

les noms ci-après: Buenos-Ayres, Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé,

Cordoba, Santiago del Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, Catamarca, la

Rioja, San-Juan, Mendoza et San Luiz; plus 9 territoires destinés plus

tard à devenir des provinces; trois sont situés au nord, vers le Brésil

et la Bolivie, et sont les territoires del Bermejo, du grand Chaco et

des Missiones; six sont au sud et s'appellent territoires de la Pampa,

de los Andes, del Rio Negro, de Limaï, de Chubut, de la Patagonie.

La population totale, d'après la dernière statistique, s'élève

actuellement à 2,942,000 habitants, mais elle augmente assez rapidement

par l'immigration; 363,743 sont étrangers; sur ce nombre, 123,641 sont

Italiens, 55,432 Français, 59,022 Espagnols, 8,616 Allemands, 19,950

Anglais et 99,084 de nationalités diverses.

Le président est éligible au suffrage direct tous les six ans; les

provinces nomment chacune deux sénateurs, et cette élection est faite

par les députés provinciaux; les députés au parlement national sont

nommés au scrutin direct et au nombre de un par 20,000 habitants; les

conditions d'éligibilité pour les sénateurs sont: 30 ans d'âge, 10,000

fr. de revenu, être citoyen argentin depuis six ans au moins, natif de

la province où on est élu, ou l'habiter depuis deux ans au moins. Les

sénateurs sont élus pour neuf ans, mais le sénat se renouvelle par tiers

tous les trois ans. Les conditions d'éligibilité pour les députés sont:

25 ans d'âge, être natif de la province où on est élu ou l'habiter

depuis deux ans, être depuis quatre ans au moins citoyen argentin. Les

députés sont élus pour quatre ans, et la Chambre se renouvelle par

moitié tous les deux ans. Pour être élu président, il faut avoir 10,000

fr. de rente, être né dans la République argentine ou fils de citoyen,

quoique né en pays étranger, et appartenir à la religion catholique.

Le climat est tempéré vers le centre, tropical au nord, froid au sud; le

territoire de la République s'étend en effet depuis le 22e degré

latitude sud à son confin avec le Brésil jusqu'au 50e au bout de la

Patagonie. À Buenos-Ayres, le thermomètre descend quelquefois en hiver

(juillet et août) sous le zéro, mais ne s'y maintient pas. On y voit

parfois la gelée, jamais la neige. Pour l'agriculture, elle se développe

tous les ans et donne des produits divers selon les provinces: ainsi,

dans la province de Tucuman, un hectare de terrain donne 35 hectolitres

de maïs, ou bien 15 hectolitres de blé, ou 45 de riz, ou 850 kilog. de

tabac, ou 33 hectolitres de vin, ou 150,000 kilos de canne à sucre. Dans

la province de Santa-Fé, un hectare donne 15 hectolitres de blé; dans

celle de Salta, 17 ou bien 30 de maïs; dans la province de Catamarca, un

hectare donne 19 hectolitres de blé ou 125 hectolitres de vin; dans

celle de San-Luiz, un hectare ne donne que 24 hectolitres de maïs ou 14

de blé.

Les colonies se multiplient aussi; plusieurs sont des entreprises

privées, et huit nationales: celles-ci sont au nombre de trois dans le

Chaco, de deux à Entre-Rios, de deux en Cordoba, et une en Patagonie,

comprenant ensemble 9,360 habitants, dont 7,294 étrangers, et cultivant

93,321 hectares. Il y a aussi un grand nombre de colonies établies par

des particuliers ou des compagnies. Elles possèdent ensemble 12,608

maisons, 434,093 têtes de bêtes à cornes, 132,410 chevaux, 1,687 mules,

162,957 brebis, 26,521 porcs, 30,573 instruments aratoires, 7,651

charrettes. Elles occupent 720,638 hectares, le tout s'élevant à une

valeur d'environ 150 millions de francs. Le gouvernement fait son

possible pour mélanger les diverses nationalités, afin de favoriser la

formation d'une population homogène.

Pour l'industrie, une des principales est de préparer et saler la chair

des animaux, opération qui se fait dans les _saladeros_. En 1882, les

sept saladeros de la province de Buenos-Ayres ont tué 187,600 boeufs ou

vaches, qui ont produit 275,300 quintaux de viande; et les onze

saladeros de la province d'Entre-Rios ont tué 247,100 boeufs ou vaches,

qui ont produit 314,90.0 quintaux de viande expédiés à peu près en

parties égales au Brésil et à Cuba.

L'industrie sucrière prend aussi un grand développement, et nous aurons

occasion d'en parler. Les mines enfin commencent à prendre de

l'importance dans les Andes, où l'on trouve le cuivre, l'or et l'argent,

surtout dans la province de la Rioja.

Pour le commerce, l'importation en 1882 a atteint le chiffre d'environ

280,000,000 de francs, et l'exportation celui de 275,000,000 de francs.

Les chemins de fer sont en progrès; 2,633 kilomètres sont en

exploitation, et 2,777 en construction ou concédés; ils donnent un

revenu qui varie de 2 à 10%. Leur marche est lente et peu régulière; la

plupart ne marchent que le jour. Presque tous ces chemins de fer

appartiennent à des compagnies anglaises.

La presse est grandement répandue: la seule ville de Buenos-Ayres

possède 98 journaux, dont trois en langue allemande, cinq en italien,

trois en français, trois en anglais, le reste en castillan.

Pour la navigation extérieure, en 1882 sont entrés dans les ports de la

République 6,071 navires, portant 1,528,054 tonnes, et en sont sortis

4,765, portant 1,448,189 tonnes. Dans ces chiffres la marine française

concourt pour le 16%, l'anglaise pour le 31%. Pour la navigation

intérieure, sont entrés 21,727 navires, portant 1,829,933 tonnes, et

sortis 22,207 navires, portant 1,798,871 tonnes. Le gouvernement

projette une ligne subventionnée, desservant la côte sud jusqu'à la

Terre de feu, pour aider au développement des ressources de la

Patagonie.

Les postes ont porté, en 1882, 17,757,610 lettres ou plis, et les

télégraphes ont expédié 438,090 dépêches.

Le budget de 1882 a donné à l'entrée 40,609,148 piastres fortes de 5 fr.

pour la nation, et 4,517,988 piastres fortes pour les municipalités. La

sortie a été de 42,544,970 piastres fortes pour la nation, et 4,106,531

piastres pour les municipalités.

L'armée se compose de 57 officiers généraux, 484 officiers, 6,977

soldats.

La marine compte trois cuirassés, un torpilleur, six canonnières, deux

transports, six avisos, et plusieurs autres petits navires pour le

service des fleuves.

Le prix de la main-d'oeuvre varie de 5 à 10 fr. par jour, mais il va en

diminuant, à mesure que l'immigration augmente. Celle-ci varie de 30 à

80,000 immigrants par an, mais une vingtaine de mille retournent, pour

les récoltes, dans leurs pays, après avoir économisé ici une petite

somme; ce sont généralement des Italiens; en venant comme émigrants, ils

ont le passage gratuit; ils ne paient que 150 fr. pour le retour.

Buenos-Ayres compte 300,000 habitants et 22,701 maisons, de la valeur

ensemble d'environ un milliard de francs. Elle possède 152 kilomètres de

tramways, et un appareil de téléphone pour 173 habitants. Paris n'en

possède qu'un par 865, Vienne 1 par 1179, Berlin un par 1930 et Londres

un par 2,375 habitants.

La monnaie a pour base le _peso fuerte_, qui vaut un peu plus de 5 fr.;

mais le papier-monnaie, qui a cours forcé, abonde et a pour base le

_peso moneta corriente_, qui vaut 20 centimes. Ces petits papiers sont

dégoûtants de saleté. Dans les provinces on se sert des pesos boliviens,

qui valent 3 fr.

La dette consolidée de la nation atteint environ 100,000,000 de piastres

fortes, ou demi-milliard de francs. Le culte est desservi par 4 évêchés,

suffragants de l'archevêque de Buenos-Ayres, qui forme le cinquième.

Jusqu'à ces dernières années, un grand nombre de prêtres étaient

étrangers et surtout italiens: plusieurs visaient à faire fortune pour

rentrer chez eux; maintenant les séminaires, sous la direction de

diverses communautés, fonctionnent et donnent un clergé indigène. La

religion catholique est celle de l'immense majorité, mais les cultes

dissidents sont libres. Il y a encore beaucoup de religiosité dans le

pays, et les autorités ne rougissent pas d'invoquer le Très-Haut; j'ai

sous les yeux le message par lequel le président de la République, à

l'ouverture des Chambres, en mai dernier, rend compte au Congrès des

opérations de l'année. Il conclut par ces paroles:

«Dando gracias a la divina Providencia per los beneficios che a

dispensado a la Republica, declaro abiertas vuestras sessiones.--Rendant

grâces à la divine Providence pour les bienfaits qu'elle a accordés à

la République, je déclare ouvertes vos sessions.» La religion catholique

est encore la religion d'État, l'art. 2 de la Constitution dit: «El

gobierno fédéral sostiene el culto catolico, apostolico, romano.--Le

gouvernement fédéral professe le culte catholique, apostolique et

romain;» et dans la préface de la même Constitution on lit: «Nos los

representantes del pueblo ... invocando la protecion de Dios, fuente de

toda razon i justicia, ordonamas, etc....--Nous, les représentants du

peuple ... invoquant la protection de Dieu, source de toute raison et

justice, ordonnons, etc.»

Mais il arrive ici (ce qui est malheureusement trop fréquent dans les

nations latines), qu'on réduit beaucoup trop la religion au culte, qui

est le moyen, et l'on ne va pas assez au commandement, qui est le but;

en sorte que les francs-maçons profitent des abus pour décrier la

religion et ne manquent aucune occasion de la battre en brèche.

L'instruction supérieure est donnée à Buenos-Ayres dans une Université

qui comprend les trois facultés de droit, de lettres et de sciences; il

y a aussi quelques autres facultés dans les villes de province.

L'instruction secondaire est donnée dans des collèges nationaux qui sont

loin de professer l'athéisme. L'instruction primaire compte dans la

capitale 170 écoles publiques subventionnées et fréquentées par 33,196

élèves; mais dans les provinces, et surtout à la campagne, le besoin

d'écoles se fait vivement sentir. Dans la seule province de

Buenos-Ayres, qui est la plus avancée en fait d'instruction, sur 116,000

enfants de 6 à 14 ans, à peine 33,000 reçoivent l'instruction, les

autres 88,000 restent dans l'ignorance forcée, faute d'écoles.

L'enseignement libre à tous les degrés est amplement répandu dans la

capitale et les villes principales. L'assistance publique, les asiles,

les hôpitaux sont bien tenus et suffisent à tous les besoins.

L'administration de la justice comprend des juges de paix, qui sont

compétents jusqu'à 2,000 fr. dans les campagnes, puis des tribunaux

ordinaires, des tribunaux d'appel et une Cour suprême.

Mais assez de digressions sur l'État et ses différents services.

Revenons à l'emploi de mon temps.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. · 第 16 / 53 题