L'Uruguay et la Plata.
Montevideo. -- La République orientale ou de l'Uruguay. --
Population. -- Surface. -- Produits. -- Exportation. --
Importation. -- Les Saladeros. -- Fray-Bentos et l'extrait de
viande Liebig. -- Un calcul pour s'établir dans le pays. -- Forme
de gouvernement. -- L'armée. -- Rôle de la petite république. --
Villa Colon. -- Le velario. -- Traversée de la Plata. --
Buenos-Ayres. -- Rues et monuments. -- Climat. -- Agriculture. --
Colonies. -- Industrie. -- Commerce. -- Chemins de fer. --
Presse. -- Navigation. -- Postes et télégraphes. -- Budget. --
Armée. -- Marine. -- Main-d'oeuvre. -- Immigration. -- Monnaie.
-- Dette. -- Culte. -- Instruction publique. -- Assistance
publique. -- Justice.
C'est le mardi 3 juillet, vers midi, que je quitte l'île de Florès et la
quarantaine, et vers trois heures le petit vapeur me dépose sur le quai
de la douane, à Montevideo. La visite des effets ne fut pas longue. Je
les dépose à l'_Hôtel Oriental_ et parcours la ville dans toutes les
directions pour remettre les nombreuses lettres de recommandation aux
banquiers, commerçants, missionnaires et hommes de lois.
La ville de Montevideo, sur une presqu'île en colline, est bâtie
régulièrement; ses rues sont assez larges et se coupent à angle droit;
la partie haute est plate et occupée surtout par les édifices publics:
la cathédrale, qu'on appelle ici la Matriz, vaste église en style romain
à croix latine avec coupole; le palais du gouvernement local, le
théâtre, le palais du gouvernement de la République, etc. Les autres
rues descendent à l'est et à l'ouest vers la mer; les maisons ont
généralement un étage sur rez-de-chaussée et sont ornées en style
italien parfois un peu surchargé. On peut dire que Montevideo figurerait
bien parmi les belles villes européennes. Elle est la capitale de la
République orientale de l'Uruguay et compte 100,000 habitants. Son nom
lui vient de Magellan, qui le premier, découvrant le Cero, mont qui fait
face à la ville, dit: _Montem video_; d'où le nom de Montevideo.
[Illustration: Montevideo.--Boulanger portant le pain.]
La majeure partie des habitants sont Européens ou fils d'Européens,
principalement Italiens, Basques, Français et Espagnols; les Italiens
possèdent environ la moitié des immeubles de la ville.
La République de l'Uruguay est située entre le 30° et le 35° de latitude
sud et limitée à l'est par l'Atlantique, à l'ouest par la République
argentine, dont elle s'est séparée en 1825 après des guerres sanglantes;
au nord par le Brésil, au sud par l'estuaire de la Plata, formé de la
jonction des deux fleuves Parana et Uruguay.
La superficie est d'environ 187,000 kilomètres carrés, divisés en 15
départements, et la population d'environ 450,000 habitants, mélange
d'Indiens, d'Espagnols et d'autres Européens. Les principales sources de
produits sont l'agriculture et l'élevage du bétail. En 1882,
l'exportation comprend, pour les produits animaux, 49,180 balles de
laine, 456,100 cuirs salés de boeuf, 1,289,900 cuirs secs, 1,615 balles
de cornes, 1,285 balles de soies de porc, 5,475 pipes de suif.
Pour les produits agricoles, en 1882, on a exporté 13,500 kilos de
millet, 53,664 sacs de son, 41,500 sacs d'avoine, 610 chevaux, 10,660
moutons, 5,000 sacs d'orge, 183,500 sacs de farine, 132,000 sacs de
maïs, 2,800 mules, 10,000 sacs de pommes de terre, 9,000 quintaux de
foin, 19,500 sacs de blé, 440 quintaux de luzerne.
L'importation pour 1881 s'est élevée à 8,514,000 piastres fortes, soit
environ 43,000,000 de francs.
Dans cette somme, la France figure pour 1,371,130 piastres fortes, soit
environ 7,000,000 de francs, en huiles, absinthe, sucre, bière, cognac,
sardines, vermouth et vins.
En 1882, les neuf saladeros[1] de Montevideo ont tué 217,984 animaux,
qui ont produit 241,660 quintaux de viande, et les six autres saladeros
situés sur l'Uruguay ont tué 520,300 animaux, qui ont produit 452,000
quintaux de viande. Cette viande, salée et séchée au soleil, est
expédiée presque par parties égales au Brésil et à Cuba, pour la
nourriture des esclaves.
[Note 1: On appelle saladeros les usines dans lesquelles on
tue les animaux pour en saler la viande, préparer la graisse,
etc.]
Parmi les saladeros de l'Uruguay figure celui de Fray-Bentos, pour la
préparation de l'extrait de viande Liebig. En 1882, il a tué 170,300
animaux, avec un profit net d'environ 2,000,000 de francs. Cet
établissement est le plus important du pays. Il possède 76,500 acres de
terre et en loue 52,000, sur lesquels il nourrit 41,000 têtes de bétail.
Il vient d'acheter un nouveau terrain de 10,000 acres pour environ
2,300,000 fr. Pour cette année, qui a été mauvaise à cause de la cherté
des animaux et de leur mauvais état, il a pu donner aux actionnaires un
intérêt de 10% et mettre environ un demi-million de francs à la réserve.
Je comptais visiter cet établissement sur le fleuve Uruguay, à deux
jours de navigation de Montevideo, mais un des directeurs, à
Buenos-Ayres, m'apprit qu'il venait de prendre son repos d'hiver, et que
depuis une semaine tout était fermé: je dus donc renoncer à cette
visite et me contenter d'en voir les opérations sur le dernier compte
rendu de la Société, dont j'ai extrait les chiffres que je viens
d'indiquer.
De la _Rivista mercantil de la Republica Oriental_, je relève le calcul
ci-après, pour une famille composée de père, mère et un enfant, qui
voudrait s'établir dans la République pour s'occuper d'agriculture sur
un terrain de 15 hectares:
_Frais d'établissement._
Une maison avec cuisine 550 fr.
Deux boeufs 230
Une vache à lait 70
Instruments aratoires 100
Deux charrettes 110
----------
TOTAL 1,060 fr.
_Frais de l'année._
10%, intérêt du capital 110 fr.
Loyer de 15 hectares 95
Semences et autres 160
Travaux 140
Nourriture 650
Imprévu 90
----------
TOTAL 1,245 fr.
_Produits de l'année._
5 hectares de blé donnant 60 hectol. à 15 fr. 870 fr.
5 hectares maïs donnant 80 hectolitres à 6 fr. 440
3 hectares produits divers 320
2 hectares herbe pour les animaux »
----------
TOTAL 1,630 fr.
Déduire les frais de l'année 1,245
----------
Bénéfice de l'année. 385 fr.
Naturellement je ne garantis pas l'infaillibilité de ces chiffres!
La forme de gouvernement est la République avec un président et deux
Chambres électives. Le président actuel est le général Sanctos, porté à
cette haute situation par le parti militaire. Tout le monde dans le pays
sait qu'il y a quinze ans il était charretier. On voit souvent dans
l'histoire des personnes de la plus basse condition élevées au faîte des
honneurs et du pouvoir, et on leur pardonne l'obscurité de leur origine
si, par une grande droiture et honnêteté et par de vrais talents, ils
font le bien public. L'armée compte de 6 à 7,000 hommes, costumés et
équipés à la française; mais on dit qu'un trop grand nombre sont
officiers.
L'Uruguay, comme la Suisse, la Hollande, la Belgique, en Europe, est un
petit État qui sert de tampon entre des États plus forts et jaloux. À ce
titre, il rend un véritable service; mais pour conserver son
indépendance dans ces conditions, il a besoin d'une grande sagesse et
doit donner une sérieuse prospérité à ses habitants. Les troubles
prolongés, les souffrances du peuple seront un facile prétexte à l'un ou
l'autre de ses voisins pour se l'annexer au nom du rétablissement de
l'ordre ou d'un meilleur gouvernement.
Mais revenons à l'emploi de mon temps. Après avoir vu les diverses
personnes pour lesquelles j'avais des lettres, je me rends à la station
du _ferro-carril central_, en route pour Villa Colon, chez les
Salésiens, enfants de dom Bosco. Dans le train, je rencontre le
supérieur du collège, D. Lasagna, que j'avais connu à Nice, et D.
Borghino, nommé chef de la maison qui va être ouverte à Nycteroy, dans
le Brésil. Après trois quarts d'heure de chemin de fer, nous trouvons
une voiture qui nous conduit au collège par une demi-heure de route dans
un chemin fangeux. On appelle Villa Colon un vaste terrain acheté par
une compagnie dans le but de le lotiser et de le revendre pour villas.
À cet effet, on avait tracé de magnifiques allées plantées d'eucalyptus,
construit une église et un collège, dans la pensée d'amener là les
familles riches durant l'été. La mode ne s'en étant pas mêlée, la
compagnie a fait faillite, mais le collège est resté et on l'a confié
aux prêtres Salésiens. La construction est bien disposée, la chapelle
gracieuse, les cours vastes. Le bon P. Lasagna me fait visiter les
classes et les études; puis, au réfectoire, après le souper, il
présente le voyageur aux élèves, et le voyageur leur parle en langue
française, comprise par la plupart d'entre eux.
Nous passons une partie de la soirée en causeries. Le Père m'apprend
qu'il a dans le collège 70 élèves des meilleures familles, payant une
pension qui varie de 50 à 100 fr. par mois; 16 professeurs font tous les
cours de l'enseignement secondaire jusqu'à la philosophie inclusivement.
Ils dirigent en même temps un Observatoire qui recueille trois fois par
jour les données météorologiques et sera un peu plus tard en état de
signaler l'approche des tempêtes. Dans un temps où le monde se montre si
avide des données de la science, il est fort habile et fort pratique
pour une Congrégation religieuse de s'imposer le travail facile mais
incessant d'un Observatoire.
À las Piedras, à quelque distance de Montevideo, les Salésiens ont une
paroisse et un collège avec 27 internes pauvres et 90 externes payant 2
fr. 50 par mois. À la Pax, ils ont une chapelle pour la messe et le
catéchisme.
[Illustration: Uruguay.--(El Velario). Réjouissances à la mort d'un
enfant.]
À Payssandu, ils desservent une paroisse et des missions. Ils font des
excursions périodiques au loin dans la campagne pour les mariages, les
baptêmes et autres Sacrements. Les campagnards, souvent fort éloignés
les uns des autres, privés de tout secours spirituel, laissent parfois
pénétrer peu à peu certains désordres ou superstitions. Le Père me
raconte qu'un jour une femme lui dit: «Grondez un peu ma voisine, elle
n'a pas voulu me prêter son petit enfant mort pour organiser le bal; et
pourtant je lui avais prêté le mien.» Renseignement pris, le Père
apprend qu'à la mort d'un jeune enfant on réunit la famille, les
voisins, les amis lointains, et, sous prétexte de se réjouir de ce qu'un
ange est entré au ciel, on organise un bal en règle; puis ils prêtent le
petit cadavre à d'autres, qui le colportent et en profitent pour
organiser d'autres bals. Cette réjouissance s'appelle _velario_ dans le
pays. Quoi d'étonnant que nous retrouvions chez les Indiens de ces pays
certains usages qui nous étonnent! L'isolement en produit bientôt de
singuliers, même parmi les civilisés.
Mais tout en causant nous nous apercevons que la nuit s'avance; nous
visitons les dortoirs, où les élèves dorment du plus profond sommeil, et
allons nous-mêmes goûter un repos nécessaire.
Le lendemain matin je rentre à Montevideo, où M. Buxareo, un des
protecteurs de Villa Colon, me fait promettre qu'à mon retour de la
République argentine je m'arrêterai quelques jours pour qu'il puisse
m'en faire visiter les principales institutions et me conduire à
quelques-unes de ses nombreuses campagnes. Il m'apprend qu'il y a à
Montevideo cinq associations de charité pour les hommes, et autant pour
les dames. Chez les Soeurs de Charité, dans la ville, je trouve une
belle école avec 300 élèves gratuites, le tout aux frais de la famille
Buxareo. Enfin, à quatre heures et demie, je suis au quai de la Douane,
et à cinq heures, à bord du _Cosmos_, en partance pour Buenos-Ayres. Le
navire porte des plants d'oliviers et d'orangers, et j'y rencontre avec
plaisir plusieurs des passagers du _Mondego_.
La rivière fut calme et la nuit courte. Dans moins de douze heures nous
avons passé d'une rive à l'autre de la Plata, large en cet endroit de
200 kilomètres.
Le jeudi 5 juillet, à cinq heures du matin, nous stoppons au large
devant Buenos-Ayres, attendant le jour. À sept heures nous montons sur
des canots qui nous déposent à un môle se prolongeant au large sur des
poutrelles de fer. Les effets et marchandises sont transbordés sur des
charrettes, que des chevaux traînent dans l'eau, sur le sable, l'espace
d'un kilomètre, pour arriver à terre. Les grands navires sont obligés de
s'arrêter à 10 ou 12 milles au large, faute de fond vers le bord de la
rivière.
En ville, les distances sont grandes, mais il y a partout des tramways.
Les rues, larges de 10 mètres, se coupent à angle droit. Les maisons
n'ont en général qu'un rez-de-chaussée, quelquefois un étage; elles ont
presque toutes un _patio_ ou cour intérieure, garnie de plantes et de
fleurs, sur laquelle donnent les chambres. Les rues centrales sont mal
pavées, et les autres ne le sont pas du tout. Il est impossible d'y
circuler autrement que sur les trottoirs. On voit quelques beaux,
monuments: sur la place Victoria, le palais de justice, que domine un
grand clocher, et la cathédrale, à croix latine, avec haute coupole et
un beau péristyle à douze colonnes. Le _Correo_ ou poste est aussi de
bon goût, mais construit pour un climat du nord. La douane, le collège
San-José et quelques maisons particulières sont d'un bel effet. Les deux
plus riches monuments sont les banques nationale et provinciale.
[Illustration: Buenos-Ayres.--Place Victoria.]
Buenos-Ayres est la capitale de la Fédération ou République argentine.
Cet État, au sud de l'Amérique du Sud, a une surface de 3,027,088
kilomètres carrés; elle est donc six fois plus grande que la France; et
comme ses terrains sont fertiles, le jour où elle sera peuplée comme la
France, elle contiendra plus de 200 millions d'habitants. Organisée sur
le modèle de la Fédération des États-Unis de l'Amérique du Nord, la
République argentine comprend 14 provinces ou États autonomes, portant
les noms ci-après: Buenos-Ayres, Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé,
Cordoba, Santiago del Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, Catamarca, la
Rioja, San-Juan, Mendoza et San Luiz; plus 9 territoires destinés plus
tard à devenir des provinces; trois sont situés au nord, vers le Brésil
et la Bolivie, et sont les territoires del Bermejo, du grand Chaco et
des Missiones; six sont au sud et s'appellent territoires de la Pampa,
de los Andes, del Rio Negro, de Limaï, de Chubut, de la Patagonie.
La population totale, d'après la dernière statistique, s'élève
actuellement à 2,942,000 habitants, mais elle augmente assez rapidement
par l'immigration; 363,743 sont étrangers; sur ce nombre, 123,641 sont
Italiens, 55,432 Français, 59,022 Espagnols, 8,616 Allemands, 19,950
Anglais et 99,084 de nationalités diverses.
Le président est éligible au suffrage direct tous les six ans; les
provinces nomment chacune deux sénateurs, et cette élection est faite
par les députés provinciaux; les députés au parlement national sont
nommés au scrutin direct et au nombre de un par 20,000 habitants; les
conditions d'éligibilité pour les sénateurs sont: 30 ans d'âge, 10,000
fr. de revenu, être citoyen argentin depuis six ans au moins, natif de
la province où on est élu, ou l'habiter depuis deux ans au moins. Les
sénateurs sont élus pour neuf ans, mais le sénat se renouvelle par tiers
tous les trois ans. Les conditions d'éligibilité pour les députés sont:
25 ans d'âge, être natif de la province où on est élu ou l'habiter
depuis deux ans, être depuis quatre ans au moins citoyen argentin. Les
députés sont élus pour quatre ans, et la Chambre se renouvelle par
moitié tous les deux ans. Pour être élu président, il faut avoir 10,000
fr. de rente, être né dans la République argentine ou fils de citoyen,
quoique né en pays étranger, et appartenir à la religion catholique.
Le climat est tempéré vers le centre, tropical au nord, froid au sud; le
territoire de la République s'étend en effet depuis le 22e degré
latitude sud à son confin avec le Brésil jusqu'au 50e au bout de la
Patagonie. À Buenos-Ayres, le thermomètre descend quelquefois en hiver
(juillet et août) sous le zéro, mais ne s'y maintient pas. On y voit
parfois la gelée, jamais la neige. Pour l'agriculture, elle se développe
tous les ans et donne des produits divers selon les provinces: ainsi,
dans la province de Tucuman, un hectare de terrain donne 35 hectolitres
de maïs, ou bien 15 hectolitres de blé, ou 45 de riz, ou 850 kilog. de
tabac, ou 33 hectolitres de vin, ou 150,000 kilos de canne à sucre. Dans
la province de Santa-Fé, un hectare donne 15 hectolitres de blé; dans
celle de Salta, 17 ou bien 30 de maïs; dans la province de Catamarca, un
hectare donne 19 hectolitres de blé ou 125 hectolitres de vin; dans
celle de San-Luiz, un hectare ne donne que 24 hectolitres de maïs ou 14
de blé.
Les colonies se multiplient aussi; plusieurs sont des entreprises
privées, et huit nationales: celles-ci sont au nombre de trois dans le
Chaco, de deux à Entre-Rios, de deux en Cordoba, et une en Patagonie,
comprenant ensemble 9,360 habitants, dont 7,294 étrangers, et cultivant
93,321 hectares. Il y a aussi un grand nombre de colonies établies par
des particuliers ou des compagnies. Elles possèdent ensemble 12,608
maisons, 434,093 têtes de bêtes à cornes, 132,410 chevaux, 1,687 mules,
162,957 brebis, 26,521 porcs, 30,573 instruments aratoires, 7,651
charrettes. Elles occupent 720,638 hectares, le tout s'élevant à une
valeur d'environ 150 millions de francs. Le gouvernement fait son
possible pour mélanger les diverses nationalités, afin de favoriser la
formation d'une population homogène.
Pour l'industrie, une des principales est de préparer et saler la chair
des animaux, opération qui se fait dans les _saladeros_. En 1882, les
sept saladeros de la province de Buenos-Ayres ont tué 187,600 boeufs ou
vaches, qui ont produit 275,300 quintaux de viande; et les onze
saladeros de la province d'Entre-Rios ont tué 247,100 boeufs ou vaches,
qui ont produit 314,90.0 quintaux de viande expédiés à peu près en
parties égales au Brésil et à Cuba.
L'industrie sucrière prend aussi un grand développement, et nous aurons
occasion d'en parler. Les mines enfin commencent à prendre de
l'importance dans les Andes, où l'on trouve le cuivre, l'or et l'argent,
surtout dans la province de la Rioja.
Pour le commerce, l'importation en 1882 a atteint le chiffre d'environ
280,000,000 de francs, et l'exportation celui de 275,000,000 de francs.
Les chemins de fer sont en progrès; 2,633 kilomètres sont en
exploitation, et 2,777 en construction ou concédés; ils donnent un
revenu qui varie de 2 à 10%. Leur marche est lente et peu régulière; la
plupart ne marchent que le jour. Presque tous ces chemins de fer
appartiennent à des compagnies anglaises.
La presse est grandement répandue: la seule ville de Buenos-Ayres
possède 98 journaux, dont trois en langue allemande, cinq en italien,
trois en français, trois en anglais, le reste en castillan.
Pour la navigation extérieure, en 1882 sont entrés dans les ports de la
République 6,071 navires, portant 1,528,054 tonnes, et en sont sortis
4,765, portant 1,448,189 tonnes. Dans ces chiffres la marine française
concourt pour le 16%, l'anglaise pour le 31%. Pour la navigation
intérieure, sont entrés 21,727 navires, portant 1,829,933 tonnes, et
sortis 22,207 navires, portant 1,798,871 tonnes. Le gouvernement
projette une ligne subventionnée, desservant la côte sud jusqu'à la
Terre de feu, pour aider au développement des ressources de la
Patagonie.
Les postes ont porté, en 1882, 17,757,610 lettres ou plis, et les
télégraphes ont expédié 438,090 dépêches.
Le budget de 1882 a donné à l'entrée 40,609,148 piastres fortes de 5 fr.
pour la nation, et 4,517,988 piastres fortes pour les municipalités. La
sortie a été de 42,544,970 piastres fortes pour la nation, et 4,106,531
piastres pour les municipalités.
L'armée se compose de 57 officiers généraux, 484 officiers, 6,977
soldats.
La marine compte trois cuirassés, un torpilleur, six canonnières, deux
transports, six avisos, et plusieurs autres petits navires pour le
service des fleuves.
Le prix de la main-d'oeuvre varie de 5 à 10 fr. par jour, mais il va en
diminuant, à mesure que l'immigration augmente. Celle-ci varie de 30 à
80,000 immigrants par an, mais une vingtaine de mille retournent, pour
les récoltes, dans leurs pays, après avoir économisé ici une petite
somme; ce sont généralement des Italiens; en venant comme émigrants, ils
ont le passage gratuit; ils ne paient que 150 fr. pour le retour.
Buenos-Ayres compte 300,000 habitants et 22,701 maisons, de la valeur
ensemble d'environ un milliard de francs. Elle possède 152 kilomètres de
tramways, et un appareil de téléphone pour 173 habitants. Paris n'en
possède qu'un par 865, Vienne 1 par 1179, Berlin un par 1930 et Londres
un par 2,375 habitants.
La monnaie a pour base le _peso fuerte_, qui vaut un peu plus de 5 fr.;
mais le papier-monnaie, qui a cours forcé, abonde et a pour base le
_peso moneta corriente_, qui vaut 20 centimes. Ces petits papiers sont
dégoûtants de saleté. Dans les provinces on se sert des pesos boliviens,
qui valent 3 fr.
La dette consolidée de la nation atteint environ 100,000,000 de piastres
fortes, ou demi-milliard de francs. Le culte est desservi par 4 évêchés,
suffragants de l'archevêque de Buenos-Ayres, qui forme le cinquième.
Jusqu'à ces dernières années, un grand nombre de prêtres étaient
étrangers et surtout italiens: plusieurs visaient à faire fortune pour
rentrer chez eux; maintenant les séminaires, sous la direction de
diverses communautés, fonctionnent et donnent un clergé indigène. La
religion catholique est celle de l'immense majorité, mais les cultes
dissidents sont libres. Il y a encore beaucoup de religiosité dans le
pays, et les autorités ne rougissent pas d'invoquer le Très-Haut; j'ai
sous les yeux le message par lequel le président de la République, à
l'ouverture des Chambres, en mai dernier, rend compte au Congrès des
opérations de l'année. Il conclut par ces paroles:
«Dando gracias a la divina Providencia per los beneficios che a
dispensado a la Republica, declaro abiertas vuestras sessiones.--Rendant
grâces à la divine Providence pour les bienfaits qu'elle a accordés à
la République, je déclare ouvertes vos sessions.» La religion catholique
est encore la religion d'État, l'art. 2 de la Constitution dit: «El
gobierno fédéral sostiene el culto catolico, apostolico, romano.--Le
gouvernement fédéral professe le culte catholique, apostolique et
romain;» et dans la préface de la même Constitution on lit: «Nos los
representantes del pueblo ... invocando la protecion de Dios, fuente de
toda razon i justicia, ordonamas, etc....--Nous, les représentants du
peuple ... invoquant la protection de Dieu, source de toute raison et
justice, ordonnons, etc.»
Mais il arrive ici (ce qui est malheureusement trop fréquent dans les
nations latines), qu'on réduit beaucoup trop la religion au culte, qui
est le moyen, et l'on ne va pas assez au commandement, qui est le but;
en sorte que les francs-maçons profitent des abus pour décrier la
religion et ne manquent aucune occasion de la battre en brèche.
L'instruction supérieure est donnée à Buenos-Ayres dans une Université
qui comprend les trois facultés de droit, de lettres et de sciences; il
y a aussi quelques autres facultés dans les villes de province.
L'instruction secondaire est donnée dans des collèges nationaux qui sont
loin de professer l'athéisme. L'instruction primaire compte dans la
capitale 170 écoles publiques subventionnées et fréquentées par 33,196
élèves; mais dans les provinces, et surtout à la campagne, le besoin
d'écoles se fait vivement sentir. Dans la seule province de
Buenos-Ayres, qui est la plus avancée en fait d'instruction, sur 116,000
enfants de 6 à 14 ans, à peine 33,000 reçoivent l'instruction, les
autres 88,000 restent dans l'ignorance forcée, faute d'écoles.
L'enseignement libre à tous les degrés est amplement répandu dans la
capitale et les villes principales. L'assistance publique, les asiles,
les hôpitaux sont bien tenus et suffisent à tous les besoins.
L'administration de la justice comprend des juges de paix, qui sont
compétents jusqu'à 2,000 fr. dans les campagnes, puis des tribunaux
ordinaires, des tribunaux d'appel et une Cour suprême.
Mais assez de digressions sur l'État et ses différents services.
Revenons à l'emploi de mon temps.