M. Judalessio me renseigne sur les oeuvres charitables du pays.

On m'avait dit qu'à une heure de la ville, un Français, le comte de

Milville, plantait la vigne. Belle occasion pour me renseigner. À deux

heures, par un soleil de feu, je m'achemine vers l'ouest; je traverse

une plaine marécageuse, et, arrivé à un cours d'eau, je demande la

propriété du comte de Milville. On m'indique la direction et on ajoute

qu'il me faut une demi-heure pour l'atteindre. Après trois quarts

d'heure, j'ai traversé toute la plaine, et au pied des collines je

demande encore: on me dirige à gauche en m'indiquant d'avoir à

traverser, la montagne; on ajoute que j'en ai encore pour une heure.

Cette fois, on disait vrai. Enfin, un peu en m'égarant, après deux

heures et demie de bonne marche, j'arrive chez M. le comte. La vaste

maison de terre rouge couverte en tuiles repose vers le bas d'un mamelon

qui domine la plaine. La vue s'étend au loin jusqu'à la ville de

San-Paulo. Le comte est heureux de voir un Français, et Mme la comtesse

apprête en quelques instants un petit dîner que la course me fait

trouver délicieux. Une petite fille de dix-huit mois et un autre à la

mamelle sont toute la compagnie des jeunes époux. C'est la vie

écossaise.

Nous parcourons la propriété: elle est d'environ 120 hectares et lui a

coûté 5 contos de reis, soit de 10 à 12,000 fr.; environ 80 fr.

l'hectare. En arrivant dans ce pays, il avait espéré obtenir des terres

du gouvernement et planter le café; mais les terres qu'on lui proposait

étaient aux confins militaires, à 500 lieues dans l'intérieur, sans

communication et sans issue. Il se décida alors à en acheter et à

planter la vigne. Il a déjà 6,000 ceps. Ceux qu'il a plantés en

septembre dernier ont poussé de beaux sarments. Après trois ans ils

produisent: le raisin mûrit en janvier. On plante par boutures dans des

trous de 40 centimètres, et à une distance de 2 mètres, parce qu'ici la

vigne est très vigoureuse. Un hectare de vigne contient 2,500 pieds

donnant par an 50 hectolitres de vin, ce qui, au prix de 80 fr.

l'hectolitre, donne un revenu de 4,000 fr. l'hectare.

La plantation revient à peu près à 1,500 fr. l'hectare: on ne laboure

pas la vigne; on la nettoye simplement trois fois l'an, ce qui coûte

environ 300 fr. l'hectare. Ajoutez à cela les frais de vendange,

l'intérêt du capital, l'amortissement du matériel, etc., et tout en

calculant largement, on trouvera encore un revenu net de 100%.

C'est ce qu'assurent les autres planteurs, dont quelques-uns récoltent

déjà plus de 1,200 hectolitres de vin. L'opération est donc meilleure

qu'en Algérie. La vigne employée est l'américaine, et la main-d'oeuvre

n'est guère plus chère qu'en France, excepté la nourriture en plus; mais

ici, avec la viande à 16 sous le kilo, les haricots et le maïs pour peu

de chose, elle ne coûte pas beaucoup. Le foin donne un revenu encore

supérieur à la vigne.

Je m'étonne alors qu'on ne draine pas la plaine marécageuse dont j'ai

parlé, et qui couvre la ville de brouillards chaque matin, d'autant plus

que cette plaine appartient à la municipalité. Une administration

intelligente le ferait elle-même, ou céderait la terre avec obligation

de drainage à une compagnie qui, en transformant le marécage en prairie,

réaliserait d'immenses bénéfices.

Les collines que j'avais traversées étaient sans culture, ou _terras de

pastos_, quelques boeufs ou vaches y paissaient, beaucoup de serpents

s'y promenaient, et pourtant elles avaient une profonde couche de terre

rouge qui semble fort propre à la culture du blé. Avec ces terres qui ne

demandent qu'à produire, ce pays va encore demander le blé et la farine

à Buenos-Ayres et à New-York. Rien d'étonnant que le pain coûte 0 fr. 75

le kilog., presque aussi cher que la viande.

La formation et la plantation des haies, malgré l'abondance du bois, est

assez chère: le bois pourrit vite durant les trois mois de pluies de

l'été, de novembre à janvier, et si on le plante en terre, il en sort

des arbres.

M. de Mirville m'apprend qu'il y a environ 1,500 Français à San-Paulo,

et plus de 9,000 Italiens. En effet, dans les rues, j'entendais parler

tous les dialectes de la Péninsule, et j'ai même trouvé un Niçois,

pharmacien, dont les fils, naturalisés, sont devenus, l'un, docteur;

l'autre, député et journaliste.

Je prends congé de l'excellente famille de Mirville, et, retraversant

les collines, j'arrive à la colonie de Santa-Anna, à la nuit close. Je

le regrette, car j'aurais voulu interroger sur place les bons Italiens

du nord, qui l'occupent; on me dit que leurs terres ne sont ni assez

bonnes, ni assez grandes pour les nourrir; mais ils sont industrieux, la

famille travaille à la ville et ils arrivent ainsi à l'aisance. Ajoutez

à cela que tout individu qui le veut, s'en va, ici, à la montagne, brûle

un lot de forêt, plante, sème, récolte, et l'année suivante s'en va

renouveler l'opération ailleurs. Le pays n'a point d'impôt foncier. Si

un impôt, aussi minime qu'il fût, venait à grever les terres, les

accapareurs qui la possèdent s'empresseraient de s'en défaire.

Le lendemain, à sept heures et demie du matin, je monte dans le train

qui va à Sanctos. La plupart des voyageurs sont Anglais. Nous traversons

des plaines, contournons des collines, et, toujours au milieu de la

forêt vierge, nous arrivons à _Alto do Serra_, à plus de 700 mètres

d'altitude: de là, pour atteindre la plaine, on a disposé un immense

plan incliné coupé en quatre stations. Le train descend au moyen d'un

câble d'acier; à droite, les montagnes; à gauche, de profonds

précipices; par-ci, par-là, des vallons franchis sur des ponts

métalliques de 50 mètres de haut. C'est grandiose, on ne se lasse

d'admirer, mais tout le monde a le mal de mer. Je ne sais comment

fonctionnent les machines; elles impriment aux wagons de petits

mouvements saccadés qui produisent sur l'estomac l'effet d'un fort

tangage. Au _Baiz do serra_, le baromètre anéroïde me dit que nous

sommes à peu près au niveau de la mer. La plaine est marécageuse et

couverte de flaques d'eau, sur lesquelles je vois plusieurs canots

creusés dans un tronc d'arbre. Enfin, à onze heures, nous sommes à

Sanctos. En ville, on manipule le café dans d'immenses entrepôts. La

population est de 18,000 âmes, et comprend toutes les nationalités; mais

il n'y a qu'une cinquantaine de Français.

La Casa di Misericordia est dirigée par des laïques, et contient une

cinquantaine de malades. L'Anglais qui me conduit me fait remarquer une

Française. «D'où êtes-vous, lui dis-je?--De la Mayenne; je suis venue

ici avec mon mari, il est mort, mes enfants aussi.» Et elle pleure....

Je l'engage à s'adresser à sa famille pour être rapatriée. Je demande

quelles sont les curiosités de Sanctos. On me répond: «Il n'y en a pas,

mais l'ascension de la colline est fort intéressante; il faut la faire

le matin.» Je n'avais pas le choix: je gravis donc sous un soleil ardent

les flancs de la montagne, et après une demi-heure de marche et deux

litres de transpiration, me voilà au sommet, où s'élève une chapelle. La

vue est merveilleusement belle et fait oublier la fatigue: d'une part,

la baie qui s'avance dans les terres en contours bizarrement découpés

avec îles et presqu'îles; de l'autre côté, l'Océan et son immensité; au

pied, la jeune ville; tout autour, les collines et leurs forêts vierges.

En descendant, je m'arrête à la prison, dont la façade forme un des

côtés du jardin public. Les prisonniers sont bien gardés derrière leurs

portes grillées. J'interroge un Américain: «Why are you here?--On

m'accuse de vol, mais c'est à tort.» Je demande à un matelot de Brème ce

qui l'a conduit au cachot: «J'étais ivre et je me suis battu.» Un Belge

m'assure qu'il n'était qu'un peu gris lorsqu'on l'a recueilli et coffré;

enfin, plusieurs nègres sont à l'ombre pour des peccadilles diverses.

Je vais moi-même me mettre en prison, en me rendant au _Mondego_, navire

de la Royal-Mail de Southampton, qui doit me conduire à Montevideo.

Je dis prison, car ce navire ne déplace que 2,300 tonnes: il est moitié

plus petit que ceux des Messageries. Il devait partir aujourd'hui, mais,

d'une part, la douane ferme ici à 4 heures, et il faut arrêter les

opérations de déchargement; d'autre part, il sait qu'en arrivant à

Montevideo il sera en quarantaine jusqu'à l'expiration de 7 jours depuis

son départ de Rio: il préfère donc attendre ici et ne se presse pas. Le

capitaine m'assure que nous partirons le matin à 6 heures. Je profite de

ce temps pour écrire mon journal et envoyer des nouvelles aux amis.

Le lendemain en effet, à 6 heures, à peine l'aube paraît, on commence à

travailler pour tourner le navire; une heure après, il présente la proue

vers l'entrée de la baie. Un individu arrive essoufflé et me dit: «Je

viens de San-Paulo pour rejoindre un débiteur; il est sur le navire, il

se sauve, je veux le faire arrêter par la police.» Je l'adresse à un des

officiers, qui lui répond en anglais; mais le Brésilien n'en comprend

pas un mot, et pendant qu'il se perd en explications, le navire part,

emportant créancier et débiteur. Heureusement que la baie est longue et

qu'il faut une heure pour en sortir. Pendant ce temps, on peut faire

comprendre la malencontreuse aventure au capitaine, qui fait déposer à

l'entrée de la baie le trop empressé créancier. Celui-ci s'en retourna

sans argent, trop heureux de ramener sa personne. Le _Mondego_ est

surtout disposé pour les marchandises. Les passagers, toujours en petit

nombre, sont relégués à l'arrière et presque sur l'hélice; les secousses

que celle-ci imprime au navire se communiquent au corps des malheureux

voyageurs et redoublent leur mal de mer.

Nous avons à bord, outre les officiers, un Autrichien, inspecteur de la

maison Rimmel pour ses fabriques de parfumerie au Brésil et à la Plata;

un Canadien anglais avec sa femme, de Chicago; leur fils, âgé de dix

ans, est porté au bras depuis qu'il a été mordu à la jambe par un gros

chien, à Rio-Janeiro. Nous avons aussi un Romain, qui a inventé une

manière de conserver la viande. Il vient d'avoir la fièvre jaune à Rio,

et il se sauve. Un docteur italien a aussi perdu de la fièvre jaune à

Rio sa jeune femme de 22 ans un mois après son arrivée: il s'en va avec

son fils à Buenos-Ayres.

Le 29 juin, nous longeons les montagnes de la province de

Santa-Cattarina, le vent est debout: nous ne filons que 9 noeuds 1/2, le

tangage rend la promenade impossible.

Les émigrants à bord sont une centaine, Italiens et Espagnols; les

Napolitaines vivent un peu trop à la japonaise, et le capitaine soupire

après le moment de s'en débarrasser.

La machine, construite depuis 12 ans, manque des derniers

perfectionnements. Le 30 juin, navigation tranquille: c'est samedi. Les

officiers font la visite réglementaire du navire, et l'équipage, la

manoeuvre de l'incendie. Je rends encore visite aux émigrants. Je trouve

des Espagnols, des Napolitains, des Piémontais, quelques Françaises et

une Niçoise. Ils se plaignent du désordre produit par quelques émigrants

et surtout émigrantes; ils se réjouissent de voir approcher la fin du

voyage. Plusieurs reviennent de Rio-de-Janeiro, où ils ont été malades

et ont perdu des parents. Je distribue des gâteaux aux nombreux enfants,

toujours heureux quand on pense à eux. À propos de chant et de musique,

grande querelle entre un Anglais et un Américain; l'harmonie n'est pas

parfaite entre ces deux peuples.

1er juillet.--Mer très calme; mais roulis très fort, probablement à

cause des courants à l'approche du grand fleuve de la Plata. Nous avons

toujours la côte à droite, mais elle est si basse qu'elle ne peut être

vue que de la dunette.

Le 2 juillet.--Durant la nuit, on a ralenti la machine pour arriver à

la pointe du jour. À quatre heures, nous sommes en face de Montevideo.

Le phare tourne ses feux sur le sommet du Cerro, la ville dort, et les

nombreux navires à l'ancre semblent dormir aussi. À sept heures, le

soleil dore l'horizon de ses rayons de feu. Nous attendons avec

impatience la visite de la Santé pour connaître notre sort. À neuf

heures, un steamer accoste et nous envoie en quarantaine pour

vingt-quatre heures à l'île de Florès, à douze lieues d'ici. Les

passagers alors ressemblent fort à ces clients qui, au sortir de

l'audience, où ils ont été condamnés, ont vingt-quatre heures pour

maudire leurs juges: ils maudissent la quarantaine, la fièvre, le

Brésil, l'Uruguay, et je ne sais quoi encore. Pour se consoler, on va

déjeuner, et pendant ce temps, le navire arpente les eaux bourbeuses de

la Plata pour nous conduire à l'isola de Florès, ainsi appelée du nom

d'un des présidents de la République orientale.

À midi, nous sommes en face de l'île, mais il faut longtemps pour

débarquer les émigrants et leurs bagages. Le _pursuer_ (économe), qui

fait l'appel des noms italiens et espagnols avec l'accent anglais, ne

peut être compris et jette un peu de gaieté parmi ce monde attristé. À

deux heures, notre petit canot nous dépose sur la plage, où nous

trouvons nos bagages. On nous fait ouvrir nos malles pour que nos effets

prennent l'air pendant un certain temps; enfin je puis me dégager et

obtenir une chambre au lazaret, au compartiment des premières. Pas de

chaise et pas de table; je vole une chaise au voisin et m'empare d'une

mauvaise table à la salle à manger. Je puis ainsi rédiger mes

correspondances à divers journaux.

Le ciel est pur, le panorama magnifique; l'air frais redonne la vie; je

bénis Dieu d'une prison si bénigne. Le garçon qui me sert est Espagnol:

il sait un mot anglais: _all right_, deux de français, trois d'italien;

il est fort prévenant et veut que je note son nom: Francisco-Fernandes

Martines.

Que de pauvres passagers ayant envie de grogner il voit tous les jours!

Dans cette année, cinq seulement ont eu ici la fièvre jaune; trois sont

guéris, deux sont morts: un Français et un Allemand.

À cinq heures, on sonne le dîner; il est mauvais, mais l'appétit le rend

délicieux. Après le dîner, pendant que mes compagnons jouent au billard,

à la clarté du phare, j'inspecte l'île; mais lorsque je me dirige vers

le phare, je me heurte à un fil de fer posé à 10 centimètres du sol;

immédiatement la porte de la tour s'ouvre et un soldat sort en criant:

Qui vive?--Se puede visitar el fanal?--No se puede da nuece, convien

tornan a magnana.--Sta bueno.

La nuit était froide, le vent parlait comme notre mistral. À cinq heures

et demie, j'allume une bougie et reprends mon travail. À huit heures

sonne le café, et peu après on présente la note: deux pesos et demi,

environ 14 fr. À onze heures, déjeuner et ensuite départ.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. · 第 15 / 53 题