CHAPITRE VII

Route vers San-Paulo. -- Deux musiques de nègres. -- La fête de

saint Jean et les pétards. -- Un étrange garçon. -- La ville. --

L'hôpital et les Soeurs de Saint-Joseph de Chambéry. -- Un

vigneron français. -- Départ pour Sanctos. -- Les entrepôts de

café. -- La Casa di Misericordia. -- Navigation vers la

République orientale. -- En quarantaine à l'île de Florès.

Il est dix heures lorsqu'on va au repos. À sept heures je prends congé

de l'aimable hôte qui m'a comblé d'attentions, et avec son beau-frère,

qui revient d'Espagne, nous montons en voiture. À sept heures et demie,

nous visitons la belle église de Sainte-Anne, à peine achevée, par les

soins et presque entièrement aux frais du baron de Rio Bonito,

propriétaire du village; et à huit heures, le train m'emporte vers le

sud, dans la direction de San-Paulo. Le soleil est ardent et la

poussière envahit les wagons; la voie suit le fleuve Parahyba, qui coule

à travers de gracieuses collines, bornées au loin, à droite et à gauche,

par deux chaînes de montagnes. Partout le café, la canne et la forêt

vierge. À la station de Divisa, une bande composée de noirs joue la

marche nationale italienne pour la réception d'un personnage dont

j'ignore la qualité. À Cocheira, on change de compagnie et de train; la

voie large est remplacée par la voie étroite. Une autre bande de

musiciens nègres s'en va à Lorena pour rehausser une fête au profit des

pauvres. C'est demain la Saint-Jean, une des fêtes des nègres. Nous

quittons le Parahyba pour entrer dans une plaine où paissent les boeufs

et les mules. Elle est couverte de petits monticules de terre, maisons

des _coupis_, espèce de guêpe. La voie continue à s'élever jusqu'à

atteindre une altitude de 700 mètres. À six heures, nous sommes à

San-Paulo. Durant la route, après Cocheira, le conducteur du train prend

et arrange à part mes deux valises qui étaient venues jusque-là dans mon

wagon. Comme il laisse celle des autres passagers, je pense qu'il veut

me faire une politesse, mais à San-Paulo il réclame 12,000 reis pour les

rendre et ne me donne pas même une quittance; il y a donc des compagnies

qui exploitent plus que d'autres!

À San-Paulo, les pétards, les fusées vont leur train, mon garçon de

chambre est Napolitain; ils sont donc bien dévots à saint Jean ici, lui

dis-je. Le malicieux garçon me répond: «tutto fumo, poco arrosto» (tout

de fumée, peu de rôti). Cette manie de jouer avec la poudre pour la

Saint-Jean est si grande, qu'on tire les fusées même en plein midi. À

table, je remarque l'air distingué de celui qui me sert; il parle le

français, le portugais, l'italien. Je l'interroge et il m'apprend qu'il

est le neveu de tel banquier de Milan. Comment êtes-vous donc ici à

servir?--En venant dans ce pays, j'étais teneur de livres dans une

compagnie de chemins de fer: après un an, elle a fait faillite et j'ai

perdu mes gages. Le séjour au milieu des terrassements m'avait donné la

fièvre intermittente, et j'ai passé 7 mois à l'hôpital, où les Soeurs de

Saint-Joseph de Chambéry m'ont bien soigné; je suis ici pour gagner ma

vie, mais peu fait pour ce métier, je soupire après la main secourable

qui m'en tirera. Les épreuves sont partout!

Le 24 juin, saint Jean. Mon esprit se reporte au loin à ces belles fêtes

de famille qu'en ce jour organisait et présidait le grand-père: il me

semblé voir les bouquets et entendre les poésies sur saint Jean-Baptiste

que récitaient au vieillard les enfants et les nombreux petits-enfants:

il y a des joies à côté des épreuves dans la famille chrétienne! La

ville compte 40,000 habitants, ses rues sont étroites, une partie de ses

maisons en pisé. À la _Casa di Misericordia_, les Soeurs de Saint-Joseph

soignent une centaine de malades: je remarque un bon vieillard anglais;

sa barbe blanche et son air vénérable l'ont fait surnommer par les

Soeurs le Père Éternel. Une pauvre Française est brisée par la fièvre

tierce. «D'où êtes-vous,» lui dis-je? Elle me répond: «Je suis des

Hautes-Pyrénées.» Les nègres sont nombreux, une salle est réservée à la

vieillesse. Les Soeurs ont aussi une école gratuite avec 100 élèves. Les

Ordres enseignants auraient ici bien à faire. À quelques heures de

chemin de fer, à Itu, les Pères jésuites de la Province Romaine ont un

collège avec 400 élèves; les riches arrivent encore à faire instruire

leurs enfants, mais le peuple, surtout dans les campagnes, manque du

nécessaire, sous ce rapport; aussi les neuf dixièmes de la population

sont illettrés. Si au moins le clergé pouvait donner l'enseignement

religieux; mais il est insuffisant. Douze évêques pour 12 millions

d'habitants, sur une surface dix-huit fois grande comme la France, et la

plupart sans séminaire! Aussi on compte les personnes qui ont reçu la

première communion: heureusement ce peuple est bon, et le Père Céleste

demeurera toujours pour tous le Prêtre Éternel!

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. · 第 14 / 53 题