Route vers San-Paulo. -- Deux musiques de nègres. -- La fête de
saint Jean et les pétards. -- Un étrange garçon. -- La ville. --
L'hôpital et les Soeurs de Saint-Joseph de Chambéry. -- Un
vigneron français. -- Départ pour Sanctos. -- Les entrepôts de
café. -- La Casa di Misericordia. -- Navigation vers la
République orientale. -- En quarantaine à l'île de Florès.
Il est dix heures lorsqu'on va au repos. À sept heures je prends congé
de l'aimable hôte qui m'a comblé d'attentions, et avec son beau-frère,
qui revient d'Espagne, nous montons en voiture. À sept heures et demie,
nous visitons la belle église de Sainte-Anne, à peine achevée, par les
soins et presque entièrement aux frais du baron de Rio Bonito,
propriétaire du village; et à huit heures, le train m'emporte vers le
sud, dans la direction de San-Paulo. Le soleil est ardent et la
poussière envahit les wagons; la voie suit le fleuve Parahyba, qui coule
à travers de gracieuses collines, bornées au loin, à droite et à gauche,
par deux chaînes de montagnes. Partout le café, la canne et la forêt
vierge. À la station de Divisa, une bande composée de noirs joue la
marche nationale italienne pour la réception d'un personnage dont
j'ignore la qualité. À Cocheira, on change de compagnie et de train; la
voie large est remplacée par la voie étroite. Une autre bande de
musiciens nègres s'en va à Lorena pour rehausser une fête au profit des
pauvres. C'est demain la Saint-Jean, une des fêtes des nègres. Nous
quittons le Parahyba pour entrer dans une plaine où paissent les boeufs
et les mules. Elle est couverte de petits monticules de terre, maisons
des _coupis_, espèce de guêpe. La voie continue à s'élever jusqu'à
atteindre une altitude de 700 mètres. À six heures, nous sommes à
San-Paulo. Durant la route, après Cocheira, le conducteur du train prend
et arrange à part mes deux valises qui étaient venues jusque-là dans mon
wagon. Comme il laisse celle des autres passagers, je pense qu'il veut
me faire une politesse, mais à San-Paulo il réclame 12,000 reis pour les
rendre et ne me donne pas même une quittance; il y a donc des compagnies
qui exploitent plus que d'autres!
À San-Paulo, les pétards, les fusées vont leur train, mon garçon de
chambre est Napolitain; ils sont donc bien dévots à saint Jean ici, lui
dis-je. Le malicieux garçon me répond: «tutto fumo, poco arrosto» (tout
de fumée, peu de rôti). Cette manie de jouer avec la poudre pour la
Saint-Jean est si grande, qu'on tire les fusées même en plein midi. À
table, je remarque l'air distingué de celui qui me sert; il parle le
français, le portugais, l'italien. Je l'interroge et il m'apprend qu'il
est le neveu de tel banquier de Milan. Comment êtes-vous donc ici à
servir?--En venant dans ce pays, j'étais teneur de livres dans une
compagnie de chemins de fer: après un an, elle a fait faillite et j'ai
perdu mes gages. Le séjour au milieu des terrassements m'avait donné la
fièvre intermittente, et j'ai passé 7 mois à l'hôpital, où les Soeurs de
Saint-Joseph de Chambéry m'ont bien soigné; je suis ici pour gagner ma
vie, mais peu fait pour ce métier, je soupire après la main secourable
qui m'en tirera. Les épreuves sont partout!
Le 24 juin, saint Jean. Mon esprit se reporte au loin à ces belles fêtes
de famille qu'en ce jour organisait et présidait le grand-père: il me
semblé voir les bouquets et entendre les poésies sur saint Jean-Baptiste
que récitaient au vieillard les enfants et les nombreux petits-enfants:
il y a des joies à côté des épreuves dans la famille chrétienne! La
ville compte 40,000 habitants, ses rues sont étroites, une partie de ses
maisons en pisé. À la _Casa di Misericordia_, les Soeurs de Saint-Joseph
soignent une centaine de malades: je remarque un bon vieillard anglais;
sa barbe blanche et son air vénérable l'ont fait surnommer par les
Soeurs le Père Éternel. Une pauvre Française est brisée par la fièvre
tierce. «D'où êtes-vous,» lui dis-je? Elle me répond: «Je suis des
Hautes-Pyrénées.» Les nègres sont nombreux, une salle est réservée à la
vieillesse. Les Soeurs ont aussi une école gratuite avec 100 élèves. Les
Ordres enseignants auraient ici bien à faire. À quelques heures de
chemin de fer, à Itu, les Pères jésuites de la Province Romaine ont un
collège avec 400 élèves; les riches arrivent encore à faire instruire
leurs enfants, mais le peuple, surtout dans les campagnes, manque du
nécessaire, sous ce rapport; aussi les neuf dixièmes de la population
sont illettrés. Si au moins le clergé pouvait donner l'enseignement
religieux; mais il est insuffisant. Douze évêques pour 12 millions
d'habitants, sur une surface dix-huit fois grande comme la France, et la
plupart sans séminaire! Aussi on compte les personnes qui ont reçu la
première communion: heureusement ce peuple est bon, et le Père Céleste
demeurera toujours pour tous le Prêtre Éternel!