CHAPITRE II

Sénégal.

Arrivée à Dakar. -- Les nègres plongeurs. -- La végétation. -- Le

marché. -- Les fruits. -- La ville. -- Les cases des nègres. --

L'industrie au Sénégal. -- Le couscous. -- Les négresses. -- Une

école indigène. -- Le roi de Dakar. -- Les Soeurs de

l'Immaculée-Conception. -- Les Pères du Saint-Esprit. -- Les

Frères de Saint-Gabriel. -- Apparition de la locomotive. -- Le

passage de la ligne. -- Les couchers du soleil.

Vers les six heures et demie du soir, nous commençons à apercevoir les

deux _Mammeles_: rocher ainsi appelé à cause de sa forme. Le phare qui

s'élève sur la pointe la plus élevée commençait à allumer ses feux. En

continuant notre route, nous passons devant deux autres phares, et vers

huit heures nous mouillons à Dakar. Déjà le navire avait lancé ses trois

fusées pour faire connaître son arrivée, et l'agent de la santé vient à

bord un peu après celui de la Compagnie et celui des postes; mais il

était trop tard pour descendre à terre. On passa un peu de temps à

causer avec les jeunes médecins et pharmaciens de la marine montés à

bord, et je gagnai ma couchette de bonne heure pour en sortir de grand

matin.

En effet, le lendemain, dès cinq heures, les nègres, grands et petits,

faisaient vacarme autour du navire. Ils manoeuvraient avec des palettes

de petits canots rustiques formés d'un tronc d'arbre creusé. Je mets ma

tête à la fenêtre et ils me crient: _Papa, un sou! dis donc dou sou à

moi!_ et cette chanson se répète comme un écho de canot en canot. Je

jette un double sou dans l'eau, et immédiatement une douzaine plongent

et se l'arrachent avant qu'il atteigne le fond; un d'eux arrive

triomphant, le portant entre ses dents. Cette scène se renouvelle toute

la matinée, car bien des passagers aiment à voir ainsi plonger ces

pauvres nègres, au risque de les voir enlever par les requins.

Arrivé à terre, un bon employé répond à mes nombreuses questions sur le

pays, et m'accompagne à la poste, puis à l'église, et enfin chez les

Pères du Saint-Esprit. Le Père supérieur me confie à un jeune

missionnaire alsacien qui parle le langage des nègres et veut bien se

faire mon cicérone.

[Illustration: Vue de Dakar (Sénégal).]

La sécheresse rend la végétation languissante. Le sol est de sable ou

d'une roche ferrugineuse. Je vois bon nombre de plantes que j'avais

trouvées dans l'Hindoustan: l'acacia flamboyant aux magnifiques fleurs

rouges, le mango, le cocotier, le lanthana, diverses sortes d'acacias et

le banhian ou _ficus_, mais il est loin d'atteindre les dimensions de

ses congénères de l'Inde. Le géant des arbres d'ici est le _baobab_: il

y en a un près du débarcadère dont le pied a au moins deux mètres et

demi de diamètre: il produit un fruit de la grosseur et de la couleur

d'un gros rat. J'en ai vus qu'on aurait dit couverts de rats d'eau

suspendus par la queue. Les indigènes mangent ce fruit aigrelet. Le

singe en est gourmand, ce qui lui a fait donner le nom de pain des

singes. La grande place de Dakar est plantée de ficus. Sur le tronc de

quelques-uns une grande affiche porte en grosses lettres: _Conversion de

la rente 5%_: le gouvernement ose-t-il donc parler de conversion aux

nègres!

[Illustration: Type de Femme du Sénégal.]

Mon excellent cicérone me conduit au marché; chemin faisant nous

rencontrons partout de gentils lézards à robe grise et à tête blanche

qui nous regardent avec curiosité, sans paraître effrayés: on les dit

inoffensifs. Au marché, je vois une centaine de femmes accroupies à

terre, vendant des légumes et fruits divers. Elles les tiennent dans

d'immenses moitiés de courges dont la contenance varie de 1 à 40 litres.

Elles vendent aussi du mil, du couscous, du poisson, de la viande et

des poules. Les enfants de toute taille grouillent nus ou à peu près à

leurs côtés, mais les plus petits sont enveloppés et attachés sur le dos

des mamans, à la mode japonaise. Or, sous ce soleil de feu, la méthode

est dangereuse, car plusieurs enfants, à force de regarder le soleil

avec leur tête à la renverse, ont les paupières brûlées. Ceci explique

le grand nombre d'aveugles qu'on trouve dans le pays. J'achète quelques

fruits: le _nevo_, espèce de pomme douce-amère, dont le goût rappelle la

patate; le _ditach_, qu'on suce et dont le noyau brûlé répand un doux

parfum; le _cola_, qui vient des côtes de Guinée et qu'on me vend très

cher. Les naturels prétendent qu'il suffît d'en manger un pour être

affranchi de la faim durant 24 heures: j'en ai fait l'essai, mais il n'a

pas réussi; l'estomac des blancs n'est pas celui des nègres. Si l'essai

avait réussi, j'aurais pu en acheter une grande provision, et, malgré le

prix de 15 centimes pièce, réaliser encore une grande économie. J'ai vu

aussi le _popaya_, mais il n'était pas mûr.

Les maisons de Dakar ne sont pas nombreuses. À part les édifices du

gouvernement, on ne voit que quelques maisons de commerçants et quelques

baraques pour les ouvriers et employés du chemin de fer. Des maisons

privées, quelques-unes imitent le genre anglais avec vérandah: elles ne

sont pas assez entourées de verdure. Le plus grand nombre des

constructions européennes se trouve dans l'île de Gorée, qui fait face à

Dakar.

Ma curiosité me portait de préférence vers les cases des indigènes.

Elles sont nombreuses, car il y a ici dix à douze mille nègres. Le bon

missionnaire m'en fait visiter un grand nombre. Il allait partout, rien

ne l'arrêtait, et partout il était bien accueilli. Les enfants le

suivaient en criant: _abba pinou_, _abba pinou_: ils demandaient des

épingles. C'est en leur en donnant que le Père en rassemble quelquefois

un grand nombre et les conduit chez lui, où il leur fait le catéchisme.

Ces épingles leur servent pour tirer les épines des pieds, car ils vont

pieds nus.

Tous ces nègres sont musulmans, mais ils aiment les Pères, qui les

traitent bien, les visitent et les secourent s'ils sont malades.

Les cases sont disposées par groupes de huit à dix. Elles entourent une

petite cour commune. À l'un des coins de la cour on voit un rond de

pierre qui sert de temple: c'est là que les familles, en se prosternant

vers l'orient, viennent réciter leur Coran et faire la prière. Ces cases

se ressemblent toutes; elles sont rondes ou carrées et couvertes en

chaume ou herbe analogue. Les parois sont en roseau tressé: elles

couvrent un espace de 10 à 20 mètres carrés, et ont souvent deux pièces;

une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Elles ont une légère porte

en bois. Les riches commencent à se donner le luxe de cases en planche

couvertes en tuiles plates de Marseille, ou en zinc. Le mobilier est

fort simple: un lit de planches, quelques courges pour les liquides et

les légumes, un filet pour la pêche, une caisse pour fermer les

vêtements et objets précieux lorsqu'il y en a, une marmite pour cuire

le couscous, un tamis, un mortier et pilon en bois, et un grand nombre

d'amulettes ou cri-cri. Ils consistent en ceintures, en queues, mais le

plus souvent en gros ou petits scapulaires de cuir ou d'étoffe,

renfermant des versets du Coran, avec certaines substances

cabalistiques: graines de fruits, fiente de vache, etc. Il y en a qui

doivent préserver des balles, d'autres des cornes de boeufs; il y en a

contre la petite vérole, contre la fièvre, contre la médisance et la

calomnie et contre tous les autres maux qui affligent les nègres comme

le reste des hommes. Les marabouts ou prêtres indigènes, qui ont seuls

le pouvoir de faire ces _cri-cri_, les vendent fort cher à leurs

ouailles crédules. Ils viennent d'en inventer un contre les locomotives

qu'ils vendent plus cher que les autres. La locomotive en effet vient de

faire ici sa première apparition, et il fallait être préservé de ce

diable nouveau.

J'ai voulu acheter quelques-uns de ces _cri-cri_, mais on s'est toujours

refusé à me les vendre. Le Père en a pris un paquet de la main d'un

nègre, et me les a montrés. Il y en a ici pour 500 fr., me dit-il, c'est

au moins ce qu'ont payé ces braves gens: or, cela ne valait pas, cuir

compris, la somme de 2 fr.

Le Père m'a fait observer les divers procédés par lesquels on forme le

_couscous_. Les longs épis du mil portés de l'intérieur sont conservés

dans des greniers ronds, en forme de tonneaux ou petites cases, à côté

de la case habitée. On en sépare la graine pour la piler dans un grand

mortier de bois: c'est le travail des femmes, et elles y consacrent

leur matinée, comme les femmes arabes, en Orient, qui broyent chaque

matin le blé entre deux pierres. La farine est tamisée, puis aspergée

d'eau pour la réduire en fines boulettes, le tout placé contre les

parois d'un plat de bois dont le fond est percé de plusieurs trous. Ce

plat est posé sur une marmite d'eau bouillante, et la vapeur qui s'en

dégage, passant à travers les trous, cuit le couscous. Les nègres y

mélangent parfois de petits morceaux de viande ou de poisson et mangent

le tout avec les doigts, comme les Hindous: c'est la fourchette du

grand'père Adam. Nos pères n'en connaissaient pas d'autre jusqu'au temps

de François Ier. Les Chinois, plus habiles, avaient depuis longtemps

trouvé les bâtonnets.

J'ai visité la case d'un forgeron. Deux peaux de chèvres formaient la

forge. Ouvertes par le haut, elles aboutissaient en bas à un canon de

fer qui arrivait jusqu'au charbon de bois. Le forgeron relevait une peau

qui se remplissait ainsi de vent, puis, avec la main, serrait les deux

bois du bord qui, en se rapprochant, fermaient l'ouverture, et poussant

en bas, l'air s'en allait sur le feu. À mesure qu'il baissait l'une, il

relevait l'autre, et le jet était ainsi continu. Le métal rougi était

battu sur une petite enclume. Ce forgeron, avec des pièces de 5 francs

et des napoléons d'or, faisait les jolis bracelets, colliers et pendants

d'oreille qui ornent le cou, les bras et les oreilles des femmes du

pays. J'ai voulu acheter quelques bijoux, mais il n'y en avait point de

prêt. Donnez-moi deux pièces de 5 francs, me dit le nègre, et je vais

vous les transformer en deux bracelets.

[Illustration: Type de Femme du Sénégal.]

J'ai visité aussi la case d'un tisserand. Il avait installé son métier

dans la cour, au milieu de son groupe de cases. La trame était attachée

au loin au pied d'un arbre, et aboutissait de l'autre côté aux mains du

tisserand. Celui-ci, assis à terre, avait creusé un trou dans lequel il

enfonçait ses jambes; chacun de ses pieds pesait sur un bâton qui

faisait bascule à un piquet, et en baissant alternativement l'un et

l'autre, il croisait la trame sur le fil qu'il passait à la navette. Il

n'y a pas de désert où un semblable métier ne puisse être monté en peu

de temps.

Dans quelques cases on faisait des nattes; dans d'autres, des cordes de

palmier. Plusieurs se reposaient sur leurs lits, pendant que les femmes

soignaient les bébés. L'amour maternel m'a paru partout en honneur.

Il est d'usage de faire visite à l'ancien roi de Dakar. Sa case est un

peu plus grande que les autres. Il n'était pas présent, mais ses cinq

femmes nous ont reçus volontiers, et nous ont tendu la main pour avoir

quelques pièces de monnaie.

Dans quelques cases j'ai vu des miroirs, une petite commode, une

ombrelle et même des sommiers. Parfois, de jolis burnous en drap et soie

galonnés d'or pendaient aux parois: c'est l'habit de fête. Les femmes

sont artistement drapées dans des étoffes blanches et légères. Elles

portent un foulard en guise de turban: on les prendrait pour des reines

de Saba. Elles ornent d'or et d'argent leurs bras, leur cou et leurs

oreilles. Leur chevelure est divisée en un grand nombre de petits

flocons ressemblant à de petites tresses; on les obtient en entourant un

petit jonc avec une mèche de leurs cheveux crépus; le jonc enlevé, le

flocon pend uni et gracieux.

Dans une case je remarque un instrument de musique. Il consiste en un

parchemin tendu sur un rameau creusé, allongé d'un bâton à l'un des

bouts. Quatre cordes tendues et pincées en guise de luth donnaient des

sons harmonieux. J'ai voulu l'acheter, mais on m'en a demandé 100 fr.

Sans doute, c'était le prix d'affection. J'ai voulu aussi acheter un

sabre recourbé, dont le fourreau en cuir rouge travaillé était d'un bel

effet: on m'en a demandé 50 fr, j'en ai offert 20. La femme qui le

tenait m'a répondu: «Si mon mari était là, il vous le donnerait; mais

si je vous le donnais moi, je m'exposerais, à son retour, à recevoir des

coups.»

Dans une autre case, j'ai trouvé une bonne vieille étendue sur son lit.

Je lui ai demandé son âge, et voici sa réponse: «Lorsque les Anglais

étaient ici, j'étais petite fille.» Elle doit avoir quatre-vingt-dix

ans. Dans plusieurs cases, on me demandait si en France j'étais

marabout, et lorsque je répondais affirmativement, on me faisait un

grand salut.

En parcourant les petites ruelles qui séparent les groupes de cases,

j'ai entendu un grand bruit de voix enfantines, et je suis arrivé

jusqu'à lui. C'était une école indigène. Les enfants s'exerçaient à

écrire, sur des planchettes de bois, les versets du Coran qu'ils

apprenaient par coeur sur une cantilène monotone. Les tablettes lavées

et séchées servaient à écrire une nouvelle page. J'ai encore demandé à

acheter une de ces tablettes, mais sans succès.

L'instruction est donnée par les marabouts. Ceux-ci ont pour rétribution

les dons que recueillent les enfants en allant quêter chaque matin

auprès des familles.

Les marabouts rendent aussi la justice, et les nègres qui auraient

recours aux juges européens, seraient mis au ban comme infidèles.

Après la visite aux indigènes, nous arrivons aux écoles catholiques. Les

Frères de Saint-Gabriel, au nombre de trois, instruisent environ

quarante négrillons externes. Leur établissement était en réparation; la

fourmi blanche avait rongé presque toutes les boiseries. Les Soeurs de

l'Immaculée-Conception de Castres ont cinquante négresses de tout âge et

internes. Elles leur apprennent les métiers habituels aux femmes. Comme

presque partout dans les missions, elles ont une pharmacie, et tous les

matins bon nombre d'indigènes malades viennent leur demander des

remèdes. Deux Soeurs visitent aussi à domicile les malades qui ne

peuvent venir jusqu'à la pharmacie; rien d'étonnant que les nègres

aiment les Soeurs.

Une cinquantaine de kilomètres de chemin de fer est déjà achevée. Les

200 kilomètres qui manquent encore pour unir Dakar à Saint-Louis,

capitale de notre colonie, le seront avant la fin de l'année. On a dû

importer des Piémontais pour ce travail; et quoique venus de leurs

glaciers des Alpes, ils travaillent ici sous le soleil brûlant au prix

de 60 centimes l'heure. Là où il y a un rude travail à faire, sur tous

les points du globe, on est à peu près sûr d'y trouver des Piémontais.

Rentré au navire, je suis avec intérêt une discussion du capitaine avec

un Parisien à propos de l'industrie parisienne. Le capitaine, en homme

pratique qui a vu le monde et ce qui s'y passe, s'efforçait de faire

comprendre à son interlocuteur que, si on n'y mettait bon ordre en

faisant disparaître des exagérations déraisonnables, bientôt plusieurs

branches de l'industrie seraient supplantées par les étrangers; mais il

n'arrivait pas à convaincre son adversaire, et il finit par lui dire:

«On voit que vous parlez comme un Parisien qui n'a vu que Paris et qui

en est encore à croire que Paris est le _nec plus ultra_ de la

perfection du monde!»

À deux heures et demie, nous levons l'ancre et nous passons à côté de

quelques navires qui viennent ici chercher l'arrachide, pistache

oléagineuse qu'on récolte à l'intérieur. Son prix est actuellement de 30

fr. les 100 kilog. Les mêmes navires apportent en échange des cotonnades

et des liqueurs. Nous voilà encore une fois en route, et cette fois nous

allons bien à l'Équateur, car la chaleur devient tous les jours de plus

en plus intense.

La traversée a continué dans de bonnes conditions; près d'atteindre

l'Équateur, nous avons eu temps sombre et pluie. C'est le 2 juin, vers

onze heures du matin, que nous avons passé la ligne; l'ancienne habitude

de baptiser ceux qui la passent pour la première fois a disparu.

Le coucher et le lever du soleil sont ordinairement fort beaux dans

l'Océan: mais ici je les trouve singulièrement bizarres. Avant-hier, le

soleil en se couchant peignait couleur de feu d'innombrables nuages qui

prenaient toutes les formes d'animaux les plus divers; puis, un peu plus

tard, lorsqu'à la teinte rouge succéda la teinte grise, on pouvait voir

une quantité d'îles, de montagnes, de golfes, de presqu'îles avec

phares: l'imitation était complète.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. · 第 9 / 53 题