Sénégal.
Arrivée à Dakar. -- Les nègres plongeurs. -- La végétation. -- Le
marché. -- Les fruits. -- La ville. -- Les cases des nègres. --
L'industrie au Sénégal. -- Le couscous. -- Les négresses. -- Une
école indigène. -- Le roi de Dakar. -- Les Soeurs de
l'Immaculée-Conception. -- Les Pères du Saint-Esprit. -- Les
Frères de Saint-Gabriel. -- Apparition de la locomotive. -- Le
passage de la ligne. -- Les couchers du soleil.
Vers les six heures et demie du soir, nous commençons à apercevoir les
deux _Mammeles_: rocher ainsi appelé à cause de sa forme. Le phare qui
s'élève sur la pointe la plus élevée commençait à allumer ses feux. En
continuant notre route, nous passons devant deux autres phares, et vers
huit heures nous mouillons à Dakar. Déjà le navire avait lancé ses trois
fusées pour faire connaître son arrivée, et l'agent de la santé vient à
bord un peu après celui de la Compagnie et celui des postes; mais il
était trop tard pour descendre à terre. On passa un peu de temps à
causer avec les jeunes médecins et pharmaciens de la marine montés à
bord, et je gagnai ma couchette de bonne heure pour en sortir de grand
matin.
En effet, le lendemain, dès cinq heures, les nègres, grands et petits,
faisaient vacarme autour du navire. Ils manoeuvraient avec des palettes
de petits canots rustiques formés d'un tronc d'arbre creusé. Je mets ma
tête à la fenêtre et ils me crient: _Papa, un sou! dis donc dou sou à
moi!_ et cette chanson se répète comme un écho de canot en canot. Je
jette un double sou dans l'eau, et immédiatement une douzaine plongent
et se l'arrachent avant qu'il atteigne le fond; un d'eux arrive
triomphant, le portant entre ses dents. Cette scène se renouvelle toute
la matinée, car bien des passagers aiment à voir ainsi plonger ces
pauvres nègres, au risque de les voir enlever par les requins.
Arrivé à terre, un bon employé répond à mes nombreuses questions sur le
pays, et m'accompagne à la poste, puis à l'église, et enfin chez les
Pères du Saint-Esprit. Le Père supérieur me confie à un jeune
missionnaire alsacien qui parle le langage des nègres et veut bien se
faire mon cicérone.
[Illustration: Vue de Dakar (Sénégal).]
La sécheresse rend la végétation languissante. Le sol est de sable ou
d'une roche ferrugineuse. Je vois bon nombre de plantes que j'avais
trouvées dans l'Hindoustan: l'acacia flamboyant aux magnifiques fleurs
rouges, le mango, le cocotier, le lanthana, diverses sortes d'acacias et
le banhian ou _ficus_, mais il est loin d'atteindre les dimensions de
ses congénères de l'Inde. Le géant des arbres d'ici est le _baobab_: il
y en a un près du débarcadère dont le pied a au moins deux mètres et
demi de diamètre: il produit un fruit de la grosseur et de la couleur
d'un gros rat. J'en ai vus qu'on aurait dit couverts de rats d'eau
suspendus par la queue. Les indigènes mangent ce fruit aigrelet. Le
singe en est gourmand, ce qui lui a fait donner le nom de pain des
singes. La grande place de Dakar est plantée de ficus. Sur le tronc de
quelques-uns une grande affiche porte en grosses lettres: _Conversion de
la rente 5%_: le gouvernement ose-t-il donc parler de conversion aux
nègres!
[Illustration: Type de Femme du Sénégal.]
Mon excellent cicérone me conduit au marché; chemin faisant nous
rencontrons partout de gentils lézards à robe grise et à tête blanche
qui nous regardent avec curiosité, sans paraître effrayés: on les dit
inoffensifs. Au marché, je vois une centaine de femmes accroupies à
terre, vendant des légumes et fruits divers. Elles les tiennent dans
d'immenses moitiés de courges dont la contenance varie de 1 à 40 litres.
Elles vendent aussi du mil, du couscous, du poisson, de la viande et
des poules. Les enfants de toute taille grouillent nus ou à peu près à
leurs côtés, mais les plus petits sont enveloppés et attachés sur le dos
des mamans, à la mode japonaise. Or, sous ce soleil de feu, la méthode
est dangereuse, car plusieurs enfants, à force de regarder le soleil
avec leur tête à la renverse, ont les paupières brûlées. Ceci explique
le grand nombre d'aveugles qu'on trouve dans le pays. J'achète quelques
fruits: le _nevo_, espèce de pomme douce-amère, dont le goût rappelle la
patate; le _ditach_, qu'on suce et dont le noyau brûlé répand un doux
parfum; le _cola_, qui vient des côtes de Guinée et qu'on me vend très
cher. Les naturels prétendent qu'il suffît d'en manger un pour être
affranchi de la faim durant 24 heures: j'en ai fait l'essai, mais il n'a
pas réussi; l'estomac des blancs n'est pas celui des nègres. Si l'essai
avait réussi, j'aurais pu en acheter une grande provision, et, malgré le
prix de 15 centimes pièce, réaliser encore une grande économie. J'ai vu
aussi le _popaya_, mais il n'était pas mûr.
Les maisons de Dakar ne sont pas nombreuses. À part les édifices du
gouvernement, on ne voit que quelques maisons de commerçants et quelques
baraques pour les ouvriers et employés du chemin de fer. Des maisons
privées, quelques-unes imitent le genre anglais avec vérandah: elles ne
sont pas assez entourées de verdure. Le plus grand nombre des
constructions européennes se trouve dans l'île de Gorée, qui fait face à
Dakar.
Ma curiosité me portait de préférence vers les cases des indigènes.
Elles sont nombreuses, car il y a ici dix à douze mille nègres. Le bon
missionnaire m'en fait visiter un grand nombre. Il allait partout, rien
ne l'arrêtait, et partout il était bien accueilli. Les enfants le
suivaient en criant: _abba pinou_, _abba pinou_: ils demandaient des
épingles. C'est en leur en donnant que le Père en rassemble quelquefois
un grand nombre et les conduit chez lui, où il leur fait le catéchisme.
Ces épingles leur servent pour tirer les épines des pieds, car ils vont
pieds nus.
Tous ces nègres sont musulmans, mais ils aiment les Pères, qui les
traitent bien, les visitent et les secourent s'ils sont malades.
Les cases sont disposées par groupes de huit à dix. Elles entourent une
petite cour commune. À l'un des coins de la cour on voit un rond de
pierre qui sert de temple: c'est là que les familles, en se prosternant
vers l'orient, viennent réciter leur Coran et faire la prière. Ces cases
se ressemblent toutes; elles sont rondes ou carrées et couvertes en
chaume ou herbe analogue. Les parois sont en roseau tressé: elles
couvrent un espace de 10 à 20 mètres carrés, et ont souvent deux pièces;
une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Elles ont une légère porte
en bois. Les riches commencent à se donner le luxe de cases en planche
couvertes en tuiles plates de Marseille, ou en zinc. Le mobilier est
fort simple: un lit de planches, quelques courges pour les liquides et
les légumes, un filet pour la pêche, une caisse pour fermer les
vêtements et objets précieux lorsqu'il y en a, une marmite pour cuire
le couscous, un tamis, un mortier et pilon en bois, et un grand nombre
d'amulettes ou cri-cri. Ils consistent en ceintures, en queues, mais le
plus souvent en gros ou petits scapulaires de cuir ou d'étoffe,
renfermant des versets du Coran, avec certaines substances
cabalistiques: graines de fruits, fiente de vache, etc. Il y en a qui
doivent préserver des balles, d'autres des cornes de boeufs; il y en a
contre la petite vérole, contre la fièvre, contre la médisance et la
calomnie et contre tous les autres maux qui affligent les nègres comme
le reste des hommes. Les marabouts ou prêtres indigènes, qui ont seuls
le pouvoir de faire ces _cri-cri_, les vendent fort cher à leurs
ouailles crédules. Ils viennent d'en inventer un contre les locomotives
qu'ils vendent plus cher que les autres. La locomotive en effet vient de
faire ici sa première apparition, et il fallait être préservé de ce
diable nouveau.
J'ai voulu acheter quelques-uns de ces _cri-cri_, mais on s'est toujours
refusé à me les vendre. Le Père en a pris un paquet de la main d'un
nègre, et me les a montrés. Il y en a ici pour 500 fr., me dit-il, c'est
au moins ce qu'ont payé ces braves gens: or, cela ne valait pas, cuir
compris, la somme de 2 fr.
Le Père m'a fait observer les divers procédés par lesquels on forme le
_couscous_. Les longs épis du mil portés de l'intérieur sont conservés
dans des greniers ronds, en forme de tonneaux ou petites cases, à côté
de la case habitée. On en sépare la graine pour la piler dans un grand
mortier de bois: c'est le travail des femmes, et elles y consacrent
leur matinée, comme les femmes arabes, en Orient, qui broyent chaque
matin le blé entre deux pierres. La farine est tamisée, puis aspergée
d'eau pour la réduire en fines boulettes, le tout placé contre les
parois d'un plat de bois dont le fond est percé de plusieurs trous. Ce
plat est posé sur une marmite d'eau bouillante, et la vapeur qui s'en
dégage, passant à travers les trous, cuit le couscous. Les nègres y
mélangent parfois de petits morceaux de viande ou de poisson et mangent
le tout avec les doigts, comme les Hindous: c'est la fourchette du
grand'père Adam. Nos pères n'en connaissaient pas d'autre jusqu'au temps
de François Ier. Les Chinois, plus habiles, avaient depuis longtemps
trouvé les bâtonnets.
J'ai visité la case d'un forgeron. Deux peaux de chèvres formaient la
forge. Ouvertes par le haut, elles aboutissaient en bas à un canon de
fer qui arrivait jusqu'au charbon de bois. Le forgeron relevait une peau
qui se remplissait ainsi de vent, puis, avec la main, serrait les deux
bois du bord qui, en se rapprochant, fermaient l'ouverture, et poussant
en bas, l'air s'en allait sur le feu. À mesure qu'il baissait l'une, il
relevait l'autre, et le jet était ainsi continu. Le métal rougi était
battu sur une petite enclume. Ce forgeron, avec des pièces de 5 francs
et des napoléons d'or, faisait les jolis bracelets, colliers et pendants
d'oreille qui ornent le cou, les bras et les oreilles des femmes du
pays. J'ai voulu acheter quelques bijoux, mais il n'y en avait point de
prêt. Donnez-moi deux pièces de 5 francs, me dit le nègre, et je vais
vous les transformer en deux bracelets.
[Illustration: Type de Femme du Sénégal.]
J'ai visité aussi la case d'un tisserand. Il avait installé son métier
dans la cour, au milieu de son groupe de cases. La trame était attachée
au loin au pied d'un arbre, et aboutissait de l'autre côté aux mains du
tisserand. Celui-ci, assis à terre, avait creusé un trou dans lequel il
enfonçait ses jambes; chacun de ses pieds pesait sur un bâton qui
faisait bascule à un piquet, et en baissant alternativement l'un et
l'autre, il croisait la trame sur le fil qu'il passait à la navette. Il
n'y a pas de désert où un semblable métier ne puisse être monté en peu
de temps.
Dans quelques cases on faisait des nattes; dans d'autres, des cordes de
palmier. Plusieurs se reposaient sur leurs lits, pendant que les femmes
soignaient les bébés. L'amour maternel m'a paru partout en honneur.
Il est d'usage de faire visite à l'ancien roi de Dakar. Sa case est un
peu plus grande que les autres. Il n'était pas présent, mais ses cinq
femmes nous ont reçus volontiers, et nous ont tendu la main pour avoir
quelques pièces de monnaie.
Dans quelques cases j'ai vu des miroirs, une petite commode, une
ombrelle et même des sommiers. Parfois, de jolis burnous en drap et soie
galonnés d'or pendaient aux parois: c'est l'habit de fête. Les femmes
sont artistement drapées dans des étoffes blanches et légères. Elles
portent un foulard en guise de turban: on les prendrait pour des reines
de Saba. Elles ornent d'or et d'argent leurs bras, leur cou et leurs
oreilles. Leur chevelure est divisée en un grand nombre de petits
flocons ressemblant à de petites tresses; on les obtient en entourant un
petit jonc avec une mèche de leurs cheveux crépus; le jonc enlevé, le
flocon pend uni et gracieux.
Dans une case je remarque un instrument de musique. Il consiste en un
parchemin tendu sur un rameau creusé, allongé d'un bâton à l'un des
bouts. Quatre cordes tendues et pincées en guise de luth donnaient des
sons harmonieux. J'ai voulu l'acheter, mais on m'en a demandé 100 fr.
Sans doute, c'était le prix d'affection. J'ai voulu aussi acheter un
sabre recourbé, dont le fourreau en cuir rouge travaillé était d'un bel
effet: on m'en a demandé 50 fr, j'en ai offert 20. La femme qui le
tenait m'a répondu: «Si mon mari était là, il vous le donnerait; mais
si je vous le donnais moi, je m'exposerais, à son retour, à recevoir des
coups.»
Dans une autre case, j'ai trouvé une bonne vieille étendue sur son lit.
Je lui ai demandé son âge, et voici sa réponse: «Lorsque les Anglais
étaient ici, j'étais petite fille.» Elle doit avoir quatre-vingt-dix
ans. Dans plusieurs cases, on me demandait si en France j'étais
marabout, et lorsque je répondais affirmativement, on me faisait un
grand salut.
En parcourant les petites ruelles qui séparent les groupes de cases,
j'ai entendu un grand bruit de voix enfantines, et je suis arrivé
jusqu'à lui. C'était une école indigène. Les enfants s'exerçaient à
écrire, sur des planchettes de bois, les versets du Coran qu'ils
apprenaient par coeur sur une cantilène monotone. Les tablettes lavées
et séchées servaient à écrire une nouvelle page. J'ai encore demandé à
acheter une de ces tablettes, mais sans succès.
L'instruction est donnée par les marabouts. Ceux-ci ont pour rétribution
les dons que recueillent les enfants en allant quêter chaque matin
auprès des familles.
Les marabouts rendent aussi la justice, et les nègres qui auraient
recours aux juges européens, seraient mis au ban comme infidèles.
Après la visite aux indigènes, nous arrivons aux écoles catholiques. Les
Frères de Saint-Gabriel, au nombre de trois, instruisent environ
quarante négrillons externes. Leur établissement était en réparation; la
fourmi blanche avait rongé presque toutes les boiseries. Les Soeurs de
l'Immaculée-Conception de Castres ont cinquante négresses de tout âge et
internes. Elles leur apprennent les métiers habituels aux femmes. Comme
presque partout dans les missions, elles ont une pharmacie, et tous les
matins bon nombre d'indigènes malades viennent leur demander des
remèdes. Deux Soeurs visitent aussi à domicile les malades qui ne
peuvent venir jusqu'à la pharmacie; rien d'étonnant que les nègres
aiment les Soeurs.
Une cinquantaine de kilomètres de chemin de fer est déjà achevée. Les
200 kilomètres qui manquent encore pour unir Dakar à Saint-Louis,
capitale de notre colonie, le seront avant la fin de l'année. On a dû
importer des Piémontais pour ce travail; et quoique venus de leurs
glaciers des Alpes, ils travaillent ici sous le soleil brûlant au prix
de 60 centimes l'heure. Là où il y a un rude travail à faire, sur tous
les points du globe, on est à peu près sûr d'y trouver des Piémontais.
Rentré au navire, je suis avec intérêt une discussion du capitaine avec
un Parisien à propos de l'industrie parisienne. Le capitaine, en homme
pratique qui a vu le monde et ce qui s'y passe, s'efforçait de faire
comprendre à son interlocuteur que, si on n'y mettait bon ordre en
faisant disparaître des exagérations déraisonnables, bientôt plusieurs
branches de l'industrie seraient supplantées par les étrangers; mais il
n'arrivait pas à convaincre son adversaire, et il finit par lui dire:
«On voit que vous parlez comme un Parisien qui n'a vu que Paris et qui
en est encore à croire que Paris est le _nec plus ultra_ de la
perfection du monde!»
À deux heures et demie, nous levons l'ancre et nous passons à côté de
quelques navires qui viennent ici chercher l'arrachide, pistache
oléagineuse qu'on récolte à l'intérieur. Son prix est actuellement de 30
fr. les 100 kilog. Les mêmes navires apportent en échange des cotonnades
et des liqueurs. Nous voilà encore une fois en route, et cette fois nous
allons bien à l'Équateur, car la chaleur devient tous les jours de plus
en plus intense.
La traversée a continué dans de bonnes conditions; près d'atteindre
l'Équateur, nous avons eu temps sombre et pluie. C'est le 2 juin, vers
onze heures du matin, que nous avons passé la ligne; l'ancienne habitude
de baptiser ceux qui la passent pour la première fois a disparu.
Le coucher et le lever du soleil sont ordinairement fort beaux dans
l'Océan: mais ici je les trouve singulièrement bizarres. Avant-hier, le
soleil en se couchant peignait couleur de feu d'innombrables nuages qui
prenaient toutes les formes d'animaux les plus divers; puis, un peu plus
tard, lorsqu'à la teinte rouge succéda la teinte grise, on pouvait voir
une quantité d'îles, de montagnes, de golfes, de presqu'îles avec
phares: l'imitation était complète.