CHAPITRE PREMIER

Portugal.

Le départ. -- Le Tage. -- Lisbonne. -- La ville. -- Les oeuvres

catholiques. -- L'église de Saint-Roch. -- Le cloître de Bélem.

-- La Casa Pia. -- La navigation. -- Un mineur qu'on voudrait

détrousser. -- Le steamer _le Niger_. -- Ses dimensions. -- Les

passagers.

Ce n'est pas sans émotion que le voyageur au long cours quitte le sol

natal. Les parents, les amis se présentent à son esprit et semblent

vouloir le retenir; l'imagination accumule les difficultés, les périls,

et s'efforce de l'arrêter. Puis la pensée de la Providence qui veille

sur toutes ses créatures dissipe ce trouble d'un moment.

C'est dans ces sentiments que le 20 mai 1883, à dix heures du matin, je

quittai Bordeaux pour descendre la Gironde et rejoindre à son embouchure

le _Niger_, steamer de la Compagnie des Messageries maritimes, qui

devait me porter au Brésil.

Trois jours de navigation nous firent franchir les côtes de France et

d'Espagne, et dans la nuit du 23 mai notre navire jetait l'ancre dans le

Tage, en face de Lisbonne, en Portugal.

[Illustration: Type de Paysanne portugaise.]

Cette ville de 300,000 habitants, vue du port, ressemble un peu à Gênes.

Elle est construite en partie sur plusieurs collines que les voitures

ont de la peine à escalader. Après les formalités de la santé et de la

douane, je prends terre et me rends à Saint-Louis des Français. Chemin

faisant, je rencontre de nombreux tramways traînés par des mules. Des

paysans en costume pittoresque emmènent sur leurs mulets les denrées au

marché; mais ce que je trouve de plus coquet, ce sont les vendeuses de

poisson coiffées d'un gracieux chapeau de feutre surmonté d'une

corbeille remplie de gros poissons. Elles courent pieds nus, les mains

sur les hanches, se dandinant plus ou moins gracieusement, et poussant

ces cris traînards qui sont la spécialité des poissardes de tous les

pays. Le P. Miel, lazariste, me reçoit avec bonté, et me présente au

comte d'Aljésur, Brésilien qui passe les hivers à Lisbonne, où il

préside la conférence de Saint-Vincent de Paul, fondée en 1859 à

Saint-Louis des Français. Une seconde conférence vient d'être inaugurée

le 19 mars dernier chez les RR. PP. dominicains irlandais, et l'on

s'occupe déjà de la subdiviser pour étendre plus aisément son action

bienfaisante à chacune des trente-trois paroisses de la ville. En

dehors des deux conférences de Lisbonne, chacune des villes suivantes

possède la sienne: Funchal, Braga, Porto, Marinha Grande, Guimaraens,

Penafiel et Coïmbra; en tout neuf conférences avec 1,182 membres et

souscripteurs, distribuant 25,000 francs de secours en nature à 450

familles. C'est bien peu pour un pays qui compte dix mille confréries et

associations de tiers ordres avec leurs hôpitaux, leurs asiles et leurs

orphelinats; mais l'abondance même de ces instituts charitables,

largement pourvus de ressources, explique le peu de développement de

l'oeuvre de Saint-Vincent de Paul. Maintenant qu'une impulsion

vigoureuse lui a été donnée, tout fait espérer qu'elle se propagera.

[Illustration: Type de Poissarde portugaise.]

Lisbonne possède soixante-dix belles églises, sans compter les oratoires

et chapelles privées: la plus ancienne est la basilique patriarcale de

_Sainte-Marie Majeure_, dont on attribue la fondation à l'empereur

Constantin; elle était dès le commencement du IVe siècle le siège d'un

évêché, car depuis cette époque les actes des conciles de Tolède portent

la signature d'un _Episcopus Olissiponensis_. En 1394, le Prélat de

Lisbonne fut promu au rang d'archevêque, et plus tard, en 1716, élevé à

la dignité de patriarche et aux honneurs de la pourpre romaine. Le

titulaire actuel est le cardinal Neto, né en 1841, nommé en 1879 à

l'évêché d'Angola et du Congo, promu en avril 1883 au patriarcat; il est

le moins âgé des membres du sacré collège.

Tout près de la cathédrale on aperçoit la jolie petite église de

_Saint-Antoine_, bâtie sur l'emplacement de la maison où le saint vint

au monde en 1195. Les Portugais ont une grande dévotion envers leur

compatriote saint Antoine, dit de Padoue, parce qu'il expira dans cette

ville le 13 juin 1231. Grégoire IX le canonisa onze mois après, le 30

mai 1232, et on raconte que ce jour-là les cloches de Lisbonne se mirent

d'elles-mêmes à carillonner joyeusement, tandis que toute la population

se livrait à la danse, sans que personne soupçonnât la cause de la

commune allégresse.

Je passe, ensuite à l'Hôpital français: les Soeurs de Saint-Vincent de

Paul y soignent quelques malades et instruisent un grand nombre de

jeunes filles. Je trouve là un jeune abbé auquel je demande de quelle

partie de la France il est originaire; il me répond: «Je ne suis pas

Français, je suis Auvergnat.»

L'église de _Saint-Roch_, ainsi que son vaste couvent, avait été donnée

en 1533, par Jean III, à la Société de Jésus, et saint François Borgia

y a prêché. Ce qui y attire le plus l'attention c'est la magnifique

chapelle de Saint-Jean-Baptiste, dans laquelle on a prodigué les marbres

les plus rares, les bronzes les plus artistiques, les mosaïques les plus

belles et les pierres précieuses. L'on raconte qu'en 1718, Jean V

assistant dans cette église à la fête de saint Ignace de Loyola et

remarquant que toutes les chapelles étaient profusément ornées de fleurs

et de lumières, à l'exception de celle de saint Jean, s'enquit de la

cause, et qu'on lui répondit que toutes les autres chapelles avaient des

confréries qui veillaient à leur entretien, tandis que celle-là n'en

avait point.

--Eh bien! dit le roi, puisque cette chapelle est dédiée au saint dont

je porte le nom, je prends sur moi de l'embellir. En effet, dès le

lendemain il commandait à son ambassadeur à Rome une chapelle digne de

son saint patron, et l'ambassadeur ayant confié ce travail à Vanvitelli,

qui s'en acquitta à son honneur, Benoît XIV la consacra et y offrit le

saint sacrifice avant qu'elle ne fût expédiée à Lisbonne. Le roi envoya

au souverain Pontife, en témoignage de sa reconnaissance, un calice d'or

massif orné de brillants, de la valeur de 250,000 francs. Cette chapelle

avec ses accessoires a coûté cinq millions de francs; mais le pieux

monarque n'eut pas la consolation de la voir, car il se mourait

lorsqu'elle arriva à Lisbonne, et ce fut son fils et successeur Joseph

Ier qui, l'inaugura en 1751.

Dans le couvent attenant à cette église est établie l'oeuvre de la

_Miséricorde_, qui accueille les enfants trouvés et les protège jusqu'à

l'âge de 18 ans. D'après le rapport de l'exercice 1881-1882, l'oeuvre

n'en avait pas moins de 7,617 sous sa tutelle, dont 92 dans

l'établissement même et 7,525 dehors, c'est-à-dire en nourrice ou en

apprentissage. L'oeuvre pensionne les nourrices qui, après

l'allaitement, consentent à garder les enfants, et pour les encourager à

envoyer ces pauvres petits êtres à l'école, elle leur accorde des prix

lorsque ceux-ci passent de bons examens. Les enfants maintenus hors de

l'établissement sont assidûment surveillés, et lorsqu'ils sont malades

ou bien qu'ils se déplacent, ils accourent à la Miséricorde pour se

faire soigner ou placer de nouveau.

En dehors de cette oeuvre principale, la Miséricorde a servi 2,880

pensions d'allaitement à des mères pauvres; elle a dépensé 20,000 francs

pour aider de pauvres familles à payer leurs loyers, et 70,000 francs en

secours à domicile, lesquels--observe le Rapporteur--n'ont été refusés à

aucun besoin légitime. La recette totale de l'exercice a été de

1,350,000 francs et la dépense de 1,210,000, y compris 200,000 francs

capitalisés. Cette belle oeuvre est présidée par le comte de Rio-Maior,

grand maître des cérémonies de la Cour, membre héréditaire de la Chambre

des pairs.

Tous les membres, d'ailleurs, de cette noble famille de Rio-Maior,

consacrent leur fortune, leur intelligence et leur activité au

soulagement de toutes les infortunes.--Dom José de Saldanha, frère puîné

du comte, est le président de l'Association catholique et le champion

de la cause religieuse à la Chambre des députés: il cède son traitement

aux pauvres du district qui l'a élu.--Leur soeur, Doña Theresa de

Saldanha, a fondé et dirige personnellement l'_Association protectrice

des jeunes filles pauvres_, laquelle a établi dans trois anciens

monastères de religieuses, que le gouvernement lui a cédés, des

écoles-asiles confiées aux Soeurs du tiers ordre de Saint-Dominique.

[Illustration: Château royal à Cintra.]

La vénérable comtesse douairière de Rio-Maior, leur mère, est la

fondatrice de l'_Association de Notre-Dame Consolatrice des affligés_,

que malgré son grand âge elle préside encore. Cette association a créé,

dans un ancien couvent de Carmélites, un asile où elle maintient vingt

pauvres femmes aveugles, soignées par les Soeurs dominicaines. Le

rapport publié au mois d'avril dernier constate que pendant l'année

précédente, en dehors de l'oeuvre des aveugles, l'association avait

distribué à des pauvres honteux 1,312 pensions de 5 jusqu'à 50 francs

par mois, qu'elle avait dépensé en outre 2,000 francs en bons

alimentaires et en secours pour loyers, et que son vestiaire avait

fourni des vêtements, de la literie, etc. La dépense totale a été de

27,000 francs.--Faute de temps pour visiter l'asile, j'ai dû me

contenter d'une prière dans sa belle église, une de celles où l'on fait

quotidiennement à tour de rôle, comme à Rome, l'exposition des quarante

heures; et je pousse mon excursion jusqu'au faubourg de Bélem.

[Illustration: Couvent de Bélem (intérieur du cloître).]

La superbe église de _Sainte-Marie de Bethléem_ ainsi que son cloître,

qui appartenait aux ermites de saint Jérôme, ont été bâtis en 1500, par

le roi Emmanuel, sur l'emplacement de la petite chapelle où Vasco da

Gama et ses hardis navigateurs passèrent en prières la nuit qui précéda

leur départ pour la découverte des Indes. C'est un remarquable spécimen

du style gothique-flamboyant. L'église renferme les tombeaux du

fondateur et de plusieurs de ses successeurs, y compris le cardinal-roi

Henri, qui succéda à son petit-neveu, l'infortuné Sébastien, mort en

1578, âgé de 24 ans, à la bataille d'Alcacer-Quibir, où l'armée

portugaise fut complètement défaite par les Maures.--L'année dernière on

a transporté en grande pompe dans ce monument les cendres du héros dont

il rappelle l'épopée, ainsi que celles de son chantre, l'épique

Camoens.

[Illustration: Tour de Bélem.]

Après la suppression des ordres monastiques en 1834; on a installé dans

le cloître la _Casa Pia_, asile où 550 enfants pauvres sont élevés

gratuitement jusqu'à l'âge de 18 ans, moyennant la dépense annuelle de

350,000 francs.--Un peu plus loin, au bord du Tage, une tour de même

style architectural était destinée à défendre le monastère contre les

incursions des pirates.

Mais l'heure du départ approche; il faut regagner le bord.

Nous voilà donc redescendant le Tage et admirant ses belles rives

couronnées de forts.

Le 24 se passe sans incidents; le 25 nous côtoyons les îles Canaries.

De nombreuses hirondelles voltigent autour du navire. Le matin, je suis

étonné d'en voir une dans ma cabine qui voletait contre la vitre pour

recouvrer sa liberté. Après l'avoir bien caressée, je la renvoie en mer,

où elle a bientôt rejoint ses compagnes. Si j'avais su qu'elle se

dirigeât vers les rives de France, je l'aurais chargée d'une dépêche.

Le 26 et le 27 se passent, comme les autres jours, en lectures et en

causeries.

Un mineur qui s'en va à la Plata dans les Andes, où il a des mines aux

confins du Chili, vient de Paris. Il était allé proposer aux

capitalistes parisiens d'entrer dans son affaire, mais il s'étonne

d'abord de les trouver dans la plus complète ignorance sur les pays

d'outre-mer. Ils prennent l'Amérique du Sud pour l'Amérique du Nord. Son

étonnement grandit lorsqu'il les entend poser pour première condition,

l'entrée en association avec 50% de l'affaire. Ainsi il fallait un

million pour développer les chantiers, et on lui propose alors une

société par actions au capital de quatre millions, dont un million seul

sera effectif; les autres trois millions seront: un pour l'apport des

mines, les deux autres pour rétribuer le capital. Là-dessus notre mineur

s'en va, persuadé que dans les déserts qui entourent ses mines il ne

trouvera pas de brigands plus détrousseurs.

[Illustration: Le Tage à Bélem (Portugal).]

Un officier de la marine brésilienne ne cesse de me parler de

l'immensité et de la bonté de son pays. Il est du nord ou du bassin de

l'Amazone: cet immense fleuve est maintenant sillonné par des bateaux

à vapeur qui le remontent jusqu'aux confins du Pérou, mettant un mois

pour faire le voyage, aller et retour. Là, comme presque partout

ailleurs, c'est une Compagnie anglaise qui, sous pavillon brésilien,

exploite cette navigation. L'officier dont je parle vient de faire une

inspection dans les divers pays de l'Europe, dans le but d'améliorer

l'armement de la flotte. Divers bébés lui sont nés durant les trois ans

de sa tournée. Il revenait avec quatre; un est mort en route près de

Lisbonne, les trois autres font les charmes de la maman et des

passagers. Une dame basque qui s'en va rejoindre son mari dans la Pampa

a aussi deux enfants bruyants qui mettent un peu de vie dans le navire.

Elle raconte qu'elle ne pourrait plus se faire à la vie économe et

mesquine des personnes de sa condition dans les Pyrénées. Les 10,000

moutons que possède son mari lui rapportent bon an mal an de 30 à 40

mille francs de rente, et elle peut ainsi se permettre de larges

dépenses. Les officiers du navire sont à leur tour complaisants et

donnent volontiers les renseignements qu'on leur demande. Voici les

dimensions du _Niger_: 125 mètres de long, 12 de large, 15 de haut; la

machine est de la force de 600 chevaux au coefficient de 300

kilogrammètres, et nous pousse avec une vitesse de 11 à 12 noeuds. Le

déplacement est de 5,000 tonnes, et il porte 2,000 tonnes de marchandise

outre 250 passagers de chambre et 800 d'entrepont lorsqu'il est au

complet. Il fait les voyages de la Plata depuis dix ans. Son personnel

compte 105 individus, dont 35 employés à la machine, 39 servant de

domestiques, bouchers, boulangers, gardes-magasin, et le reste officiers

et matelots.

Le fret, qui s'élevait jusqu'à 500 et 800 fr. la tonne pour le café, est

tombé maintenant si bas que c'est à peine si l'on peut former une

moyenne de 30 à 40 fr. la tonne pour les diverses marchandises; mais la

subvention du gouvernement atteint environ 200,000 fr. pour chaque

voyage. La Compagnie importe dans l'Amérique du Sud du vin et des objets

manufacturés, et en exporte le café, le suif, les cuirs et la laine. Le

plus grand nombre des passagers sont des Portugais, des Brésiliens, des

Platéens, des commis-voyageurs. Un journaliste de Paris s'en va prendre

part à un congrès pédagogique à Rio.--Paris fait le plus souvent le

sujet de la conversation. On se raconte ce qu'on y a vu, ce qu'on y a

fait. Les désoeuvrés de tous les points du globe viennent y chercher les

distractions, y laisser leur argent; et ils en exportent trop souvent la

frivolité, si ce n'est pire. C'est ainsi que l'influence de cette

capitale se fait sentir partout au loin. Combien meilleur serait le

résultat, si l'on trouvait à Paris plus de sérieux que de futile!

Hier, c'était dimanche. Sans le calendrier on aurait pu l'oublier. Sur

les navires anglais ou américains, un service du matin rappelle le jour

du Seigneur.

Ces jours derniers nous avons rencontré peu de navires, mais aujourd'hui

nous en avons devancé deux. Nous approchons de la terre d'Afrique.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. · 第 8 / 53 题