Le Brésil.
Olinda. -- Pernambuco. -- Le débarquement. -- La ville. -- Les
monuments. -- Les institutions de charité. -- Le marché. -- Les
environs. -- Bahïa. -- La ville. -- Le couvent de Sn-Bento. --
Les établissements charitables. -- La baie de Rio-de-Janeiro. --
Le Brésil. -- Forme de gouvernement. -- Budget. -- Armée. --
Marine. -- Produits. -- Importation. -- Exportation. --
Immigration. -- La monnaie. -- La ville de Rio. -- Ses faubourgs.
-- Nicteroy. -- L'hôtel Moreau. -- Fleurs et fruits. -- La
Tijuca. -- Le musée. -- Réception de l'Empereur et de
l'Impératrice.
Le 4 juin dès le matin, nous apercevons des terres basses, puis des
collines couronnées par de superbes cocotiers. Vers dix heures, les
grands couvents d'Olinda, l'ancienne Pernambuco, sont devant
nous.--Lorsque les premiers Portugais aperçurent le charmant mamelon
baigné par la mer et couvert d'une si belle végétation où s'élève
maintenant Olinda, ils s'écrièrent: _O linda situaçao para edificar una
cidade._ O le bel emplacement pour bâtir une ville; et le nom d'Olinda
est resté à la ville aujourd'hui éclipsée par sa voisine Pernambuco.
L'étymologie de ce dernier nom remonte aussi à son fondateur Fernand.
_Buco_ en portugais signifie bateau; les indigènes appelèrent Fernambuco
l'endroit où Fernand arrêta ses navires, et les Hollandais qui
conquirent ensuite et tinrent pour un temps ces possessions,
transformèrent le nom en Pernambuco.
Une _jangada_ passe si près du navire que l'escalier du bord faillit en
déchirer la voile. On appelle ainsi une sorte de radeau composé de
plusieurs poutres reliées ensemble et portant une voile tendue au vent.
Les hommes qui la manoeuvrent sont inondés par les vagues; ils ont un
gouvernail, une rame, une ancre, et attachent leurs provisions au haut
d'une perche. Ils placent à une certaine hauteur une petite cabane
couverte en natte pour y passer la nuit. La mer est si houleuse dans ces
parages que ces barques insubmersibles sont de toute nécessité.
À midi et demi nous sommes devant la ville parsemée de nombreux clochers
et de hautes coupoles. Le navire stoppe au large à un demi-kilomètre. La
mer est relativement calme, mais bientôt nous voyons combien le
débarquement est difficile. Chaque pirogue a six rameurs nègres aux
muscles solides, et un pilote pour la barre: elles dansent au pied de
l'escalier, s'élevant ou s'abaissant alternativement à la hauteur ou
profondeur de plusieurs mètres. L'habileté consiste à choisir le moment
propice pour enjamber. N'ayant pas pris assez de précautions, ou plutôt
n'ayant pas attendu pour observer comment allaient s'y prendre les
habitués, je passai le premier dans la barque, mais je posai le pied au
moment où elle s'enfonçait violemment; mon pied porte à faux, et tombant
sur une jambe au bord de la barque, je roule dans son fond, brisant un
parapluie. Un instant après, la jambe est fortement enflée, mais la
douleur diminue et je peux continuer l'excursion.
En voyant la force que déployent les rameurs nous revenons sur notre
première opinion, et concevons que les 40 fr. qu'on nous a demandés pour
le débarquement et le réembarquement sont bien gagnés. Après avoir été
ballottés durant vingt minutes, nous passons la barre et entrons dans le
port. Celui-ci est formé par une jetée en pierre et brique que les
vagues battent avec violence en la dépassant souvent. Nous défilons
devant la _Médusa_, bateau sur lequel est installée la douane; et peu
après nous sommes sur les quais. La ville, qui compte une population
d'environ 100,000 habitants, a l'aspect d'une ville portugaise: rues
assez étroites, maisons peinturlurées et balcons gracieux. Les tramways
ou _bonds_, comme on les appelle ici, circulent partout, tirés par de
vaillantes mules. Je prends le premier venu, et chemin faisant je me
renseigne sur les curiosités à voir.
Je descends bientôt pour visiter l'hospice des enfants trouvés confié
aux Soeurs de Saint-Vincent de Paul. La bonne supérieure, qui est
Française, me fait parcourir tout l'établissement. Les dortoirs sont
sous le toit, mais celui-ci, formé de tuiles plates, sans plafond,
protège contre le soleil: il est superflu ici de se précautionner contre
le froid. La maison contient environ 250 filles de tout âge: la plupart
sont négresses ou mulâtresses. Elles sont recueillies dans un Tour et
ensuite placées en nourrice à la campagne. Lorsqu'elles retournent à
l'établissement, elles y sont instruites dans l'écriture, lecture,
calcul et tenue du ménage. Arrivées à l'âge convenable, on les marie, et
on leur donne une dot de 500 fr. avec un trousseau d'égale somme. Ce
système m'a paru plus pratique que celui de nos orphelinats d'Europe, où
les jeunes filles sont placées comme bonnes d'enfant, couturières ou
cuisinières', et par là vouées presque au célibat forcé au milieu
d'innombrables dangers. J'aurais voulu visiter encore un collège que les
Soeurs ont à la campagne, et dans lequel elles instruisent plus de 200
jeunes filles de la bourgeoisie; un orphelinat avec 200 orphelins
qu'elles dirigent à Olinda, et l'hôpital Pedro II où dix-sept Soeurs
soignent 400 malades; mais le temps était court. À quatre heures nous
avions rendez-vous sur les quais pour rentrer au bateau, qui repart dans
la soirée. Je me décidai donc à visiter la plus belle des églises de
Pernambuco, celle de la Peigne, de parcourir la ville et de faire en
tramway une excursion à la campagne au quartier de la Maddalena, le plus
pittoresque des environs. Avant tout je rends visite à un avocat mon
confrère qui me reçoit dans son bureau avec beaucoup de bonté et me
fournit plusieurs renseignements sur le pays et sur les oeuvres de
charité. Je remarquai le peu de luxe de l'installation; le bureau était
situé au 1er _andar_ ou 1er étage: on y avait accès par un magasin et en
grimpant sur une échelle de bois assez dangereuse.
[Illustration: Brésil (Pernambuco): Négresses vendant des fruits.]
À la Peigne j'ai trouvé des capucins italiens qui ont édifié là un
véritable monument, à grands frais. L'église est surmontée d'une
grande coupole et les bas côtés sont soutenus par huit colonnes en
marbre rouge, taillé dans les carrières de Vérone. Les cinq autels, en
marbre blanc, viennent aussi d'Italie, et les magnifiques mosaïques qui
ornent la façade sortent des ateliers de Venise.
Non loin de l'église se trouve le marché. Les voitures le traversent
comme aux Halles centrales de Paris. À côté des tomates et des oranges,
je remarque les bananes, les ananas, les mangos et autres fruits et
légumes des pays tropicaux. Les vendeurs ou vendeuses sont presque tous
nègres ou mulâtres. Enfin le temps s'avance et je m'empresse d'enjamber
le tramway de la Maddalena. Nous traversons sur de longs ponts
tubulaires plusieurs bras d'eau, et parcourons la campagne parsemée de
jolies villas. Elles sont de tous les styles, depuis l'arabe fantastique
jusqu'à l'italien régulier. Les jardins qui les ornent sont ravissants:
les cocotiers, les palmiers géants élèvent aux nues leurs verts plumets;
les arbres et arbustes fleuris occupent le second plan, et les lianes
s'entrecroisent gracieusement. Il me semblait être à Bandora, dans les
environs de Bombay. C'est bien à regret que je quitte ces lieux
enchanteurs pour regagner le bateau.
Après deux jours d'une navigation paisible, par une température de 30°
centigrades, le 6 juin, à sept heures du matin, nous entrons dans la
magnifique rade de Bahïa. Elle est vaste et pittoresque. À droite, la
ville perchée sur des collines, au milieu des plumets de gigantesques
palmiers; à gauche, quelques îles verdoyantes; en face, une presqu'île
que domine le palais somptueux de l'Hospice de mendicité. Plusieurs
navires sont à l'ancre, entre autre la _Reliance_ de la _Unite State's
mail_, qui a depuis sombré dans un naufrage, et une quantité de barques
couvertes de nattes, probablement maisons flottantes de familles nègres.
Après la visite de la douane et de la santé, je descends à terre et me
rends à la poste. Le directeur, don Macedo Costa, pour lequel j'avais
une lettre, me reçoit avec bonté. Près de là, j'entre dans un ascenseur
public, et en quelques minutes je me trouve en haut de la ville, sur la
place du gouvernement. À droite, on me montre le palais du gouverneur; à
gauche le palais de ville, et, en face, la Chambre des députés de la
province.
Je continue ma route, et dix minutes après j'entre dans l'église de
San-Bento. Une assemblée de noirs assistait à un service commémoratif.
Sous la coupole, devant un tapis noir orné d'une croix étendue à terre,
le prêtre récitait les prières des morts. Je passe au couvent contigu,
je parcours de longs corridors, monte plusieurs escaliers, et après
avoir traversé de vastes salons dont la vue domine la ville, j'arrive à
la cellule du _Padre Mestre Géral_. Il me reçoit poliment, et nous
parlons de son frère qui habite Paris. Il me fait accompagner chez un
autre de ses frères, professeur de pathologie à la faculté de médecine,
et chez les Pères lazaristes à _Campo do Polvera_.
Je parcours encore une fois le couvent. Ce vaste établissement, qui
pourrait loger au moins une centaine de moines, en contient
actuellement huit, et les jardins sont incultes. On me dit qu'il en est
de même des autres nombreux couvents de Bahïa et du Brésil en général.
Il en est de ces institutions comme des hommes: elles dégénèrent et
meurent, puis renaissent.
Mon conducteur me mène à travers un labyrinthe de rues plus ou moins
sales, elles sont bordées de vieilles maisons peintes en jaune, en bleu,
en rouge, à la mode génoise. Le terrain est inégal: on monte des
mamelons et descend des vallées. Partout les vaillantes mules tirent les
_bonds_ ou tramways; je remarque une population nombreuse, noire ou
mulâtre, presque pas de blancs. À la fin, ruisselant de transpiration
sous un soleil de feu, j'arrive au _Campo do Polvere_ chez les Pères
lazaristes. Le P. Sagnet en est le supérieur. Il me retient à déjeuner
et me propose la visite des établissements tenus par les Soeurs de
Charité. C'est toujours avec plaisir que je vois à l'étranger les
établissements dirigés par nos compatriotes.
À peu de distance de l'habitation des Pères, nous trouvons l'asile _dos
Espostos_. Il contient 215 petites filles. Comme à Pernambuco,
l'administration les marie lorsqu'elles ont l'âge voulu, et remet à
chacune une dot de 1,000 fr. avec un trousseau de 250 fr. Cet
établissement contient aussi 68 garçons qu'on envoie travailler dans les
ateliers de la ville: on les place au dehors vers l'âge de 12 à 14 ans.
Les Soeurs tiennent là aussi une école externe qui réunit une centaine
d'élèves. C'est beaucoup pour une maîtresse. C'était l'heure du dîner,
le plus grand nombre étaient rentrées chez elles, mais une trentaine
dînaient en classe avec les petites provisions portées dans un panier.
Le jardin de l'établissement est vaste et bien tenu: des mangoes
séculaires y font une ombre bienfaisante. Un jacquier colossal les
domine tous; de gros fruits pendent de ses branches noirâtres. Je
remarque là le fruit _abiu_ (le caki du Japon); le _pigna_ ou frutto de
Conde (la Buonana des Malais); le sobaia, espèce de nèfle; le popaja,
arbre à pain, le grand éventail ou arbre du voyageur, et une quantité de
plantes à feuilles rouges et à fleurs variées.
Dans une cour, j'admire une vigne couverte de grappes près de mûrir. Si
on voulait se donner la peine de la cultiver en grand, on pourrait
bientôt se passer du vin de l'Europe. La nourriture est bonne et
abondante, elle se compose de soupe, viande, haricots de diverses
couleurs, pommes de terre venues de France, de farine de manioc.
Dans un autre quartier de la ville, le jeune P. Morre me conduit à la
visite de l'établissement dont il est aumônier. Les Soeurs y instruisent
environ 200 jeunes filles internes appartenant à la bourgeoisie, et une
quarantaine d'orphelines. Elles construisent une belle église gothique,
la première de ce style qu'on voit au Brésil.
[Illustration: Brésil: Entrée de Rio-de-Janeiro.--Pain de Sucre.]
Les élèves nous montrent les dentelles, les broderies, les fleurs
artificielles confectionnées par elles, et nous prenons congé des
bonnes Soeurs toujours heureuses de voir des compatriotes.
Un peu plus loin nous parcourons les salles d'un autre orphelinat que
dirigent aussi les Soeurs et visitons la vieille église des Pères
jésuites. Comme toutes celles de l'Ordre, elle est à peu près copiée sur
Saint-Ignace de Rome, et surchargée de sculptures et dorures. De la
sacristie on domine la rade, et l'on jouit d'un des plus beaux panoramas
du monde. Le bon chanoine portugais qui avait eu la bonté de me faire
ouvrir l'église (car ici elles sont fermées durant le jour) a fait ses
études à Rome et a de la fortune; il peut ainsi se livrer aux oeuvres de
dévouement non rétribuées.
Mais l'heure avance, et malgré mon désir de visiter l'hôpital et l'école
de médecine, je dois y renoncer pour gagner le _Niger_.
Personne n'a pu me dire le chiffre exact de la population de Bahïa. Les
uns prononçaient le chiffre de 100,000, d'autres indiquaient le chiffre
de 200,000 et plus. Il n'y a pas d'état civil ici, et lorsque le
gouvernement ordonne un recensement, les gens fuient ou se cachent. On
cache surtout les garçons pour les soustraire au service militaire.
Je n'ai pu me procurer ni _ordo_, ni un indicateur de chemin de fer; ces
sortes de documents sont inconnus dans le pays.
On m'avait parlé de la beauté des environs et surtout des quartiers de
Barra et de Rivermet; mais ces excursions demandaient plus de temps que
je n'en avais devant moi, et je dus y renoncer.
Dans l'intérieur, la population est bonne. Le P. Morre me disait que
dans les missions qu'il va prêcher de temps en temps, 15 à 18,000 âmes
sont souvent réunies, et il est alors obligé de leur prêcher sous la
voûte du ciel. Les principaux produits sont le tabac, la canne à sucre
et la racine de manioc qu'on nous porte en Europe sous forme de tapioca.
À quatre heures et demie le navire américain lève l'ancre; un quart
d'heure après le _Niger_ le suit.
7 juin.--La nuit a été mauvaise, pluie, mer en fureur, inondation des
cabines. Aujourd'hui le mauvais temps continue, et on a dû stopper
durant une heure pour réparation à la machine. On a peuplé le navire de
perroquets; la plupart sont à plumage vert, ailes rouges, bec noir, et
ne cessent de bavarder. Quelques-uns sont extraordinairement gros et
rouges avec queue très longue; ceux-ci, incomparablement plus jolis, ne
parlent pas; la nature partage ses dons. On a aussi embarqué bon nombre
d'ouistiti, charmant petit singe de la grosseur d'un écureuil.
Le lendemain, la navigation est encore pénible. Le 9 juin, à sept heures
du matin, nous apercevons la côte hérissée de montagnes plus ou moins
coniques. À neuf heures, on nous montre au loin un profil de montagnes
ressemblant à la tête de Louis XVI, couché sur son dos. À midi, nous
entrons dans la rade de Rio-Janeiro. Elle est vaste et gracieuse,
parsemée d'îles, et garnie de navires. De nombreuses chaloupes à vapeur
entourent le _Niger_. C'est la santé, la douane et les parents et amis
qui viennent chercher les amis et les parents. Il est toujours touchant
de voir ces scènes de famille après une longue absence; mais ici
_touchant_ est d'autant plus le mot que les Brésiliens, comme les
Portugais, s'embrassent en se tapant simplement de la main sur le dos.
Ils ne baisent pas comme les Français et ne secouent pas la main comme
les Anglais. À deux heures une baleinière me dépose à la place du
Palais, d'où je gagne l'_Hôtel de France_. Ma première visite est pour
le banquier, ma seconde à la poste.
De Bordeaux à Rio, nous avons eu 20 jours de navigation. À table, nous
n'avons jamais vu ce que les marins appellent les violons: cordes
tendues pour retenir les plats et les bouteilles. Nous arrivons à Rio en
plein hiver; tout le monde y est vêtu de noir. La chaleur est pourtant
aussi forte que chez nous au mois d'août. La fièvre jaune n'a pas encore
entièrement disparu.
Le Brésil a une surface de 8,352,000 kilomètres carrés, la France n'en a
que 530,000, et 1,027,000 avec ses colonies. L'Angleterre, avec ses
colonies, possède 22,418,400 kilomètres carrés; la Russie, 21,745,000.
La Chine a 11,500,000 kilomètres carrés, les États-Unis de l'Amérique du
nord 9,333,000; en sorte que le Brésil est le cinquième de tous les
États du monde quant à la surface. Il confine au nord avec le Venezuela
et la Guyane française, à l'est avec l'Atlantique, à l'ouest avec le
Pérou et la Bolivie, au sud avec le Paraguay, l'Uruguay et la
Confédération argentine. Il est divisé en 20 provinces, et sa population
est évaluée à 10 ou 12 millions d'habitants, parmi lesquels 1,300,000
encore esclaves. Il y a, en plus, 500,000 Indiens ou indigènes dans
l'intérieur. La forme du gouvernement est une monarchie
constitutionnelle avec un empereur et deux Chambres électives. Le trône
est héréditaire sans exclusion des filles. L'empereur actuel n'ayant
point de garçons, aura pour héritière sa fille aînée, mariée au comte
d'Eu d'Orléans, fils du duc de Nemours.
C'est en 1822 que don Pedro I de Bragance (don Pedro IV de Portugal),
régent du Brésil pour son père Jean VI, d'accord avec celui-ci, proclama
l'indépendance de la colonie. En 1826, il hérita de la couronne de
Portugal, et y renonça en faveur de sa fille aînée, doña Maria II, mère
du roi actuel.
Il mourut régent du Portugal en 1834, après avoir abdiqué en 1831 la
couronne du Brésil en faveur de son fils don Pedro II, alors âgé de 6
ans et empereur actuellement régnant. Il a été couronné à sa majorité, à
16 ans, le 18 juillet 1841, et marié le 4 septembre 1841 à
Teresa-Christina-Maria, née le 14 mars 1822, à Naples, et fille de
François I, roi des Deux-Siciles. L'héritière présomptive, doña
Isabella-Cristina, est née le 29 juillet 1846. La constitution de 1824,
modifiée en 1834, en 1840, et sans cesse améliorée, est très libérale.
L'empereur exerce le pouvoir législatif avec le concours de deux
Chambres: le Sénat et la Chambre des députés. Les sénateurs,
actuellement au nombre de 57, sont nommés à vie par l'empereur sur une
liste triple votée par les électeurs. Les députés, au nombre de 122,
répartis par province, selon le chiffre de la population, sont, depuis
deux ans, élus pour trois ans au scrutin direct. Sont électeurs et
éligibles ceux qui, sachant lire et écrire, paient une contribution de
12,000 reis (25 fr. environ) ou justifient d'un petit revenu de 200,000
reis (400 fr.). La législature actuelle est la dix-huitième; elle a
commencé avec la nouvelle loi électorale en 1882 et finira en 1885.
Le revenu de l'État est d'environ 250,000,000 de francs. La dépense
excède la recette de plusieurs millions. La dette atteint près de 2
milliards, dont le quart a été occasionné par la guerre du Paraguay.
Il n'y a pas d'impôt foncier: le revenu principal provient des droits de
douane à l'entrée et à la sortie. L'importation atteint le chiffre d'un
demi-milliard de francs, l'exportation le dépasse de quelques millions.
Les principaux produits sont: le café, le sucre, le coton, le maté,
espèce de thé consommé dans la république argentine; le caoutchouc,
l'or, le diamant, les drogueries et matières médicinales, les peaux et
le suif.
L'armée compte environ 13,000 hommes, et la flotte comprend, entre gros
et petits, 52 navires, dont 4 cuirassés. Ils portent ensemble 118
canons, jaugent 26,071 tonnes, disposent de la force de 26,140 chevaux;
le tout dirigé par 215 officiers et environ 2,000 matelots. Les gros
navires sont construits en Angleterre. On y achève en ce moment un
nouveau cuirassé: _le Riachuelo_. Les petits navires sont construits au
Brésil, dans les divers arsenaux de Corte, Bahïa, Pernambuco, Para,
Mattogrosso. Le matériel de guerre est fourni par la maison Krupp. Le
budget annuel de la marine s'élève à environ 12,000,000,000 de reis,
soit environ 25,000,000 de francs. Les villes principales sont
Rio-de-Janeiro, Bahïa et Pernambuco. De ces deux dernières j'ai déjà
parlé, me voici à Rio-de-Janeiro. Son nom, traduit en français, signifie
«fleuve de janvier.» Les Portugais arrivèrent ici en janvier, et prenant
la baie pour l'entrée d'un fleuve, nommèrent l'endroit Rio-de-Janeiro,
et ce premier nom est resté.
La vieille ville, bâtie sur une langue de terre basse qui s'avance dans
la baie, ressemble à toutes les villes portugaises. Les rues sont
étroites et mal pavées. La rue la plus fréquentée, celle d'Ouvidor, qu'à
Rome on appellerait le Corso, n'a guère plus de 6 à 7 mètres de largeur.
De nombreuses églises élèvent leurs dômes et leurs clochers, mais elles
sont presque toujours fermées. Il y a peu de vespasiennes, et comme la
chaleur du climat invite à boire, le peuple fait de la ville une
vespasienne générale. Or, cela n'augmente pas la salubrité. Il me
semblait être débarqué dans une ville chinoise; le mouchoir bien garni
d'eau de Cologne n'est pas de trop. C'est pourtant dans cette partie de
la ville que se trouvent les banques, la poste, la douane, les
principaux magasins, et que se font les affaires. C'est aussi dans cette
partie que la fièvre jaune a élu son quartier général. Mais si on pousse
jusqu'aux faubourgs, à Butafogo, Ingenio nuovo, c'est autre chose. Là,
de gentilles maisonnettes entourées de jardins sont d'agréables et
saines demeures; toutefois, la forme chalet qu'ont généralement ces
maisons peut bien convenir aux montagnes de la Suisse, la plupart du
temps couvertes de neige, mais me paraît peu adaptée à un climat qui
ignore la neige et qui est brûlant même en hiver. Garnir les maisons de
portiques et de vérandas garantirait les murs des rayons du soleil et
rendrait les chambres plus fraîches. Les portiques sont aussi fort
commodes pour s'y délasser le matin et le soir. Le tout devrait être
caché dans un bouquet de verdure. La chose n'est pas difficile avec la
luxuriante végétation de ces lieux. Tel est le système qu'ont adopté les
Anglais aux Indes et dans l'Extrême-Orient pour se défendre d'une
chaleur analogue. L'étranger qui n'y est pas encore habitué remarque
aussi le grand nombre de degrés dans la couleur de la peau des
habitants, depuis le noir du nègre jusqu'au blond et au blanc de
l'Européen. Le croisement avec les nègres et avec les Indiens a produit
toutes ces nuances.
Rio, capitale du Brésil, pour la population est la première ville de
l'Amérique du sud. Elle compte 500,000 habitants. L'_Hôtel de France_
qu'on m'avait indiqué comme le meilleur est loin d'être confortable.
Après la visite réglementaire à la douane, je peux retirer mes bagages,
et je prends un _ferry_, nom qu'on donne ici aux bateaux traversant la
baie, au-delà de laquelle s'élève la ville de Nicteroy. Je réservais ma
première visite aux enfants de dom Bosco qu'on m'avait dit habiter à
Santa-Rosa di Nicteroy. De l'autre côté de la baie que je traverse en
une demi-heure, on me dit que Santa-Rosa est à une lieue de distance; je
monte sur une voiture de tramways, et je parcours une vallée magnifique
qui me dédommage un peu des odeurs de Rio. Après une heure, j'arrive sur
un monticule à une chapelle fermée et la maison attenant ne contient que
des nègres. C'est bien ici la chapelle Santa-Rosa, me disent-ils en
portugais, mais personne que nous n'y demeure. Après avoir demandé à
bien des maisons et des passants, on me conduit à une maisonnette cachée
dans un bouquet d'arbres au pied d'une colline: C'est ici, me dit-on, la
maison achetée pour les enfants de dom Bosco, et ils y seraient déjà
sans la fièvre jaune; mais l'évêque, Mgr Lacerda, a préféré laisser
éteindre le terrible fléau avant de les y installer. Je reprends le
_bond_ et le steamer et arrive à l'_Hôtel de France_ bien tard pour le
dîner. Je passe la nuit sur le lit dur: ils le sont tous ici. Il paraît
que dans les climats chauds la couche dure est plus saine: je ne dis
rien des rats dans la chambre et des mille-pattes, cet horrible insecte
que je trouve dans mes draps. Ici il est inodore, mais ce qui n'est pas
du tout inodore sont les cuisines et waterclosets qui parfument toute la
maison. S'il en est ainsi partout, il faudrait s'étonner seulement
qu'il n'y eût pas de fièvre jaune. Aussi dès le lendemain, je me
préoccupe de changer de quartier et d'hôtel, mais le _Grand-Hôtel_ n'a
point de place, l'_Hôtel des Étrangers_ et d'_Angleterre_ n'ont plus que
de petites chambres, et je me sauve à l'hôtel _Vista Allegra_ sur la
colline de Santa-Tereza. On arrive en tramway au pied d'une colline
qu'on escalade par un chemin de fer à ficelle, et un autre tramway nous
conduit par la colline jusqu'aux grands réservoirs publics ou dépôts
d'eau qui alimentent la ville. Cette excursion est magnifique: on domine
la ville, la rade et les environs, le coup d'oeil est ravissant; à
l'hôtel _Vista Allegra_ on respire un air pur et on jouit du même
panorama.
Une fois mon domicile fixé, je commence mes visites. Le grand séminaire
est tenu par les lazaristes français, les élèves y sont au nombre d'une
vingtaine. Le P. Henh, supérieur, me renseigne sur les oeuvres
charitables du pays.
M. Galvao, directeur de l'École polytechnique, me reçoit avec bonté. Il
lutte de son mieux pour infuser un peu d'énergie dans les caractères
indolents; il me paraît homme de forte volonté, il m'invite à visiter
son école fréquentée par 300 élèves; et me donne plusieurs
renseignements sur le pays et l'adresse de personnes nombreuses pour
lesquelles on m'a remis des lettres.
Je visite entre autres M. Morissy. Cet Anglais de vieille race est
depuis longtemps membre de la Chambre de commerce. Il me présente à son
président, et me remet une carte pour être admis à la lecture des
nombreux journaux dans les salons de la Chambre. Chemin faisant, il me
fait remarquer le superbe palais de commerce en construction. Quel
dommage de mettre tant de millions en un quartier si malsain! Le
président de la Chambre de commerce, avec beaucoup d'amabilité, répond à
mes nombreuses questions sur le commerce de la capitale, sur la
colonisation et l'esprit qui la guide, et me remet le _Relatorio da
associacâo commercial do Rio de Janeiro do anno de 1881_. En le
parcourant je vois que l'association demande instamment au gouvernement
la réforme monétaire. Il n'est pas facile, en effet, à l'étranger, de se
reconnaître dans ce labyrinthe de mille et millions de reis, et il lui
faut longtemps pour s'y habituer. L'unité monétaire est le reis qui vaut
ici un quart d'un centime, à peu près la moitié de la sapèque chinoise:
en effet, s'il faut 1,200 sapèques pour 5 fr., il faut 2,200 reis pour
la même somme. Heureusement le reis n'est pas monétisé; on a de petites
monnaies de nikel de la grosseur d'un sou et valant 100 et 200 reis,
mais le plus souvent ce sont les sales chiffons de papier-monnaie qu'on
reçoit et qu'on donne; ils ressemblent à ceux qu'on a vus en Italie et
ailleurs. Les plus petits sont de 500 reis, un peu plus d'un franc. Ce
papier perd actuellement environ 10%, quand on veut l'échanger contre
métal. Les gouvernements qui ont déjà été assez sages pour former
l'union postale, feraient bien de former une union monétaire
universelle: tout le monde en profiterait.
Je trouve dans les documents qu'en 1881, la place de Rio a vendu
3,286,813 sacs de café du poids de 60 kilos, au prix de 3,620 reis (un
peu plus de 7 fr. les 10 kilogr.). Ce prix était de 5,603 reis en 1879,
presque le double; que la valeur des marchandises exportées de Rio en
1881 atteint environ 130,000,000 de fr.
Qu'en 1879-1880, l'Angleterre a importé pour environ 80,000,000 de fr.,
la France 32,000,000, les États-Unis pour 16,000,000, le Portugal pour
12,000,000, l'Italie pour 1,600,000, l'Espagne pour 1,000,000 de fr.
Pour la navigation, en 1880-81, sont entrés et sortis au port de
Rio-de-Janeiro, 847 navires anglais, 257 allemands, 239 français, 232
américains, 137 brésiliens, 117 espagnols, 91 portugais, 89 norwégiens,
77 italiens. La France importe surtout les vins, mais elle vient après
le Portugal: celui-ci en effet en 1881 a importé environ 3,300 pipes et
la France 2,700. Le chemin de fer D. Pedro II, qui a coûté environ
200,000,000 de fr., en 1881 a donné une rente brute de environ
26,000,000 de fr.; en défalquant les frais d'exploitation, environ
11,000,000 de fr., reste pour le revenu net environ 15,000,000 de fr.
L'immigration au port de Rio-de-Janeiro pour 1881 a été de 1,162
immigrants subventionnés et 19,362 immigrants libres; mais il y a eu
aussi 9,434 départs.
Dans l'après-midi, je me rends au petit séminaire au _Palacio épiscopal
de Rio Comprido_: il est au loin à la campagne, mais les tramways vont
partout. Une magnifique allée de palmea gigantea conduit à la maison.
Elle a une cour intérieure et paraît bien disposée pour l'éducation.
Dans le salon, je vois une espèce d'oiseau noir à gros bec; c'est le
_bicudo_, me dit le professeur. Il est ainsi appelé à cause de son gros
bec: il n'est pas joli, mais il chante comme le rossignol; la nature ne
donne jamais tout à tous. Quatre-vingts élèves sont là instruits dans
les lettres et sciences par les lazaristes français et plusieurs
prennent plus tard le chemin du grand séminaire. Dans le jardin, je
remarque une magnifique allée plantée de bambous; ils sont si serrés
qu'ils forment une barrière impénétrable aux rayons du soleil. Un peu
plus loin, une vaste piscine sert aux bains quotidiens des élèves. À
côté, un grand potager fournit non seulement tous les légumes à la
maison, mais encore un revenu locatif. Une église nouvelle est en
construction; la matière employée est la brique, quoique les pierres ne
manquent pas: les environs de Rio sont remplis de granit.
Un peu plus loin, je visite un collège tenu par les Soeurs de
Saint-Vincent de Paul. Elles donnent l'instruction à 80 garçons et à 100
filles; la pension est d'environ 100 fr. par mois; mais les garçons
sortent à l'âge de 12 à 14 ans. Toutefois, cette faculté d'enseigner la
classe riche n'est accordée qu'exceptionnellement aux Soeurs de Charité,
lorsqu'elles sont en mission et qu'il n'y a point d'autre ordre
enseignant. Saint Vincent de Paul les a spécialement établies pour se
dévouer à la classe populaire, et pour ne pas l'oublier, les Soeurs
tiennent dans ce même collège 30 garçons et 40 filles pauvres. Je
parcours la maison: classes, dortoirs, cours de récréation, tout est
bien disposé. De nombreux petits réservoirs servent pour les bains des
élèves. Sans le bain quotidien, me dit la Soeur, nous aurions dans ce
climat bien des maladies de peau. Le bon lazariste qui m'avait reçu au
petit séminaire m'avait donné son domestique pour me conduire chez les
Soeurs; il me conduit encore au palais Impérial à Saint-Sébastiao. Le
baron de Buon Ritiro, chambellan de l'empereur, se trouve de service au
palais: il me reçoit avec prévenance, et me promet pour le 13 juin une
audience de Sa Majesté.
Poursuivant ma route, après plusieurs changements de tramways et une
heure de voiture, j'arrive à la villa Moreau à la Tijuca. La chaleur
était forte à Rio, je voulais passer une nuit à la campagne.
La _Villa_ ou _Hôtel Moreau_ est située au milieu d'un magnifique parc
au pied des montagnes de la Tijuca: je trouve à table d'hôte beaucoup
d'Anglais qui, en gens pratiques, s'en vont le matin à leur bureau à Rio
et reviennent le soir à l'air pur. Parmi les convives, je distingue un
jeune couple en lune de miel.
Le lendemain, de grand matin, je gravis la Tijuca dans un break. Durant
une heure, quatre vaillantes mules nous tirent le long de la montagne,
au milieu d'une végétation tropicale. Le gouvernement rachète ces
montagnes pour laisser repousser la forêt et en faire une promenade
publique. Les pics les plus élevés ont 1,000 et 1,200 mètres d'altitude:
on les atteint en deux heures de cheval du plateau de la _Cascatella_
ou petite cascade, près de laquelle passe la voiture. Nous voyons par-ci
par-là quelques fabriques de papier pour lequel on emploie ici les
fibres du bananier. Nous apercevons sur le plateau quelques gracieuses
villas, et après une courte descente, nous arrivons à deux hôtels situés
l'un près de l'autre, _White Hôtel_ et _Hôtel Jourdain_. Les noms
indiquent que l'un est anglais et l'autre français. Ils occupent deux
maisons ayant fait partie d'une même _fazzenda_ de café. L'endroit est
extrêmement pittoresque; beaux ombrages, vallons, cours d'eau. Aussi
c'est un rendez-vous populaire le dimanche. À dix heures et demie
j'étais de retour à l'_Hôtel Moreau_, et après un bon moment de natation
dans la fraîche piscine, je trouve le déjeuner excellent. Un jardinier
français très instruit m'accompagne à mon excursion dans le parc. Il le
garnit avec les plantes qu'il va chercher dans la montagne, et il en
découvre toujours de nouvelles; mais il a à se défendre contre les
serpents, peu habitués à être dérangés dans la forêt vierge. Le _Copi_,
qui a environ 1m 50 de long, est inoffensif; le _Corail_, ainsi nommé à
cause des anneaux rouge-corail qui ornent sa peau, est venimeux, mais il
ne s'en prend à l'homme que lorsque celui-ci l'attaque. Le _Churucu_ est
sérieusement dangereux; il est noir, gros et court; il n'a que 75
centimètres de long: mais s'il voit l'homme, il se roule, l'attend,
s'élance et mord, laissant dans la plaie son venin mortel. Aussi le
jardinier ajoute qu'il ne va jamais dans ses excursions qu'armé d'un
flacon d'alcali.
[Illustration: Brésil: Diverses sortes de Palmiers.]
Mon guide me fait remarquer les belles plantes du parc, et d'abord le
jacquier ou artocarpus, qui est de deux sortes: l'integrifoglia donne
toute l'année des fruits, ils pendent directement du tronc;
l'incisafoglia ne donne le fruit qu'une fois l'an; ce fruit, sauté au
beurre, a le goût du pain; c'est pourquoi on appelle cet arbre l'arbre à
pain. Le manguier ou manguifera borbonica devient colossal et donne des
fruits pesant jusqu'à 1 livre 1/2. Le giroflier, dont la tige des
étamines est le clou de girofle, bien connu de nos cuisinières. Presque
tous ces arbres sont couverts de parasites; ce sont des picarnia, des
broumelias verdifolias et autres qui pendent en lianes. Parmi les
palmiers nous voyons le cameodora elegans ou palmaria gigantea qui vient
si bien ici et atteint jusqu'à 30 mètres de haut; malheureusement il ne
donne aucun fruit utilisable; puis l'areca rubra ou areca
madagascarensis, avec d'immenses palmes; l'areca bambousa ou palmier
bambou, dont la tige ressemble au bambou. Le cariotta aureus à feuille
trilobée, le felix reclinata, et autres sortes de cocotiers. L'avocatier
donne un fruit excellent en forme de poire, mais rempli d'une espèce de
crème ou beurre végétal. Le treligea regina ou arbre du voyageur,
semblable à un immense éventail, formé de feuilles à forme de bananier;
il sort plus d'un litre d'eau de chaque feuille si on la coupe, c'est
pourquoi il a reçu le nom d'arbre du voyageur. Le teophrasta imperialis
à large feuille donne une espèce de nèfle du Japon. Le mammea americana
à belles feuilles de magnolia, donne toute l'année un excellent abricot,
dit de Saint-Domingue. Nous voyons une grande variété de mimosa et
d'acacias parmi lesquels je remarque le flamboyant, de la famille des
césalpinées. Dans la famille des pandanées nous trouvons le pandanus
utilis, le pandanus juvonicus, le pandanus graminiformis, le pandanus
inermis. Dans la famille des sicadées, le sicas revoluta, le sicas
circinalis; parmi les dracoenas, le dracoena umbraculifera, le dracoena
rubra terminalis; le poincentia pulcherrima à belles feuilles rouges,
qui commence à faire son apparition en Europe; le califa, etc. Dans les
cucurbitacées, le mamou, qui donne un fruit jaune dont les habitants du
pays font une compote; l'arbuste croton et une infinité d'autres dont
une bonne partie sont utilisés en cuisine ou en pharmacie.
Rentré à Rio dans la soirée, je rends visite à M. le vicomte Barbacena,
d'une des plus anciennes familles du pays. Il me renseigne sur les
principales plantations de café et de cannes, et m'en facilitera la
visite.
13 juin.--À l'approche de la fête de saint Antoine, on tire force fusées
et pétards tous les soirs, mais on se soucie fort peu de la fête
religieuse.
Au musée on venait de terminer une exposition anthropologique; le
directeur, M. Netto, avec beaucoup de bonté, met un employé français à
ma disposition pour la visite des nombreuses salles. Tout ce qui
concerne les Indiens: céramique, armes, filets, embarcations, s'y trouve
à profusion; on a même copié d'après nature les principaux types. J'en
ai vu d'absolument identiques à la race jaune, et d'autres de race pure
indo-européenne; preuve certaine que les hommes ont abordé ici de divers
lieux et à des époques diverses. Les nombreux vases de terre
ressemblent, par la forme et le travail, à la céramique des Étrusques.
On peut voir bien des objets qui rappellent l'Égypte, entre autres la
momification; mais les momies indiennes ne sont pas couchées au long; le
corps est plié, les genoux touchant la poitrine, selon la manière dont
les Japonais disposent leurs morts dans le cercueil avant de les brûler.
Les pirogues sont des troncs d'arbres creusés, ou des écorces liées: les
lances et les flèches ont le bout en pierre ou en os; elles sont parfois
imbibées d'un poison végétal. Certaines flèches légères étaient lancées
en soufflant dans un bambou qui les contenait. On trouve aussi des
casse-tête et une quantité d'instruments de pierre absolument identiques
à ceux que j'ai vus en Allemagne, en Norwège, en Russie. L'homme a
certainement abordé l'Amérique par le détroit de Behring, d'où il est
descendu vers l'Amérique centrale; mais, à plusieurs reprises, des
embarcations y ont été entraînées par des tempêtes où des courants, et
on peut ainsi s'expliquer la présence des différentes races et des
différentes civilisations.
Le soir, à cinq heures, j'étais à San-Christovao, au Palais impérial. M.
le vicomte de Buon Ritiro me présente à Sa Majesté l'empereur qui
m'accueille avec bonté. La conversation roule sur les voyages, sur
l'enseignement, sur la charité: il importe, dit l'empereur, de bien
s'assurer de l'exactitude de ce que l'on dit, mais il importe aussi
beaucoup de ne jamais cacher la vérité. L'empereur m'a paru animé
d'intentions droites et de bonne volonté.
[Illustration: Brésil: Palais Impérial.]
Un ingénieur venait après moi pour le renseigner sur un chemin de fer de
Pernambuco. Il reçoit avec facilité, écoute avec attention, et se rend
compte des affaires. On loue sa simplicité et sa charité. On lui
reproche d'un peu trop sacrifier à l'amour de la popularité.
Je prends congé de Sa Majesté pour passer chez l'impératrice. Elle est
dans un salon, assistée d'une dame d'honneur. Elle m'accueille avec
bienveillance, et, puisqu'elle est de famille italienne, je lui parle
des oeuvres de dom Bosco, saint prêtre italien qui renouvelle les
merveilles de saint Vincent de Paul. Sa Majesté apprend avec plaisir que
dom Bosco va fonder sa première maison dans le Brésil. Puisse-t-il,
comme partout ailleurs, y développer, chez les enfants abandonnés, le
sentiment chrétien et l'amour du travail.