PRÉFACE

Sur la route de Londres à Brighton, un jeune Anglais monte dans mon

wagon et s'assied en face de moi. Il a l'air pressé et fatigué, et

accepte volontiers les petites provisions que je lui offre. Qu'est-ce

qui vous rend si essoufflé, lui dis-je?--Je viens du Mont-Blanc et j'ai

passé plusieurs nuits en route pour ne pas manquer le navire qui part

demain pour la Nouvelle-Zélande, où je vais m'établir.--Vous allez donc

chercher fortune?--Non; j'ai mes capitaux, mais ici ils me rapportent

3%, et en Nouvelle-Zélande 10%. Dans mon village je ne suis rien; là-bas

un des premiers. Je viens de parcourir le globe dans un voyage

d'investigation, qui a duré deux ans; j'ai visité tous les pays, je les

ai comparés, j'ai pesé pour chacun le pour et le contre, et j'ai arrêté

mon choix sur la Nouvelle-Zélande. Par son climat tempéré, ses terres

fertiles, c'est celui qui présente en ce moment les plus grandes

ressources et le séjour le plus agréable. Tous les objets de première

nécessité y sont à bon marché, et les capitaux y trouvent un emploi

lucratif. Je viens donc chercher ma famille et nous partons demain; je

ne voulais pas quitter l'Europe sans avoir vu le Mont-Blanc pour le

comparer au Mont-Cook des Alpes New-Zélandaises.

Puis, voyant qu'il parlait à un Français, il ajoutait: Pour quelle

raison, je l'ignore, mais j'ai constaté que vos compatriotes réussissent

peu dans les divers pays.

Là où ils sont venus avec nous, comme en Chine et au Japon, ils

disparaissent peu à peu, laissant la place aux Anglais et aux Allemands.

Cette dernière observation fut pour moi fort sensible; je résolus donc

d'aller la vérifier en faisant moi aussi un voyage d'investigation à

travers le globe.

Un premier tour du monde m'a fait connaître le Canada, les États-Unis,

le Japon, la Chine et les Indes. Il a été publié en 2 volumes, à

l'imprimerie du Patronage Saint-Pierre, à Nice, sous le titre de _Tour

du Monde en 240 Jours_.

Un second tour du monde vient de me faire voir le Sénégal, le Brésil,

l'Uruguay, la République Argentine, le Chili, le Pérou, l'Équateur,

Panama, les Antilles, le Mexique, les Sandwich, la Nouvelle-Zélande, la

Tasmanie, l'Australie, la Nouvelle-Calédonie, Maurice, la Réunion, les

Seychelles, Aden, l'Égypte et la Palestine.

Je publie aujourd'hui ce deuxième voyage en trois volumes. Le premier

comprendra l'Amérique du Sud; le second, Panama, les Antilles, et mon

arrivée en Californie à travers le Mexique et les États-Unis.

Le troisième contiendra mes excursions dans les diverses îles de

l'Océanie, et mon retour par Maurice, la Réunion, Aden, l'Égypte et la

Palestine.

Ces trois volumes pourront être indépendants; c'est pourquoi je les fais

précéder chacun d'une préface se rapportant aux pays visités.

Dans le récit de mon premier voyage, j'ai déjà parlé de l'utilité et de

la nécessité des voyages d'étude; je signale aujourd'hui un moyen de les

populariser. Ce sont les billets circulaires de Tour du monde. Les

Anglais les connaissent. Les compagnies anglaises de navigation,

d'accord avec les compagnies américaines, donnent pour 3 à 4,000 fr.,

des billets pour des tours divers, passant soit par le Japon et la

Chine, soit par la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Le grand touriste

Cook leur donne des billets d'hôtel à des prix fixes pour tous les pays

du monde, et conduit tous les ans, par ses employés, des caravanes de

voyageurs dans toutes les contrées à un prix fixe, et à forfait.

Le _Bradshow Overland guide_ leur fournit, pour tous les pays, les

renseignements utiles: surface, gouvernement, commerce, industrie,

agriculture, ressources diverses, nombre de nationaux et d'étrangers,

moeurs et coutumes, nom et adresse des consuls, etc.

Pourquoi n'en ferions-nous pas autant? Ce n'est pas que la liberté ne

soit préférable; on peut changer de plan en route, s'arrêter plus

longtemps dans tel pays, etc.; mais si la liberté a des avantages pour

celui qui est habitué aux voyages, un plan tout tracé, une dépense fixe,

un temps limité, sont des choses précieuses qui peuvent décider les plus

timides, et surtout ceux qui disposent de peu de temps et de peu

d'argent.

J'indique ici trois tours que nos compagnies et surtout les Messageries

maritimes et la Transatlantique pourraient organiser, en s'entendant

avec les compagnies américaines.

1er TOUR. NOMS NOMBRE PRIX

DES COMPAGNIES approximatif ACTUEL

DE JOURS en 1re cl.

Du Havre à New-York Transatlantique 8 500f

De New-York à San-Francisco Chemin de fer 7 700

De San-Francisco à Yokohama Pacific-Américaine 18 1,200

De Yokohama à Marseille,

par Hong-Kong, Canton,

Singapor, Ceylan Messageries maritimes 40 1,800

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TOTAL 73 4,200f

Le prix du billet circulaire pourrait être réduit à 3,000 fr.

2e TOUR. NOMS NOMBRE PRIX

DES COMPAGNIES approximatif ACTUEL

DE JOURS. En 1re cl.

De Bordeaux à Lisbonne, }

Dakar, Brésil, Montevideo, } Messageries ou }

Buenos-Ayres. } Transports maritimes} 20 800f

De Buenos-Ayres, par Magellan,}

au Chili et au }

Pérou } Pacific-Anglaise 20 1,000

De Callao à Panama. Pacific-Anglaise 8 500

De Colon aux Antilles et à }

Saint-Nazaire } Transatlantique 18 1,000

--- ------

TOTAL 66 3,500f

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Le prix du billet circulaire pourrait être à 2,500 fr.

3e TOUR. NOMS NOMBRE PRIX

DES COMPAGNIES approximatif ACTUEL

DE JOURS. En 1re cl.

De Saint-Nazaire à Vera-Cruz Transatlantique 17 1,000f

De Vera-Cruz à Mexico et }

à San-Francisco } Chemin de fer 8 1,000

De San-Francisco aux Sandwich,}

Nouvelle-Zélande, } Pacific-Américaine 22 1,050

Australie }

De Sidney à Nouméa (aller } Messageries maritimes 8 400

et retour) }

De Sidney à Marseille, par }

Maurice, Réunion, Seychelles,}

Aden, Suez. } Messageries maritimes 35 1,625

--- ------

TOTAL 90 5,075f

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Le prix du billet circulaire pourrait être de 4,000 fr.

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En un mot, les compagnies n'auraient qu'à faire un rabais de 20 à 25%

pour les billets circulaires. En Espagne, en Italie et ailleurs, les

compagnies de chemins de fer font un rabais de 40 à 45%. On accorderait

un an de temps avec faculté d'interrompre le voyage à toutes les escales

pour visiter le pays. Un planisphère indiquant ces trois tours avec prix

et conditions dans le Guide-Chaix hebdomadaire en populariserait la

connaissance. Ce n'est que depuis l'insertion des voyages circulaires

dans l'Indicateur des chemins de fer que l'Algérie et la Tunisie

commencent à être un peu visitées par nos nationaux.

Les compagnies de navigation seraient amplement compensées de leur

sacrifice par le plus grand nombre de passagers, d'autant plus que la

plupart du temps, aujourd'hui, leurs navires s'en vont à moitié vides.

Pour bien tirer parti des voyages, il faut s'y préparer.

La première préparation consiste à connaître au moins les éléments de la

langue parlée dans le pays qu'on va visiter. Je dis les éléments, car la

pratique ensuite fera le reste. Sans cela on risquerait de parcourir les

villes, de visiter les monuments, d'admirer les scènes de la nature,

mais on ne connaîtrait pas les hommes, qui sont le pays vivant. Il

importe en effet de les interroger, depuis le gouvernant jusqu'à l'homme

du peuple. À cet effet, le voyageur devra se munir de lettres de

recommandation pour les savants, les commerçants, les industriels, les

agriculteurs, les missionnaires, les hommes politiques. Sans cette

précaution, il ne pourrait le plus souvent les aborder, et malgré sa

bonne volonté, il ne pourrait connaître ce qui se passe dans le pays.

Lorsqu'on fait partie d'une Société de Géographie, d'une Conférence de

Saint-Vincent de Paul et autres associations analogues, il est facile

d'avoir les lettres nécessaires, car des associations similaires

existent partout, et il suffit d'aborder quelques personnes bien placées

dans un pays, pour que celles-ci vous fassent ouvrir toutes les portes.

La langue espagnole est indispensable dans toute l'Amérique du Sud.

Celui qui la possède se fera bien vite à la langue portugaise, parlée

dans tout le Brésil. Pour l'Amérique du Nord, l'Océanie, l'Hindoustan et

tout l'Extrême-Orient, la langue nécessaire est l'anglaise. Dans le

bassin de la Méditerranée vers l'Orient, la langue européenne la plus en

usage est encore l'italien, mais le français s'y répand tous les jours

davantage. L'allemand est nécessaire dans le nord de l'Europe.

Le voyageur devra lire les derniers ouvrages sur les pays qu'il va

visiter, porter avec lui un thermomètre, une boussole, un baromètre

anéroïde, l'Aide-Mémoire du voyageur de Kaltbruner, ou tout autre

semblable, et se munir des meilleures cartes. Il est regrettable que

jusqu'à ce jour les meilleures cartes soient encore celles des Anglais

et des Allemands.

Un des ennuis du voyageur c'est le changement de monnaie, de poids et de

mesures dans chaque pays. Comme on a unifié la poste, il serait utile

d'unifier les monnaies, les poids et les mesures.

Un billet circulaire pris au Comptoir d'Escompte de Paris, ou des

traites circulaires achetées à la Société générale pour le développement

du Commerce et de l'Industrie, permettent au voyageur de se procurer aux

banques correspondantes, dans tous les pays, la monnaie indigène

nécessaire. Ces traites sont fournies au pair et sans frais. Quant à la

dépense qu'on peut faire à terre, elle atteint une moyenne de 30 fr. par

jour, tout compris. Les hôtels, dans tout l'Extrême-Orient, n'atteignent

pas les prix des hôtels de l'Europe.

Le voyageur devra se garder de la manie des malles lourdes ou

nombreuses; elles lui coûteraient autant que son voyage, sans parler des

ennuis de toute sorte pour veiller sur elles. Un vêtement de flanelle de

Chine, deux vêtements d'été, un d'hiver et un peu de linge de corps avec

un pardessus et un châle suffisent, et le tout tient dans une valise et

une courroie, qu'on peut au besoin porter à la main. Les objets de

curiosité qu'on achète en route sont facilement et économiquement

expédiés en Europe, du premier port qu'on rencontre.

Quelques-uns s'imaginent qu'il faut s'armer jusqu'aux dents. Les armes

sont dangereuses, provoquent la méfiance et exposent à une mauvaise

action. Les meilleures armes sont: la prudence, la bienveillance, la

fermeté, la justice envers les populations. Je n'en ai jamais eu

d'autre, soit dans les pays civilisés, soit dans ceux plus primitifs du

Japon, de la Chine, de l'Hindoustan, de l'Araucanie et des Canaques.

J'ai même traversé seul en voiture tout le Mexique, si renommé pour ses

brigands; je n'ai trouvé partout que d'honnêtes gens polis, et aimables

lorsqu'on les traite convenablement.

Enfin, le voyageur devra prendre ses notes aussitôt après ses

conversations et pendant sa visite aux divers établissements. Il devra

rédiger jour par jour, ou tout au moins chaque semaine, son journal de

voyage. Les longues journées de navigation lui seront pour cela fort

utiles. Les notes écrites sur place sont plus vivantes et conservent la

physionomie des personnes et des lieux. Si on retarde, les impressions

d'une contrée effacent celles de la contrée visitée précédemment.

Plusieurs croient impossible d'aborder les grands voyages à moins d'une

constitution robuste. Je peux affirmer le contraire. J'ai rencontré

partout les Anglais et les Américains, de santé délicate, voyageant

pour la fortifier; je les ai vus, s'en allant aux antipodes avec femme

et enfants; j'en ai rencontré un bon nombre voyageant autour du monde en

voyage de noces.

J'ai cru devoir entrer dans tous ces détails, parce qu'ils sont utiles

au voyageur. L'essentiel, c'est que notre jeunesse voyage, non en

touriste, pour s'amuser, en gaspillant le temps et l'argent, mais en

observateurs, pour rapporter dans le pays des connaissances étendues,

des faits nombreux, bien étudiés. Nous pourrons alors, par la

comparaison de ce qui se passe chez les peuples divers, adopter ce qui

leur réussit, préparant ainsi notre réforme, non sur des théories, mais

sur l'expérience.

Dans ce premier volume, après un arrêt en Portugal et au Sénégal, que

nous aurions déjà dû relier à l'Algérie, le lecteur verra au Brésil

comment des vues courtes et une étroitesse d'esprit font que les

ressources précieuses de cet immense pays demeurent inexploitées et

perdues, aussi bien pour les habitants que pour le reste de l'humanité.

Il y remarquera encore l'horrible plaie de l'esclavage.

À l'Uruguay, à la République argentine, comme dans les autres

républiques de race espagnole, il verra à quel triste état les guerres

civiles périodiques réduisent les populations, qui devraient pourtant

prospérer et se multiplier sur d'immenses terres fertiles.

Au Chili, il trouvera une race plus virile, mais abusant, elle aussi,

des Indiens, qu'elle tient dans un état bien misérable.

Au Pérou, il déplorera la corruption générale, fruit de la richesse, et

suivie du désastre d'une guerre sanglante et malheureuse.

Le lecteur, comme le voyageur, saura tirer parti pour son pays de toutes

ces observations.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. · 第 7 / 53 题