III

Puis Aimée et Georges partirent en voyage. Un mois se passa, pendant

lequel je ne reçus d’eux que quelques cartes postales, amicales et

distraites.

La vie quotidienne me reprit; les petites obligations auxquelles j’eus à

faire face, la minutie des jours décomposèrent sans peine le rêve qui

avait un instant failli s’emparer de mon imagination: à sa place

reparurent mes travaux, mes ennuis.

Marthe tomba malade; je la soignai, j’eus peur pour elle, je sentis mon

lien.

Elle allait mieux quand Aimée et Georges revinrent. J’attendis,

cependant, pour retourner les voir, qu’ils me fissent signe. Vraiment je

n’étais plus pressé du tout de les retrouver.

Quand enfin je me rendis à leur invitation, ils me reçurent avec une

parfaite gentillesse, comme si je ne les avais quittés que de la veille.

Georges me raconta leur voyage avec cette confiante nonchalance qui me

plaisait tant en lui: la Suisse, naturellement, lui avait paru

prodigieusement ennuyeuse; il m’énuméra voluptueusement ses déceptions;

seule la pente italienne, la descente du Simplon lui avait procuré

quelques-unes des sensations qu’il attendait.

Aimée se mêla à notre conversation par quelques phrases seulement, et

par quelques rires que lui arrachèrent l’irrévérence bon enfant de son

mari, son refus de «couper» dans les admirations que le guide avait

cherché à lui imposer.

--Il n’y en a pas deux comme lui! s’écriait-elle, profondément amusée.

Son rire avait quelque chose de brusque et de dépouillé, dont je fus

surpris; il partait plus fort, plus proche, plus sec, il tombait plus

vite qu’on ne s’y attendait. A chaque fois il me faisait tourner la

tête; regardant Aimée, je cherchais en elle à quoi pouvait bien

correspondre, que je ne comprenais pas, cette prompte et sobre

explosion.

Elle était pourtant bien séduisante avec son long regard ardent comme

une source de flammes mitigées par la douce ombre des cils, avec ces

deux subtils guillemets à l’envers qui germaient sur sa lèvre supérieure

au moindre sourire et le comblaient d’intelligence.

Mais je continuais à être déconcerté par un je ne sais quoi dans ses

manières de trop positif, de trop calme, et par moments, même, de

presque effronté. La crainte n’entrait pour aucune part dans ses

sentiments; elle parlait, agissait toujours avec une paisible et entière

liberté. Je ne surprenais en elle aucune de ces contractions, de ces

appréhensions auxquelles j’étais moi-même presque constamment en proie.

Et cette exemption si parfaite, où je la voyais, de mes troubles, me la

rendait doucement étrangère.

Entre temps notre conversation était devenue plus intime. Georges

n’avait pu résister à la tentation de discréditer à mes yeux son

mariage, tout au moins de lui enlever dans mon esprit l’importance, le

sérieux qu’il craignait que je ne fusse porté à lui attribuer:

--Vous savez, me disait-il, entre Aimée et moi il n’y a rien d’officiel,

de définitif, nous ne sommes pas véritablement mariés; nous avons une

liaison; voilà tout. Il est entendu que nous nous quitterons au premier

déplaisir que l’un pourra éprouver de l’autre. Nous sommes absolument

d’accord là-dessus...

Explique qui pourra ma psychologie, mais ces mots à travers lesquels

j’eusse dû entrevoir briller pour moi tout au moins une faible chance et

percer du bonheur, au contraire me jetèrent dans la désolation. En

toutes choses, je suis trop religieux; mon intérêt, immédiat ou

lointain, n’est pas ce qui me frappe d’abord; j’ai besoin avant tout

chez autrui, soit-elle à mon détriment, d’une certaine perfection.

Georges me consternait par ce qu’il introduisait de contingence et de

fragilité dans un lien que j’eusse voulu croire sacré.

Et puis je souffrais pour Aimée; il me semblait qu’elle devait se sentir

humiliée, blessée par cet amour sous conditions que Georges prétendait

lui avoir seulement promis.

Je me tournai vers elle avec une sorte de honte; mes yeux cherchèrent

les siens, implorant un démenti, un mot qui réduisit aux proportions

d’une simple plaisanterie la déclaration de Georges. Assise sur le

tabouret, elle tournait le dos au piano, les coudes appuyés au clavier;

elle était calme et campée; elle vit venir mon regard; certainement elle

eut tout le temps de reconnaître ma détresse, mais elle se contenta de

rire doucement:

--C’est vrai! fit-elle. J’ai accepté la convention. La liberté avant

tout!

Et comme un flot de sang me montait au visage, elle se tourna vers

Georges et me désignant du menton avec un reste de sourire:

--Regardez-le, ajouta-t-elle, ça le fait rougir!

Je ne me révoltai pas. Et pouvais-je le faire sans sottise? mais je

mesurai douloureusement tout ce que cet étonnement d’Aimée, symétrique

et comme antagoniste du mien, signifiait de distance entre nous. Je me

levai presque aussitôt et pris congé. Une nouvelle fois je venais

d’apprendre, aux signes mêmes qui eussent peut-être persuadé un autre du

contraire, qu’il n’y avait rien ici pour moi à attendre, puisqu’il n’y

avait rien à désirer.

* * * * *

Et cependant pourquoi partais-je? D’où venait la force qui m’avait rendu

la place si brusquement intolérable? Je m’en allais avec la sensation

d’être infiniment détaché d’Aimée.--Oui, mais pourquoi: infiniment?--En

réalité, dans cette brève entrevue, elle avait gagné sur moi quelque

chose: le pouvoir de me scandaliser.

Sa tranquille réponse, il importait peu que ce fût en me déconcertant,

avait captivé quelque chose dans mon cœur. Je retrouvais son regard au

moment où le mien l’avait cherché; son regard sans altération, pur de

toute folie; ma mémoire le couvait, par son immobilité même vaguement

fascinée. Pendant plusieurs jours il me réapparut par intermittences,

comme les tronçons d’une bête qui met longtemps à mourir.

Et quand il eut achevé de s’évanouir, je dus remarquer qu’il ne me

laissait pas en possession de toute la liberté dont j’avais disposé

jusque-là; je cessai de pouvoir aller exactement où je voulais; mon

champ d’évolution se trouva subrepticement restreint; sans trêve une

influence me poussait doucement vers la villa d’Auteuil; c’était comme

un long courant secret qui eût traversé mon cœur, comme une aimantation

timide.

J’y résistai quelque temps, puis je souris à force de ne pas découvrir

de raisons qui me défendissent de céder à cette facilité intime par

laquelle tous mes pas se trouvaient formés avant même d’être entrepris.

Je revis Aimée, seule cette fois. Elle semblait moins maîtresse

d’elle-même que lors de mes premières visites, plus inquiète et comme

souffrante. Je sentis en elle une préoccupation que notre conversation

toute superficielle ne me permit pas de deviner, mais dont je m’aperçus

en la quittant que quelque chose avait passé en moi.

Je revins bientôt, attiré cette fois par le mystère de cette inquiétude

logée dans une âme que j’avais crue d’abord imperturbable. Mais Aimée se

montra calme et joyeuse; je ne retrouvai sur son visage, ni dans ses

paroles aucune trace de chagrin ou d’anxiété.

Ce jour-là, pour la première fois, elle me traita franchement en ami, me

racontant de menues histoires de son passé, m’interrogeant sur le mien,

s’émerveillant des quelques vagues symétries que présentent toujours les

destinées les plus différentes, et qui apparurent tout naturellement

entre les nôtres.

* * * * *

Cependant je m’étonnais de ne plus jamais rencontrer Georges auprès de

sa femme; le hasard, au bout de quelque temps, ne me sembla plus tout à

fait suffisant pour expliquer son absence. Je le voyais ailleurs, chez

tous nos amis, mais jamais plus à la villa.

Son attitude au dehors était du reste étrange. Il ne parlait jamais à

personne de sa femme; si on lui demandait de ses nouvelles, il répondait

vaguement et brièvement. D’autre part il accepta toutes les invitations,

partait avec quiconque lui prenait le bras, affectait même d’être

constamment et pleinement disponible. Jamais je ne le vis plus errant,

plus instable que dans ces premiers temps de son mariage. Il craignait

visiblement qu’on ne lui soupçonnât des chaînes et faisait comme ces

acrobates qui prouvent leur isolement en l’air en s’entourant des orbes

d’un cerceau.

Je compris alors le sens de l’angoisse que j’avais un jour surprise chez

Aimée. Elle avait eu beau acquiescer à la profession de foi, si

détachée, sur le mariage, que Georges avait cru nécessaire de faire

devant moi: il était clair qu’elle s’accommodait moins tranquillement de

la lui voir mettre en pratique, et si tôt.

Il n’y avait pas d’ailleurs, dans le fond, même à ce moment-là, entre

ces deux êtres,--comme je devais être amené à le comprendre plus

tard,--une mésentente aussi profonde que les apparences pouvaient le

donner à croire et qu’eux-mêmes peut-être, quelque temps, le

craignirent. Simplement Georges se heurtait à la difficulté même qu’il

avait prévue et redoutée et qui lui avait fait si longtemps ajourner son

mariage.

Il trouvait dans Aimée un être trop astreignant pour ses forces. Non pas

qu’elle se montrât exigeante, tracassière; moins qu’aucune femme au

monde elle cherchait à s’imposer. C’était sans le vouloir, sans le

savoir, par sa seule présence, par ses silences tout autant, et même

encore plus que par ses paroles, qu’elle exerçait cet empire, auquel ce

qu’il y avait chez Georges de foncière indiscipline et d’instinctif

laisser-aller tenta tout de suite d’échapper.

Aimée ne demandait rien, n’attendait rien; aucune indigence, aucune

prière ne paraissaient jamais dans ses yeux; mais elle raréfiait autour

d’elle l’atmosphère au point que les fonctions capitales y restaient

seules possibles.

Je sens très bien l’embarras que Georges dut éprouver tout de suite

auprès d’elle. Lui qui arrivait toujours chargé de menus trésors,

d’histoires et de merveilles, lui qui avait toujours tant de choses à

déballer, il dut rester plus d’une fois, du fait d’Aimée, avec sa

marchandise sur les bras. Elle l’écoutait certainement, et de tout son

cœur; mais ce cœur n’était peut-être pas assez puéril, il ne s’amusait

peut-être pas assez pour que le plaisir de Georges fût entier, des

richesses dont il eût voulu l’encombrer.

Et là n’est pas encore l’explication la plus profonde du malaise qui les

avait gagnés. Car Aimée n’était pas non plus de ces femmes trop

sérieuses que le transcendantal seul intéresse; elle aimait le rire et

la joie, parfois même jusqu’à la brutalité. Le principe en elle est plus

mystérieux encore, qui faisait qu’elle intimidait chez autrui l’inutile;

que mille choses dont on était arrivé s’entretenant en soi-même,

perdaient auprès d’elle leur place et leur occasion; que seule une

livraison de soi essentielle et entière la trouvait vraiment attentive,

répondante, excitée.

Georges ne sentait pas auprès d’elle assez de débouché pour son âme

facile et regorgeante. De toute sa paresse il résistait à l’aride

altitude où elle voulait l’entraîner. Sur le comptoir où il étalait ses

idées et ses sentiments, en veillant à mettre la pacotille bien en

évidence, il était comme vexé de ne pas lui voir prendre assez de

choses. Et cet appel enfin lui était insupportable, qu’elle lui

adressait en silence, à un exercice pur et comme abstrait de sa

sincérité.

C’est pourquoi il avait commencé à la fuir. Le respect humain, comme je

l’avais compris, y était bien pour quelque chose, mais surtout la

paresse. La vie auprès d’Aimée lui était tout de suite apparue comme une

tâche trop délicate, trop exacte; les minutes en étaient trop

distinctes, trop détachées; la pente en était trop faible et point assez

propice au sommeil; il ne s’y pouvait pas assez abandonner; jamais il

n’avait été dans ses intentions de se donner tant de mal.

Georges s’était mis à fuir Aimée, simplement; c’était tout le moyen

qu’il avait trouvé de dénouer la situation. Il la fuyait sans cesser de

l’aimer; il la fuyait même bien plus complètement et, si l’on peut dire,

plus énergiquement que s’il eût été pour elle sans amour, que si elle

l’eût déçu ou ennuyé; il fuyait ce qu’elle avait, et pour lui-même, de

trop attachant; il fuyait, comme il me l’avait si bien dit jadis, cette

«intensité» de son personnage, à laquelle il n’eût pu répondre sans un

détraquement de toute sa machine.

Étrange désordre, et d’une nature si subtile qu’il était impossible à

bien comprendre du dehors. Pour ma part, du moins, je ne sus pas d’abord

dépasser les apparences: je vis seulement le malaise auquel Aimée était

de plus en plus fréquemment en proie, et, chez Georges, un détachement

qu’il me parut difficile d’expliquer autrement que par l’indifférence.

Ce fut sur ces données trompeuses que mon esprit commença de travailler.

Mon esprit, ou plutôt mon cœur. Il ne se souvenait déjà plus qu’à peine

d’avoir été rebuté; il revint; il entra tout doucement dans le dédale de

l’évènement; il pensa s’y reconnaître.

Et que la place existât ou non, c’est un fait qu’il fut bientôt

profondément inséré entre Aimée et Georges; il suivit tous les chemins

qu’il crut libres; il occupa toutes les positions qu’il supposa

désertées.

Sans malice, ni projet. L’idée de voir se relâcher l’union de mes amis

ne m’était pas devenue plus agréable; j’étais toujours aussi scandalisé

par la seule hypothèse d’une rupture entre eux; j’étais bien loin par

conséquent de penser à en tirer parti.

Mais dans cette brèche que je voyais se creuser entre leurs âmes, la

mienne à tâtons s’enfonçait; elle se sentait si féconde que rien n’eût

pu l’empêcher de pousser là-dedans ses rameaux, son aveugle végétation.

Sans rien attendre de précis, je fournissais seulement, en hâte et à

foison, les sentiments nécessaires, pour combler ce vide impardonnable.

Quels ils étaient? je le savais à peine. Je ne connaissais d’eux que

leur inépuisable abondance et le plaisir qu’ils me laissaient en

s’échappant de moi.

* * * * *

J’avais surtout soif de venir en aide à Aimée; comme un navire qui se

porte sous le vent de la barque qu’il veut sauver, je manœuvrais de

façon à lui faire sentir l’émanation du dévouement qui m’emplissait pour

elle.

Et si je me bornais à une offre si timide, c’est que rien encore ne

m’indiquait qu’elle eût chance d’être accueillie. Aimée gardait avec moi

une inflexible réserve. Si ma compagnie lui devenait de jour en jour

visiblement plus agréable, si elle se dépensait avec moi de plus en plus

généreusement, si nos conversations prenaient un tour de plus en plus

facile, je lui voyais cependant une répugnance très nette à me livrer la

moindre parcelle de son souci.

Elle le supportait bravement, toute seule, ce souci; elle lui tenait

tête avec une énergie farouche.

Un jour, je venais d’entrer dans l’atelier de la villa; il était, comme

à l’habitude, plein d’amis, groupés cette fois autour d’une des sœurs de

Georges qui jouait du piano. J’aperçus Aimée assise à l’écart dans un

grand fauteuil, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin; elle

regardait au dehors. J’allai tout droit vers elle.

Quand je me trouvai à quelques pas, elle tourna à ma rencontre un regard

chargé de souffrance et d’ennui et me tendit la main sans rien dire;

elle était pâle et obsédée; seul un faible sourire réussit à se frayer

un chemin jusqu’à son visage.

Mon premier mouvement fut de me précipiter vers elle et de lui demander

le mot de son chagrin. Déjà mille consolations affluaient à mes lèvres.

Quelque chose pourtant m’arrêta, qui ne fut pas seulement ma timidité.

Elle était là, tout entière sous mon regard, mais si bien armée! Dans

ses grands yeux, qu’elle avait à nouveau détournés, je devinais toujours

la même force. Ma tendresse était devancée par sa vertu.

Je fus sur le point de l’appeler tout doucement de son seul nom:

«Aimée!» Mais j’eus peur de ne pouvoir rien ajouter de plus.

Elle souffrait, mais tout son esprit était déjà mobilisé contre sa

souffrance; il la repoussait victorieusement; il lui interdisait toute

conséquence sur elle-même.

Et tout à coup je me rappelai le mot de Georges: «Elle peut tellement

bien se passer de moi!»

Oui, c’était un fait; je m’y heurtais. Cette grande âme attaquée,

j’avais beau vouloir voler à son secours, elle se passait entièrement et

pleinement de moi.

Tout ce qui s’était accumulé dans mon cœur, en un instant, de douceur à

lui faire goûter, demeurait inutile, formait surcroît.

A la fin, une sorte de dépit découragé s’empara de moi: je me détournai

de mon amie, emmenant toutes mes prévenances refusées, qui

m’encombraient presque péniblement, et je me joignis au groupe qui

entourait la musicienne.

* * * * *

Ainsi me trouvai-je, vers ce moment, à peu près tout seul et comme en

suspens entre les trois êtres avec qui la destinée m’avait fait lier

partie. Vers chacun d’eux, la voie, pour mes sentiments, apparut

obstruée; je ne pouvais plus descendre vers eux, m’unir à eux; chacun

semblait avoir décrété à mon endroit une insaisissable exclusive.

Et d’abord ce fut Marthe que j’éprouvai ainsi réfractaire à la nouvelle

âme qui s’était formée en moi.

Plusieurs fois, par franchise, mais surtout, il est vrai, par délice, je

voulus lui parler d’Aimée, j’essayai de l’attendrir sur l’injustice

qu’elle souffrait:

--Je crains, lui disais-je, qu’elle ne soit jamais heureuse avec

Georges.

Elle me répondit posément, sagement, avec son bon sens et sa fermeté

habituels. Mais ce n’était pas assez: je m’irritais de ne pas la sentir

plus inquiète, plus compatissante; je devinais que notre bonheur

continuait à la préoccuper beaucoup plus que celui de nos amis et je lui

en voulais de ce qui m’apparaissait comme un manque affreux d’altruisme,

comme une odieuse avarice sentimentale.

Bien entendu, je n’osai pas lui reprocher cette insensibilité; quelque

chose m’avertissait en secret qu’elle était beaucoup plus naturelle, et

légale, que mon émotion.

Mais par crainte d’en faire à nouveau l’épreuve, je me mis à régler et à

restreindre mes confidences à Marthe. Une prudence,--que je détestais,

dont j’avais honte,--s’imposa tout de même à moi; de l’inavoué se glissa

entre nous. Plusieurs fois je me surpris en train de garder pour moi des

mots d’admiration ou de compassion pour Aimée qui m’étaient venus trop

vite, qui avaient failli passer, mais qu’au dernier moment j’avais

reconnus intransmissibles.

Pauvre et maladroite réticence! Comme elle était loin de mon caractère!

Comme elle m’oppressait! Et pour m’y contraindre malgré tout, comme il

fallait que fussent puissants déjà au-dessus de moi, impérieux et

inexorables, les intérêts de ma naissante passion!

De Georges aussi, quelque chose de beaucoup plus impondérable encore me

tenait éloigné. Ici, par exemple, je ne portais pas la faute principale.

Dès qu’il avait vu poindre mon amitié pour Aimée, cette amitié qu’il

avait pourtant préparée, désirée, voulue, Georges avait été pris d’une

subite et bizarre discrétion. Comme on sort sur la pointe des pieds

d’une chambre où l’on a mené quelqu’un reposer, il s’était dérobé en

silence.

C’était lui qui m’avait conduit auprès d’Aimée, lui qui nous avait

ménagé nos premiers entretiens, lui qui avait protégé l’éclosion de nos

affinités, d’abord si faibles et si lointaines. Et maintenant il avait

disparu, me cachant par mille adresses sa retraite, effaçant sa trace

comme avec la main. Quand je voulus lui parler d’Aimée, de moi, de nous,

il m’écouta fort bien, il répondit tous les mots qu’il fallait, que je

pouvais attendre, mais je ne sais quoi me fit comprendre que ce n’était

qu’un paravent qu’il me présentait, derrière lequel il était déjà loin.

Je fis, pour le ressaisir, des efforts démesurés, comme ceux auxquels on

se livre en rêve, mais tout aussi vains. Je le prenais de force par le

bras, je l’obligeais à marcher à mon pas et à m’écouter:

--Voyons, Georges, qu’y a-t-il? Où êtes-vous? Qu’avez-vous contre moi?

Mais aussitôt, par mimétisme, il prenait la couleur qu’il fallait pour

que rien en lui ne me semblât plus étonnant ni remarquable. Ses phrases

s’arrangeaient toutes seules pour mon plus grand apaisement. Je

retrouvais fausse entre mes mains, et fantastique, l’inquiétude qui

m’avait excité contre lui.

Un instant je me mettais à croire qu’en effet il n’y avait rien entre

nous, que notre amitié n’avait subi aucune altération.

Mais l’illusion ne durait que le temps dont il avait besoin pour me

quitter et se mettre à l’abri. Dès qu’il était parti je me découvrais

aussi retranché de lui que jamais, pris avec Aimée dans un piège

indéfinissable qu’il avait construit, je ne suis même pas sûr que ce fût

tout à fait inconsciemment. Et de là-bas, de bien loin, il nous

regardait, souriant, taquin, secret.

J’avais la sensation qu’il voyait notre embarras, notre honnêteté, qu’il

les avait prévus, qu’il s’en amusait. J’étais agacé par son silence,

agacé par la permission si complète qu’il nous laissait; je l’aurais

voulue formelle, explicite, ou qu’au contraire il nous la retirât.

J’étais agacé, surtout, parce que je sentais qu’au fond son étrange

attitude était parfaitement justifiée et convenait exactement aux

circonstances. Oui, Georges pouvait se payer le plaisir d’être absent;

tout l’autorisait à ne se mettre en dépense, à notre endroit, que d’un

sourire, car j’étais loin de rencontrer avec Aimée l’intimité que

j’étais en train de perdre avec lui, avec Marthe. Jusqu’auprès d’Aimée

la solitude m’accompagnait; les progrès qu’avait faits, pendant quelque

temps, notre amitié, s’étaient interrompus tout à coup.

Nous étions arrivés contre un invisible écueil, qui n’était autre que la

crainte qu’elle avait d’être trop bien comprise par moi. Ceci lui

faisait nettement horreur.

Le jour où je m’étais tenu près d’elle si tendrement, elle n’avait pas

été sans deviner la grosse source cachée de consolation qu’était mon

cœur; et elle l’avait certainement non seulement refusée, mais haïe.

Elle la sentait encore maintenant, prochaine, insupportable, et tous ses

soins, avec moi, allaient à l’empêcher le plus longtemps possible de

jaillir.

Elle s’arrangeait pour que jamais notre conversation, quelque pente

qu’elle prît, ne me fournît l’occasion d’un mot compatissant. Elle me

parlait toujours de Georges comme si rien dans sa conduite n’eût pu

donner prise au moindre étonnement. Chacune de ses absences recevait une

explication: elle trouvait moyen de m’indiquer, en passant, l’endroit où

il était, pour bien me montrer que ce n’était pas à son insu. Ou même,

quand il avait eu un accès de mauvaise humeur, elle en faisait mention,

avec un sourire, afin que je n’allasse pas croire que l’ordinaire de

leurs relations fût formé de tels orages.

En un mot, elle continuait de m’exclure méticuleusement de son secret et

me fermait la seule porte que mon cœur maladroit eût eu quelque chance

de savoir s’ouvrir: la porte de la pitié.

* * * * *

Oui, ce moment pour moi fut sévère, et si j’avais eu la vision

absolument nette de ma situation, j’aurais été en droit de me

désespérer. Mais il y avait ceci d’étrange que je ne savais pas encore

du tout ce que je voulais, ce que je cherchais,--et même que j’étais à

mille lieues de comprendre la nature exacte des mouvements qui

m’agitaient.

Après m’être si passionnément attendu à m’éprendre d’Aimée, je ne savais

pas reconnaître en moi l’évènement. La gêne que j’éprouvais par moments

avec Marthe, cet insurmontable besoin qui me prenait de me jeter dans

ses bras, d’y pleurer, de lui crier ma détresse, l’instinct qui tout de

même m’en empêchait, le lointain où je voyais Georges, la brûlante

disponibilité où je me sentais à l’égard d’Aimée, la haine que

m’inspirait sa souffrance, le malaise délicieux où j’étais plongé auprès

d’elle, toutes ces modifications de mon cœur restaient distinctes dans

mon esprit, ne s’y combinaient pas en une seule conscience, n’y

apparaissaient pas comme les parties d’un même sentiment. Je m’étonnais

de chacune en particulier, je me supposais trente maladies, et l’éclair

ne survenait pas qui m’eût dénoncé la simplicité de mon état.

Profondes limbes de l’amour! Comme il sait bien créer les ténèbres dont

il a besoin pour éclore, pour grandir! Rien ne sert de l’avoir prévu. Il

reste toujours précédé par sa nuit, tiède, torturante et maternelle,

plus pleine d’énigmes et de tressaillements, plus obscure et plus

inventive que celle-là même où se forme la vie.

Aimée · 第 8 / 14 题