Puis Aimée et Georges partirent en voyage. Un mois se passa, pendant
lequel je ne reçus d’eux que quelques cartes postales, amicales et
distraites.
La vie quotidienne me reprit; les petites obligations auxquelles j’eus à
faire face, la minutie des jours décomposèrent sans peine le rêve qui
avait un instant failli s’emparer de mon imagination: à sa place
reparurent mes travaux, mes ennuis.
Marthe tomba malade; je la soignai, j’eus peur pour elle, je sentis mon
lien.
Elle allait mieux quand Aimée et Georges revinrent. J’attendis,
cependant, pour retourner les voir, qu’ils me fissent signe. Vraiment je
n’étais plus pressé du tout de les retrouver.
Quand enfin je me rendis à leur invitation, ils me reçurent avec une
parfaite gentillesse, comme si je ne les avais quittés que de la veille.
Georges me raconta leur voyage avec cette confiante nonchalance qui me
plaisait tant en lui: la Suisse, naturellement, lui avait paru
prodigieusement ennuyeuse; il m’énuméra voluptueusement ses déceptions;
seule la pente italienne, la descente du Simplon lui avait procuré
quelques-unes des sensations qu’il attendait.
Aimée se mêla à notre conversation par quelques phrases seulement, et
par quelques rires que lui arrachèrent l’irrévérence bon enfant de son
mari, son refus de «couper» dans les admirations que le guide avait
cherché à lui imposer.
--Il n’y en a pas deux comme lui! s’écriait-elle, profondément amusée.
Son rire avait quelque chose de brusque et de dépouillé, dont je fus
surpris; il partait plus fort, plus proche, plus sec, il tombait plus
vite qu’on ne s’y attendait. A chaque fois il me faisait tourner la
tête; regardant Aimée, je cherchais en elle à quoi pouvait bien
correspondre, que je ne comprenais pas, cette prompte et sobre
explosion.
Elle était pourtant bien séduisante avec son long regard ardent comme
une source de flammes mitigées par la douce ombre des cils, avec ces
deux subtils guillemets à l’envers qui germaient sur sa lèvre supérieure
au moindre sourire et le comblaient d’intelligence.
Mais je continuais à être déconcerté par un je ne sais quoi dans ses
manières de trop positif, de trop calme, et par moments, même, de
presque effronté. La crainte n’entrait pour aucune part dans ses
sentiments; elle parlait, agissait toujours avec une paisible et entière
liberté. Je ne surprenais en elle aucune de ces contractions, de ces
appréhensions auxquelles j’étais moi-même presque constamment en proie.
Et cette exemption si parfaite, où je la voyais, de mes troubles, me la
rendait doucement étrangère.
Entre temps notre conversation était devenue plus intime. Georges
n’avait pu résister à la tentation de discréditer à mes yeux son
mariage, tout au moins de lui enlever dans mon esprit l’importance, le
sérieux qu’il craignait que je ne fusse porté à lui attribuer:
--Vous savez, me disait-il, entre Aimée et moi il n’y a rien d’officiel,
de définitif, nous ne sommes pas véritablement mariés; nous avons une
liaison; voilà tout. Il est entendu que nous nous quitterons au premier
déplaisir que l’un pourra éprouver de l’autre. Nous sommes absolument
d’accord là-dessus...
Explique qui pourra ma psychologie, mais ces mots à travers lesquels
j’eusse dû entrevoir briller pour moi tout au moins une faible chance et
percer du bonheur, au contraire me jetèrent dans la désolation. En
toutes choses, je suis trop religieux; mon intérêt, immédiat ou
lointain, n’est pas ce qui me frappe d’abord; j’ai besoin avant tout
chez autrui, soit-elle à mon détriment, d’une certaine perfection.
Georges me consternait par ce qu’il introduisait de contingence et de
fragilité dans un lien que j’eusse voulu croire sacré.
Et puis je souffrais pour Aimée; il me semblait qu’elle devait se sentir
humiliée, blessée par cet amour sous conditions que Georges prétendait
lui avoir seulement promis.
Je me tournai vers elle avec une sorte de honte; mes yeux cherchèrent
les siens, implorant un démenti, un mot qui réduisit aux proportions
d’une simple plaisanterie la déclaration de Georges. Assise sur le
tabouret, elle tournait le dos au piano, les coudes appuyés au clavier;
elle était calme et campée; elle vit venir mon regard; certainement elle
eut tout le temps de reconnaître ma détresse, mais elle se contenta de
rire doucement:
--C’est vrai! fit-elle. J’ai accepté la convention. La liberté avant
tout!
Et comme un flot de sang me montait au visage, elle se tourna vers
Georges et me désignant du menton avec un reste de sourire:
--Regardez-le, ajouta-t-elle, ça le fait rougir!
Je ne me révoltai pas. Et pouvais-je le faire sans sottise? mais je
mesurai douloureusement tout ce que cet étonnement d’Aimée, symétrique
et comme antagoniste du mien, signifiait de distance entre nous. Je me
levai presque aussitôt et pris congé. Une nouvelle fois je venais
d’apprendre, aux signes mêmes qui eussent peut-être persuadé un autre du
contraire, qu’il n’y avait rien ici pour moi à attendre, puisqu’il n’y
avait rien à désirer.
* * * * *
Et cependant pourquoi partais-je? D’où venait la force qui m’avait rendu
la place si brusquement intolérable? Je m’en allais avec la sensation
d’être infiniment détaché d’Aimée.--Oui, mais pourquoi: infiniment?--En
réalité, dans cette brève entrevue, elle avait gagné sur moi quelque
chose: le pouvoir de me scandaliser.
Sa tranquille réponse, il importait peu que ce fût en me déconcertant,
avait captivé quelque chose dans mon cœur. Je retrouvais son regard au
moment où le mien l’avait cherché; son regard sans altération, pur de
toute folie; ma mémoire le couvait, par son immobilité même vaguement
fascinée. Pendant plusieurs jours il me réapparut par intermittences,
comme les tronçons d’une bête qui met longtemps à mourir.
Et quand il eut achevé de s’évanouir, je dus remarquer qu’il ne me
laissait pas en possession de toute la liberté dont j’avais disposé
jusque-là; je cessai de pouvoir aller exactement où je voulais; mon
champ d’évolution se trouva subrepticement restreint; sans trêve une
influence me poussait doucement vers la villa d’Auteuil; c’était comme
un long courant secret qui eût traversé mon cœur, comme une aimantation
timide.
J’y résistai quelque temps, puis je souris à force de ne pas découvrir
de raisons qui me défendissent de céder à cette facilité intime par
laquelle tous mes pas se trouvaient formés avant même d’être entrepris.
Je revis Aimée, seule cette fois. Elle semblait moins maîtresse
d’elle-même que lors de mes premières visites, plus inquiète et comme
souffrante. Je sentis en elle une préoccupation que notre conversation
toute superficielle ne me permit pas de deviner, mais dont je m’aperçus
en la quittant que quelque chose avait passé en moi.
Je revins bientôt, attiré cette fois par le mystère de cette inquiétude
logée dans une âme que j’avais crue d’abord imperturbable. Mais Aimée se
montra calme et joyeuse; je ne retrouvai sur son visage, ni dans ses
paroles aucune trace de chagrin ou d’anxiété.
Ce jour-là, pour la première fois, elle me traita franchement en ami, me
racontant de menues histoires de son passé, m’interrogeant sur le mien,
s’émerveillant des quelques vagues symétries que présentent toujours les
destinées les plus différentes, et qui apparurent tout naturellement
entre les nôtres.
* * * * *
Cependant je m’étonnais de ne plus jamais rencontrer Georges auprès de
sa femme; le hasard, au bout de quelque temps, ne me sembla plus tout à
fait suffisant pour expliquer son absence. Je le voyais ailleurs, chez
tous nos amis, mais jamais plus à la villa.
Son attitude au dehors était du reste étrange. Il ne parlait jamais à
personne de sa femme; si on lui demandait de ses nouvelles, il répondait
vaguement et brièvement. D’autre part il accepta toutes les invitations,
partait avec quiconque lui prenait le bras, affectait même d’être
constamment et pleinement disponible. Jamais je ne le vis plus errant,
plus instable que dans ces premiers temps de son mariage. Il craignait
visiblement qu’on ne lui soupçonnât des chaînes et faisait comme ces
acrobates qui prouvent leur isolement en l’air en s’entourant des orbes
d’un cerceau.
Je compris alors le sens de l’angoisse que j’avais un jour surprise chez
Aimée. Elle avait eu beau acquiescer à la profession de foi, si
détachée, sur le mariage, que Georges avait cru nécessaire de faire
devant moi: il était clair qu’elle s’accommodait moins tranquillement de
la lui voir mettre en pratique, et si tôt.
Il n’y avait pas d’ailleurs, dans le fond, même à ce moment-là, entre
ces deux êtres,--comme je devais être amené à le comprendre plus
tard,--une mésentente aussi profonde que les apparences pouvaient le
donner à croire et qu’eux-mêmes peut-être, quelque temps, le
craignirent. Simplement Georges se heurtait à la difficulté même qu’il
avait prévue et redoutée et qui lui avait fait si longtemps ajourner son
mariage.
Il trouvait dans Aimée un être trop astreignant pour ses forces. Non pas
qu’elle se montrât exigeante, tracassière; moins qu’aucune femme au
monde elle cherchait à s’imposer. C’était sans le vouloir, sans le
savoir, par sa seule présence, par ses silences tout autant, et même
encore plus que par ses paroles, qu’elle exerçait cet empire, auquel ce
qu’il y avait chez Georges de foncière indiscipline et d’instinctif
laisser-aller tenta tout de suite d’échapper.
Aimée ne demandait rien, n’attendait rien; aucune indigence, aucune
prière ne paraissaient jamais dans ses yeux; mais elle raréfiait autour
d’elle l’atmosphère au point que les fonctions capitales y restaient
seules possibles.
Je sens très bien l’embarras que Georges dut éprouver tout de suite
auprès d’elle. Lui qui arrivait toujours chargé de menus trésors,
d’histoires et de merveilles, lui qui avait toujours tant de choses à
déballer, il dut rester plus d’une fois, du fait d’Aimée, avec sa
marchandise sur les bras. Elle l’écoutait certainement, et de tout son
cœur; mais ce cœur n’était peut-être pas assez puéril, il ne s’amusait
peut-être pas assez pour que le plaisir de Georges fût entier, des
richesses dont il eût voulu l’encombrer.
Et là n’est pas encore l’explication la plus profonde du malaise qui les
avait gagnés. Car Aimée n’était pas non plus de ces femmes trop
sérieuses que le transcendantal seul intéresse; elle aimait le rire et
la joie, parfois même jusqu’à la brutalité. Le principe en elle est plus
mystérieux encore, qui faisait qu’elle intimidait chez autrui l’inutile;
que mille choses dont on était arrivé s’entretenant en soi-même,
perdaient auprès d’elle leur place et leur occasion; que seule une
livraison de soi essentielle et entière la trouvait vraiment attentive,
répondante, excitée.
Georges ne sentait pas auprès d’elle assez de débouché pour son âme
facile et regorgeante. De toute sa paresse il résistait à l’aride
altitude où elle voulait l’entraîner. Sur le comptoir où il étalait ses
idées et ses sentiments, en veillant à mettre la pacotille bien en
évidence, il était comme vexé de ne pas lui voir prendre assez de
choses. Et cet appel enfin lui était insupportable, qu’elle lui
adressait en silence, à un exercice pur et comme abstrait de sa
sincérité.
C’est pourquoi il avait commencé à la fuir. Le respect humain, comme je
l’avais compris, y était bien pour quelque chose, mais surtout la
paresse. La vie auprès d’Aimée lui était tout de suite apparue comme une
tâche trop délicate, trop exacte; les minutes en étaient trop
distinctes, trop détachées; la pente en était trop faible et point assez
propice au sommeil; il ne s’y pouvait pas assez abandonner; jamais il
n’avait été dans ses intentions de se donner tant de mal.
Georges s’était mis à fuir Aimée, simplement; c’était tout le moyen
qu’il avait trouvé de dénouer la situation. Il la fuyait sans cesser de
l’aimer; il la fuyait même bien plus complètement et, si l’on peut dire,
plus énergiquement que s’il eût été pour elle sans amour, que si elle
l’eût déçu ou ennuyé; il fuyait ce qu’elle avait, et pour lui-même, de
trop attachant; il fuyait, comme il me l’avait si bien dit jadis, cette
«intensité» de son personnage, à laquelle il n’eût pu répondre sans un
détraquement de toute sa machine.
Étrange désordre, et d’une nature si subtile qu’il était impossible à
bien comprendre du dehors. Pour ma part, du moins, je ne sus pas d’abord
dépasser les apparences: je vis seulement le malaise auquel Aimée était
de plus en plus fréquemment en proie, et, chez Georges, un détachement
qu’il me parut difficile d’expliquer autrement que par l’indifférence.
Ce fut sur ces données trompeuses que mon esprit commença de travailler.
Mon esprit, ou plutôt mon cœur. Il ne se souvenait déjà plus qu’à peine
d’avoir été rebuté; il revint; il entra tout doucement dans le dédale de
l’évènement; il pensa s’y reconnaître.
Et que la place existât ou non, c’est un fait qu’il fut bientôt
profondément inséré entre Aimée et Georges; il suivit tous les chemins
qu’il crut libres; il occupa toutes les positions qu’il supposa
désertées.
Sans malice, ni projet. L’idée de voir se relâcher l’union de mes amis
ne m’était pas devenue plus agréable; j’étais toujours aussi scandalisé
par la seule hypothèse d’une rupture entre eux; j’étais bien loin par
conséquent de penser à en tirer parti.
Mais dans cette brèche que je voyais se creuser entre leurs âmes, la
mienne à tâtons s’enfonçait; elle se sentait si féconde que rien n’eût
pu l’empêcher de pousser là-dedans ses rameaux, son aveugle végétation.
Sans rien attendre de précis, je fournissais seulement, en hâte et à
foison, les sentiments nécessaires, pour combler ce vide impardonnable.
Quels ils étaient? je le savais à peine. Je ne connaissais d’eux que
leur inépuisable abondance et le plaisir qu’ils me laissaient en
s’échappant de moi.
* * * * *
J’avais surtout soif de venir en aide à Aimée; comme un navire qui se
porte sous le vent de la barque qu’il veut sauver, je manœuvrais de
façon à lui faire sentir l’émanation du dévouement qui m’emplissait pour
elle.
Et si je me bornais à une offre si timide, c’est que rien encore ne
m’indiquait qu’elle eût chance d’être accueillie. Aimée gardait avec moi
une inflexible réserve. Si ma compagnie lui devenait de jour en jour
visiblement plus agréable, si elle se dépensait avec moi de plus en plus
généreusement, si nos conversations prenaient un tour de plus en plus
facile, je lui voyais cependant une répugnance très nette à me livrer la
moindre parcelle de son souci.
Elle le supportait bravement, toute seule, ce souci; elle lui tenait
tête avec une énergie farouche.
Un jour, je venais d’entrer dans l’atelier de la villa; il était, comme
à l’habitude, plein d’amis, groupés cette fois autour d’une des sœurs de
Georges qui jouait du piano. J’aperçus Aimée assise à l’écart dans un
grand fauteuil, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin; elle
regardait au dehors. J’allai tout droit vers elle.
Quand je me trouvai à quelques pas, elle tourna à ma rencontre un regard
chargé de souffrance et d’ennui et me tendit la main sans rien dire;
elle était pâle et obsédée; seul un faible sourire réussit à se frayer
un chemin jusqu’à son visage.
Mon premier mouvement fut de me précipiter vers elle et de lui demander
le mot de son chagrin. Déjà mille consolations affluaient à mes lèvres.
Quelque chose pourtant m’arrêta, qui ne fut pas seulement ma timidité.
Elle était là, tout entière sous mon regard, mais si bien armée! Dans
ses grands yeux, qu’elle avait à nouveau détournés, je devinais toujours
la même force. Ma tendresse était devancée par sa vertu.
Je fus sur le point de l’appeler tout doucement de son seul nom:
«Aimée!» Mais j’eus peur de ne pouvoir rien ajouter de plus.
Elle souffrait, mais tout son esprit était déjà mobilisé contre sa
souffrance; il la repoussait victorieusement; il lui interdisait toute
conséquence sur elle-même.
Et tout à coup je me rappelai le mot de Georges: «Elle peut tellement
bien se passer de moi!»
Oui, c’était un fait; je m’y heurtais. Cette grande âme attaquée,
j’avais beau vouloir voler à son secours, elle se passait entièrement et
pleinement de moi.
Tout ce qui s’était accumulé dans mon cœur, en un instant, de douceur à
lui faire goûter, demeurait inutile, formait surcroît.
A la fin, une sorte de dépit découragé s’empara de moi: je me détournai
de mon amie, emmenant toutes mes prévenances refusées, qui
m’encombraient presque péniblement, et je me joignis au groupe qui
entourait la musicienne.
* * * * *
Ainsi me trouvai-je, vers ce moment, à peu près tout seul et comme en
suspens entre les trois êtres avec qui la destinée m’avait fait lier
partie. Vers chacun d’eux, la voie, pour mes sentiments, apparut
obstruée; je ne pouvais plus descendre vers eux, m’unir à eux; chacun
semblait avoir décrété à mon endroit une insaisissable exclusive.
Et d’abord ce fut Marthe que j’éprouvai ainsi réfractaire à la nouvelle
âme qui s’était formée en moi.
Plusieurs fois, par franchise, mais surtout, il est vrai, par délice, je
voulus lui parler d’Aimée, j’essayai de l’attendrir sur l’injustice
qu’elle souffrait:
--Je crains, lui disais-je, qu’elle ne soit jamais heureuse avec
Georges.
Elle me répondit posément, sagement, avec son bon sens et sa fermeté
habituels. Mais ce n’était pas assez: je m’irritais de ne pas la sentir
plus inquiète, plus compatissante; je devinais que notre bonheur
continuait à la préoccuper beaucoup plus que celui de nos amis et je lui
en voulais de ce qui m’apparaissait comme un manque affreux d’altruisme,
comme une odieuse avarice sentimentale.
Bien entendu, je n’osai pas lui reprocher cette insensibilité; quelque
chose m’avertissait en secret qu’elle était beaucoup plus naturelle, et
légale, que mon émotion.
Mais par crainte d’en faire à nouveau l’épreuve, je me mis à régler et à
restreindre mes confidences à Marthe. Une prudence,--que je détestais,
dont j’avais honte,--s’imposa tout de même à moi; de l’inavoué se glissa
entre nous. Plusieurs fois je me surpris en train de garder pour moi des
mots d’admiration ou de compassion pour Aimée qui m’étaient venus trop
vite, qui avaient failli passer, mais qu’au dernier moment j’avais
reconnus intransmissibles.
Pauvre et maladroite réticence! Comme elle était loin de mon caractère!
Comme elle m’oppressait! Et pour m’y contraindre malgré tout, comme il
fallait que fussent puissants déjà au-dessus de moi, impérieux et
inexorables, les intérêts de ma naissante passion!
De Georges aussi, quelque chose de beaucoup plus impondérable encore me
tenait éloigné. Ici, par exemple, je ne portais pas la faute principale.
Dès qu’il avait vu poindre mon amitié pour Aimée, cette amitié qu’il
avait pourtant préparée, désirée, voulue, Georges avait été pris d’une
subite et bizarre discrétion. Comme on sort sur la pointe des pieds
d’une chambre où l’on a mené quelqu’un reposer, il s’était dérobé en
silence.
C’était lui qui m’avait conduit auprès d’Aimée, lui qui nous avait
ménagé nos premiers entretiens, lui qui avait protégé l’éclosion de nos
affinités, d’abord si faibles et si lointaines. Et maintenant il avait
disparu, me cachant par mille adresses sa retraite, effaçant sa trace
comme avec la main. Quand je voulus lui parler d’Aimée, de moi, de nous,
il m’écouta fort bien, il répondit tous les mots qu’il fallait, que je
pouvais attendre, mais je ne sais quoi me fit comprendre que ce n’était
qu’un paravent qu’il me présentait, derrière lequel il était déjà loin.
Je fis, pour le ressaisir, des efforts démesurés, comme ceux auxquels on
se livre en rêve, mais tout aussi vains. Je le prenais de force par le
bras, je l’obligeais à marcher à mon pas et à m’écouter:
--Voyons, Georges, qu’y a-t-il? Où êtes-vous? Qu’avez-vous contre moi?
Mais aussitôt, par mimétisme, il prenait la couleur qu’il fallait pour
que rien en lui ne me semblât plus étonnant ni remarquable. Ses phrases
s’arrangeaient toutes seules pour mon plus grand apaisement. Je
retrouvais fausse entre mes mains, et fantastique, l’inquiétude qui
m’avait excité contre lui.
Un instant je me mettais à croire qu’en effet il n’y avait rien entre
nous, que notre amitié n’avait subi aucune altération.
Mais l’illusion ne durait que le temps dont il avait besoin pour me
quitter et se mettre à l’abri. Dès qu’il était parti je me découvrais
aussi retranché de lui que jamais, pris avec Aimée dans un piège
indéfinissable qu’il avait construit, je ne suis même pas sûr que ce fût
tout à fait inconsciemment. Et de là-bas, de bien loin, il nous
regardait, souriant, taquin, secret.
J’avais la sensation qu’il voyait notre embarras, notre honnêteté, qu’il
les avait prévus, qu’il s’en amusait. J’étais agacé par son silence,
agacé par la permission si complète qu’il nous laissait; je l’aurais
voulue formelle, explicite, ou qu’au contraire il nous la retirât.
J’étais agacé, surtout, parce que je sentais qu’au fond son étrange
attitude était parfaitement justifiée et convenait exactement aux
circonstances. Oui, Georges pouvait se payer le plaisir d’être absent;
tout l’autorisait à ne se mettre en dépense, à notre endroit, que d’un
sourire, car j’étais loin de rencontrer avec Aimée l’intimité que
j’étais en train de perdre avec lui, avec Marthe. Jusqu’auprès d’Aimée
la solitude m’accompagnait; les progrès qu’avait faits, pendant quelque
temps, notre amitié, s’étaient interrompus tout à coup.
Nous étions arrivés contre un invisible écueil, qui n’était autre que la
crainte qu’elle avait d’être trop bien comprise par moi. Ceci lui
faisait nettement horreur.
Le jour où je m’étais tenu près d’elle si tendrement, elle n’avait pas
été sans deviner la grosse source cachée de consolation qu’était mon
cœur; et elle l’avait certainement non seulement refusée, mais haïe.
Elle la sentait encore maintenant, prochaine, insupportable, et tous ses
soins, avec moi, allaient à l’empêcher le plus longtemps possible de
jaillir.
Elle s’arrangeait pour que jamais notre conversation, quelque pente
qu’elle prît, ne me fournît l’occasion d’un mot compatissant. Elle me
parlait toujours de Georges comme si rien dans sa conduite n’eût pu
donner prise au moindre étonnement. Chacune de ses absences recevait une
explication: elle trouvait moyen de m’indiquer, en passant, l’endroit où
il était, pour bien me montrer que ce n’était pas à son insu. Ou même,
quand il avait eu un accès de mauvaise humeur, elle en faisait mention,
avec un sourire, afin que je n’allasse pas croire que l’ordinaire de
leurs relations fût formé de tels orages.
En un mot, elle continuait de m’exclure méticuleusement de son secret et
me fermait la seule porte que mon cœur maladroit eût eu quelque chance
de savoir s’ouvrir: la porte de la pitié.
* * * * *
Oui, ce moment pour moi fut sévère, et si j’avais eu la vision
absolument nette de ma situation, j’aurais été en droit de me
désespérer. Mais il y avait ceci d’étrange que je ne savais pas encore
du tout ce que je voulais, ce que je cherchais,--et même que j’étais à
mille lieues de comprendre la nature exacte des mouvements qui
m’agitaient.
Après m’être si passionnément attendu à m’éprendre d’Aimée, je ne savais
pas reconnaître en moi l’évènement. La gêne que j’éprouvais par moments
avec Marthe, cet insurmontable besoin qui me prenait de me jeter dans
ses bras, d’y pleurer, de lui crier ma détresse, l’instinct qui tout de
même m’en empêchait, le lointain où je voyais Georges, la brûlante
disponibilité où je me sentais à l’égard d’Aimée, la haine que
m’inspirait sa souffrance, le malaise délicieux où j’étais plongé auprès
d’elle, toutes ces modifications de mon cœur restaient distinctes dans
mon esprit, ne s’y combinaient pas en une seule conscience, n’y
apparaissaient pas comme les parties d’un même sentiment. Je m’étonnais
de chacune en particulier, je me supposais trente maladies, et l’éclair
ne survenait pas qui m’eût dénoncé la simplicité de mon état.
Profondes limbes de l’amour! Comme il sait bien créer les ténèbres dont
il a besoin pour éclore, pour grandir! Rien ne sert de l’avoir prévu. Il
reste toujours précédé par sa nuit, tiède, torturante et maternelle,
plus pleine d’énigmes et de tressaillements, plus obscure et plus
inventive que celle-là même où se forme la vie.