II

Il y a des êtres que la destinée aposte sur notre chemin pour nous

contraindre à la suivre, au moment où la paresse risquerait de nous

prendre. Ils viennent à nous avec ce qu’il faut de ressemblance pour

nous séduire, avec ce qu’il faut aussi de différence et d’étrangeté pour

nous induire en changement. Georges Bourguignon fut pour moi à la fois

cette âme parente et cet indicateur d’autres possibilités sans lequel je

fusse peut-être resté malgré tout enlisé dans le bonheur, ou tout au

moins confiné dans mes rêves.

Lui aussi, il aimait les femmes; lui aussi elles le préoccupaient. Comme

moi il était attentif à leur grâce, il se plaisait aux mouvements

qu’elles faisaient naître en lui. Comme moi il avait la curiosité de

leurs sentiments, il était capable de goûter leurs caprices, d’être ravi

par ce qu’elles pouvaient inventer de plus absurde, de plus ennemi de

son bien.

Mais non; j’exagère. C’est ici justement que commençait la différence

entre nous. Georges était infiniment plus normal que moi. Il accueillait

des femmes tout ce qui lui pouvait venir d’exquis, mais refusait très

fermement ce qu’elles tentaient de lui verser par dessus le marché de

douloureux, ou même seulement de fatigant.

Il les connaissait d’ailleurs de beaucoup plus près que moi. Il avait

mené la vie de tout jeune homme riche et désœuvré, chez qui les sens

vont leur chemin sans trouver le frein d’une morale bien déterminée.

Après une période de simple noce, Georges avait eu des maîtresses. Il

avait appris d’elles bien des choses concrètes et pondératrices,

celles-là mêmes dont l’ignorance prolongée formait en moi ce je ne sais

quel vide pneumatique où toute mon âme tendait à s’engouffrer. Le

paysage de l’amour n’avait plus pour lui de ces sous-bois, de ces

cavernes, qui le rendaient pour moi si mystérieux, si captivant et si

semé d’embûches.

Georges aimait les femmes, mais à bon escient et sans les craindre.

Elles étaient pour lui la source de toute une catégorie de délices bien

déterminées. Il recourait à elles, pour les besoins de ses sens et de

son cœur, avec gourmandise et compétence. Sa mémoire était peuplée de

tous les souvenirs qu’il fallait pour lui permettre une utilisation

vraiment pratique et sans dangers de leurs charmes.

Bien entendu je ne sus pas distinguer d’abord exactement ce qui

m’attirait vers lui; mais le pressentiment de sa maîtrise dans l’art où

je me sentais à la fois si maladroit et si anxieux de faire des progrès,

y fut certainement pour beaucoup. Je devinai toutes ces notions dont son

esprit était plein; j’admirai, sans le comprendre, le calme qui se

mélangeait à son désir; j’espérai en attraper quelque chose; je me mis

inconsciemment à son école...

* * * * *

Et pourtant nous fûmes bien longtemps avant d’oser parler franchement

des femmes. Georges ne se pressa point de me faire des confidences.

J’étais si timide, et lui s’était épris pour moi d’une amitié si

respectueuse, il voyait en moi tant de vertus (qui n’étaient peut-être

que le mirage au dehors de mon impuissance intérieure à me débaucher),

que l’amour pendant longtemps nous parut un sujet interdit.

Ce fut sans le vouloir, sans s’expliquer, par sa seule attitude, par les

mots qui lui échappaient, par les gens qu’il me fit connaître, par le

milieu où il vivait et où il m’introduisit, que Georges commença

d’exercer sur moi son influence.

Il ne pouvait faire en effet que la facilité ne rayonnât de toute sa

personne. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui se laissât aussi peu que

lui empêcher par les obligations mondaines, ou même seulement

familiales, quelqu’un qui fût aussi peu enchaîné. Il avait habitué tout

le monde autour de lui à ne jamais compter sur sa présence ni sur son

aide, à le prendre en toute circonstance comme il était, comme il

venait. Il s’était arrangé ainsi la vie la plus libre, la plus

capricieuse, la plus flottante aussi, mais à coup sûr la plus riche en

bonheur, ou tout au moins en agrément, dont un homme ait jamais joui.

Rien de ce qui avait restreint, durci, mais aussi passionné mon enfance

n’avait jamais existé pour lui. Sa latitude avait toujours été infinie.

Il n’avait jamais eu l’idée de bornes, de conditions, ni d’effort, et

surtout pas d’effort contre soi-même. La souffrance n’était pour lui

qu’un très fâcheux accident qu’il fallait éviter à tout prix. Le péché

lui était inconnu.

Sa seule morale était de se maintenir toujours aussi proche de lui-même,

aussi pareil à ses impulsions et à ses répugnances premières que faire

se pouvait. Il avait horreur de tout ce qui eût donné à son âme un tour

différent de celui qu’elle prenait naturellement. En tout, il s’en

tenait à ce qu’il éprouvait d’abord et faisait bien attention de ne

surtout point le laisser contaminer par aucune considération de devoir

ou de décence.

Il mettait même quelque coquetterie à cette observance de ses

impressions immédiates et la poussait parfois jusqu’à un cynisme

enfantin, mais qu’il savait n’être pas sans grâce. Il affectait de ne

pas comprendre qu’on pût vouloir rattraper les convenances du sentiment

si l’on n’y tombait pas d’emblée:

--Moi, vous savez, me dit-il un jour, je n’ai jamais eu le moindre

respect pour mon père. Si loin que je remonte dans mon souvenir, si

petit que je me refasse en imagination, je ne trouve jamais pour lui

dans mon cœur que dérision.

Et il guettait le sourire de scepticisme qu’il s’attendait bien à voir

paraître sur mon visage pour s’en étonner:

--Pourquoi souriez-vous? s’empressa-t-il de me demander. Vous ne me

croyez pas?

Il aimait le scandale qu’il y a à être toujours vrai à la lettre; il

s’amusait à avouer des sentiments trop courts, trop bruts, inédits par

insuffisance. Il montrait avec complaisance à tout le monde ce qui

manquait à son cœur. S’il eût cherché des effets, ils eussent été tout

au rebours de ceux qu’on cultive d’habitude. Au lieu d’appeler à lui

tout ce qu’il avait de précieux, il ne voulait étonner qu’en se

découvrant piètre et démantelé, tel que l’instant le faisait. Il

refusait toute communication avec ses réserves; comme il n’économisait

rien pour elles, de même il prétendait n’en rien recevoir qui pût

nourrir ou refaire, ou même seulement nuancer son âme actuelle.

En toutes choses il était prodigieusement livré au présent. Aussi

avait-il le génie du plaisir. Il vivait avec lui dans un voisinage, dans

une intimité dont rien ne peut donner une idée; il en ôtait tout le

venin par la façon même dont il y cédait: tout de suite, sur place,

comme à quelque chose d’indiscutablement bon et devant quoi l’hésitation

ne pouvait jamais être que sottise.

Il le reconnaissait tout de suite, où qu’il se cachât, même dans les

endroits où il n’était encore qu’en puissance, comme s’il eût eu une

odeur pour lui. Rien n’était plus curieux à voir que son visage

lorsqu’il le découvrait quelque part: on ne peut pas dire qu’il

s’allumait; au contraire il devenait paisible, reposé, confiant comme en

face de la chose la plus simple, la plus élémentaire, la plus

fondamentale du monde; il avait un air de dire: «Voilà! Qu’imaginer de

plus? Qu’y a-t-il qui ne vienne après cela?» Tous ses traits se

laissaient absorber par une expression unie et enchantée; une quiétude à

la fois animale et religieuse les submergeait doucement.

De même, lorsqu’il y avait quelque part à s’ennuyer, Georges était

toujours le premier à s’en apercevoir. Sitôt que dans un salon la

conversation se faisait languissante ou aride, on le voyait à la lettre

se figer. Une distraction immédiate, absolue, quasi-sidérale se posait

sur son visage: il devenait ennui des pieds à la tête, avec une

perfection et, si j’ose dire, un ensemble naïvement insultants. On

n’avait plus désormais devant soi qu’un bloc d’indifférence et le seul

recours, pour l’ami qui l’accompagnait, était de l’emmener le plus tôt

possible au dehors, où peut-être une caresse du hasard, la diversité des

rencontres, les incidents de la rue favoriseraient son dégel.

D’un être aussi tendrement exposé aux sensations, on comprend que la

fréquentation devait être pour moi à la fois exquise et ruineuse. Et en

effet, dès avant que Georges m’eût ouvert son cœur, je n’avais eu qu’à

marcher auprès de lui dans Paris, qu’à le suivre dans ses visites et

dans ses promenades pour sentir quelque chose en moi s’affaiblir, se

déliter. Le devoir, le travail ne me faisaient plus éprouver aussi

inexorablement leur loi; une sorte de permission, encore confuse et

générale, mais d’autant plus troublante, minait avec douceur ma volonté.

Je me trouvais enclin à des idées plus faciles et plus caressantes que

celles où d’habitude je penchais.

Le plaisir, quand j’étais avec Georges, prenait vite à mes yeux la même

innocence qu’il avait aux siens; il m’apparaissait soudain si proche, si

accessible, si peu clandestin que je n’apercevais plus en moi les

raisons que j’avais cru voir de le refuser. Georges me l’eût fait sur le

champ préférer à tout au monde. Sans qu’il eût rien à dire, rien que par

le nombre de considérations dont je le voyais ne pas tenir compte, il

dissipait en moi tout ce qui n’était pas strictement d’actualité: je me

découvrais brusquement réduit aux sentiments les plus faibles, mais les

plus prompts, et je ne songeais plus à leur désobéir.

Quand Georges venait me chercher au milieu de mes livres, je ne

résistais qu’avec un rire tout entraîné déjà à ses invitations

impérieuses:

--Laissez-moi tout ça tranquille, s’écriait-il en fermant mes cahiers.

Vous allez venir déjeuner avec moi. Ce sera bien meilleur. Vous verrez

comme on s’amusera.

Il s’excusait auprès de Marthe, qu’il voyait bien que je ne quittais pas

sans remords. (Il avait toujours une provision de bonnes raisons pour

justifier ce qu’il faisait par plaisir.)

Nous partions. Tout de suite il hélait un taxi, donnait l’adresse d’un

bon restaurant. Je le sentais auprès de moi comme un pilote infaillible,

encore qu’enivré, et je m’abandonnais avec une lâcheté heureuse à son

initiative.

Oh! ces déjeuners dans Paris! Si mon ami avait pu se douter de

l’évènement qu’ils représentaient pour moi! Jamais seul, et même pourvu

de tout l’argent nécessaire pour ne pas m’y trouver embarrassé, je

n’eusse osé pénétrer dans ces temples du loisir et de la gourmandise.

Les rites confortables du service, l’éclat du linge et de l’argenterie,

le silence docile et respectueux des garçons, au lieu de contribuer,

comme ils en avaient mission, à l’augmentation de mon plaisir, m’en

eussent complètement frustré en me plongeant dans la terreur de ne pas

savoir leur fournir la réponse qu’il fallait. Avec Georges il n’en était

plus de même. Il se chargeait pour moi de l’adaptation. Tandis qu’il

combinait le menu et entrait avec le sommelier dans des arrangements

savants, je profitais du silence, comme un oiseau toujours effarouché

d’une pause du vent, pour me rapprocher de tous les biens délicats qu’un

miracle soudain mettait à ma portée; je me posais timidement à leur

étage; je les observais d’un œil furtif et qui s’apprivoisait. Et quand

Georges, ayant achevé ses recommandations, se retournait vers moi, je me

trouvais tout de suite dans un état de trêve et d’aplanissement exquis:

notre conversation prenait d’emblée un tour facile et amusant et je

tenais tête à ses plaisanteries avec une inspiration paisible dont je me

demandais, tout le premier, où elle pouvait bien avoir en moi sa source.

Georges habitait, avec sa mère et ses sœurs, une charmante villa de la

rue Michel-Ange à Auteuil. Je ne tardai pas à y fréquenter

régulièrement. C’était un endroit bien étrange. On y pénétrait avec une

anormale facilité. Personne dans la famille Bourguignon n’offrait à quoi

que ce fût, d’intérieur ni d’extérieur, aucune espèce de résistance.

Cela se sentait dès la porte, qu’on trouvait le plus souvent

entr’ouverte. Un grand salon-atelier occupait le centre de la maison,

qui semblait appartenir à tout le monde. Les gens qu’on y rencontrait,

formant des groupes animés et bavards, n’étaient pas forcément les

maîtres du logis: des amis, le plus souvent, qui se distrayaient entre

eux, jouaient du piano, se racontaient leurs histoires.

Quand paraissaient Madame Bourguignon ou ses filles, votre présence leur

semblait si naturelle que vous les surpreniez souvent en allant les

saluer.

Ce n’était pas exactement la gaîté qui faisait le fond de l’atmosphère

qu’on respirait rue Michel-Ange: plutôt un nonchalant amusement. Sans

jamais tomber dans la grossièreté, les propos étaient très libres.

Chacun était au fait des amours des autres et en plaisantait

ouvertement:

--Comment va Loulou? manquait rarement de demander à son neveu Madame

Bourguignon (Loulou, une petite actrice des boulevards, était la

maîtresse du jeune homme). Et elle ajoutait:

--Tiens-toi bien. On m’a dit qu’elle était très recherchée en ce moment.

Tâche de ne pas laisser sa vertu sans encouragement.

L’amour préoccupait paresseusement tous les esprits. La conversation

tournait sans cesse autour de lui. On n’eût pas fait grand effort pour

le sentir; mais sa loi était considérée par tous comme inévitable et

plaisante; s’il daignait descendre dans un de ces cœurs, il était sûr de

le trouver au minimum récalcitrant.

Georges, qui, quand il était seul avec moi, était retenu par ma propre

timidité d’y faire allusion, aussitôt au milieu des siens, tant

l’ambiance y portait, reprenait courage pour me dire:

--Ah! François, quelle agréable chose qu’une femme! Comme c’est doux à

chérir, à rechercher! Est-il possible que le mariage vous laisse sans

tentations?

Il ne se doutait certainement pas, en me posant cette oblique question

que mon horrible pudeur me faisait feindre de prendre pour une simple

plaisanterie afin de garder le droit de n’y point répondre,--il ne se

doutait pas du tourbillon de désir et d’attente qu’il soulevait en moi;

il n’apercevait pas dans quelles dispositions faiblissantes et

langoureuses sa fréquentation et celle de sa famille avaient fini par me

plonger.

Car la tièdeur du milieu Bourguignon agissait en secret sur moi; elle

encourageait mes espoirs, diminuait ma résistance, faisait fondre--je le

croyais du moins--cet empêchement que je portais en moi depuis mon

enfance et par lequel mes plus grandes aberrations sentimentales

s’étaient toujours trouvées jusque-là comme à l’avance réduites.

Je parlais aux femmes avec moins de difficulté, je les regardais avec

moins de crainte, je leur répondais avec moins de panique. Entre elles

et moi, il y avait des moments où se déclarait une vertigineuse

diminution de distance et où je croyais, comme on dit, «pouvoir les

toucher». Il me semblait être enfin sur le bord de cette bienheureuse

catastrophe dont j’avais si longtemps rêvé.

* * * * *

Aussi eus-je tout de suite l’impression bizarre de reconnaître ce qui

allait se passer (comme si je fusse déjà une fois parvenu jusqu’à ce

point du temps par un bond de mon esprit), lorsqu’un beau jour Georges,

avec sérieux et embarras, m’annonça qu’il avait une confidence à me

faire:

--Vous ne me connaissez pas encore, me dit-il. J’ai un grand secret que

je ne vous ai pas confié, qu’il est temps que je vous livre.

Le cœur me battait: «Voici le moment!» pensai-je. Il continua:

--Je suis fiancé depuis très longtemps déjà, depuis plusieurs années. Et

depuis plusieurs années j’hésite devant l’accomplissement de ma

promesse; je ne puis me décider à me marier. Vous ne pouvez pas me

comprendre, aussi longtemps que vous ne connaissez pas ma fiancée. Je

l’aime, certes; mais l’amour n’est peut-être pas le plus profond des

sentiments qui m’attachent à elle. Ce n’est pas non plus tout à fait que

je la craigne. Simplement elle est trop forte pour moi; il y a une

certaine intensité de sa personne que je ne puis ni supporter, ni

m’empêcher de subir. J’ai peur non pas d’elle, mais d’elle avec moi.

J’ai peur de sa présence constante, de son regard sur moi tous les

jours. Voyez-vous, elle n’est bonne qu’à petites doses!

«Et puis, je sais qu’elle m’aime. Mais elle peut tellement bien se

passer de moi! Elle peut tellement bien se passer de tout le monde! Il

est impossible de se sentir infidèle envers elle; même en allant avec

d’autres femmes, je n’ai jamais l’impression de lui rien retirer.»

J’écoutais cette confidence avec un trouble extraordinaire, auquel

Georges mit le comble en me demandant conseil sur le parti qu’il devait

prendre et qu’il ne pouvait ajourner plus longtemps. Je ne sais trop ce

qui me poussa: mais sans réfléchir, dans une espèce d’élan fébrile, je

lui dis qu’il devait à tout prix se marier, que certainement le bonheur

l’attendait sous ces apparences déconcertantes, que rien ne devait

l’arrêter.

J’avais, il est vrai, à ce moment, dans le mariage, de par l’expérience

que j’en avais faite, et malgré l’inquiétude qui avait fini par repercer

au travers, une confiance naïvement absolue; je voyais encore en lui la

solution de toutes les difficultés du cœur; je pensais qu’il y avait

dans son inappropriation même aux individualités qu’il se chargeait de

conjoindre, une sorte d’efficace, qui n’avait besoin pour agir que de

rencontrer un peu de bonne volonté; j’étais convaincu qu’il finissait

toujours par réduire les différences qui l’empêchaient d’être d’emblée

tout à fait congruent et que, dans sa lutte avec les âmes, le dernier

mot lui revenait toujours.

Mais ce ne fut pas seulement cette doctrine qui m’inspira ma réponse si

précipitée à Georges. Quelque chose de plus actif, de plus profond, de

plus pressant la fit jaillir de mes lèvres: une folle curiosité, le

besoin de me rapprocher par n’importe quel moyen, fût-ce par son mariage

à lui, de cette femme dont il me parlait. Tout à coup je sentais les

forces tournantes et inorientées que contenait mon cœur, converger vers

elle. Son image, même pas: sa possibilité prenait pour moi une ineffable

attirance.

Georges m’avait écouté en souriant, surpris par ma promptitude:

--Eh! bien, me dit-il, vous n’êtes pas long à vous décider, vous. Vous

ne devez pas être souvent embarrassé dans la vie. Vous avez de la

chance!

* * * * *

Je ne sus donc pas tout de suite comment il prenait mon conseil. Mais

quelques semaines plus tard, au cours d’un voyage qu’il faisait en

province, il m’annonça, par un mot très bref, que son mariage était

décidé.

Et dès son retour, il vint me prendre pour me présenter à sa fiancée.

Aimée Laval habitait chez une amie de pension, dont les parents, fort

riches, après qu’elle avait été répudiée par toute sa famille, l’avaient

comme adoptée.

Dans la voiture qui nous emmenait, Georges se mit à me parler d’elle

avec une animation extraordinaire; il attendait impatiemment mon

jugement sur elle, et il le craignait à la fois; il accumulait tous les

traits qui pouvaient me la faire aimer à l’avance et en même temps il ne

pouvait s’empêcher de laisser percer une sorte de confuse révolte contre

elle, comme une vague rancune.

Il me dit, sans autres précisions, qu’elle avait eu de grands malheurs,

que son enfance n’avait été qu’un long martyre, qu’à la suite des

terribles aventures où elle avait été prise, sa santé était demeurée

chancelante.

Et moi je l’écoutais; adossé au fond de la voiture, mon épaule touchant

la sienne, je lui répondais, je tâchais de lui marquer toute la

sympathie, toute la disponibilité que je pouvais; mais en même temps

autre chose en moi de sombre et d’impitoyable vagabondait en secret,

s’accrochant à ses moindres paroles, devinant, demandant, espérant.

J’avais beau vouloir le faire taire: ce second cœur en moi était le plus

fort. Il remontait toujours; il gonflait ma poitrine; je n’arrêtais qu’à

temps le sourire qu’il m’inspirait sans cesse.

* * * * *

Je ne fus pourtant pas frappé d’un coup de foudre. Cette première

entrevue se passa de la façon la plus normale et la plus tranquille du

monde. Ma timidité fut aidée par l’extraordinaire aisance d’Aimée Laval.

J’avais répondu à l’annonce que Georges m’avait faite de son mariage par

une lettre où je le priais de demander à sa fiancée la permission de me

considérer dès cet instant comme son ami. Aimée vint à moi tout de

suite, très simplement, et me dit:

--J’ai lu la gentille lettre que vous avez écrite à Georges. Si vous le

voulez, c’est une chose entendue entre nous dès maintenant.

Je fus heureux de ce consentement si rapide, de cette alliance si

gracieusement acceptée,--heureux, et aussi un peu refroidi.

Pourtant je vis bien que l’assurance dont Aimée faisait preuve dans ses

moindres déclarations, était autre chose que l’ordinaire aplomb mondain,

qui se fonde sur une inépuisable faculté de parole. Justement elle

parlait peu, presque difficilement. On voyait qu’elle dédaignait, ou

même ignorait les chevilles de la conversation. Sitôt qu’elle ne pouvait

plus se mettre dans ce qu’elle disait, elle se taisait tout simplement:

un trait, soit dit en passant, qui devait avoir tout particulièrement

contribué à séduire Georges.

Je ne me rappelle plus exactement le sujet de notre entretien; je

retrouve seulement l’impression de sa facilité, de son charme. Chaque

phrase d’Aimée m’était agréable par un je ne sais quoi de décidé, de

clos, de parfaitement révolu. Tranquillement, avec une complète absence

de tremblement, sans fausse hardiesse, mais en risquant tout ce qu’il

fallait, elle donnait son avis, elle marquait son sentiment. Elle avait

quelquefois un peu plus tôt fini que l’importance de la chose débattue

ne l’eût fait attendre. Mais je trouvais tant d’agrément à son

exactitude que je ne songeais pas à sentir, même comme une ombre, et

qu’elle avait parfois d’un peu court. Mon esprit goûtait une entière

satisfaction,--oui, mon esprit surtout.

Georges m’épiait à la dérobée; il semblait ravi du plaisir qu’il lisait

sur mon visage. Pouvait-il soupçonner de quelle subtile déception il

était sous-tendu?

La beauté d’Aimée ne se révéla d’abord à moi qu’en bloc. Mes yeux sont

extraordinairement paresseux à l’analyse; il leur faut vingt rencontres

avec un objet avant d’en démêler le détail; et souvent mon intelligence

est entrée dans les plus petites nuances d’un caractère, qu’ils sont

encore à tâtonner comme des aveugles autour des traits correspondants.

Je vis simplement qu’Aimée était grande, mince et très brune.

D’ailleurs, au premier abord,--c’est aussi mon excuse--il était

difficile d’être sensible à autre chose qu’à l’éclat admirable de ses

yeux immenses. Ils étaient étonnamment envahisseurs; ils éclairaient

tout son visage, lui communiquant une profonde et calme chaleur, mais

ils empêchaient par là-même de le voir distinctement. Leur action

commença tout de suite à s’exercer sur moi, mais point du tout dans le

sens où mes préoccupations de l’instant précédent pourraient le faire

croire. Ils n’enflammèrent rien en moi. Au contraire ils me calmaient,

ils me magnétisaient, ils me rendaient toute la paix, toute la distance

que j’avais espéré perdre. J’étais doucement, mais fermement remis à ma

place, et par une influence si habile que le souvenir même de mon

attente m’était enlevé.

Je sortis de l’entrevue content, reconnaissant et distrait. Georges me

pressait de questions:

--Vous plaît-elle? Pensez-vous que j’aie eu raison de me fiancer?

Je le rassurai,--avec conviction, car je sentais bien en Aimée un être

exceptionnel,--mais sans cet enthousiasme ni cette fébrilité qui

m’avaient saisi la première fois qu’il m’avait parlé d’elle. Je ne me

voyais plus du tout intéressé dans l’affaire et le vieux fonds

d’indifférence que l’on tient en réserve pour tout ce qui ne concerne

qu’autrui, était seul désormais à inspirer mes paroles.

* * * * *

Le mariage de Georges et d’Aimée fut célébré la semaine suivante «dans

la plus stricte intimité».

Aimée · 第 7 / 14 题