Il y a des êtres que la destinée aposte sur notre chemin pour nous
contraindre à la suivre, au moment où la paresse risquerait de nous
prendre. Ils viennent à nous avec ce qu’il faut de ressemblance pour
nous séduire, avec ce qu’il faut aussi de différence et d’étrangeté pour
nous induire en changement. Georges Bourguignon fut pour moi à la fois
cette âme parente et cet indicateur d’autres possibilités sans lequel je
fusse peut-être resté malgré tout enlisé dans le bonheur, ou tout au
moins confiné dans mes rêves.
Lui aussi, il aimait les femmes; lui aussi elles le préoccupaient. Comme
moi il était attentif à leur grâce, il se plaisait aux mouvements
qu’elles faisaient naître en lui. Comme moi il avait la curiosité de
leurs sentiments, il était capable de goûter leurs caprices, d’être ravi
par ce qu’elles pouvaient inventer de plus absurde, de plus ennemi de
son bien.
Mais non; j’exagère. C’est ici justement que commençait la différence
entre nous. Georges était infiniment plus normal que moi. Il accueillait
des femmes tout ce qui lui pouvait venir d’exquis, mais refusait très
fermement ce qu’elles tentaient de lui verser par dessus le marché de
douloureux, ou même seulement de fatigant.
Il les connaissait d’ailleurs de beaucoup plus près que moi. Il avait
mené la vie de tout jeune homme riche et désœuvré, chez qui les sens
vont leur chemin sans trouver le frein d’une morale bien déterminée.
Après une période de simple noce, Georges avait eu des maîtresses. Il
avait appris d’elles bien des choses concrètes et pondératrices,
celles-là mêmes dont l’ignorance prolongée formait en moi ce je ne sais
quel vide pneumatique où toute mon âme tendait à s’engouffrer. Le
paysage de l’amour n’avait plus pour lui de ces sous-bois, de ces
cavernes, qui le rendaient pour moi si mystérieux, si captivant et si
semé d’embûches.
Georges aimait les femmes, mais à bon escient et sans les craindre.
Elles étaient pour lui la source de toute une catégorie de délices bien
déterminées. Il recourait à elles, pour les besoins de ses sens et de
son cœur, avec gourmandise et compétence. Sa mémoire était peuplée de
tous les souvenirs qu’il fallait pour lui permettre une utilisation
vraiment pratique et sans dangers de leurs charmes.
Bien entendu je ne sus pas distinguer d’abord exactement ce qui
m’attirait vers lui; mais le pressentiment de sa maîtrise dans l’art où
je me sentais à la fois si maladroit et si anxieux de faire des progrès,
y fut certainement pour beaucoup. Je devinai toutes ces notions dont son
esprit était plein; j’admirai, sans le comprendre, le calme qui se
mélangeait à son désir; j’espérai en attraper quelque chose; je me mis
inconsciemment à son école...
* * * * *
Et pourtant nous fûmes bien longtemps avant d’oser parler franchement
des femmes. Georges ne se pressa point de me faire des confidences.
J’étais si timide, et lui s’était épris pour moi d’une amitié si
respectueuse, il voyait en moi tant de vertus (qui n’étaient peut-être
que le mirage au dehors de mon impuissance intérieure à me débaucher),
que l’amour pendant longtemps nous parut un sujet interdit.
Ce fut sans le vouloir, sans s’expliquer, par sa seule attitude, par les
mots qui lui échappaient, par les gens qu’il me fit connaître, par le
milieu où il vivait et où il m’introduisit, que Georges commença
d’exercer sur moi son influence.
Il ne pouvait faire en effet que la facilité ne rayonnât de toute sa
personne. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui se laissât aussi peu que
lui empêcher par les obligations mondaines, ou même seulement
familiales, quelqu’un qui fût aussi peu enchaîné. Il avait habitué tout
le monde autour de lui à ne jamais compter sur sa présence ni sur son
aide, à le prendre en toute circonstance comme il était, comme il
venait. Il s’était arrangé ainsi la vie la plus libre, la plus
capricieuse, la plus flottante aussi, mais à coup sûr la plus riche en
bonheur, ou tout au moins en agrément, dont un homme ait jamais joui.
Rien de ce qui avait restreint, durci, mais aussi passionné mon enfance
n’avait jamais existé pour lui. Sa latitude avait toujours été infinie.
Il n’avait jamais eu l’idée de bornes, de conditions, ni d’effort, et
surtout pas d’effort contre soi-même. La souffrance n’était pour lui
qu’un très fâcheux accident qu’il fallait éviter à tout prix. Le péché
lui était inconnu.
Sa seule morale était de se maintenir toujours aussi proche de lui-même,
aussi pareil à ses impulsions et à ses répugnances premières que faire
se pouvait. Il avait horreur de tout ce qui eût donné à son âme un tour
différent de celui qu’elle prenait naturellement. En tout, il s’en
tenait à ce qu’il éprouvait d’abord et faisait bien attention de ne
surtout point le laisser contaminer par aucune considération de devoir
ou de décence.
Il mettait même quelque coquetterie à cette observance de ses
impressions immédiates et la poussait parfois jusqu’à un cynisme
enfantin, mais qu’il savait n’être pas sans grâce. Il affectait de ne
pas comprendre qu’on pût vouloir rattraper les convenances du sentiment
si l’on n’y tombait pas d’emblée:
--Moi, vous savez, me dit-il un jour, je n’ai jamais eu le moindre
respect pour mon père. Si loin que je remonte dans mon souvenir, si
petit que je me refasse en imagination, je ne trouve jamais pour lui
dans mon cœur que dérision.
Et il guettait le sourire de scepticisme qu’il s’attendait bien à voir
paraître sur mon visage pour s’en étonner:
--Pourquoi souriez-vous? s’empressa-t-il de me demander. Vous ne me
croyez pas?
Il aimait le scandale qu’il y a à être toujours vrai à la lettre; il
s’amusait à avouer des sentiments trop courts, trop bruts, inédits par
insuffisance. Il montrait avec complaisance à tout le monde ce qui
manquait à son cœur. S’il eût cherché des effets, ils eussent été tout
au rebours de ceux qu’on cultive d’habitude. Au lieu d’appeler à lui
tout ce qu’il avait de précieux, il ne voulait étonner qu’en se
découvrant piètre et démantelé, tel que l’instant le faisait. Il
refusait toute communication avec ses réserves; comme il n’économisait
rien pour elles, de même il prétendait n’en rien recevoir qui pût
nourrir ou refaire, ou même seulement nuancer son âme actuelle.
En toutes choses il était prodigieusement livré au présent. Aussi
avait-il le génie du plaisir. Il vivait avec lui dans un voisinage, dans
une intimité dont rien ne peut donner une idée; il en ôtait tout le
venin par la façon même dont il y cédait: tout de suite, sur place,
comme à quelque chose d’indiscutablement bon et devant quoi l’hésitation
ne pouvait jamais être que sottise.
Il le reconnaissait tout de suite, où qu’il se cachât, même dans les
endroits où il n’était encore qu’en puissance, comme s’il eût eu une
odeur pour lui. Rien n’était plus curieux à voir que son visage
lorsqu’il le découvrait quelque part: on ne peut pas dire qu’il
s’allumait; au contraire il devenait paisible, reposé, confiant comme en
face de la chose la plus simple, la plus élémentaire, la plus
fondamentale du monde; il avait un air de dire: «Voilà! Qu’imaginer de
plus? Qu’y a-t-il qui ne vienne après cela?» Tous ses traits se
laissaient absorber par une expression unie et enchantée; une quiétude à
la fois animale et religieuse les submergeait doucement.
De même, lorsqu’il y avait quelque part à s’ennuyer, Georges était
toujours le premier à s’en apercevoir. Sitôt que dans un salon la
conversation se faisait languissante ou aride, on le voyait à la lettre
se figer. Une distraction immédiate, absolue, quasi-sidérale se posait
sur son visage: il devenait ennui des pieds à la tête, avec une
perfection et, si j’ose dire, un ensemble naïvement insultants. On
n’avait plus désormais devant soi qu’un bloc d’indifférence et le seul
recours, pour l’ami qui l’accompagnait, était de l’emmener le plus tôt
possible au dehors, où peut-être une caresse du hasard, la diversité des
rencontres, les incidents de la rue favoriseraient son dégel.
D’un être aussi tendrement exposé aux sensations, on comprend que la
fréquentation devait être pour moi à la fois exquise et ruineuse. Et en
effet, dès avant que Georges m’eût ouvert son cœur, je n’avais eu qu’à
marcher auprès de lui dans Paris, qu’à le suivre dans ses visites et
dans ses promenades pour sentir quelque chose en moi s’affaiblir, se
déliter. Le devoir, le travail ne me faisaient plus éprouver aussi
inexorablement leur loi; une sorte de permission, encore confuse et
générale, mais d’autant plus troublante, minait avec douceur ma volonté.
Je me trouvais enclin à des idées plus faciles et plus caressantes que
celles où d’habitude je penchais.
Le plaisir, quand j’étais avec Georges, prenait vite à mes yeux la même
innocence qu’il avait aux siens; il m’apparaissait soudain si proche, si
accessible, si peu clandestin que je n’apercevais plus en moi les
raisons que j’avais cru voir de le refuser. Georges me l’eût fait sur le
champ préférer à tout au monde. Sans qu’il eût rien à dire, rien que par
le nombre de considérations dont je le voyais ne pas tenir compte, il
dissipait en moi tout ce qui n’était pas strictement d’actualité: je me
découvrais brusquement réduit aux sentiments les plus faibles, mais les
plus prompts, et je ne songeais plus à leur désobéir.
Quand Georges venait me chercher au milieu de mes livres, je ne
résistais qu’avec un rire tout entraîné déjà à ses invitations
impérieuses:
--Laissez-moi tout ça tranquille, s’écriait-il en fermant mes cahiers.
Vous allez venir déjeuner avec moi. Ce sera bien meilleur. Vous verrez
comme on s’amusera.
Il s’excusait auprès de Marthe, qu’il voyait bien que je ne quittais pas
sans remords. (Il avait toujours une provision de bonnes raisons pour
justifier ce qu’il faisait par plaisir.)
Nous partions. Tout de suite il hélait un taxi, donnait l’adresse d’un
bon restaurant. Je le sentais auprès de moi comme un pilote infaillible,
encore qu’enivré, et je m’abandonnais avec une lâcheté heureuse à son
initiative.
Oh! ces déjeuners dans Paris! Si mon ami avait pu se douter de
l’évènement qu’ils représentaient pour moi! Jamais seul, et même pourvu
de tout l’argent nécessaire pour ne pas m’y trouver embarrassé, je
n’eusse osé pénétrer dans ces temples du loisir et de la gourmandise.
Les rites confortables du service, l’éclat du linge et de l’argenterie,
le silence docile et respectueux des garçons, au lieu de contribuer,
comme ils en avaient mission, à l’augmentation de mon plaisir, m’en
eussent complètement frustré en me plongeant dans la terreur de ne pas
savoir leur fournir la réponse qu’il fallait. Avec Georges il n’en était
plus de même. Il se chargeait pour moi de l’adaptation. Tandis qu’il
combinait le menu et entrait avec le sommelier dans des arrangements
savants, je profitais du silence, comme un oiseau toujours effarouché
d’une pause du vent, pour me rapprocher de tous les biens délicats qu’un
miracle soudain mettait à ma portée; je me posais timidement à leur
étage; je les observais d’un œil furtif et qui s’apprivoisait. Et quand
Georges, ayant achevé ses recommandations, se retournait vers moi, je me
trouvais tout de suite dans un état de trêve et d’aplanissement exquis:
notre conversation prenait d’emblée un tour facile et amusant et je
tenais tête à ses plaisanteries avec une inspiration paisible dont je me
demandais, tout le premier, où elle pouvait bien avoir en moi sa source.
Georges habitait, avec sa mère et ses sœurs, une charmante villa de la
rue Michel-Ange à Auteuil. Je ne tardai pas à y fréquenter
régulièrement. C’était un endroit bien étrange. On y pénétrait avec une
anormale facilité. Personne dans la famille Bourguignon n’offrait à quoi
que ce fût, d’intérieur ni d’extérieur, aucune espèce de résistance.
Cela se sentait dès la porte, qu’on trouvait le plus souvent
entr’ouverte. Un grand salon-atelier occupait le centre de la maison,
qui semblait appartenir à tout le monde. Les gens qu’on y rencontrait,
formant des groupes animés et bavards, n’étaient pas forcément les
maîtres du logis: des amis, le plus souvent, qui se distrayaient entre
eux, jouaient du piano, se racontaient leurs histoires.
Quand paraissaient Madame Bourguignon ou ses filles, votre présence leur
semblait si naturelle que vous les surpreniez souvent en allant les
saluer.
Ce n’était pas exactement la gaîté qui faisait le fond de l’atmosphère
qu’on respirait rue Michel-Ange: plutôt un nonchalant amusement. Sans
jamais tomber dans la grossièreté, les propos étaient très libres.
Chacun était au fait des amours des autres et en plaisantait
ouvertement:
--Comment va Loulou? manquait rarement de demander à son neveu Madame
Bourguignon (Loulou, une petite actrice des boulevards, était la
maîtresse du jeune homme). Et elle ajoutait:
--Tiens-toi bien. On m’a dit qu’elle était très recherchée en ce moment.
Tâche de ne pas laisser sa vertu sans encouragement.
L’amour préoccupait paresseusement tous les esprits. La conversation
tournait sans cesse autour de lui. On n’eût pas fait grand effort pour
le sentir; mais sa loi était considérée par tous comme inévitable et
plaisante; s’il daignait descendre dans un de ces cœurs, il était sûr de
le trouver au minimum récalcitrant.
Georges, qui, quand il était seul avec moi, était retenu par ma propre
timidité d’y faire allusion, aussitôt au milieu des siens, tant
l’ambiance y portait, reprenait courage pour me dire:
--Ah! François, quelle agréable chose qu’une femme! Comme c’est doux à
chérir, à rechercher! Est-il possible que le mariage vous laisse sans
tentations?
Il ne se doutait certainement pas, en me posant cette oblique question
que mon horrible pudeur me faisait feindre de prendre pour une simple
plaisanterie afin de garder le droit de n’y point répondre,--il ne se
doutait pas du tourbillon de désir et d’attente qu’il soulevait en moi;
il n’apercevait pas dans quelles dispositions faiblissantes et
langoureuses sa fréquentation et celle de sa famille avaient fini par me
plonger.
Car la tièdeur du milieu Bourguignon agissait en secret sur moi; elle
encourageait mes espoirs, diminuait ma résistance, faisait fondre--je le
croyais du moins--cet empêchement que je portais en moi depuis mon
enfance et par lequel mes plus grandes aberrations sentimentales
s’étaient toujours trouvées jusque-là comme à l’avance réduites.
Je parlais aux femmes avec moins de difficulté, je les regardais avec
moins de crainte, je leur répondais avec moins de panique. Entre elles
et moi, il y avait des moments où se déclarait une vertigineuse
diminution de distance et où je croyais, comme on dit, «pouvoir les
toucher». Il me semblait être enfin sur le bord de cette bienheureuse
catastrophe dont j’avais si longtemps rêvé.
* * * * *
Aussi eus-je tout de suite l’impression bizarre de reconnaître ce qui
allait se passer (comme si je fusse déjà une fois parvenu jusqu’à ce
point du temps par un bond de mon esprit), lorsqu’un beau jour Georges,
avec sérieux et embarras, m’annonça qu’il avait une confidence à me
faire:
--Vous ne me connaissez pas encore, me dit-il. J’ai un grand secret que
je ne vous ai pas confié, qu’il est temps que je vous livre.
Le cœur me battait: «Voici le moment!» pensai-je. Il continua:
--Je suis fiancé depuis très longtemps déjà, depuis plusieurs années. Et
depuis plusieurs années j’hésite devant l’accomplissement de ma
promesse; je ne puis me décider à me marier. Vous ne pouvez pas me
comprendre, aussi longtemps que vous ne connaissez pas ma fiancée. Je
l’aime, certes; mais l’amour n’est peut-être pas le plus profond des
sentiments qui m’attachent à elle. Ce n’est pas non plus tout à fait que
je la craigne. Simplement elle est trop forte pour moi; il y a une
certaine intensité de sa personne que je ne puis ni supporter, ni
m’empêcher de subir. J’ai peur non pas d’elle, mais d’elle avec moi.
J’ai peur de sa présence constante, de son regard sur moi tous les
jours. Voyez-vous, elle n’est bonne qu’à petites doses!
«Et puis, je sais qu’elle m’aime. Mais elle peut tellement bien se
passer de moi! Elle peut tellement bien se passer de tout le monde! Il
est impossible de se sentir infidèle envers elle; même en allant avec
d’autres femmes, je n’ai jamais l’impression de lui rien retirer.»
J’écoutais cette confidence avec un trouble extraordinaire, auquel
Georges mit le comble en me demandant conseil sur le parti qu’il devait
prendre et qu’il ne pouvait ajourner plus longtemps. Je ne sais trop ce
qui me poussa: mais sans réfléchir, dans une espèce d’élan fébrile, je
lui dis qu’il devait à tout prix se marier, que certainement le bonheur
l’attendait sous ces apparences déconcertantes, que rien ne devait
l’arrêter.
J’avais, il est vrai, à ce moment, dans le mariage, de par l’expérience
que j’en avais faite, et malgré l’inquiétude qui avait fini par repercer
au travers, une confiance naïvement absolue; je voyais encore en lui la
solution de toutes les difficultés du cœur; je pensais qu’il y avait
dans son inappropriation même aux individualités qu’il se chargeait de
conjoindre, une sorte d’efficace, qui n’avait besoin pour agir que de
rencontrer un peu de bonne volonté; j’étais convaincu qu’il finissait
toujours par réduire les différences qui l’empêchaient d’être d’emblée
tout à fait congruent et que, dans sa lutte avec les âmes, le dernier
mot lui revenait toujours.
Mais ce ne fut pas seulement cette doctrine qui m’inspira ma réponse si
précipitée à Georges. Quelque chose de plus actif, de plus profond, de
plus pressant la fit jaillir de mes lèvres: une folle curiosité, le
besoin de me rapprocher par n’importe quel moyen, fût-ce par son mariage
à lui, de cette femme dont il me parlait. Tout à coup je sentais les
forces tournantes et inorientées que contenait mon cœur, converger vers
elle. Son image, même pas: sa possibilité prenait pour moi une ineffable
attirance.
Georges m’avait écouté en souriant, surpris par ma promptitude:
--Eh! bien, me dit-il, vous n’êtes pas long à vous décider, vous. Vous
ne devez pas être souvent embarrassé dans la vie. Vous avez de la
chance!
* * * * *
Je ne sus donc pas tout de suite comment il prenait mon conseil. Mais
quelques semaines plus tard, au cours d’un voyage qu’il faisait en
province, il m’annonça, par un mot très bref, que son mariage était
décidé.
Et dès son retour, il vint me prendre pour me présenter à sa fiancée.
Aimée Laval habitait chez une amie de pension, dont les parents, fort
riches, après qu’elle avait été répudiée par toute sa famille, l’avaient
comme adoptée.
Dans la voiture qui nous emmenait, Georges se mit à me parler d’elle
avec une animation extraordinaire; il attendait impatiemment mon
jugement sur elle, et il le craignait à la fois; il accumulait tous les
traits qui pouvaient me la faire aimer à l’avance et en même temps il ne
pouvait s’empêcher de laisser percer une sorte de confuse révolte contre
elle, comme une vague rancune.
Il me dit, sans autres précisions, qu’elle avait eu de grands malheurs,
que son enfance n’avait été qu’un long martyre, qu’à la suite des
terribles aventures où elle avait été prise, sa santé était demeurée
chancelante.
Et moi je l’écoutais; adossé au fond de la voiture, mon épaule touchant
la sienne, je lui répondais, je tâchais de lui marquer toute la
sympathie, toute la disponibilité que je pouvais; mais en même temps
autre chose en moi de sombre et d’impitoyable vagabondait en secret,
s’accrochant à ses moindres paroles, devinant, demandant, espérant.
J’avais beau vouloir le faire taire: ce second cœur en moi était le plus
fort. Il remontait toujours; il gonflait ma poitrine; je n’arrêtais qu’à
temps le sourire qu’il m’inspirait sans cesse.
* * * * *
Je ne fus pourtant pas frappé d’un coup de foudre. Cette première
entrevue se passa de la façon la plus normale et la plus tranquille du
monde. Ma timidité fut aidée par l’extraordinaire aisance d’Aimée Laval.
J’avais répondu à l’annonce que Georges m’avait faite de son mariage par
une lettre où je le priais de demander à sa fiancée la permission de me
considérer dès cet instant comme son ami. Aimée vint à moi tout de
suite, très simplement, et me dit:
--J’ai lu la gentille lettre que vous avez écrite à Georges. Si vous le
voulez, c’est une chose entendue entre nous dès maintenant.
Je fus heureux de ce consentement si rapide, de cette alliance si
gracieusement acceptée,--heureux, et aussi un peu refroidi.
Pourtant je vis bien que l’assurance dont Aimée faisait preuve dans ses
moindres déclarations, était autre chose que l’ordinaire aplomb mondain,
qui se fonde sur une inépuisable faculté de parole. Justement elle
parlait peu, presque difficilement. On voyait qu’elle dédaignait, ou
même ignorait les chevilles de la conversation. Sitôt qu’elle ne pouvait
plus se mettre dans ce qu’elle disait, elle se taisait tout simplement:
un trait, soit dit en passant, qui devait avoir tout particulièrement
contribué à séduire Georges.
Je ne me rappelle plus exactement le sujet de notre entretien; je
retrouve seulement l’impression de sa facilité, de son charme. Chaque
phrase d’Aimée m’était agréable par un je ne sais quoi de décidé, de
clos, de parfaitement révolu. Tranquillement, avec une complète absence
de tremblement, sans fausse hardiesse, mais en risquant tout ce qu’il
fallait, elle donnait son avis, elle marquait son sentiment. Elle avait
quelquefois un peu plus tôt fini que l’importance de la chose débattue
ne l’eût fait attendre. Mais je trouvais tant d’agrément à son
exactitude que je ne songeais pas à sentir, même comme une ombre, et
qu’elle avait parfois d’un peu court. Mon esprit goûtait une entière
satisfaction,--oui, mon esprit surtout.
Georges m’épiait à la dérobée; il semblait ravi du plaisir qu’il lisait
sur mon visage. Pouvait-il soupçonner de quelle subtile déception il
était sous-tendu?
La beauté d’Aimée ne se révéla d’abord à moi qu’en bloc. Mes yeux sont
extraordinairement paresseux à l’analyse; il leur faut vingt rencontres
avec un objet avant d’en démêler le détail; et souvent mon intelligence
est entrée dans les plus petites nuances d’un caractère, qu’ils sont
encore à tâtonner comme des aveugles autour des traits correspondants.
Je vis simplement qu’Aimée était grande, mince et très brune.
D’ailleurs, au premier abord,--c’est aussi mon excuse--il était
difficile d’être sensible à autre chose qu’à l’éclat admirable de ses
yeux immenses. Ils étaient étonnamment envahisseurs; ils éclairaient
tout son visage, lui communiquant une profonde et calme chaleur, mais
ils empêchaient par là-même de le voir distinctement. Leur action
commença tout de suite à s’exercer sur moi, mais point du tout dans le
sens où mes préoccupations de l’instant précédent pourraient le faire
croire. Ils n’enflammèrent rien en moi. Au contraire ils me calmaient,
ils me magnétisaient, ils me rendaient toute la paix, toute la distance
que j’avais espéré perdre. J’étais doucement, mais fermement remis à ma
place, et par une influence si habile que le souvenir même de mon
attente m’était enlevé.
Je sortis de l’entrevue content, reconnaissant et distrait. Georges me
pressait de questions:
--Vous plaît-elle? Pensez-vous que j’aie eu raison de me fiancer?
Je le rassurai,--avec conviction, car je sentais bien en Aimée un être
exceptionnel,--mais sans cet enthousiasme ni cette fébrilité qui
m’avaient saisi la première fois qu’il m’avait parlé d’elle. Je ne me
voyais plus du tout intéressé dans l’affaire et le vieux fonds
d’indifférence que l’on tient en réserve pour tout ce qui ne concerne
qu’autrui, était seul désormais à inspirer mes paroles.
* * * * *
Le mariage de Georges et d’Aimée fut célébré la semaine suivante «dans
la plus stricte intimité».