IV

De cette nuit le mien sortit enfin d’un seul coup.

Georges avait fini par ne plus garder dans ses confidences sur Aimée la

réserve qu’il s’était imposée au début. Il commençait à dire vaguement

du mal d’elle, un peu partout, de préférence à ceux de ses amis qu’il

savait lui être le moins favorables. Ce mal, je suis persuadé qu’il ne

le pensait pas. C’était par faiblesse, par détente qu’il le laissait se

formuler sur ses lèvres; et peut-être simplement pour en débarrasser son

esprit et se dispenser d’y croire.

Mais les dispositions où il était en parlant n’étaient pas celles où je

l’écoutais. Un jour déjà il m’avait fait une peine horrible:

--Il faut que je vous dise quelque chose», m’avait-il annoncé soudain,

avec un sourire embarrassé, en m’arrêtant sur le bord d’un trottoir où

nous allions nous quitter. «Je suis en train de m’apercevoir qu’Aimée

n’est pas bonne. Comprenez-moi bien; je ne le lui reproche pas; je

respecte trop la façon d’être de chacun; elle a parfaitement le droit

d’être ainsi. Mais je tiens tant à la bonté!»

Je m’étais senti tellement concerné par cette accusation, mon visage

s’était embrasé d’une telle honte que Georges n’alla pas plus loin et ne

se risqua plus dans la suite à me faire des confidences.

Mais, par tous les échos, ses jugements sur Aimée, les objections qu’il

faisait à son caractère continuèrent à me revenir. Ils me désolaient; je

les emmagasinais en moi comme autant de malheurs qui me fussent arrivés;

peu à peu un gros orage de tristesse et de sollicitude s’amoncela dans

mon cœur.

Il éclata enfin.

J’avais rencontré Georges chez des amis. Dans la conversation il vint à

se plaindre de fatigue, d’engourdissement et comme l’un de nous lui

conseillait le sport, proposait de louer un tennis où nous aurions été

de temps en temps nous entraîner:

--Attendons encore un mois, répondit Georges. Le printemps approche. Ma

femme va bientôt partir pour la campagne. Tant qu’elle sera là, je ne me

sentirai capable de rien.

Comme l’ouragan s’abat tout à coup, cassant les branches, hachant les

feuilles, ravageant la terre de ruisseaux, c’est ainsi qu’enfin

fondirent sur moi à cet instant, réunies, toutes les puissances de

l’amour. Ce simple mot de Georges, qui n’était pas plus méchant que

beaucoup d’autres, uniquement parce qu’il l’atteignait en pleine

maturité sentimentale, déchaîna mon cœur. Tout y parut à la fois: une

indignation profonde contre l’injustice de mon ami, une colère sans

bornes contre sa lâcheté, le besoin de faire à Aimée un rempart de mon

corps, de mon âme,--de la délicatesse, de la douleur, de la

prédilection, du désespoir. Je m’approchai d’elle en pensée; elle ne me

voyait pas, j’écartais subtilement le mal qui la menaçait; je la

suppliais en silence (les mots demeuraient en moi): «Il ne faut pas, il

ne faut pas que vous souffriez, je vous le défends bien. De tout ce

monde de chagrins, rien ne viendra jusqu’à vous tant que je serai là,

tant qu’on ne m’aura pas tué!»

Puis tout m’échappait soudain; elle était perdue! Paralysé comme en

rêve, les bras attachés au corps, je tombais dans des abîmes, à des

lointains infinis; et le monde entier roulait sur moi.

En même temps une pensée, une horreur plus précises me travaillaient:

elle allait partir! Je me tournais contre ce départ; bien qu’Aimée me

l’eût fait entrevoir, je ne l’avais pas encore envisagé en face; il

m’apparaissait soudain épouvantable, impossible, presque impie. J’avais

beau me dire qu’il était nécessaire à la santé de mon amie; quelque

chose en moi le refusait violemment. Plein de honte, en demandant pardon

à Aimée de mon égoïsme, j’essayais de le conjurer; toute ma tendresse se

précipitait contre lui, tentait de l’accabler. Je l’empêchais d’être

possible à force de murmures, de prières et comme d’incantations. A la

fin il était exclu; en y mettant toutes les forces de mon âme,

j’arrivais à le tenir fragilement écarté, comme suspendu sur le bord de

l’avenir.

J’étais tellement hors de moi qu’il me fallut quitter brusquement mes

amis. Et je ne repris un peu de sang-froid qu’en me retrouvant seul dans

la rue.

* * * * *

Ainsi j’aimais. Je me regardais moi-même avec un étonnement infini:

comment avais-je pu m’ignorer à ce point? Où tout cela était-il caché,

qui s’épanchait maintenant?

Je sentais une grande joie, comme si j’eusse été délivré soudain de

l’hypocrisie. Au moment même où je tombais dans le désordre, une paix et

une justification délicieuses se répandaient en moi; tout devenait

régulier, complet, inattaquable; chaque sentiment prenait sa place

terrible, faisait face enfin.

Mais cette impression de calme ne dura pas; les démons aussitôt

revinrent prendre livraison de moi; je descendis tout vivant au suave

enfer.

D’abord je commençai à ne plus dormir. Toute la nuit j’entendais battre

mon cœur. Il y avait des positions où le bruit en était faible et

supportable, mais d’autres où il se répercutait dans tout mon corps; il

veillait avec moi pendant les longues heures; il était fidèle, sourd et

tenace; c’était ma patience, ma passion qu’il scandait.

Le gonflement des artères m’étouffait un peu; j’avais la gorge serrée,

j’avalais avec peine et souvent. Ce n’était pas une souffrance, mais un

travail, une petite difficulté à vaincre sans cesse, une fonction

légèrement débordante, et dont je ne pouvais rester maître que par un

exercice continuel.

En même temps quelque chose me brûlait: sans éclat, sans clarté, attaché

à ma chair, une sorte de flamme chimique. J’avais souvent les tempes

moites et l’odeur de la fièvre sur moi, cette odeur amère de citerne,

qui reste aux doigts, qui perpétue les angoisses de la nuit.

Tout cela n’était pas exactement intolérable; plutôt épuisant. C’était

une espèce d’insoumission de tout mon organisme; il allait un peu trop

vite, un peu trop fort, comme un moulin où passe trop d’eau.

Et dans mon âme aussi, je retrouvais le même déluge: j’étais submergé

par toutes mes pensées; je ne les voyais plus d’en-dessus, avec leurs

divisions et leurs rapports; comme après une pluie d’orage, leur flot

avait monté, m’avait rejoint, et je voguais sur elles, balancé, lancé,

laissé par leurs vagues.

Un manque de rivages: voilà ce dont je souffrais. Plus rien n’était à ma

portée. Pendant deux jours j’essayai de faire comme si rien n’était

arrivé, je m’acharnai à mon travail. Mais en vain. Je n’étais plus

immobile par rapport aux objets que je voulais saisir. Je passais près

d’eux, mais par hasard; mon esprit ne savait plus leur distance; je les

manquais; déjà j’étais plus loin.

Pour atteindre un détail dans une idée, il me fallait rassembler des

forces énormes, en faire venir de tous les coins de mon être; je mettais

une heure à pouvoir m’approcher d’une phrase qui était là, écrite, sur

la page de mon livre. Un interminable défilé d’images m’en séparait,

dont je ne pouvais rien faire pour accélérer le mouvement; je devais

profiter des occasions, m’arranger au mieux avec ce monde mouvant et

indistinct qui tournait en moi.

Je compris alors ce que veulent dire les amants de Racine quand ils

parlent de leur «ennui». Dans mon étroit cabinet de travail, je passais

mon temps à me promener de long en large, plein de soupirs, chassé de ma

table, rejoint, soulevé, disposé par les émotions les plus confuses.

Quand je me sentais un peu trop oppressé, je me laissais tomber dans un

fauteuil; et la tristesse venait. Une tristesse sans révolte, mais

sombre et stérile, et qui me faisait mesurer tout ce qu’il y a de

longueur, de patience, de prison dans le mot «ennui», avec sa première

syllabe en forme de voûte et le reste comme des bras d’esclave doucement

tordus et tendus.

Je restais des heures là où j’étais tombé, en proie aux visions. Chaque

instant devenait une éternité pour moi; partout où je me posais, je

trouvais de quoi n’en plus jamais partir; sitôt arrêté, les fantômes que

j’avais agités en marchant, s’apaisaient, revenaient doucement,

descendaient sur moi, m’ensevelissaient sous leur foule légère et sans

fin, dessinaient en s’amoncelant la forme de mon âme enlisée: une

entière passivité, un accablement éperdu, peuplé comme le sommeil qui

vous prend en plein jour. Avant de pouvoir bouger mon corps, il me

fallait remonter à travers des mondes; je voyais bien l’instant où je me

lèverais de mon fauteuil, mais lointain comme le petit disque de jour

qu’on aperçoit du fond d’un puits de mine.

Et toujours ce cœur déréglé. Pendant la journée je ne l’entendais pas;

mais il continuait à me tourmenter; il me gonflait de surabondance et

d’incertitude: «Que faire de toi, mon cœur?» pensais-je. Il s’offrait à

tout, il était affreusement sensible, si proche sous ma poitrine, si

exposé, si intéressé qu’à la moindre idée émouvante qui me traversait

l’esprit, j’y sentais un pincement. Comme il m’importunait! Anxiété,

danger, fatigue! Il me mettait tout hors de moi; comme une pompe il ne

cessait de puiser dans mon âme et il l’amenait toute à la surface.

«Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce donc tout ceci? Que va-t-il m’arriver?»

murmurais-je comme un enfant qui a peur.--Je me rappelais avec quelle

force j’avais désiré cet amour. Il était donc venu! J’étais donc enfin

puni de mes vœux par leur réalisation!

Mais non, je ne regrettais pas de les avoir formés. Ma curiosité, mon

besoin de souffrir restaient intacts. Simplement je tremblais un peu en

entrant dans cette gêne; je savais si peu où l’on me conduisait!

Qu’allait-on faire de moi? Voilà seulement ce que je demandais à Dieu,

humblement, avec timidité et souci, comme l’homme qu’on vient d’arrêter

s’inquiète auprès de celui qui l’emmène.

Les mêmes tourments m’accompagnèrent au dehors. Je continuai à me

traîner chez tous les amis que j’avais l’habitude de voir, mais partout

je me sentais profondément étranger, inopportun. Je ne savais plus me

donner à aucune conversation; j’apportais avec moi trop de choses,

j’étais trop encombré pour pouvoir passer par aucune des portes que je

voyais s’entr’ouvrir. Les phrases des autres coulaient devant moi comme

une rivière de toile dans un décor: avec tout mon bagage comment

eussé-je pu m’y jeter, y plonger?

La place où j’étais ne tardait pas à me devenir insupportable;

j’appréciais toute l’importance qu’il y avait à m’en arracher, et sur le

champ. Mais l’ennui et le rêve étaient plus forts que tout: ils

persuadaient directement à chacun de mes membres une ravissante et

mortelle inertie.

Le pis est que je n’étais pas indifférent du tout à ce qui se disait

autour de moi. Au contraire, tout me concernait, tout était menace et

danger pour moi. Je tressaillais aux moindres paroles. Comme toute plaie

s’environne d’une région douloureuse, il y avait en moi, autour de mon

amour, une zône d’une sensibilité incroyable: très loin de lui, cela me

faisait déjà mal; les phrases les plus indirectes pouvaient lui porter

atteinte, un geste même seulement, une inflexion de voix.

Souvent j’avais des alertes, dont je ne reconnaissais qu’ensuite la

cause, tant elle était détournée. J’étais doucement ulcéré, et c’est

dans cet état que je m’exposais aux conversations de mes amis, de ceux

qui voyaient Aimée tous les jours, qui, vivant dans son entourage, à

chaque instant pouvaient évoquer des images qui la touchaient, la

nommer, porter sur elle un jugement.

Il n’y avait rien qui pût me protéger contre eux; j’étais nu devant ces

armes qu’ils ne savaient pas. Pour diriger leurs paroles je n’avais que

mes craintes et mes désirs. Tout à coup, du fond de mon rêve, je les

entendais dévier, elles prenaient la direction terrible, c’était une

pointe qui se tournait vers moi et ma seule ressource était de prier en

attendant le coup.

Quelquefois, cependant, par malaise et surtout pour éviter d’entendre ce

qui allait se dire, je me lançais dans la conversation. Autre labeur!

Car, pour parler d’Aimée, ou même seulement des objets qui lui étaient

associés dans ma pensée, il m’était impossible de rester dans le ton

normal; tout de suite j’avais affaire à quelque chose d’irrésistible; je

n’étais plus maître tout à fait de mes mots, je partais avec eux; chaque

phrase était une pente, où dès que j’avais mis le pied, je glissais; un

rapide, où j’étais entraîné.

Je sentais moi-même, avec gêne, cette exubérance dont était atteint mon

langage; je craignais qu’elle ne parût suspecte et j’essayais gauchement

de la faire accepter par des sourires et des explications: «Je ne sais

vraiment pas pourquoi j’ai l’air de m’intéresser si fort à ce que je

vous dis-là», commentais-je; ou bien: «Tout ceci peut vous paraître

insignifiant, mais si vous y réfléchissez, vous comprendrez l’importance

que je suis obligé d’y attribuer.»

Puis je m’arrêtais, apercevant que l’excuse était aussi peu opportune

que l’enthousiasme même qu’elle voulait justifier. Et je souffrais,

m’efforçant de guider de loin, de remettre dans la juste voie, une bonne

fois, toutes ces paroles, sur lesquelles je n’avais prise que de temps

en temps, que trop tard.

Toujours la même insubordination de moi-même à moi-même! Je voyais bien

comment il eût fallu faire pour me tenir à ma place. Mais un vent trop

fort me soulevait et je restais en l’air, plein de tumulte et de

souffle, comme un oiseau battant des ailes au-dessus d’une branche sans

pouvoir s’y poser.

Tels furent les premiers effets de l’amour en moi.

--Grand merci! eussé-je répliqué, s’il n’y eût pas eu, au plus profond

de mon âme, cette perversité que j’ai décrite et qui, justement, à tant

de misères répondait par de la reconnaissance. Oui, je pouvais me

plaindre, mais, dans le fond, mes vœux étaient comblés. C’était bien ça,

cette fois! A ce coup, je ne serais pas volé. Plus je souffrais, plus

j’étais sûr. En effet, grand merci!

* * * * *

Mais il est temps que je me tourne vers celle de qui me venaient ces

troubles bénis. Je n’ai rien dit d’elle encore; toutes les pauvres

remarques que j’avais pu faire sur elle, au moment où l’amitié seule

était censée nous unir, je les ai notées par acquit de conscience et

comme les peintres, pour un portrait, font d’abord une «préparation».

Mais ce n’est qu’à présent que je puis m’attaquer vraiment à son visage

et tenter d’en fixer l’énigme.

Quel instant pour moi! Il ne s’agit plus seulement de vibrer, il faut

voir. Le sentiment d’un sacrilège se mêle en moi à l’extase.

Je ne vais pas savoir dessiner, ma main n’arrive pas à se poser; dès que

je m’approche d’Aimée, en pensée, la même agitation me saisit qu’en sa

présence; il faudrait que quelqu’un de plus sage, de moins intéressé que

moi dans l’affaire, me tînt tout le temps le poignet, en corrigeât les

soubresauts; il faudrait qu’on m’adressât, tout le temps, en silence, ne

fût-ce que des yeux, un avertissement à la patience et à l’exactitude.

Sinon je vais être partout, moi-même, mélangé à ma peinture. A chaque

fois que je lève les yeux vers mon modèle, si timidement, si

sournoisement que ce soit, je ne puis faire que je ne passe tout entier

dans ce regard.

Pour expliquer mon amour, il faut d’abord que j’entre en guerre contre

lui, que je le capture et que je le mette aux fers dans mon cœur.

J’aurai ce courage; il me revient; on ne me verra point paraître. Elle,

elle toute seule sur la page, rien que sa grande image redoutée, adorée;

je ne serai présent que par les sursauts, parfois, de reconnaissance qui

me prendront à la considérer.

* * * * *

J’ai mis longtemps à pénétrer dans le passé d’Aimée et à l’interpréter

exactement. Il me faisait peur autant qu’il m’attirait. Longtemps je

n’en ai su, et même voulu savoir, que quelques traits horribles que

Georges m’avait racontés.

Sitôt qu’elle avait pu comprendre ce qui se passait autour d’elle, Aimée

s’était trouvée en plein désordre. Ses parents avaient une certaine

aisance, mais qui ne leur servait qu’à mener la vie la plus irrégulière:

aux infidélités de son mari Madame Laval avait aussitôt répondu par une

conduite si capricieuse que le divorce avait fini par leur apparaître à

tous deux comme le seul parti raisonnable. Aimée n’avait que dix ans

quand il fut prononcé. On la mit au couvent.

Les premiers jours, elle attendit avec une sorte de passion la visite

que sa mère avait promis de lui faire; tout son petit cœur était tourné

vers ce seul espoir. Et en effet, le jeudi, elle vit arriver sa mère

fringante et gaie, qui lui apportait un sac de bonbons et qui la couvrit

de caresses et de jolis noms d’amitié: «Cette fois je la tiens, je ne la

lâche plus», se dit Aimée, et quand elle la vit se lever, de toutes ses

petites griffes, elle s’accrocha à sa robe, sans rien dire. Mais la

mère, d’un geste tout naturel, sans violence, et même sans attention,

ouvrit l’un après l’autre les frêles doigts crispés sur elle et poussa

l’enfant vers la religieuse qui venait la chercher.

Ce fut la première chute d’Aimée dans la solitude; d’autres évènements

devaient l’y enfoncer plus profondément encore. Après une longue

captivité dans ce couvent, où les religieuses empêchaient ses compagnes

de se lier avec elle, sous prétexte qu’elle était fille de divorcés,

elle crut qu’elle allait rentrer dans la vie. Mais personne ne voulut se

charger d’elle: son père, à la fin, ne s’y résigna qu’à la condition

qu’elle habiterait au dernier étage du petit hôtel qu’il avait loué dans

Passy, et qu’il ne la rencontrerait jamais, fût-ce dans l’escalier.

Aimée resta séquestrée, pendant trois semaines, dans sa chambre. Puis un

matin son père lui fit transmettre, par un domestique, l’ordre de sortir

tout de suite, d’aller n’importe où excepté chez sa mère et de ne

rentrer qu’à deux heures de la nuit.

Elle avait quelques sous dans son porte-monnaie et un pauvre chapeau

garni de fleurs rouges. Elle était charmante pourtant déjà; dans la

pensionnaire opprimée une jeune fille avait trouvé moyen d’éclore et de

s’ouvrir vers la vie.

Elle se mit à marcher tout doucement dans les rues, effrayée un peu,

émerveillée surtout; il était à peu près midi; elle n’était pas trop

inquiète de la journée; le soir seul, et l’ombre, lui semblaient

menaçants.

Pourtant, comme elle allait à tout petits pas, un homme ne tarda pas à

l’aborder. Elle se contracta horriblement sans bien comprendre ce qu’il

lui voulait: «Allons bon! se dit-elle avec rage, on ne peut même pas se

promener dans cette vie!» Et elle prit l’allure rapide d’une personne

affairée.

Vers le soir, n’en pouvant plus, elle se décida à enfreindre la défense

paternelle et alla sonner chez sa mère; mais, sans se déranger, celle-ci

lui fit répondre qu’elle était trop occupée pour la recevoir.

Aimée vit la nuit tomber, les magasins se fermer; elle dut attendre

encore, appuyée contre la grille des Tuileries, se défendant comme elle

pouvait contre les passants qui s’arrêtaient, seule et perdue dans Paris

comme dans une jungle pleine de bêtes fauves.

Quand elle rentra enfin chez son père, bien après minuit, tremblante,

fièvreuse, épuisée, ayant suivi le milieu de l’Avenue du Bois dont les

bosquets lui faisaient peur, le domestique qui lui ouvrit la porte eut

un mauvais sourire. Elle tomba sur son lit sans pouvoir se déshabiller.

Mais l’odieuse inimitié que son père lui avait d’abord marquée, fit

bientôt place à quelque chose de plus terrible encore. «C’était le

bonheur quand il me détestait», disait plus tard Aimée en songeant aux

diverses phases de son martyre. Aimée lisait souvent au lit; c’était son

seul recours, sa seule évasion; elle lisait tout ce qu’elle trouvait,

furieusement, s’emplissant l’esprit d’images brutales et hétéroclites.

Un matin, elle se sentit gênée inexplicablement dans sa lecture, comme

distraite par une influence magnétique. A la fin cette impression devint

si insupportable qu’elle sauta de son lit et se mit à explorer sa

chambre. En soulevant le rideau qui la masquait, elle vit que la porte

de communication avec l’appartement de son père, jusque là condamnée,

était entr’ouverte et elle entendit des pas furtifs s’éloigner.

Désormais elle se comprit guettée. Elle n’analysait pas très bien

d’abord le sentiment qui pouvait pousser son père à l’épier ainsi. Mais

il vint lui rendre visite plusieurs fois chez elle et dans ses paroles

elle commença à entrevoir une odieuse tendance. Tantôt il lui disait des

tendresses, non pas telles qu’elles fussent d’un père à sa fille

absolument inadmissibles, mais si imprévues et accompagnées de tels

regards que leur intention ne pouvait faire aucun doute. Tantôt, comme

exaspéré par l’impossibilité de s’exprimer directement, il entrait en

fureur, injuriait la jeune fille, lui criait: «Tu ne finiras donc pas

par mal tourner, chipie?»

Au cours d’un souper, qu’il offrit à des acteurs et à des grues et

auquel il la força d’assister, Aimée vit tout à coup un des convives se

pencher vers son père et lui murmurer quelque chose à l’oreille: «Tu

n’as pas besoin de te gêner, répondit le misérable à haute voix. Elle

est à prendre.» Et comme l’homme se levait déjà, Aimée dut s’enfuir en

lui jetant sa serviette au visage.

Elle ne dormit plus que d’un sommeil affolé. Une nuit, elle se réveilla

en sursaut; son père était au pied de son lit et la regardait. Elle se

dressa pleine de rage: «Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je crie, je

crie par la fenêtre, j’appelle tout le quartier.» Comme il était très

lâche et qu’il la voyait furieuse, il battit en retraite, avec des

menaces.

Aimée n’avait personne à qui se confier. Ayant remarqué que la femme de

chambre semblait instruite des manigances de son père, elle se décida à

lui faire part de ses angoisses. Mais à sa grande horreur, cette fille

se mit à sourire et confessa simplement qu’elle trouvait la situation

«assez drôle».

Son frère, du moins, pensa-t-elle, qui venait la voir de temps en temps,

saurait accueillir sa confidence et la protègerait. Mais quand elle lui

raconta le siège monstrueux auquel elle était en butte: «Ça ne m’étonne

pas de ce vieux paillard!» répondit-il seulement en riant. Et à la

colère d’Aimée devant une réaction si faible, il opposa: «Que veux-tu

que je fasse? Il ne faut pas t’affoler comme ça. Tu es bien assez grande

pour te défendre toute seule!»

Enfin, un jour, Aimée reçut de son père l’ordre de venir le trouver dans

sa chambre. Pour lui prouver qu’elle n’avait pas peur, elle s’y rendit

sur le champ. Son persécuteur sembla enchanté; il entra dans des

explications papelardes et confuses, et tout à coup: «Tu n’as pas besoin

de faire des manières comme ça, puisque tu n’es pas ma fille.»

Aimée vit tout à coup une grande lumière; pendant un instant, le

bonheur, comme un soleil, lui obstrua l’imagination. Elle pensa

seulement: «Je m’en vais.»

--Eh! bien, je m’en vais tout de suite, répondit-elle à l’homme qui la

regardait plein d’attente.

--Mais pourquoi? pourquoi? Je ne te chasse pas, fit-il, soudain

désespéré.

Et cherchant à reprendre l’avantage:

--Où irais-tu, malheureuse? Il n’y a que moi au monde qui me soucie de

toi.

--J’irai n’importe où. Donne-moi un peu d’argent. Je pars.

Elle était si transfigurée, si véhémente, lui si stupéfait, qu’il ouvrit

sa bourse comme en rêve et lui tendit quelques billets.

Le soir même, Aimée prenait une chambre dans un hôtel. Quelques jours

plus tard, elle avait trouvé une place d’institutrice dans le Midi et

partait sans que son père eût fait le moindre geste pour l’en empêcher.

Elle resta deux ans dans cet exil. Enfin, la mère de la seule amie

qu’elle eût conquise au couvent, ayant appris par hasard quelque chose

de ses malheurs et se sentant émue par le courage qu’elle y avait

opposé, lui offrit de revenir à Paris et la recueillit chez elle; c’est

là que Georges l’avait connue.

* * * * *

Je m’étais attendu à découvrir sur Aimée la trace de ces affreuses

aventures. Et elle y était en effet, mais non pas telle que je l’avais

imaginée.

Je croyais la trouver encore frémissante des injures qu’elle avait

souffertes, toute blessée, toute fléchie, prête à se blottir et à

chercher la consolation. Un inconscient romantisme me la faisait voir

parée des grandes ombres du malheur. Malgré le portrait que Georges

m’avait d’abord tracé d’elle, je voulais que son humiliation fût encore

perceptible dans tous ses mouvements, qu’on la pût goûter comme un

ornement de chacun de ses gestes. C’est de cette absurde exigence de mon

esprit que naquit vraisemblablement la demi-déception que j’éprouvai

dans les premiers temps où je fis la connaissance d’Aimée.

Car, dans l’être que j’approchai alors, rien absolument ne correspondait

à ma prévision.

Et si j’eusse voulu en faire une tant soit peu raisonnable, il m’eût

fallu tenir compte de l’âme sur laquelle toutes ces persécutions avaient

porté. Combien j’aurais voulu connaître Aimée enfant! Le petit cœur sage

et terrible! Comme il devait battre durement le jour où elle s’était

trouvée sur le pavé! Peut-être n’eût-il pas fait bon la plaindre trop

fort. Peut-être n’eût-elle pas accueilli un sauveteur beaucoup plus

gracieusement que ceux qui tentaient de profiter de sa détresse.

Non, l’infortune ne l’avait pas entamée; ces privautés qu’elle avait

essayé de prendre avec elle, Aimée les avait vivement repoussées; elle

n’avait permis à rien de mordre sur elle; de la petite fille traquée, il

ne lui restait aucune fragilité et même pas un soupçon de colère, même

pas le plus petit désir de vengeance. Car, après tout, quelle raison

avait-elle d’en vouloir à personne? On ne l’avait pas touchée. Personne,

à aucun moment, n’avait été plus fort qu’elle. Il y avait dans son

regard, dans toute son attitude, quelque chose qui réduisait son passé

au silence, qui lui défendait d’élever aucune revendication sur elle,

qui rendait presque impossible à autrui d’y faire seulement allusion.

Au lieu de l’accabler, il s’était tourné au fond de son cœur en

indépendance. Aimée avait pris l’habitude de ne compter sur personne.

Elle n’était pas devenue exactement méfiante, mais inexprimablement

seule, seule jusqu’à la folie, jusque presque à l’insensibilité.

Après sa fuite, pendant son séjour dans le Midi, elle avait été un

moment sur le point de faiblir; pour calmer ses nerfs légèrement

détraqués, elle avait entrepris, dans ce pays où elle ne connaissait pas

une âme, d’interminables promenades à pied. Elle en était sortie guérie

pour toujours, intacte à nouveau, radieuse, détachée de tout, reprise

par son propre cœur, privée, sauvée. Sous tant d’efforts de la destinée

pour la jeter à genoux, elle avait au contraire pris conscience de sa

force; elle l’avait reconnue, touchée partout en elle, et délivrée. Sans

rage, sans trépignement, sans rancune, avec une souplesse secrète et

heureuse, elle s’était dégagée elle-même, embrassée, saisie. Je ne sais

si elle se parlait à elle-même, dans ses promenades, mais ses pensées

faisaient à peu près comme si elle se fût dit: «Te voici, ils n’ont pas

pu t’avoir, te voici, ma grande! Toute la place qu’il te faut! Et tu

n’en as pas besoin de beaucoup pour leur échapper, pour l’emporter sur

eux.»

L’indignité de ses parents achevait cet isolement d’Aimée, ce

détachement pathétique de sa figure. Rien derrière elle que ces tristes

monstres oubliés, ou plutôt rien que cette âme passagère, inconnue,

perdue au fond d’un passé insondable, et qui était la seule dont elle

eût peut-être hérité quelque chose. Rien de fait pour elle; tout

commençait avec elle. Et c’est pourquoi il fallait que tout, dans son

âme, fût pris au plus vif, au plus dur, au plus décidé. En tout, elle

débutait par le principal,--pour avoir le temps de l’atteindre.

* * * * *

Si elle s’était si bien sauvée, c’est qu’elle avait si peu de chose à

emporter! C’était un étroit trésor, en vérité, que son âme! Ceux qui ne

l’aimaient pas, n’y voyaient qu’indigence. Et en effet, il fallait

l’aimer pour comprendre qu’une si mince ressource pût être sans prix.

Un fonds un peu rare, une nature toute capitale; rien n’y était exprimé

plus d’une fois, et dans son essence la plus ardue; chaque trait en

était tracé par la pointe la plus fine que le Créateur avait pu trouver.

Jamais cœur moins débordant, jamais figure moins saturée. On ne voyait

jamais passer en elle de ces ondes qui confondent, un instant, tous les

sentiments comme des arbres sous un même frisson de vent; elle n’était

jamais languissante ni flébile; elle ne connaissait ni les brumes, ni

les pleurs; les contours de son âme n’étaient jamais brouillés.

Toutes ses émotions paraissaient du premier coup à l’état distinct;

elles se prononçaient, plutôt qu’elles n’éclataient; elles étaient

belles et courtes comme des pensées.

Dans tout le personnage d’Aimée il y avait quelque chose qui ressemblait

à la vérité. Et mon enthousiasme en le peignant, c’est bien celui qu’on

éprouve lorsqu’on poursuit la vérité; une grande contention, une

admiration pleine de cris empêchés, un transport sans cesse brisé par la

crainte de mal voir, quelque chose d’effréné et d’essoufflé à la fois.

Les traits que j’aperçois ne prêtent pas sous l’effort de mon esprit,

ils sont rebelles au foisonnement. Mais de les inscrire seulement, de

relever chacun dans sa dure élégance, c’en est assez pour me remplir le

cœur.

* * * * *

Aimée en avait trop vite fini avec certaines choses qu’on lui disait. On

la regardait avec étonnement: «Est-ce là tout?» Mais elle ne se

troublait pas, car de cette brièveté elle avait la justification toute

prête: c’était cela qu’elle était capable de fournir en des occasions

plus grandes.

Elle n’entrait pas dans vos préoccupations, elle ne venait pas chez

vous; on ne se sentait jamais tout à fait épousé par elle. Le

dédoublement lui était absolument interdit; mais elle était si bien

prise dans sa propre forme qu’il y eût eu de l’impertinence à lui

demander toute autre incarnation que d’elle-même.

Le miracle de la multiplication était impossible sur elle; du moins

jamais il ne l’eût rendue nombreuse; il n’eût été qu’un stérile coup de

foudre et n’eût fait que la réduire en cendres.

Non, il fallait accepter Aimée dans sa simplicité, car elle se donnait

là-dessus à prendre ou à laisser et je n’ai jamais vu quelqu’un qui

supportât avec une plus souveraine indifférence d’être laissé.

* * * * *

A la place des prévenances et des accompagnements qu’elle ne pouvait

fournir, elle usait envers ses vrais amis d’une familiarité un peu

brusque. Un jour, dans les commencements, comme, en causant avec elle,

je me perdais à la considérer de tout près, elle se tourna vers Georges

qui était à quelques pas de nous, et riant très fort:

--Voyez, dit-elle, comme il s’étonne de ce grand nez pointu que j’ai au

milieu du visage!

C’est par de telles saillies qu’elle remplissait l’espace entre elle et

vous; elle vous rapprochait d’elle carrément, sautant par dessus les

nuances et les degrés qu’elle se sentait impuissante à marquer. Parfois

j’étais près de trouver sa plaisanterie effrontée; mais je voyais

aussitôt qu’elle n’était qu’un moyen héroïque de m’entraîner avec elle,

à travers les embarras que lui ménageait sa hauteur.

Lorsqu’elle entrait en quelque endroit où elle ne savait pas que je

l’attendisse, je me rappelle sa parfaite absence de surprise, sa main

tendue, son bonjour ferme et joyeux; dès la porte, elle était au fait;

parfois elle me saluait de mon prénom drôlement déformé, en camarade; ou

bien, en me serrant la main, elle me secouait le bras longuement, en

riant. Dans l’instant la distance où j’étais d’elle était franchie, du

moins jusqu’à l’endroit où le terrain devenait vraiment abrupt, jusqu’au

pied de la terrible citadelle.

J’ai dit, combien son rire au début m’avait étonné, et même froissé; il

s’échappait par grandes fusées arides; j’y trouvais quelque chose de

dur. Dans l’être sensible et frémissant auquel je prétendais, à ce

moment, avoir affaire, il détonait en effet étrangement. Longtemps je

restai devant lui comme devant une porte dont la serrure se fût dérobée;

je sentais qu’il donnait sur tout un dangereux inconnu que je m’irritais

de ne pouvoir deviner, ni forcer. Mais en y mettant toute ma patience,

toute mon adoration, j’ai fini par le tourner; j’ai compris ce qu’il

voulait dire. Il indiquait le ton de cette âme tout en esprit; il était

en elle à la place des troubles, des va-et-vient, des mélanges dont les

autres sont émues; il suppléait en elle à la circulation des fluides;

c’était l’orage d’un climat sans eau.

Aimée manquait non point tant de tendresse que de caresse. Cette

privation de soi, cette attente, cette demande, cette insuffisance qu’il

y a dans toute caresse, elle ne pouvait s’y plier. Mais elle charmait

par la seule droiture de ses mouvements vers vous. On était avec elle

dans une intimité complète sans qu’elle vous eût une seule fois favorisé

d’une inflexion de voix plus câline, ni de la moindre flatterie; mais il

y avait une douceur incomparable dans la façon dont elle vous disait

tout droit le vrai de ce qu’elle sentait pour vous, comme ce jour où

elle me déclara tout à coup si simplement:

--Je vous aime bien, François!

La vibration, la perpétuité: voilà encore ce qu’on pouvait être gêné de

ne pas rencontrer dans ses sentiments. Ils s’élevaient au moment qu’il

fallait; leur son avait toute la plénitude désirable, mais ils n’étaient

pas «tenus»; ils cessaient aussitôt de retentir. Je ne veux pas dire

qu’ils disparaissaient de son âme, mais seulement qu’ils ne

l’emplissaient plus, qu’ils ne la peuplaient plus de leurs ondes, qu’ils

ne la dominaient plus.

Si vous la quittiez pour quelque temps, aussitôt la sensation vous

prenait que vous n’étiez plus rien pour elle; du moins, éprouviez-vous

que votre image était comme suspendue dans son cœur; rien d’elle ne vous

suivait, ne vous rattrapait; rien ne s’échappait vers vous de cette lyre

précieuse, mais muette.

Pourtant il était faux que vous fussiez oublié. Vous n’emmeniez pas son

affection, mais en revenant, vous la retrouviez toute pareille. Elle

avait vécu dans son cœur comme une mélodie sur la portée; tout de suite

elle se réveillait, se développait délicieusement intacte.

Il était beau de retrouver Aimée après une absence; du premier coup elle

était près de vous aussi prompte, aussi active que vous l’aviez laissée;

de toutes ses ressources elle se rendait à vous.

Ainsi ressemblait-elle aux ports des côtes profondes d’où l’on sort et

où l’on aborde par tous les temps avec la même facilité.

* * * * *

L’ordre était sa passion. Il ne fallait pas qu’un sentiment en elle

essayât de prendre le pas sur les autres; elle avait horreur de se

laisser envahir, horreur d’être submergée; rien jamais en elle n’était

au profit, ni aux dépens d’autre chose, rien ne grandissait au point de

gêner le reste; je n’ai jamais connu d’être moins romantique, ni pour

qui les entraînements irrésistibles eussent moins d’attraits. D’autres

pouvaient se plaire à perdre la tête: pour sa part, elle ne trouvait

d’agrément qu’à la conserver bien solide, bien vigilante, bien au fait

de tout ce qui survenait dans son cœur.

Lorsqu’en voyage, elle arrivait dans une chambre d’hôtel, Aimée

excellait à ranger autour d’elle les objets entassés dans sa malle; elle

trouvait toujours moyen de les accorder de la façon la plus harmonieuse

possible et chaque fois sur un mode nouveau approprié à la disposition

des lieux. Sans encombrement, sans double emploi, sous ses doigts

délicieux et subtils, ils se distribuaient sur les tables et sur les

étagères de façon à ne laisser aucun vide et à ne se point masquer les

uns les autres; on pouvait accéder à chacun directement; toute

implication était supprimée. C’était un petit monde à son image qu’elle

créait ainsi chaque fois autour d’elle et qui l’empêchait, où qu’elle

tombât, de se sentir jamais «à l’étranger». C’était son âme exacte,

complète et bien articulée qu’elle traduisait à l’extérieur.

Son âme que rien ne pouvait faire chanceler. De tout le poids de vos

prières, de vos misères vous fussiez-vous accroché au bord de cette

barque imperturbable, elle n’eût seulement pas penché. Si vous aviez su

la conquérir, vous aviez votre part, bien sûr, dans son affection, et

certaine, et garantie; mais venait un moment où elle ne pouvait plus

croître; il ne fallait compter, à votre avantage, sur aucune démesure;

même la force, l’intrusion même à poings armés ne vous eussent pas

procuré une occupation plus entière de ce cœur profond mais ménager.

La souffrance ne convenait à Aimée que dans des occasions très rares:

elle ne lui allait pas bien pour tous les jours. Aussi, comme une femme

qui écarte les ajustements mal favorables à sa beauté, avait-elle

imaginé de ne la porter que le moins possible. De là sa lenteur à

s’émouvoir pour autrui. Elle n’avait pas pitié de vous, elle attendait

longtemps avant de prendre part à votre peine, elle y était plus

patiente que vous. (Mais toujours ce dont elle négligeait de vous

plaindre, on s’apercevait ensuite qu’en effet cela pouvait être

supporté.)

* * * * *

Oh! le sage, oh! le cruel démon! Qui voudra comprendre que, de tout son

personnage, ce soit ce dernier trait qui m’ait traversé jusqu’au cœur et

m’ait envenimé d’un si grand amour? Car, il faut le dire maintenant,

j’avais pu être sur elle compatissant et penché, pour elle ma tendresse

avait pu s’émouvoir; mais je ne l’eusse sans doute jamais véritablement

aimée, si je n’eusse rencontré, au milieu de toutes ses vertus, comme un

chardon délicieux parmi les fleurs, sa dureté.

Oui, c’est de cela, bientôt, que je fus avant tout épris en elle,--de

son impitié, de sa résistance à l’attendrissement. C’est aussi que ce

n’était pas quelque chose en elle de purement négatif; cela prenait un

visage aussi de temps en temps, et farouche; cela devenait une ardeur,

une frénésie. Aimée était folle aussi, à sa façon; elle avait, en plus

de son équilibre, de quoi le perdre aussi par instants.

Un certain goût affreux, à force d’être dépouillé, de la vie. Au milieu

des plus grandes misères de son enfance, dans le fiacre qui l’emmenait

au couvent, au moment où elle vit son pseudo-père près de son lit:

«Évidemment ce n’est pas très drôle, se disait-elle intérieurement, mais

c’est tout de même assez curieux.» Et elle attendait la suite de ce qui

allait lui arriver, avec un désir, une indiscrétion qui touchaient à

l’indécence.

Rien qui ne fût pour elle, d’une certaine façon, bienvenu! rien dont

elle ne sût faire de l’extase! L’admiration passait, en elle, la

sensibilité. Comme d’autres pour le bonheur, elle avait une sorte de

vénération pour ce qu’il y a, au fond des évènements, de réfractaire à

nos désirs, de difficile à déranger. Le mal même qu’ils lui faisaient,

la trouvait pleine de rire et de salut.

«Il fait beau, et j’aime un peu trop la vie», m’écrivait-elle un jour.

Et je n’avais pas besoin de la voir pour deviner l’enthousiasme dont

elle devait flamber à ce moment, l’illumination de ses yeux, le fluide

admirable qui devait en découler.

Ses yeux! je reste encore troublé de leur excès sur tout le reste de son

visage. Quand ils se fermaient, on voyait comme en creux, sur tous ses

traits, la vie qu’ils y avaient reprise. Ils exprimaient le dépassement

de cette âme sur ce corps, sa disproportion avec lui, son avidité

au-delà de lui, sa soif, sa maladie! et c’étaient celles de vivre. Ils

ne la défendaient pas seulement, ils la trahissaient aussi; et il faut

que je m’écrie: enfin!

Ses yeux! C’est à quoi je la reconnaissais toujours; ils me parlaient en

silence de la perversion qui nous réunissait. Je les ai suivis partout,

et jusque dans cette pauvre figure jaune qu’elle eut au cours d’une

maladie Oh! je me souviens quand il n’y avait plus que cela de beau en

elle! Comme j’étais heureux! Car ils continuaient à m’appeler, à marcher

devant moi comme un signe. Et je suis entré dans le désert à leur suite,

dans l’enfer de sable, d’ardeur et d’insomnie, seul, puni, perdu.

* * * * *

Mais je vais trop vite. Au moment où je pris conscience de mon amour

pour Aimée, j’étais encore bien loin de savoir sur elle toutes ces

choses, donc de m’en éprendre. Elles ne m’attiraient, en tout cas, qu’à

l’état confus et comme latent. Je n’étais séduit que par l’étrangeté

générale de son caractère.

Et même, peut-être, n’était-ce encore que le mirage de son âme dans la

mienne qui m’entraînait?

Je l’aimais toute mélangée à moi, complétée, alourdie, déformée par mes

besoins et par mes manies personnels.

Je n’osais déjà plus la plaindre, mais une des pensées qui avivaient le

plus mon amour, c’était celle, tout de même, qu’elle avait été

poursuivie et monstrueusement désirée, que d’autres, avant moi, avaient

été après elle à la chasse, d’autres que je ne connaissais pas, que je

ne pouvais pas rattraper, de qui je ne pouvais pas me venger, à qui je

ne pouvais pas faire mal. Une sorte de jalousie rétrospective et

impuissante m’affolait vers elle.

Si forte qu’elle parût maintenant à mes yeux, je savais qu’elle avait

été un instant aux abois. Toute mon âme était en révolte contre ce

souvenir, mais, à chaque fois qu’il revenait, elle en éprouvait un

trouble voluptueux.

Je lui permettais bien aujourd’hui de faire la fière. Elle n’en avait

pas moins subi la condition des femmes: elle avait reçu,--et dans

quelles formes aggravantes--l’insulte solennelle et rituelle du désir.

Cela était détestable, et tout de même c’est ce qui la fécondait pour

moi, ce qui remuait la terre aride de son cœur et en faisait les mottes

au soleil exposées.

Une voie vers elle se trouvait ainsi pour moi comme frayée, où j’entrai

résolument. En pensée, je veux dire. Au moment même où Georges avait

prononcé la phrase fatidique, qui m’avait découvert mon amour, le

désintéressement avait disparu de mon cœur tout à coup, comme un rideau

qu’on tire. Le bonheur d’Aimée, je continuais sans doute à le vouloir;

mais il n’était plus le premier objet de mes vœux; je ne souhaitais

plus, avant toute chose, de la voir réconciliée avec Georges; je ne

m’excluais plus aussi sévèrement de leur destinée à tous deux. Avec une

timidité sournoise, je commençais à penser à moi; dans toute cette

aventure, je m’apparaissais pour la première fois comme méritant quelque

chose. Quoi? Je ne savais pas trop; j’osais à peine y réfléchir; je

voyais simplement que je ne pouvais plus me prendre pour rien du tout.

Pour éprouver à proprement parler du désir, j’étais trop misérable, trop

d’anxiétés et de scrupules se donnaient rendez-vous sur moi. La

possession d’Aimée était une chose qu’aucune honte ne me retenait

d’envisager, mais dont un poids trop lourd sur le cœur m’interdisait de

caresser l’image. Mon esprit m’entraînait bien jusque là, mais poussé

seulement par la logique; son mouvement était combattu par toute mon âme

contractée. La dévotion, la peur m’étreignaient. Elles avaient bien un

arrière-goût brûlant, elles étaient bien imprégnées de fièvre, mais

elles demeuraient surtout accablantes et ne me douaient que d’entraves.

Non, les droits que je me sentais tout à coup étaient infiniment plus

vagues que celui de couvrir son visage de baisers. Je n’allais pas si

vite, mon ambition n’avait pas tant d’entrain ni d’allégresse; elle

était sourde encore, et maladroite, et étouffée; elle faisait en moi des

mouvements craintifs et sans utilité.

Je voulais seulement me rapprocher d’Aimée et cette fois non plus

seulement la secourir, mais l’intéresser à mon âme. Tout ce que je

voyais était que je ne pouvais pas lui laisser ignorer plus longtemps

mon amour.

Par instants, il me semblait que je n’avais qu’à accourir et à lui en

annoncer la nouvelle joyeusement, dès la porte, avec un cri:

--Vous ne savez pas? Eh! bien, je vous aime.

Mais je m’apercevais aussitôt qu’il s’agissait de bien autre chose. Il

fallait amener lentement sous son regard cette âme bouleversée, piteuse

et ravie que je m’étais découverte; il fallait trouver un plan pour la

faire glisser jusque devant elle.

Alors commençait ma méditation. Je cherchais des mots, je les agençais

avec un soin fatigant. Puis je me figurais un certain tour que prendrait

à un moment ma conversation avec Aimée; et hardiment j’en profitais; je

tirais de mon côté les phrases qu’elle me livrait. Tout à coup la place

était prête pour celle que j’avais bâtie: il n’y avait plus qu’à la

poser. C’était fait. Elle savait tout; j’éprouvais un immense

soulagement.

Ah! que d’industrie, que d’adresse, que de présence d’esprit j’ai

dépensées ainsi en imagination! Peu d’amants sans doute ont jamais

montré autant de décision et de bonheur.

Pourtant malgré ma réussite, je recommençais sans cesse mon échafaudage.

Je disposais tout sur un nouveau plan; j’arrivais par un autre côté, il

fallait modifier mon exorde, changer mes préparations; j’aboutissais

enfin à une autre phrase aussi bonne que la première et que je rangeais

soigneusement à côté d’elle dans ma mémoire.

Je travaillais ainsi tout seul, toute la journée, en marchant, en

lisant, au lit même et dans mon sommeil quand je parvenais à dormir. Je

n’étais jamais las de cette méditation. Lorsque j’avais trouvé un mot

qui me semblait heureux, pratique, j’entrais dans des transports inouïs,

je me sentais soulevé de terre, je n’avançais plus qu’au milieu de

battements d’ailes; tout mon visage riait; je parlais tout seul à

mi-voix. C’étaient des délices profondes! Et comme un malade je revenais

sans cesse m’y plonger, oubliant de vivre, oubliant d’agir.

Peu à peu ces pensées prirent en moi une espèce de monstruosité. Ce

paquet d’images et de paroles que je portais en moi partout, que je

retournais sans cesse dans ma tête, fit boule de neige; il attira peu à

peu tout ce qui restait de vivant dans mon esprit. A la fin il n’y eut

plus que lui; de partout on n’apercevait plus que lui. Et il continuait

à rouler, et moi à le suivre comme les anciens damnés courant après leur

supplice.

Dans une telle préoccupation je n’examinais seulement pas comment passer

du projet à l’exécution. De temps en temps, l’idée que mon aveu aurait à

s’extérioriser traversait diagonalement le monde de mes pensées, comme

un froid rayon d’une matière différente et incombinable. Elle me serrait

le cœur tout à coup. J’étais terrifié par cette nécessité imminente et

impossible.

Je me rejetais en arrière avec effroi et reprenais mes rêves. Ils

étaient tellement plus confortables!

Mais l’appel de la réalité se faisait entendre à nouveau, bas et

terrible. C’était au moment surtout où je me représentais ce qu’il y

avait de coupable dans la démarche que je méditais. La double trahison,

envers Georges, envers Marthe, qu’elle impliquait, me faisait horreur.

Mais justement cela m’aidait à comprendre que j’étais en marche vers

elle.

Ces mots que je me répétais toute la journée, il pouvait se faire qu’un

moment vînt,--un moment du temps, un moment réel, attaché à la suite de

ceux que je vivais alors,--où je les dirais à Aimée. J’apprenais cela de

moi-même avec étonnement, scandale et tentation.

Je me cramponnais pourtant; toute idée morale ne m’avait pas abandonné.

Je tâchais de me faire croire que j’étais sur un palier où je pouvais

fort bien me tenir si je le voulais, sans faire un pas de plus. Mais

cette assurance était démentie par tout ce que je sentais au travail en

moi. Je n’avais qu’à faire silence un instant: mon cœur aussitôt

m’annonçait ma défaite. Il s’en prenait à moi du dedans tout le jour, il

battait de son flot caché mes dernières forces et me poussait

infatigablement à succomber, en m’étranglant doucement de sa petite main

à ma gorge.

V

Hélas! en cet état pourquoi la cherchiez-vous?

Andromaque.

Enfin je m’éveillai un matin avec la sensation très nette que la journée

ne passerait pas sans que je me fusse déclaré.

Rien, pourtant, de nouveau n’apparaissait. Dehors c’était le même jour

terne, la même rue désordonnée sous le vent jaune. D’aucune aile plus

vive le printemps encore n’avait touché Paris.

En moi non plus je ne trouvais rien qui me pressât beaucoup plus

instamment que la veille. Mon sang ne courait pas plus vite. Je ne

sentais pas davantage cet entrain, cette inspiration qui font l’amant

heureux. A vrai dire je savais qu’ils me manqueraient toujours et je ne

comptais pas les attendre. Je savais qu’il faudrait agir dans l’embarras

et la disgrâce, sans aucune faveur de mon esprit, sans aucun de ces

secours, de ces bonheurs qui vous poussent en avant au moment opportun.

Mais du moins j’aurais dû sentir quelque rapprochement, une possibilité,

si j’ose dire, objective, de l’évènement. Or il restait toujours aussi

inaccessible, même par la pensée. Entre l’instant où j’étais et celui où

elle saurait mon amour, il y avait toujours le même abîme: je n’arrivais

pas à me représenter moi-même au milieu du monde bouleversé qui suivrait

mon aveu. Toute mon imagination s’arrêtait là-contre. Je m’étonnais

naïvement à la pensée qu’avant le soir je saurais quelle figure prennent

les choses autour de vous, après de telles révolutions.

Tout mon respect, ma tendresse même accouraient pour prévenir ma

démarche, pour la rendre plus insensée, plus impossible, pour la

reléguer dans l’absurde, pour la détacher de cette journée déjà en train

et qui pourtant me conduisait irrémédiablement vers elle.

Était-ce donc mon angoisse accumulée qui cherchait à se faire jour par

cet aveu? Était-ce le besoin d’échapper enfin à l’obsession de tous ces

mots qui dansaient dans mon esprit? Je commençais à savoir ce que sont

les souffrances de l’amour. En quinze jours j’en avais fait

l’apprentissage; elles ne m’étaient pas devenues plus supportables; mais

je comprenais qu’elles ne font pas forcément mourir. Les battements de

cœur qui m’avaient tenu éveillé pendant presque toute cette dernière

nuit, je les aurais endurés longtemps encore sans accident. Ma vie avait

été capable de descendre au fond de cet abîme; elle eût peut-être pu

aussi bien y durer. D’ailleurs je n’ai jamais rien fait pour éviter de

souffrir.

D’où donc montait l’étrange certitude que je me découvrais ce matin-là?

Une résolution, une toute petite résolution: «Avant ce soir elle saura.»

Où était-elle en moi, si fragile et si tenace, si timide et si

effrontée? Je ne la trouvais nulle part où je la cherchais. C’était

quelque chose d’innombrable et d’informe, quelque chose qui venait d’en

bas, qui s’édifiait péniblement et dans l’ombre, et contre moi. On me

poussait doucement sur la scène; raidi, malheureux, empêché, il fallait

que je fisse le pas redoutable qui allait me découvrir tout entier. Il

n’y a pas de portant pour moi en cette vie; je ne sais pas rester

longtemps abrité. Si maladroit que je sois, il faut que j’avance, il

faut que je me compromette. Je ne souffre pas de rien laisser passer

sans y avoir risqué quelque chose, fût-ce le ridicule.

Plutôt que l’entraînement de l’amour, c’était le sentiment d’une tâche à

mener à bien que j’éprouvais maintenant. Cet aveu était devant moi,

infiniment lourd et difficile, infiniment au-dessus de mes forces, mais

spécifié, commandé, nécessaire. Par instants il m’apparaissait comme un

énorme pensum. L’idée pourtant ne me venait pas que j’eusse pu me

l’épargner. Je faisais pour l’accomplir tout l’effort que d’autres

eussent fait pour l’éviter. Toutes les raisons qui me l’interdisaient

étaient à leur poste, en grande tenue, et me donnaient un avertissement

solennel. Mais toute ma volonté avait passé de l’autre côté. Elle

s’était mise à cette besogne défendue comme s’il se fût agi du devoir le

plus sacré. Souvent ainsi j’ai mis l’acharnement de la morale dans les

œuvres qui la contrariaient le plus exactement.

Je ne cherchais pas mon bonheur. Au contraire je tremblais pour lui. Je

craignais de perdre, en me découvrant, tout ce qui me restait de

facilités et de joies; je craignais qu’Aimée ne me défendît désormais de

la voir. J’allais risquer dangereusement mes pauvres instants heureux,

le peu d’aération et de lumière qui me venait encore au fond de ma

prison. Je n’en marchais pas moins. Avec étroitesse et emboîtement comme

le soldat qui va au feu, avec la même préférence passionnée de la mort

et du malheur aux biens que l’on possède encore.

Heures sévères! J’avançais entre elles dans une espèce de détresse;

elles me soutenaient par dessous les bras, elles m’encourageaient, elles

me secondaient cruellement. Il y avait des moments où je voyais bien que

j’étais tout seul à m’imposer le devoir qui m’accablait. Cet inévitable

devant quoi le cœur me manquait presque, je voyais bien qu’il ne venait

que de moi: «Faut-il que je sois insensé pour me torturer ainsi

moi-même!» pensais-je. Et l’envie me prenait, comme de délicieuses

vacances, de rendre à mes décisions la clé des champs. Cela semblait si

simple, si sage! Il n’y avait qu’à vouloir, ou plutôt il n’y avait qu’à

ne plus vouloir.

Hélas! c’est cela justement qui était devenu impossible. De cette

délivrance, je pouvais bien concevoir un instant l’idée, croire que je

n’avais qu’un mouvement à faire pour y passer. Mais ce petit dépliement

de ma volonté m’était devenu chose plus difficile qu’à l’hypnotisé

auquel on l’a défendu, le geste d’ouvrir la main. Je m’en allais ainsi,

portant sur moi tout le bagage de mon angoisse, absolument libre et

parfaitement enchaîné, frôlant toutes les occasions qui m’auraient pu

divertir, sans qu’il me fût permis d’en saisir aucune, profondément

retranché, même lorsque je m’y arrêtais un instant, de tout ce qui m’eût

pu sauver.

Oh! les haltes de cette journée! Je ne me les rappelle pas toutes.

Simplement la dernière, la plus étrange, la plus spécieuse. Vers quatre

heures, incapable de tout travail j’étais allé voir Georges chez un ami,

où je savais le rencontrer. L’ami était sorti: nous l’attendîmes

ensemble. Sitôt installé dans un fauteuil, auprès de Georges, je ne me

sentis plus pressé par rien; Georges était gai; il me plaisanta

gentiment. Nous trouvâmes bientôt entre nous une facilité telle que nous

n’en avions pas connue depuis des semaines. Les mots se mirent à courir

entre nous avec cette promptitude, cette joie, cette adresse des jours

où l’on est bien disposé. De toute mon amitié rafraîchie je m’élançais

vers Georges; peu à peu j’étais repris par un profond besoin de

confiance. Il me semblait que je m’étais trop économisé avec lui. Il y

avait quelque chose à réparer, à ressaisir depuis le principe. J’aurais

voulu lui dire! «Attendez! Nous allons voir! Écoutez-moi! Par où

commencer?» L’impatience de me donner, une ravissante envie de me trahir

faisaient rayonner mon visage. J’aurais voulu lui livrer tout ce qui

pouvait être livré de mon cœur; je cherchais des ruses pour aller aussi

loin que possible dans la confidence sans la rendre irréparable; je

traçais mentalement des limites; j’abandonnais d’avance des régions

entières de mon âme, en n’y retranchant au préalable qu’un petit détail,

qu’une pensée trop directe ou trop vive. Pourtant, sur cette pente,

l’instinct de conservation de mon amour me retint à temps; je fis taire

mon imprudente générosité. Mais tant de bonne volonté ne pouvait pas

rester sans se faire sentir; elle donnait à notre conversation un

entrain, une chaleur où nous étions tous les deux enveloppés. J’allais

au devant de toutes les pensées de Georges; je les reconnaissais de

loin, je les prévenais presque amoureusement; je lui épargnais les

moindres peines. Jamais peut-être il ne m’avait été si cher qu’en cet

instant. Il n’y avait rien de pervers dans cette tendresse intempestive;

c’était la plus saine, la plus abondante amitié qui me poussait vers

lui. Nos sentiments ne suivent pas toujours exactement les contours des

situations où nous met la vie. Ou plutôt, l’amour ouvre de telles

sources en nous que les eaux s’en répandent parfois sur ceux-là mêmes

qu’il offense. Profitant d’un silence de nos pensées, je lui dis

brusquement: «Je vous aime bien, Georges!» Et nous nous étions

insensiblement si bien exaltés que cette déclaration ne l’étonna pas

trop. Je voulais y faire tenir tout ce qui me gonflait en cet instant:

rêves idylliques d’un rapprochement entre les âmes, d’une sorte de

communion fraternelle entre tous mes bien-aimés, besoin de demander

pardon pour l’acte que je n’avais pas encore accompli; désir d’en

écarter à l’avance à mes propres yeux toute nuance de secret et de

trahison. Au moment de partir, lorsque je fus debout, il me sembla que

j’étais tout entier transparent et que sous le regard de mon ami je me

tenais compris, absous. Par un dernier raffinement de confiance, cédant

au bonheur qui me montait de plus en plus à la tête, comme un

avertissement solennel et comme une prière, je lui dis:

--Maintenant je vais voir Aimée... du moins si vous m’en donnez la

permission.

--Je n’ai pas à vous le permettre», me répondit-il d’un ton qui pendant

un instant me rendit hésitant et déconcerté. Mais j’étais si transporté,

si lancé, si sot, pour tout dire, que j’écartai aussitôt toute

réflexion.

Dans la rue je me retrouvai plein de la même joie vagabonde. Et par un

bizarre mouvement, comme elle était incompatible avec la contraction où

je me sentais depuis le matin, comme il fallait à tout prix qu’elle s’en

débarrassât, elle l’atteignit dans sa cause; elle écarta la résolution

qui l’avait fait naître et qui l’entretenait en moi; elle la déplaça, la

mit de côté: mon projet de déclaration sembla s’être évanoui; je crus y

avoir renoncé. Tandis que je m’acheminais vers Aimée, l’intention que

j’avais si péniblement nourrie tout le jour, m’apparaissait de plus en

plus fragile, théorique, irréelle; elle perdait tout sens, elle semblait

se vider de sa possibilité, bien mieux, de sa raison d’être. Je ne

voyais plus ce qui l’avait formée. Je me traitais de visionnaire et

d’insensé. Du même coup une délivrance, un soupir infini soulageaient

mon âme; je sentais revenir toutes les facilités dont m’avait privé mon

angoisse. Tout était ramené à ma portée, sous ma main.

J’arrivai à la villa dans cet état de légèreté. Aimée avait déjà pris

l’habitude de ne rien changer à ses occupations pendant que j’étais là.

Elle me reçut dans sa chambre et continua de ranger des robes et du

linge dans un placard, tandis que je m’asseyais dans un fauteuil. Un

moment notre conversation fut tranquille et distraite comme ses allées

et venues dans la pièce.

Mais tout à coup, sans préparation, sans avertissement, comme une chape

de plomb sur mes épaules, ma résolution me retomba dessus; le devoir à

nouveau me saisit aux entrailles. Je cessai brusquement de pouvoir dire

un mot, la parole m’était refusée. Aimée, affairée devant l’armoire

ouverte, me tournait le dos, si bien qu’elle ne s’aperçut pas tout de

suite de ce qui se passait et prit mon silence pour une distraction.

J’eus le temps de me ressaisir un peu.

Pas assez cependant pour rendre à ma conversation l’aisance nécessaire.

Une profonde consternation intérieure affligeait tous mes mouvements;

j’étais diminué, ralenti; toutes les voies que j’avais imaginées, je les

trouvais closes. Il n’y avait plus en moi qu’une anxiété sans contours

ni forme, qu’un seul état tout noir, pareil à la nuit chaude et

bourdonnante des yeux fermés. Toutes les idées de phrases que je pêchais

en moi, étaient pareillement empêtrées, engourdies, avaient le poids du

songe.

Pourtant ma volonté ne me lâchait pas. Elle me secouait d’autant plus

fort que j’étais moins capable de la suivre. Elle me tenait au collet

comme un gendarme qui emmène un vagabond. Il fallait marcher.

Lorsqu’Aimée eut reconnu mon émotion, avec un mélange d’inquiétude,

d’amitié et de malice, elle me demanda:

--Qu’y a-t-il? François, vous me semblez malheureux aujourd’hui. Il faut

me dire ce que vous avez. Ne suis-je pas une bonne amie?

J’eus une seconde de clairvoyance, pendant laquelle je pensai avec

tranquillité, presque avec sourire: «Dans quelques instants ce sera

fait.» Pourtant les moyens entre mes mains restaient toujours aussi

manquants, refusés. Je m’étais levé. Aimée, au contraire, sous l’empire

de la curiosité, quittant sans s’en apercevoir son va-et-vient, s’était

assise. Je me mis à marcher dans la chambre. Mais il continuait à ne me

venir qu’une intolérable souffrance. Sans doute elle avait passé sur mon

visage: j’en vis le reflet dans l’étonnement et la pitié qui

commençaient à se peindre sur celui d’Aimée. C’est ainsi que nous nous

rapprochions en silence.

Enfin un obscur déblaiement se fit en moi; des paroles arrivèrent, mais

d’abord défensives, retournées contre cela même que je voulais dire:

--Non, c’est inutile: il vaut mieux ne pas parler. Et d’ailleurs ce

n’est rien. Cela n’est pas intéressant. Cela ne concerne que moi, que

moi.

Je parlais avec une violence involontaire, profitant de ces premiers

mots pour chasser ma rancune de tout ce qu’Aimée m’avait fait souffrir.

J’étais d’ailleurs tombé dans un état brutal, plein de retours et de

secousses, prolongement actif de ma paralysie de tout à l’heure. Je me

défendais passionnément contre quelque chose que je ne savais encore

comment entreprendre; je m’y jetais en me débattant de toutes mes forces

et je cherchais confusément une issue aussi bien dans ma révolte que

dans mon entraînement.

Cependant Aimée était devenue profondément attentive. Non pas

insensible. Je pense que devant ce secret tout proche qu’elle n’osait

encore être sûre d’avoir deviné, le cœur devait lui battre un peu. Mais

elle conservait sur elle-même ce gouvernement que j’avais perdu sur moi.

Elle me regardait doucement sans honte comme sans provocation, toute

voisine et pourtant hors de prise, infiniment dérobée. Elle ne me

soutenait que de son silence. Devant cet esprit si maître de soi, devant

cette femme profonde, je devais avancer tout seul, je devais achever,

exposé comme sur un glacis, les pas que j’avais commencés.

Je parlai:

--C’est une chose à quoi vous ne pouvez rien faire. Il ne faut pas

chercher. Ce n’est rien. Un malheur qui m’est arrivé. Je suis dans une

impasse, bloqué de toutes parts. Plus de jour d’aucun côté. Mais tant

pis pour moi! C’est sans importance. Cela ne regarde que moi. Je

m’arrangerai bien.

Je continuai à me débattre ainsi devant elle dans un langage obscur,

contracté, maladroit. L’éclairage en moi était trop bas à cet instant

pour que ma conscience ait pu voir passer toutes mes paroles et pour que

ma mémoire les ait retenues. Je me rappelle simplement qu’il y en avait

que j’appelais du plus profond de moi-même, que je tirais jusqu’à moi

dans un effort surhumain. D’autres au contraire faisaient un saut

brusque hors de moi, comme si elles eussent soudain manqué de place dans

mon âme trop condensée. De loin en loin je reconnaissais au passage une

des phrases que j’avais préparées pendant la longue méditation de mon

aveu; mais mal en place, moins juste, moins utile que je ne l’avais

aiguisée, amenée là de force, dans un moment où elle allait à peu près

bien, frappée de la même malchance que tout mon discours. Car tout ce

que je disais restait affreusement manqué, infirme, énigmatique. Même

accomplie, ma confession portait les traces de l’impossibilité qui

pesait encore sur elle l’instant d’avant. Elle était finie, et cependant

moi-même j’attendais encore. Je m’étais tenu dans une espèce de

généralité ambiguë, dans des allusions à mes souffrances, à ma mauvaise

destinée, à l’avenir redoutable. Je n’avais pas su trouver ces mots

directs, pressants, ces flèches vives et droites qu’eût lancées un amour

moins scrupuleux que le mien. Ainsi la déchirante dépense que je venais

de faire demeurait à moitié vaine, ainsi tant d’effort ne m’avait

conduit qu’à une situation à moitié décidée, qu’au cœur d’un

insupportable malaise.

A vrai dire je ne m’aperçus pas tout de suite de cet échec. J’étais si

plein de mon amour que je crus d’abord l’avoir suffisamment expliqué. Et

dans l’ivresse de me sentir perdu ayant retrouvé une espèce d’aisance,

je m’approchai d’Aimée, je me penchai vers elle, je lui demandai à voix

presque basse, passionnément:

--Vous ne m’en voulez pas; vous ne m’en voulez pas?

--Mais non, répondit-elle, et je vis qu’elle cherchait.

Elle était bien trop fine pour n’avoir pas plus qu’à moitié deviné ce

que j’avais essayé de lui dire. Mais elle voulait en être sûre. Elle ne

trouvait pas dans mes paroles la phrase décisive dont elle avait besoin,

et elle la cherchait. Quand je me rappelle aujourd’hui cet instant--sur

le moment je n’ai su rien comprendre--je revois son visage plein d’une

attention aiguë, studieux et tendu, tourné vers les moindres signes.

Il y avait certainement dans cette application beaucoup du désir que «ce

fût vrai»; ce qu’elle goûtait à l’avance du plaisir d’être aimée lui

conseillait subrepticement de s’en approcher davantage. Pourtant je

crois qu’elle obéissait surtout à cet esprit de netteté, à cette passion

d’y voir clair dans les sentiments qui nous étaient communs et qui

devaient faire plus tard en nous tant de ravages. Elle était trop

ordonnée pour accepter, en cet instant si grave, la confusion qui pesait

sur nous. De tout son cœur, non sans quelque émotion, mais toujours

maîtresse d’elle-même, pleine de suite et de pensée, elle s’était mise à

la tâche de la débrouiller.

Moi cependant, loin de rien faire pour l’y aider, je m’épuisais en

protestations confuses, en excuses, en prières, en accusations contre

moi-même.--Par toute ma confession je n’avais rien cherché, rien

prétendu; elle n’avait eu aucune intention; je ne l’avais entreprise que

par force; à aucun instant la plus petite idée d’obtenir quelque chose

ne m’avait effleuré. Et maintenant, la considérant comme accomplie, au

lieu d’en poursuivre l’avantage, je ne pensais plus qu’à en effacer la

trace, qu’à me la faire pardonner. Je tremblais de délicatesse et de

crainte, j’aurais voulu enlever d’une main insaisissable les ombres dont

je croyais avoir terni mon amour. J’étais penché de toute mon âme vers

Aimée, dans un scrupule, dans une inquiétude ineffables, et dans mes

paroles ne paraissait plus que le profond souci de revenir sur ce que

j’avais dit, de l’empêcher d’être, d’en étouffer aussi complètement que

possible l’écho.

Ainsi nous avancions-nous à contre-sens l’un de l’autre, moi cherchant à

lui faire oublier quelque chose qu’elle cherchait encore à savoir. Cette

douloureuse contrariété, dont elle était seule à avoir conscience, lui

devint bientôt insupportable. Prise d’une impatience, je la vis tout à

coup se décider secrètement. Elle me demanda:

--Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé plus tôt? J’aurais peut-être pu

intervenir auprès de Marthe, empêcher votre malentendu de devenir si

grave.

Encore aujourd’hui, quand j’y pense, il me paraît impossible qu’elle se

soit véritablement trompée si longtemps sur la nature exacte des

angoisses que je lui avouais. Pourtant mes paroles avaient été si

ambiguës, j’avais eu par moments si bien l’air de me plaindre de

difficultés conjugales, j’avais si maladroitement insisté sur

l’impossibilité pour elle de me venir en aide, que son esprit avait pu

être effleuré par cette interprétation, qu’elle voulait maintenant, en

la feignant seule acceptable, m’obliger à détruire.

Je m’arrêtai. Tout le découragement, toute la fatigue, toute

l’impuissance du monde furent sur moi dans l’instant. Je m’appuyai au

rebord de la bibliothèque qui faisait le tour de la chambre et mis la

tête dans mes mains. Tout était à refaire; je me trouvais tout à coup

infiniment éloigné de ce que j’avais cru accompli; et plus la moindre

force en moi! Sans regarder Aimée, d’une voix désespérée, je lui dis:

--Vous ne m’avez donc pas compris!

Elle se leva et vint vers moi. Alors, plus bas, et sans pouvoir tourner

les yeux vers elle:

--Ce n’est pas de Marthe que me vient ce malheur, c’est de vous!

Je restai un moment encore appuyé, plongé dans un accablement et dans un

repos où je n’entendais plus rien, détaché de tout ce que je venais de

faire, presque distrait à force de joie et de détresse, renvoyé,

acquitté, bien perdu cette fois.

Lorsque je me redressai, Aimée était auprès de moi et me regardait avec

une gravité qui m’interdisait sans paroles tout espoir, mais avec une

tendresse aussi que ne je lui avais pas encore vue. Je devais être bien

misérable, bien désarmé...--pourquoi hésiter à le dire?--bien

inoffensif. Car elle ne pensa point à se ménager. Comme avec un blessé,

qu’il s’agit avant tout de secourir, on passe par dessus bien des

convenances, elle prit l’intonation la plus dépouillée, la moins

réticente pour me dire:

--Mon pauvre ami, comme vous souffrez!

Elle était debout à côté de moi. Je lui pris la main machinalement,

comme un aveugle, pour me faire conduire. Elle ne la retira point. Je

marchai la tête basse, les épaules voûtées. Arrivé dans l’embrasure de

la porte, je me retournai vers elle avec effort et je lui dis dans un

souffle:

--Au revoir, Aimée!

Elle me sourit doucement; je laissai tomber sa main et je partis.

J’entendis qu’elle refermait la porte lentement, silencieusement

derrière moi.

* * * * *

Dans le vestibule je me retrouvai tout à coup plein d’étonnement,

chancelant comme au sortir d’un rêve, de toutes parts dépassé par ce que

je venais de faire. Cependant une allégresse absurde cherchait

maintenant d’en dessous à se faire jour; elle me donnait de petits coups

comme la mer montante sous une estacade.

Au moment où j’allais sortir, on sonna. C’était Lise Bonnier, une amie

d’Aimée, très belle et très coquette, que j’avais toujours un peu

redoutée, car elle était aussi moqueuse et s’amusait souvent de ma

timidité. Mais à peine la vis-je entrer ce jour-là que je l’entraînai

dans le salon, la suppliant de rester un moment à bavarder avec moi.

Elle accepta, un peu surprise. Je me lançai aussitôt dans une

étincelante divagation. Je ne sais quel démon m’inspirait. Jamais je

n’avais éprouvé pareil entrain, pareille aisance avec une femme. Pour la

première fois je trouvais le ton qu’il fallait prendre avec Lise: je me

montrai d’une frivolité parfaite, taquin avec grâce, plein de flatteries

à la fois adroites et grossières, faussement crédule à ce qu’il lui

plaisait de me raconter de moins sensé, et pourtant sachant marquer par

une insaisissable ironie combien je réservais sur tout ce qu’elle me

disait mon opinion secrète. Il me semblait qu’avaient disparu ces mille

petits obstacles de l’âme, dont j’avais en réalité la religion, auxquels

je m’étais, l’instant d’avant, si douloureusement embarrassé. Emporté

par une impiété fièvreuse, je goûtais un affreux plaisir à détruire par

ce papotage toute la solennité des minutes précédentes. Je me vengeais

de je ne savais quoi. L’esprit à la débandade, je me laissais entraîner

par tout ce qu’il y avait en moi de plus éloigné des sentiments que je

venais de subir.

Mais cette conversation privée d’âme tomba tout à coup. Après quelques

phrases languissantes, je quittai Lise, me chargeant de faire prévenir

Aimée de sa présence.

Je n’eus pas à en prendre la peine: Aimée venait d’être avertie, je la

rencontrai sur le seuil de la porte. Je crois qu’elle ne s’attendait

plus à me voir. Du moins j’eus l’impression de la surprendre. Elle

arrivait les yeux baissés et les releva à mon approche. Ah! Dieu, ce

regard, aujourd’hui encore, je ne suis pas sûr de l’avoir vu vraiment

tel que je le revois. Ce fut une longue lumière sombre qui monta vers

moi, m’atteignit, m’arrêta; une caresse brûlante, mais retenue,

rattrapée à temps, et tout au fond adoucie par un flot de secrète

reconnaissance, par un grand bonheur caché. Tout son visage, attiré par

le rayonnement des yeux, souriait légèrement...

Aimée · 第 9 / 14 题