De cette nuit le mien sortit enfin d’un seul coup.
Georges avait fini par ne plus garder dans ses confidences sur Aimée la
réserve qu’il s’était imposée au début. Il commençait à dire vaguement
du mal d’elle, un peu partout, de préférence à ceux de ses amis qu’il
savait lui être le moins favorables. Ce mal, je suis persuadé qu’il ne
le pensait pas. C’était par faiblesse, par détente qu’il le laissait se
formuler sur ses lèvres; et peut-être simplement pour en débarrasser son
esprit et se dispenser d’y croire.
Mais les dispositions où il était en parlant n’étaient pas celles où je
l’écoutais. Un jour déjà il m’avait fait une peine horrible:
--Il faut que je vous dise quelque chose», m’avait-il annoncé soudain,
avec un sourire embarrassé, en m’arrêtant sur le bord d’un trottoir où
nous allions nous quitter. «Je suis en train de m’apercevoir qu’Aimée
n’est pas bonne. Comprenez-moi bien; je ne le lui reproche pas; je
respecte trop la façon d’être de chacun; elle a parfaitement le droit
d’être ainsi. Mais je tiens tant à la bonté!»
Je m’étais senti tellement concerné par cette accusation, mon visage
s’était embrasé d’une telle honte que Georges n’alla pas plus loin et ne
se risqua plus dans la suite à me faire des confidences.
Mais, par tous les échos, ses jugements sur Aimée, les objections qu’il
faisait à son caractère continuèrent à me revenir. Ils me désolaient; je
les emmagasinais en moi comme autant de malheurs qui me fussent arrivés;
peu à peu un gros orage de tristesse et de sollicitude s’amoncela dans
mon cœur.
Il éclata enfin.
J’avais rencontré Georges chez des amis. Dans la conversation il vint à
se plaindre de fatigue, d’engourdissement et comme l’un de nous lui
conseillait le sport, proposait de louer un tennis où nous aurions été
de temps en temps nous entraîner:
--Attendons encore un mois, répondit Georges. Le printemps approche. Ma
femme va bientôt partir pour la campagne. Tant qu’elle sera là, je ne me
sentirai capable de rien.
Comme l’ouragan s’abat tout à coup, cassant les branches, hachant les
feuilles, ravageant la terre de ruisseaux, c’est ainsi qu’enfin
fondirent sur moi à cet instant, réunies, toutes les puissances de
l’amour. Ce simple mot de Georges, qui n’était pas plus méchant que
beaucoup d’autres, uniquement parce qu’il l’atteignait en pleine
maturité sentimentale, déchaîna mon cœur. Tout y parut à la fois: une
indignation profonde contre l’injustice de mon ami, une colère sans
bornes contre sa lâcheté, le besoin de faire à Aimée un rempart de mon
corps, de mon âme,--de la délicatesse, de la douleur, de la
prédilection, du désespoir. Je m’approchai d’elle en pensée; elle ne me
voyait pas, j’écartais subtilement le mal qui la menaçait; je la
suppliais en silence (les mots demeuraient en moi): «Il ne faut pas, il
ne faut pas que vous souffriez, je vous le défends bien. De tout ce
monde de chagrins, rien ne viendra jusqu’à vous tant que je serai là,
tant qu’on ne m’aura pas tué!»
Puis tout m’échappait soudain; elle était perdue! Paralysé comme en
rêve, les bras attachés au corps, je tombais dans des abîmes, à des
lointains infinis; et le monde entier roulait sur moi.
En même temps une pensée, une horreur plus précises me travaillaient:
elle allait partir! Je me tournais contre ce départ; bien qu’Aimée me
l’eût fait entrevoir, je ne l’avais pas encore envisagé en face; il
m’apparaissait soudain épouvantable, impossible, presque impie. J’avais
beau me dire qu’il était nécessaire à la santé de mon amie; quelque
chose en moi le refusait violemment. Plein de honte, en demandant pardon
à Aimée de mon égoïsme, j’essayais de le conjurer; toute ma tendresse se
précipitait contre lui, tentait de l’accabler. Je l’empêchais d’être
possible à force de murmures, de prières et comme d’incantations. A la
fin il était exclu; en y mettant toutes les forces de mon âme,
j’arrivais à le tenir fragilement écarté, comme suspendu sur le bord de
l’avenir.
J’étais tellement hors de moi qu’il me fallut quitter brusquement mes
amis. Et je ne repris un peu de sang-froid qu’en me retrouvant seul dans
la rue.
* * * * *
Ainsi j’aimais. Je me regardais moi-même avec un étonnement infini:
comment avais-je pu m’ignorer à ce point? Où tout cela était-il caché,
qui s’épanchait maintenant?
Je sentais une grande joie, comme si j’eusse été délivré soudain de
l’hypocrisie. Au moment même où je tombais dans le désordre, une paix et
une justification délicieuses se répandaient en moi; tout devenait
régulier, complet, inattaquable; chaque sentiment prenait sa place
terrible, faisait face enfin.
Mais cette impression de calme ne dura pas; les démons aussitôt
revinrent prendre livraison de moi; je descendis tout vivant au suave
enfer.
D’abord je commençai à ne plus dormir. Toute la nuit j’entendais battre
mon cœur. Il y avait des positions où le bruit en était faible et
supportable, mais d’autres où il se répercutait dans tout mon corps; il
veillait avec moi pendant les longues heures; il était fidèle, sourd et
tenace; c’était ma patience, ma passion qu’il scandait.
Le gonflement des artères m’étouffait un peu; j’avais la gorge serrée,
j’avalais avec peine et souvent. Ce n’était pas une souffrance, mais un
travail, une petite difficulté à vaincre sans cesse, une fonction
légèrement débordante, et dont je ne pouvais rester maître que par un
exercice continuel.
En même temps quelque chose me brûlait: sans éclat, sans clarté, attaché
à ma chair, une sorte de flamme chimique. J’avais souvent les tempes
moites et l’odeur de la fièvre sur moi, cette odeur amère de citerne,
qui reste aux doigts, qui perpétue les angoisses de la nuit.
Tout cela n’était pas exactement intolérable; plutôt épuisant. C’était
une espèce d’insoumission de tout mon organisme; il allait un peu trop
vite, un peu trop fort, comme un moulin où passe trop d’eau.
Et dans mon âme aussi, je retrouvais le même déluge: j’étais submergé
par toutes mes pensées; je ne les voyais plus d’en-dessus, avec leurs
divisions et leurs rapports; comme après une pluie d’orage, leur flot
avait monté, m’avait rejoint, et je voguais sur elles, balancé, lancé,
laissé par leurs vagues.
Un manque de rivages: voilà ce dont je souffrais. Plus rien n’était à ma
portée. Pendant deux jours j’essayai de faire comme si rien n’était
arrivé, je m’acharnai à mon travail. Mais en vain. Je n’étais plus
immobile par rapport aux objets que je voulais saisir. Je passais près
d’eux, mais par hasard; mon esprit ne savait plus leur distance; je les
manquais; déjà j’étais plus loin.
Pour atteindre un détail dans une idée, il me fallait rassembler des
forces énormes, en faire venir de tous les coins de mon être; je mettais
une heure à pouvoir m’approcher d’une phrase qui était là, écrite, sur
la page de mon livre. Un interminable défilé d’images m’en séparait,
dont je ne pouvais rien faire pour accélérer le mouvement; je devais
profiter des occasions, m’arranger au mieux avec ce monde mouvant et
indistinct qui tournait en moi.
Je compris alors ce que veulent dire les amants de Racine quand ils
parlent de leur «ennui». Dans mon étroit cabinet de travail, je passais
mon temps à me promener de long en large, plein de soupirs, chassé de ma
table, rejoint, soulevé, disposé par les émotions les plus confuses.
Quand je me sentais un peu trop oppressé, je me laissais tomber dans un
fauteuil; et la tristesse venait. Une tristesse sans révolte, mais
sombre et stérile, et qui me faisait mesurer tout ce qu’il y a de
longueur, de patience, de prison dans le mot «ennui», avec sa première
syllabe en forme de voûte et le reste comme des bras d’esclave doucement
tordus et tendus.
Je restais des heures là où j’étais tombé, en proie aux visions. Chaque
instant devenait une éternité pour moi; partout où je me posais, je
trouvais de quoi n’en plus jamais partir; sitôt arrêté, les fantômes que
j’avais agités en marchant, s’apaisaient, revenaient doucement,
descendaient sur moi, m’ensevelissaient sous leur foule légère et sans
fin, dessinaient en s’amoncelant la forme de mon âme enlisée: une
entière passivité, un accablement éperdu, peuplé comme le sommeil qui
vous prend en plein jour. Avant de pouvoir bouger mon corps, il me
fallait remonter à travers des mondes; je voyais bien l’instant où je me
lèverais de mon fauteuil, mais lointain comme le petit disque de jour
qu’on aperçoit du fond d’un puits de mine.
Et toujours ce cœur déréglé. Pendant la journée je ne l’entendais pas;
mais il continuait à me tourmenter; il me gonflait de surabondance et
d’incertitude: «Que faire de toi, mon cœur?» pensais-je. Il s’offrait à
tout, il était affreusement sensible, si proche sous ma poitrine, si
exposé, si intéressé qu’à la moindre idée émouvante qui me traversait
l’esprit, j’y sentais un pincement. Comme il m’importunait! Anxiété,
danger, fatigue! Il me mettait tout hors de moi; comme une pompe il ne
cessait de puiser dans mon âme et il l’amenait toute à la surface.
«Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce donc tout ceci? Que va-t-il m’arriver?»
murmurais-je comme un enfant qui a peur.--Je me rappelais avec quelle
force j’avais désiré cet amour. Il était donc venu! J’étais donc enfin
puni de mes vœux par leur réalisation!
Mais non, je ne regrettais pas de les avoir formés. Ma curiosité, mon
besoin de souffrir restaient intacts. Simplement je tremblais un peu en
entrant dans cette gêne; je savais si peu où l’on me conduisait!
Qu’allait-on faire de moi? Voilà seulement ce que je demandais à Dieu,
humblement, avec timidité et souci, comme l’homme qu’on vient d’arrêter
s’inquiète auprès de celui qui l’emmène.
Les mêmes tourments m’accompagnèrent au dehors. Je continuai à me
traîner chez tous les amis que j’avais l’habitude de voir, mais partout
je me sentais profondément étranger, inopportun. Je ne savais plus me
donner à aucune conversation; j’apportais avec moi trop de choses,
j’étais trop encombré pour pouvoir passer par aucune des portes que je
voyais s’entr’ouvrir. Les phrases des autres coulaient devant moi comme
une rivière de toile dans un décor: avec tout mon bagage comment
eussé-je pu m’y jeter, y plonger?
La place où j’étais ne tardait pas à me devenir insupportable;
j’appréciais toute l’importance qu’il y avait à m’en arracher, et sur le
champ. Mais l’ennui et le rêve étaient plus forts que tout: ils
persuadaient directement à chacun de mes membres une ravissante et
mortelle inertie.
Le pis est que je n’étais pas indifférent du tout à ce qui se disait
autour de moi. Au contraire, tout me concernait, tout était menace et
danger pour moi. Je tressaillais aux moindres paroles. Comme toute plaie
s’environne d’une région douloureuse, il y avait en moi, autour de mon
amour, une zône d’une sensibilité incroyable: très loin de lui, cela me
faisait déjà mal; les phrases les plus indirectes pouvaient lui porter
atteinte, un geste même seulement, une inflexion de voix.
Souvent j’avais des alertes, dont je ne reconnaissais qu’ensuite la
cause, tant elle était détournée. J’étais doucement ulcéré, et c’est
dans cet état que je m’exposais aux conversations de mes amis, de ceux
qui voyaient Aimée tous les jours, qui, vivant dans son entourage, à
chaque instant pouvaient évoquer des images qui la touchaient, la
nommer, porter sur elle un jugement.
Il n’y avait rien qui pût me protéger contre eux; j’étais nu devant ces
armes qu’ils ne savaient pas. Pour diriger leurs paroles je n’avais que
mes craintes et mes désirs. Tout à coup, du fond de mon rêve, je les
entendais dévier, elles prenaient la direction terrible, c’était une
pointe qui se tournait vers moi et ma seule ressource était de prier en
attendant le coup.
Quelquefois, cependant, par malaise et surtout pour éviter d’entendre ce
qui allait se dire, je me lançais dans la conversation. Autre labeur!
Car, pour parler d’Aimée, ou même seulement des objets qui lui étaient
associés dans ma pensée, il m’était impossible de rester dans le ton
normal; tout de suite j’avais affaire à quelque chose d’irrésistible; je
n’étais plus maître tout à fait de mes mots, je partais avec eux; chaque
phrase était une pente, où dès que j’avais mis le pied, je glissais; un
rapide, où j’étais entraîné.
Je sentais moi-même, avec gêne, cette exubérance dont était atteint mon
langage; je craignais qu’elle ne parût suspecte et j’essayais gauchement
de la faire accepter par des sourires et des explications: «Je ne sais
vraiment pas pourquoi j’ai l’air de m’intéresser si fort à ce que je
vous dis-là», commentais-je; ou bien: «Tout ceci peut vous paraître
insignifiant, mais si vous y réfléchissez, vous comprendrez l’importance
que je suis obligé d’y attribuer.»
Puis je m’arrêtais, apercevant que l’excuse était aussi peu opportune
que l’enthousiasme même qu’elle voulait justifier. Et je souffrais,
m’efforçant de guider de loin, de remettre dans la juste voie, une bonne
fois, toutes ces paroles, sur lesquelles je n’avais prise que de temps
en temps, que trop tard.
Toujours la même insubordination de moi-même à moi-même! Je voyais bien
comment il eût fallu faire pour me tenir à ma place. Mais un vent trop
fort me soulevait et je restais en l’air, plein de tumulte et de
souffle, comme un oiseau battant des ailes au-dessus d’une branche sans
pouvoir s’y poser.
Tels furent les premiers effets de l’amour en moi.
--Grand merci! eussé-je répliqué, s’il n’y eût pas eu, au plus profond
de mon âme, cette perversité que j’ai décrite et qui, justement, à tant
de misères répondait par de la reconnaissance. Oui, je pouvais me
plaindre, mais, dans le fond, mes vœux étaient comblés. C’était bien ça,
cette fois! A ce coup, je ne serais pas volé. Plus je souffrais, plus
j’étais sûr. En effet, grand merci!
* * * * *
Mais il est temps que je me tourne vers celle de qui me venaient ces
troubles bénis. Je n’ai rien dit d’elle encore; toutes les pauvres
remarques que j’avais pu faire sur elle, au moment où l’amitié seule
était censée nous unir, je les ai notées par acquit de conscience et
comme les peintres, pour un portrait, font d’abord une «préparation».
Mais ce n’est qu’à présent que je puis m’attaquer vraiment à son visage
et tenter d’en fixer l’énigme.
Quel instant pour moi! Il ne s’agit plus seulement de vibrer, il faut
voir. Le sentiment d’un sacrilège se mêle en moi à l’extase.
Je ne vais pas savoir dessiner, ma main n’arrive pas à se poser; dès que
je m’approche d’Aimée, en pensée, la même agitation me saisit qu’en sa
présence; il faudrait que quelqu’un de plus sage, de moins intéressé que
moi dans l’affaire, me tînt tout le temps le poignet, en corrigeât les
soubresauts; il faudrait qu’on m’adressât, tout le temps, en silence, ne
fût-ce que des yeux, un avertissement à la patience et à l’exactitude.
Sinon je vais être partout, moi-même, mélangé à ma peinture. A chaque
fois que je lève les yeux vers mon modèle, si timidement, si
sournoisement que ce soit, je ne puis faire que je ne passe tout entier
dans ce regard.
Pour expliquer mon amour, il faut d’abord que j’entre en guerre contre
lui, que je le capture et que je le mette aux fers dans mon cœur.
J’aurai ce courage; il me revient; on ne me verra point paraître. Elle,
elle toute seule sur la page, rien que sa grande image redoutée, adorée;
je ne serai présent que par les sursauts, parfois, de reconnaissance qui
me prendront à la considérer.
* * * * *
J’ai mis longtemps à pénétrer dans le passé d’Aimée et à l’interpréter
exactement. Il me faisait peur autant qu’il m’attirait. Longtemps je
n’en ai su, et même voulu savoir, que quelques traits horribles que
Georges m’avait racontés.
Sitôt qu’elle avait pu comprendre ce qui se passait autour d’elle, Aimée
s’était trouvée en plein désordre. Ses parents avaient une certaine
aisance, mais qui ne leur servait qu’à mener la vie la plus irrégulière:
aux infidélités de son mari Madame Laval avait aussitôt répondu par une
conduite si capricieuse que le divorce avait fini par leur apparaître à
tous deux comme le seul parti raisonnable. Aimée n’avait que dix ans
quand il fut prononcé. On la mit au couvent.
Les premiers jours, elle attendit avec une sorte de passion la visite
que sa mère avait promis de lui faire; tout son petit cœur était tourné
vers ce seul espoir. Et en effet, le jeudi, elle vit arriver sa mère
fringante et gaie, qui lui apportait un sac de bonbons et qui la couvrit
de caresses et de jolis noms d’amitié: «Cette fois je la tiens, je ne la
lâche plus», se dit Aimée, et quand elle la vit se lever, de toutes ses
petites griffes, elle s’accrocha à sa robe, sans rien dire. Mais la
mère, d’un geste tout naturel, sans violence, et même sans attention,
ouvrit l’un après l’autre les frêles doigts crispés sur elle et poussa
l’enfant vers la religieuse qui venait la chercher.
Ce fut la première chute d’Aimée dans la solitude; d’autres évènements
devaient l’y enfoncer plus profondément encore. Après une longue
captivité dans ce couvent, où les religieuses empêchaient ses compagnes
de se lier avec elle, sous prétexte qu’elle était fille de divorcés,
elle crut qu’elle allait rentrer dans la vie. Mais personne ne voulut se
charger d’elle: son père, à la fin, ne s’y résigna qu’à la condition
qu’elle habiterait au dernier étage du petit hôtel qu’il avait loué dans
Passy, et qu’il ne la rencontrerait jamais, fût-ce dans l’escalier.
Aimée resta séquestrée, pendant trois semaines, dans sa chambre. Puis un
matin son père lui fit transmettre, par un domestique, l’ordre de sortir
tout de suite, d’aller n’importe où excepté chez sa mère et de ne
rentrer qu’à deux heures de la nuit.
Elle avait quelques sous dans son porte-monnaie et un pauvre chapeau
garni de fleurs rouges. Elle était charmante pourtant déjà; dans la
pensionnaire opprimée une jeune fille avait trouvé moyen d’éclore et de
s’ouvrir vers la vie.
Elle se mit à marcher tout doucement dans les rues, effrayée un peu,
émerveillée surtout; il était à peu près midi; elle n’était pas trop
inquiète de la journée; le soir seul, et l’ombre, lui semblaient
menaçants.
Pourtant, comme elle allait à tout petits pas, un homme ne tarda pas à
l’aborder. Elle se contracta horriblement sans bien comprendre ce qu’il
lui voulait: «Allons bon! se dit-elle avec rage, on ne peut même pas se
promener dans cette vie!» Et elle prit l’allure rapide d’une personne
affairée.
Vers le soir, n’en pouvant plus, elle se décida à enfreindre la défense
paternelle et alla sonner chez sa mère; mais, sans se déranger, celle-ci
lui fit répondre qu’elle était trop occupée pour la recevoir.
Aimée vit la nuit tomber, les magasins se fermer; elle dut attendre
encore, appuyée contre la grille des Tuileries, se défendant comme elle
pouvait contre les passants qui s’arrêtaient, seule et perdue dans Paris
comme dans une jungle pleine de bêtes fauves.
Quand elle rentra enfin chez son père, bien après minuit, tremblante,
fièvreuse, épuisée, ayant suivi le milieu de l’Avenue du Bois dont les
bosquets lui faisaient peur, le domestique qui lui ouvrit la porte eut
un mauvais sourire. Elle tomba sur son lit sans pouvoir se déshabiller.
Mais l’odieuse inimitié que son père lui avait d’abord marquée, fit
bientôt place à quelque chose de plus terrible encore. «C’était le
bonheur quand il me détestait», disait plus tard Aimée en songeant aux
diverses phases de son martyre. Aimée lisait souvent au lit; c’était son
seul recours, sa seule évasion; elle lisait tout ce qu’elle trouvait,
furieusement, s’emplissant l’esprit d’images brutales et hétéroclites.
Un matin, elle se sentit gênée inexplicablement dans sa lecture, comme
distraite par une influence magnétique. A la fin cette impression devint
si insupportable qu’elle sauta de son lit et se mit à explorer sa
chambre. En soulevant le rideau qui la masquait, elle vit que la porte
de communication avec l’appartement de son père, jusque là condamnée,
était entr’ouverte et elle entendit des pas furtifs s’éloigner.
Désormais elle se comprit guettée. Elle n’analysait pas très bien
d’abord le sentiment qui pouvait pousser son père à l’épier ainsi. Mais
il vint lui rendre visite plusieurs fois chez elle et dans ses paroles
elle commença à entrevoir une odieuse tendance. Tantôt il lui disait des
tendresses, non pas telles qu’elles fussent d’un père à sa fille
absolument inadmissibles, mais si imprévues et accompagnées de tels
regards que leur intention ne pouvait faire aucun doute. Tantôt, comme
exaspéré par l’impossibilité de s’exprimer directement, il entrait en
fureur, injuriait la jeune fille, lui criait: «Tu ne finiras donc pas
par mal tourner, chipie?»
Au cours d’un souper, qu’il offrit à des acteurs et à des grues et
auquel il la força d’assister, Aimée vit tout à coup un des convives se
pencher vers son père et lui murmurer quelque chose à l’oreille: «Tu
n’as pas besoin de te gêner, répondit le misérable à haute voix. Elle
est à prendre.» Et comme l’homme se levait déjà, Aimée dut s’enfuir en
lui jetant sa serviette au visage.
Elle ne dormit plus que d’un sommeil affolé. Une nuit, elle se réveilla
en sursaut; son père était au pied de son lit et la regardait. Elle se
dressa pleine de rage: «Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je crie, je
crie par la fenêtre, j’appelle tout le quartier.» Comme il était très
lâche et qu’il la voyait furieuse, il battit en retraite, avec des
menaces.
Aimée n’avait personne à qui se confier. Ayant remarqué que la femme de
chambre semblait instruite des manigances de son père, elle se décida à
lui faire part de ses angoisses. Mais à sa grande horreur, cette fille
se mit à sourire et confessa simplement qu’elle trouvait la situation
«assez drôle».
Son frère, du moins, pensa-t-elle, qui venait la voir de temps en temps,
saurait accueillir sa confidence et la protègerait. Mais quand elle lui
raconta le siège monstrueux auquel elle était en butte: «Ça ne m’étonne
pas de ce vieux paillard!» répondit-il seulement en riant. Et à la
colère d’Aimée devant une réaction si faible, il opposa: «Que veux-tu
que je fasse? Il ne faut pas t’affoler comme ça. Tu es bien assez grande
pour te défendre toute seule!»
Enfin, un jour, Aimée reçut de son père l’ordre de venir le trouver dans
sa chambre. Pour lui prouver qu’elle n’avait pas peur, elle s’y rendit
sur le champ. Son persécuteur sembla enchanté; il entra dans des
explications papelardes et confuses, et tout à coup: «Tu n’as pas besoin
de faire des manières comme ça, puisque tu n’es pas ma fille.»
Aimée vit tout à coup une grande lumière; pendant un instant, le
bonheur, comme un soleil, lui obstrua l’imagination. Elle pensa
seulement: «Je m’en vais.»
--Eh! bien, je m’en vais tout de suite, répondit-elle à l’homme qui la
regardait plein d’attente.
--Mais pourquoi? pourquoi? Je ne te chasse pas, fit-il, soudain
désespéré.
Et cherchant à reprendre l’avantage:
--Où irais-tu, malheureuse? Il n’y a que moi au monde qui me soucie de
toi.
--J’irai n’importe où. Donne-moi un peu d’argent. Je pars.
Elle était si transfigurée, si véhémente, lui si stupéfait, qu’il ouvrit
sa bourse comme en rêve et lui tendit quelques billets.
Le soir même, Aimée prenait une chambre dans un hôtel. Quelques jours
plus tard, elle avait trouvé une place d’institutrice dans le Midi et
partait sans que son père eût fait le moindre geste pour l’en empêcher.
Elle resta deux ans dans cet exil. Enfin, la mère de la seule amie
qu’elle eût conquise au couvent, ayant appris par hasard quelque chose
de ses malheurs et se sentant émue par le courage qu’elle y avait
opposé, lui offrit de revenir à Paris et la recueillit chez elle; c’est
là que Georges l’avait connue.
* * * * *
Je m’étais attendu à découvrir sur Aimée la trace de ces affreuses
aventures. Et elle y était en effet, mais non pas telle que je l’avais
imaginée.
Je croyais la trouver encore frémissante des injures qu’elle avait
souffertes, toute blessée, toute fléchie, prête à se blottir et à
chercher la consolation. Un inconscient romantisme me la faisait voir
parée des grandes ombres du malheur. Malgré le portrait que Georges
m’avait d’abord tracé d’elle, je voulais que son humiliation fût encore
perceptible dans tous ses mouvements, qu’on la pût goûter comme un
ornement de chacun de ses gestes. C’est de cette absurde exigence de mon
esprit que naquit vraisemblablement la demi-déception que j’éprouvai
dans les premiers temps où je fis la connaissance d’Aimée.
Car, dans l’être que j’approchai alors, rien absolument ne correspondait
à ma prévision.
Et si j’eusse voulu en faire une tant soit peu raisonnable, il m’eût
fallu tenir compte de l’âme sur laquelle toutes ces persécutions avaient
porté. Combien j’aurais voulu connaître Aimée enfant! Le petit cœur sage
et terrible! Comme il devait battre durement le jour où elle s’était
trouvée sur le pavé! Peut-être n’eût-il pas fait bon la plaindre trop
fort. Peut-être n’eût-elle pas accueilli un sauveteur beaucoup plus
gracieusement que ceux qui tentaient de profiter de sa détresse.
Non, l’infortune ne l’avait pas entamée; ces privautés qu’elle avait
essayé de prendre avec elle, Aimée les avait vivement repoussées; elle
n’avait permis à rien de mordre sur elle; de la petite fille traquée, il
ne lui restait aucune fragilité et même pas un soupçon de colère, même
pas le plus petit désir de vengeance. Car, après tout, quelle raison
avait-elle d’en vouloir à personne? On ne l’avait pas touchée. Personne,
à aucun moment, n’avait été plus fort qu’elle. Il y avait dans son
regard, dans toute son attitude, quelque chose qui réduisait son passé
au silence, qui lui défendait d’élever aucune revendication sur elle,
qui rendait presque impossible à autrui d’y faire seulement allusion.
Au lieu de l’accabler, il s’était tourné au fond de son cœur en
indépendance. Aimée avait pris l’habitude de ne compter sur personne.
Elle n’était pas devenue exactement méfiante, mais inexprimablement
seule, seule jusqu’à la folie, jusque presque à l’insensibilité.
Après sa fuite, pendant son séjour dans le Midi, elle avait été un
moment sur le point de faiblir; pour calmer ses nerfs légèrement
détraqués, elle avait entrepris, dans ce pays où elle ne connaissait pas
une âme, d’interminables promenades à pied. Elle en était sortie guérie
pour toujours, intacte à nouveau, radieuse, détachée de tout, reprise
par son propre cœur, privée, sauvée. Sous tant d’efforts de la destinée
pour la jeter à genoux, elle avait au contraire pris conscience de sa
force; elle l’avait reconnue, touchée partout en elle, et délivrée. Sans
rage, sans trépignement, sans rancune, avec une souplesse secrète et
heureuse, elle s’était dégagée elle-même, embrassée, saisie. Je ne sais
si elle se parlait à elle-même, dans ses promenades, mais ses pensées
faisaient à peu près comme si elle se fût dit: «Te voici, ils n’ont pas
pu t’avoir, te voici, ma grande! Toute la place qu’il te faut! Et tu
n’en as pas besoin de beaucoup pour leur échapper, pour l’emporter sur
eux.»
L’indignité de ses parents achevait cet isolement d’Aimée, ce
détachement pathétique de sa figure. Rien derrière elle que ces tristes
monstres oubliés, ou plutôt rien que cette âme passagère, inconnue,
perdue au fond d’un passé insondable, et qui était la seule dont elle
eût peut-être hérité quelque chose. Rien de fait pour elle; tout
commençait avec elle. Et c’est pourquoi il fallait que tout, dans son
âme, fût pris au plus vif, au plus dur, au plus décidé. En tout, elle
débutait par le principal,--pour avoir le temps de l’atteindre.
* * * * *
Si elle s’était si bien sauvée, c’est qu’elle avait si peu de chose à
emporter! C’était un étroit trésor, en vérité, que son âme! Ceux qui ne
l’aimaient pas, n’y voyaient qu’indigence. Et en effet, il fallait
l’aimer pour comprendre qu’une si mince ressource pût être sans prix.
Un fonds un peu rare, une nature toute capitale; rien n’y était exprimé
plus d’une fois, et dans son essence la plus ardue; chaque trait en
était tracé par la pointe la plus fine que le Créateur avait pu trouver.
Jamais cœur moins débordant, jamais figure moins saturée. On ne voyait
jamais passer en elle de ces ondes qui confondent, un instant, tous les
sentiments comme des arbres sous un même frisson de vent; elle n’était
jamais languissante ni flébile; elle ne connaissait ni les brumes, ni
les pleurs; les contours de son âme n’étaient jamais brouillés.
Toutes ses émotions paraissaient du premier coup à l’état distinct;
elles se prononçaient, plutôt qu’elles n’éclataient; elles étaient
belles et courtes comme des pensées.
Dans tout le personnage d’Aimée il y avait quelque chose qui ressemblait
à la vérité. Et mon enthousiasme en le peignant, c’est bien celui qu’on
éprouve lorsqu’on poursuit la vérité; une grande contention, une
admiration pleine de cris empêchés, un transport sans cesse brisé par la
crainte de mal voir, quelque chose d’effréné et d’essoufflé à la fois.
Les traits que j’aperçois ne prêtent pas sous l’effort de mon esprit,
ils sont rebelles au foisonnement. Mais de les inscrire seulement, de
relever chacun dans sa dure élégance, c’en est assez pour me remplir le
cœur.
* * * * *
Aimée en avait trop vite fini avec certaines choses qu’on lui disait. On
la regardait avec étonnement: «Est-ce là tout?» Mais elle ne se
troublait pas, car de cette brièveté elle avait la justification toute
prête: c’était cela qu’elle était capable de fournir en des occasions
plus grandes.
Elle n’entrait pas dans vos préoccupations, elle ne venait pas chez
vous; on ne se sentait jamais tout à fait épousé par elle. Le
dédoublement lui était absolument interdit; mais elle était si bien
prise dans sa propre forme qu’il y eût eu de l’impertinence à lui
demander toute autre incarnation que d’elle-même.
Le miracle de la multiplication était impossible sur elle; du moins
jamais il ne l’eût rendue nombreuse; il n’eût été qu’un stérile coup de
foudre et n’eût fait que la réduire en cendres.
Non, il fallait accepter Aimée dans sa simplicité, car elle se donnait
là-dessus à prendre ou à laisser et je n’ai jamais vu quelqu’un qui
supportât avec une plus souveraine indifférence d’être laissé.
* * * * *
A la place des prévenances et des accompagnements qu’elle ne pouvait
fournir, elle usait envers ses vrais amis d’une familiarité un peu
brusque. Un jour, dans les commencements, comme, en causant avec elle,
je me perdais à la considérer de tout près, elle se tourna vers Georges
qui était à quelques pas de nous, et riant très fort:
--Voyez, dit-elle, comme il s’étonne de ce grand nez pointu que j’ai au
milieu du visage!
C’est par de telles saillies qu’elle remplissait l’espace entre elle et
vous; elle vous rapprochait d’elle carrément, sautant par dessus les
nuances et les degrés qu’elle se sentait impuissante à marquer. Parfois
j’étais près de trouver sa plaisanterie effrontée; mais je voyais
aussitôt qu’elle n’était qu’un moyen héroïque de m’entraîner avec elle,
à travers les embarras que lui ménageait sa hauteur.
Lorsqu’elle entrait en quelque endroit où elle ne savait pas que je
l’attendisse, je me rappelle sa parfaite absence de surprise, sa main
tendue, son bonjour ferme et joyeux; dès la porte, elle était au fait;
parfois elle me saluait de mon prénom drôlement déformé, en camarade; ou
bien, en me serrant la main, elle me secouait le bras longuement, en
riant. Dans l’instant la distance où j’étais d’elle était franchie, du
moins jusqu’à l’endroit où le terrain devenait vraiment abrupt, jusqu’au
pied de la terrible citadelle.
J’ai dit, combien son rire au début m’avait étonné, et même froissé; il
s’échappait par grandes fusées arides; j’y trouvais quelque chose de
dur. Dans l’être sensible et frémissant auquel je prétendais, à ce
moment, avoir affaire, il détonait en effet étrangement. Longtemps je
restai devant lui comme devant une porte dont la serrure se fût dérobée;
je sentais qu’il donnait sur tout un dangereux inconnu que je m’irritais
de ne pouvoir deviner, ni forcer. Mais en y mettant toute ma patience,
toute mon adoration, j’ai fini par le tourner; j’ai compris ce qu’il
voulait dire. Il indiquait le ton de cette âme tout en esprit; il était
en elle à la place des troubles, des va-et-vient, des mélanges dont les
autres sont émues; il suppléait en elle à la circulation des fluides;
c’était l’orage d’un climat sans eau.
Aimée manquait non point tant de tendresse que de caresse. Cette
privation de soi, cette attente, cette demande, cette insuffisance qu’il
y a dans toute caresse, elle ne pouvait s’y plier. Mais elle charmait
par la seule droiture de ses mouvements vers vous. On était avec elle
dans une intimité complète sans qu’elle vous eût une seule fois favorisé
d’une inflexion de voix plus câline, ni de la moindre flatterie; mais il
y avait une douceur incomparable dans la façon dont elle vous disait
tout droit le vrai de ce qu’elle sentait pour vous, comme ce jour où
elle me déclara tout à coup si simplement:
--Je vous aime bien, François!
La vibration, la perpétuité: voilà encore ce qu’on pouvait être gêné de
ne pas rencontrer dans ses sentiments. Ils s’élevaient au moment qu’il
fallait; leur son avait toute la plénitude désirable, mais ils n’étaient
pas «tenus»; ils cessaient aussitôt de retentir. Je ne veux pas dire
qu’ils disparaissaient de son âme, mais seulement qu’ils ne
l’emplissaient plus, qu’ils ne la peuplaient plus de leurs ondes, qu’ils
ne la dominaient plus.
Si vous la quittiez pour quelque temps, aussitôt la sensation vous
prenait que vous n’étiez plus rien pour elle; du moins, éprouviez-vous
que votre image était comme suspendue dans son cœur; rien d’elle ne vous
suivait, ne vous rattrapait; rien ne s’échappait vers vous de cette lyre
précieuse, mais muette.
Pourtant il était faux que vous fussiez oublié. Vous n’emmeniez pas son
affection, mais en revenant, vous la retrouviez toute pareille. Elle
avait vécu dans son cœur comme une mélodie sur la portée; tout de suite
elle se réveillait, se développait délicieusement intacte.
Il était beau de retrouver Aimée après une absence; du premier coup elle
était près de vous aussi prompte, aussi active que vous l’aviez laissée;
de toutes ses ressources elle se rendait à vous.
Ainsi ressemblait-elle aux ports des côtes profondes d’où l’on sort et
où l’on aborde par tous les temps avec la même facilité.
* * * * *
L’ordre était sa passion. Il ne fallait pas qu’un sentiment en elle
essayât de prendre le pas sur les autres; elle avait horreur de se
laisser envahir, horreur d’être submergée; rien jamais en elle n’était
au profit, ni aux dépens d’autre chose, rien ne grandissait au point de
gêner le reste; je n’ai jamais connu d’être moins romantique, ni pour
qui les entraînements irrésistibles eussent moins d’attraits. D’autres
pouvaient se plaire à perdre la tête: pour sa part, elle ne trouvait
d’agrément qu’à la conserver bien solide, bien vigilante, bien au fait
de tout ce qui survenait dans son cœur.
Lorsqu’en voyage, elle arrivait dans une chambre d’hôtel, Aimée
excellait à ranger autour d’elle les objets entassés dans sa malle; elle
trouvait toujours moyen de les accorder de la façon la plus harmonieuse
possible et chaque fois sur un mode nouveau approprié à la disposition
des lieux. Sans encombrement, sans double emploi, sous ses doigts
délicieux et subtils, ils se distribuaient sur les tables et sur les
étagères de façon à ne laisser aucun vide et à ne se point masquer les
uns les autres; on pouvait accéder à chacun directement; toute
implication était supprimée. C’était un petit monde à son image qu’elle
créait ainsi chaque fois autour d’elle et qui l’empêchait, où qu’elle
tombât, de se sentir jamais «à l’étranger». C’était son âme exacte,
complète et bien articulée qu’elle traduisait à l’extérieur.
Son âme que rien ne pouvait faire chanceler. De tout le poids de vos
prières, de vos misères vous fussiez-vous accroché au bord de cette
barque imperturbable, elle n’eût seulement pas penché. Si vous aviez su
la conquérir, vous aviez votre part, bien sûr, dans son affection, et
certaine, et garantie; mais venait un moment où elle ne pouvait plus
croître; il ne fallait compter, à votre avantage, sur aucune démesure;
même la force, l’intrusion même à poings armés ne vous eussent pas
procuré une occupation plus entière de ce cœur profond mais ménager.
La souffrance ne convenait à Aimée que dans des occasions très rares:
elle ne lui allait pas bien pour tous les jours. Aussi, comme une femme
qui écarte les ajustements mal favorables à sa beauté, avait-elle
imaginé de ne la porter que le moins possible. De là sa lenteur à
s’émouvoir pour autrui. Elle n’avait pas pitié de vous, elle attendait
longtemps avant de prendre part à votre peine, elle y était plus
patiente que vous. (Mais toujours ce dont elle négligeait de vous
plaindre, on s’apercevait ensuite qu’en effet cela pouvait être
supporté.)
* * * * *
Oh! le sage, oh! le cruel démon! Qui voudra comprendre que, de tout son
personnage, ce soit ce dernier trait qui m’ait traversé jusqu’au cœur et
m’ait envenimé d’un si grand amour? Car, il faut le dire maintenant,
j’avais pu être sur elle compatissant et penché, pour elle ma tendresse
avait pu s’émouvoir; mais je ne l’eusse sans doute jamais véritablement
aimée, si je n’eusse rencontré, au milieu de toutes ses vertus, comme un
chardon délicieux parmi les fleurs, sa dureté.
Oui, c’est de cela, bientôt, que je fus avant tout épris en elle,--de
son impitié, de sa résistance à l’attendrissement. C’est aussi que ce
n’était pas quelque chose en elle de purement négatif; cela prenait un
visage aussi de temps en temps, et farouche; cela devenait une ardeur,
une frénésie. Aimée était folle aussi, à sa façon; elle avait, en plus
de son équilibre, de quoi le perdre aussi par instants.
Un certain goût affreux, à force d’être dépouillé, de la vie. Au milieu
des plus grandes misères de son enfance, dans le fiacre qui l’emmenait
au couvent, au moment où elle vit son pseudo-père près de son lit:
«Évidemment ce n’est pas très drôle, se disait-elle intérieurement, mais
c’est tout de même assez curieux.» Et elle attendait la suite de ce qui
allait lui arriver, avec un désir, une indiscrétion qui touchaient à
l’indécence.
Rien qui ne fût pour elle, d’une certaine façon, bienvenu! rien dont
elle ne sût faire de l’extase! L’admiration passait, en elle, la
sensibilité. Comme d’autres pour le bonheur, elle avait une sorte de
vénération pour ce qu’il y a, au fond des évènements, de réfractaire à
nos désirs, de difficile à déranger. Le mal même qu’ils lui faisaient,
la trouvait pleine de rire et de salut.
«Il fait beau, et j’aime un peu trop la vie», m’écrivait-elle un jour.
Et je n’avais pas besoin de la voir pour deviner l’enthousiasme dont
elle devait flamber à ce moment, l’illumination de ses yeux, le fluide
admirable qui devait en découler.
Ses yeux! je reste encore troublé de leur excès sur tout le reste de son
visage. Quand ils se fermaient, on voyait comme en creux, sur tous ses
traits, la vie qu’ils y avaient reprise. Ils exprimaient le dépassement
de cette âme sur ce corps, sa disproportion avec lui, son avidité
au-delà de lui, sa soif, sa maladie! et c’étaient celles de vivre. Ils
ne la défendaient pas seulement, ils la trahissaient aussi; et il faut
que je m’écrie: enfin!
Ses yeux! C’est à quoi je la reconnaissais toujours; ils me parlaient en
silence de la perversion qui nous réunissait. Je les ai suivis partout,
et jusque dans cette pauvre figure jaune qu’elle eut au cours d’une
maladie Oh! je me souviens quand il n’y avait plus que cela de beau en
elle! Comme j’étais heureux! Car ils continuaient à m’appeler, à marcher
devant moi comme un signe. Et je suis entré dans le désert à leur suite,
dans l’enfer de sable, d’ardeur et d’insomnie, seul, puni, perdu.
* * * * *
Mais je vais trop vite. Au moment où je pris conscience de mon amour
pour Aimée, j’étais encore bien loin de savoir sur elle toutes ces
choses, donc de m’en éprendre. Elles ne m’attiraient, en tout cas, qu’à
l’état confus et comme latent. Je n’étais séduit que par l’étrangeté
générale de son caractère.
Et même, peut-être, n’était-ce encore que le mirage de son âme dans la
mienne qui m’entraînait?
Je l’aimais toute mélangée à moi, complétée, alourdie, déformée par mes
besoins et par mes manies personnels.
Je n’osais déjà plus la plaindre, mais une des pensées qui avivaient le
plus mon amour, c’était celle, tout de même, qu’elle avait été
poursuivie et monstrueusement désirée, que d’autres, avant moi, avaient
été après elle à la chasse, d’autres que je ne connaissais pas, que je
ne pouvais pas rattraper, de qui je ne pouvais pas me venger, à qui je
ne pouvais pas faire mal. Une sorte de jalousie rétrospective et
impuissante m’affolait vers elle.
Si forte qu’elle parût maintenant à mes yeux, je savais qu’elle avait
été un instant aux abois. Toute mon âme était en révolte contre ce
souvenir, mais, à chaque fois qu’il revenait, elle en éprouvait un
trouble voluptueux.
Je lui permettais bien aujourd’hui de faire la fière. Elle n’en avait
pas moins subi la condition des femmes: elle avait reçu,--et dans
quelles formes aggravantes--l’insulte solennelle et rituelle du désir.
Cela était détestable, et tout de même c’est ce qui la fécondait pour
moi, ce qui remuait la terre aride de son cœur et en faisait les mottes
au soleil exposées.
Une voie vers elle se trouvait ainsi pour moi comme frayée, où j’entrai
résolument. En pensée, je veux dire. Au moment même où Georges avait
prononcé la phrase fatidique, qui m’avait découvert mon amour, le
désintéressement avait disparu de mon cœur tout à coup, comme un rideau
qu’on tire. Le bonheur d’Aimée, je continuais sans doute à le vouloir;
mais il n’était plus le premier objet de mes vœux; je ne souhaitais
plus, avant toute chose, de la voir réconciliée avec Georges; je ne
m’excluais plus aussi sévèrement de leur destinée à tous deux. Avec une
timidité sournoise, je commençais à penser à moi; dans toute cette
aventure, je m’apparaissais pour la première fois comme méritant quelque
chose. Quoi? Je ne savais pas trop; j’osais à peine y réfléchir; je
voyais simplement que je ne pouvais plus me prendre pour rien du tout.
Pour éprouver à proprement parler du désir, j’étais trop misérable, trop
d’anxiétés et de scrupules se donnaient rendez-vous sur moi. La
possession d’Aimée était une chose qu’aucune honte ne me retenait
d’envisager, mais dont un poids trop lourd sur le cœur m’interdisait de
caresser l’image. Mon esprit m’entraînait bien jusque là, mais poussé
seulement par la logique; son mouvement était combattu par toute mon âme
contractée. La dévotion, la peur m’étreignaient. Elles avaient bien un
arrière-goût brûlant, elles étaient bien imprégnées de fièvre, mais
elles demeuraient surtout accablantes et ne me douaient que d’entraves.
Non, les droits que je me sentais tout à coup étaient infiniment plus
vagues que celui de couvrir son visage de baisers. Je n’allais pas si
vite, mon ambition n’avait pas tant d’entrain ni d’allégresse; elle
était sourde encore, et maladroite, et étouffée; elle faisait en moi des
mouvements craintifs et sans utilité.
Je voulais seulement me rapprocher d’Aimée et cette fois non plus
seulement la secourir, mais l’intéresser à mon âme. Tout ce que je
voyais était que je ne pouvais pas lui laisser ignorer plus longtemps
mon amour.
Par instants, il me semblait que je n’avais qu’à accourir et à lui en
annoncer la nouvelle joyeusement, dès la porte, avec un cri:
--Vous ne savez pas? Eh! bien, je vous aime.
Mais je m’apercevais aussitôt qu’il s’agissait de bien autre chose. Il
fallait amener lentement sous son regard cette âme bouleversée, piteuse
et ravie que je m’étais découverte; il fallait trouver un plan pour la
faire glisser jusque devant elle.
Alors commençait ma méditation. Je cherchais des mots, je les agençais
avec un soin fatigant. Puis je me figurais un certain tour que prendrait
à un moment ma conversation avec Aimée; et hardiment j’en profitais; je
tirais de mon côté les phrases qu’elle me livrait. Tout à coup la place
était prête pour celle que j’avais bâtie: il n’y avait plus qu’à la
poser. C’était fait. Elle savait tout; j’éprouvais un immense
soulagement.
Ah! que d’industrie, que d’adresse, que de présence d’esprit j’ai
dépensées ainsi en imagination! Peu d’amants sans doute ont jamais
montré autant de décision et de bonheur.
Pourtant malgré ma réussite, je recommençais sans cesse mon échafaudage.
Je disposais tout sur un nouveau plan; j’arrivais par un autre côté, il
fallait modifier mon exorde, changer mes préparations; j’aboutissais
enfin à une autre phrase aussi bonne que la première et que je rangeais
soigneusement à côté d’elle dans ma mémoire.
Je travaillais ainsi tout seul, toute la journée, en marchant, en
lisant, au lit même et dans mon sommeil quand je parvenais à dormir. Je
n’étais jamais las de cette méditation. Lorsque j’avais trouvé un mot
qui me semblait heureux, pratique, j’entrais dans des transports inouïs,
je me sentais soulevé de terre, je n’avançais plus qu’au milieu de
battements d’ailes; tout mon visage riait; je parlais tout seul à
mi-voix. C’étaient des délices profondes! Et comme un malade je revenais
sans cesse m’y plonger, oubliant de vivre, oubliant d’agir.
Peu à peu ces pensées prirent en moi une espèce de monstruosité. Ce
paquet d’images et de paroles que je portais en moi partout, que je
retournais sans cesse dans ma tête, fit boule de neige; il attira peu à
peu tout ce qui restait de vivant dans mon esprit. A la fin il n’y eut
plus que lui; de partout on n’apercevait plus que lui. Et il continuait
à rouler, et moi à le suivre comme les anciens damnés courant après leur
supplice.
Dans une telle préoccupation je n’examinais seulement pas comment passer
du projet à l’exécution. De temps en temps, l’idée que mon aveu aurait à
s’extérioriser traversait diagonalement le monde de mes pensées, comme
un froid rayon d’une matière différente et incombinable. Elle me serrait
le cœur tout à coup. J’étais terrifié par cette nécessité imminente et
impossible.
Je me rejetais en arrière avec effroi et reprenais mes rêves. Ils
étaient tellement plus confortables!
Mais l’appel de la réalité se faisait entendre à nouveau, bas et
terrible. C’était au moment surtout où je me représentais ce qu’il y
avait de coupable dans la démarche que je méditais. La double trahison,
envers Georges, envers Marthe, qu’elle impliquait, me faisait horreur.
Mais justement cela m’aidait à comprendre que j’étais en marche vers
elle.
Ces mots que je me répétais toute la journée, il pouvait se faire qu’un
moment vînt,--un moment du temps, un moment réel, attaché à la suite de
ceux que je vivais alors,--où je les dirais à Aimée. J’apprenais cela de
moi-même avec étonnement, scandale et tentation.
Je me cramponnais pourtant; toute idée morale ne m’avait pas abandonné.
Je tâchais de me faire croire que j’étais sur un palier où je pouvais
fort bien me tenir si je le voulais, sans faire un pas de plus. Mais
cette assurance était démentie par tout ce que je sentais au travail en
moi. Je n’avais qu’à faire silence un instant: mon cœur aussitôt
m’annonçait ma défaite. Il s’en prenait à moi du dedans tout le jour, il
battait de son flot caché mes dernières forces et me poussait
infatigablement à succomber, en m’étranglant doucement de sa petite main
à ma gorge.
V
Hélas! en cet état pourquoi la cherchiez-vous?
Andromaque.
Enfin je m’éveillai un matin avec la sensation très nette que la journée
ne passerait pas sans que je me fusse déclaré.
Rien, pourtant, de nouveau n’apparaissait. Dehors c’était le même jour
terne, la même rue désordonnée sous le vent jaune. D’aucune aile plus
vive le printemps encore n’avait touché Paris.
En moi non plus je ne trouvais rien qui me pressât beaucoup plus
instamment que la veille. Mon sang ne courait pas plus vite. Je ne
sentais pas davantage cet entrain, cette inspiration qui font l’amant
heureux. A vrai dire je savais qu’ils me manqueraient toujours et je ne
comptais pas les attendre. Je savais qu’il faudrait agir dans l’embarras
et la disgrâce, sans aucune faveur de mon esprit, sans aucun de ces
secours, de ces bonheurs qui vous poussent en avant au moment opportun.
Mais du moins j’aurais dû sentir quelque rapprochement, une possibilité,
si j’ose dire, objective, de l’évènement. Or il restait toujours aussi
inaccessible, même par la pensée. Entre l’instant où j’étais et celui où
elle saurait mon amour, il y avait toujours le même abîme: je n’arrivais
pas à me représenter moi-même au milieu du monde bouleversé qui suivrait
mon aveu. Toute mon imagination s’arrêtait là-contre. Je m’étonnais
naïvement à la pensée qu’avant le soir je saurais quelle figure prennent
les choses autour de vous, après de telles révolutions.
Tout mon respect, ma tendresse même accouraient pour prévenir ma
démarche, pour la rendre plus insensée, plus impossible, pour la
reléguer dans l’absurde, pour la détacher de cette journée déjà en train
et qui pourtant me conduisait irrémédiablement vers elle.
Était-ce donc mon angoisse accumulée qui cherchait à se faire jour par
cet aveu? Était-ce le besoin d’échapper enfin à l’obsession de tous ces
mots qui dansaient dans mon esprit? Je commençais à savoir ce que sont
les souffrances de l’amour. En quinze jours j’en avais fait
l’apprentissage; elles ne m’étaient pas devenues plus supportables; mais
je comprenais qu’elles ne font pas forcément mourir. Les battements de
cœur qui m’avaient tenu éveillé pendant presque toute cette dernière
nuit, je les aurais endurés longtemps encore sans accident. Ma vie avait
été capable de descendre au fond de cet abîme; elle eût peut-être pu
aussi bien y durer. D’ailleurs je n’ai jamais rien fait pour éviter de
souffrir.
D’où donc montait l’étrange certitude que je me découvrais ce matin-là?
Une résolution, une toute petite résolution: «Avant ce soir elle saura.»
Où était-elle en moi, si fragile et si tenace, si timide et si
effrontée? Je ne la trouvais nulle part où je la cherchais. C’était
quelque chose d’innombrable et d’informe, quelque chose qui venait d’en
bas, qui s’édifiait péniblement et dans l’ombre, et contre moi. On me
poussait doucement sur la scène; raidi, malheureux, empêché, il fallait
que je fisse le pas redoutable qui allait me découvrir tout entier. Il
n’y a pas de portant pour moi en cette vie; je ne sais pas rester
longtemps abrité. Si maladroit que je sois, il faut que j’avance, il
faut que je me compromette. Je ne souffre pas de rien laisser passer
sans y avoir risqué quelque chose, fût-ce le ridicule.
Plutôt que l’entraînement de l’amour, c’était le sentiment d’une tâche à
mener à bien que j’éprouvais maintenant. Cet aveu était devant moi,
infiniment lourd et difficile, infiniment au-dessus de mes forces, mais
spécifié, commandé, nécessaire. Par instants il m’apparaissait comme un
énorme pensum. L’idée pourtant ne me venait pas que j’eusse pu me
l’épargner. Je faisais pour l’accomplir tout l’effort que d’autres
eussent fait pour l’éviter. Toutes les raisons qui me l’interdisaient
étaient à leur poste, en grande tenue, et me donnaient un avertissement
solennel. Mais toute ma volonté avait passé de l’autre côté. Elle
s’était mise à cette besogne défendue comme s’il se fût agi du devoir le
plus sacré. Souvent ainsi j’ai mis l’acharnement de la morale dans les
œuvres qui la contrariaient le plus exactement.
Je ne cherchais pas mon bonheur. Au contraire je tremblais pour lui. Je
craignais de perdre, en me découvrant, tout ce qui me restait de
facilités et de joies; je craignais qu’Aimée ne me défendît désormais de
la voir. J’allais risquer dangereusement mes pauvres instants heureux,
le peu d’aération et de lumière qui me venait encore au fond de ma
prison. Je n’en marchais pas moins. Avec étroitesse et emboîtement comme
le soldat qui va au feu, avec la même préférence passionnée de la mort
et du malheur aux biens que l’on possède encore.
Heures sévères! J’avançais entre elles dans une espèce de détresse;
elles me soutenaient par dessous les bras, elles m’encourageaient, elles
me secondaient cruellement. Il y avait des moments où je voyais bien que
j’étais tout seul à m’imposer le devoir qui m’accablait. Cet inévitable
devant quoi le cœur me manquait presque, je voyais bien qu’il ne venait
que de moi: «Faut-il que je sois insensé pour me torturer ainsi
moi-même!» pensais-je. Et l’envie me prenait, comme de délicieuses
vacances, de rendre à mes décisions la clé des champs. Cela semblait si
simple, si sage! Il n’y avait qu’à vouloir, ou plutôt il n’y avait qu’à
ne plus vouloir.
Hélas! c’est cela justement qui était devenu impossible. De cette
délivrance, je pouvais bien concevoir un instant l’idée, croire que je
n’avais qu’un mouvement à faire pour y passer. Mais ce petit dépliement
de ma volonté m’était devenu chose plus difficile qu’à l’hypnotisé
auquel on l’a défendu, le geste d’ouvrir la main. Je m’en allais ainsi,
portant sur moi tout le bagage de mon angoisse, absolument libre et
parfaitement enchaîné, frôlant toutes les occasions qui m’auraient pu
divertir, sans qu’il me fût permis d’en saisir aucune, profondément
retranché, même lorsque je m’y arrêtais un instant, de tout ce qui m’eût
pu sauver.
Oh! les haltes de cette journée! Je ne me les rappelle pas toutes.
Simplement la dernière, la plus étrange, la plus spécieuse. Vers quatre
heures, incapable de tout travail j’étais allé voir Georges chez un ami,
où je savais le rencontrer. L’ami était sorti: nous l’attendîmes
ensemble. Sitôt installé dans un fauteuil, auprès de Georges, je ne me
sentis plus pressé par rien; Georges était gai; il me plaisanta
gentiment. Nous trouvâmes bientôt entre nous une facilité telle que nous
n’en avions pas connue depuis des semaines. Les mots se mirent à courir
entre nous avec cette promptitude, cette joie, cette adresse des jours
où l’on est bien disposé. De toute mon amitié rafraîchie je m’élançais
vers Georges; peu à peu j’étais repris par un profond besoin de
confiance. Il me semblait que je m’étais trop économisé avec lui. Il y
avait quelque chose à réparer, à ressaisir depuis le principe. J’aurais
voulu lui dire! «Attendez! Nous allons voir! Écoutez-moi! Par où
commencer?» L’impatience de me donner, une ravissante envie de me trahir
faisaient rayonner mon visage. J’aurais voulu lui livrer tout ce qui
pouvait être livré de mon cœur; je cherchais des ruses pour aller aussi
loin que possible dans la confidence sans la rendre irréparable; je
traçais mentalement des limites; j’abandonnais d’avance des régions
entières de mon âme, en n’y retranchant au préalable qu’un petit détail,
qu’une pensée trop directe ou trop vive. Pourtant, sur cette pente,
l’instinct de conservation de mon amour me retint à temps; je fis taire
mon imprudente générosité. Mais tant de bonne volonté ne pouvait pas
rester sans se faire sentir; elle donnait à notre conversation un
entrain, une chaleur où nous étions tous les deux enveloppés. J’allais
au devant de toutes les pensées de Georges; je les reconnaissais de
loin, je les prévenais presque amoureusement; je lui épargnais les
moindres peines. Jamais peut-être il ne m’avait été si cher qu’en cet
instant. Il n’y avait rien de pervers dans cette tendresse intempestive;
c’était la plus saine, la plus abondante amitié qui me poussait vers
lui. Nos sentiments ne suivent pas toujours exactement les contours des
situations où nous met la vie. Ou plutôt, l’amour ouvre de telles
sources en nous que les eaux s’en répandent parfois sur ceux-là mêmes
qu’il offense. Profitant d’un silence de nos pensées, je lui dis
brusquement: «Je vous aime bien, Georges!» Et nous nous étions
insensiblement si bien exaltés que cette déclaration ne l’étonna pas
trop. Je voulais y faire tenir tout ce qui me gonflait en cet instant:
rêves idylliques d’un rapprochement entre les âmes, d’une sorte de
communion fraternelle entre tous mes bien-aimés, besoin de demander
pardon pour l’acte que je n’avais pas encore accompli; désir d’en
écarter à l’avance à mes propres yeux toute nuance de secret et de
trahison. Au moment de partir, lorsque je fus debout, il me sembla que
j’étais tout entier transparent et que sous le regard de mon ami je me
tenais compris, absous. Par un dernier raffinement de confiance, cédant
au bonheur qui me montait de plus en plus à la tête, comme un
avertissement solennel et comme une prière, je lui dis:
--Maintenant je vais voir Aimée... du moins si vous m’en donnez la
permission.
--Je n’ai pas à vous le permettre», me répondit-il d’un ton qui pendant
un instant me rendit hésitant et déconcerté. Mais j’étais si transporté,
si lancé, si sot, pour tout dire, que j’écartai aussitôt toute
réflexion.
Dans la rue je me retrouvai plein de la même joie vagabonde. Et par un
bizarre mouvement, comme elle était incompatible avec la contraction où
je me sentais depuis le matin, comme il fallait à tout prix qu’elle s’en
débarrassât, elle l’atteignit dans sa cause; elle écarta la résolution
qui l’avait fait naître et qui l’entretenait en moi; elle la déplaça, la
mit de côté: mon projet de déclaration sembla s’être évanoui; je crus y
avoir renoncé. Tandis que je m’acheminais vers Aimée, l’intention que
j’avais si péniblement nourrie tout le jour, m’apparaissait de plus en
plus fragile, théorique, irréelle; elle perdait tout sens, elle semblait
se vider de sa possibilité, bien mieux, de sa raison d’être. Je ne
voyais plus ce qui l’avait formée. Je me traitais de visionnaire et
d’insensé. Du même coup une délivrance, un soupir infini soulageaient
mon âme; je sentais revenir toutes les facilités dont m’avait privé mon
angoisse. Tout était ramené à ma portée, sous ma main.
J’arrivai à la villa dans cet état de légèreté. Aimée avait déjà pris
l’habitude de ne rien changer à ses occupations pendant que j’étais là.
Elle me reçut dans sa chambre et continua de ranger des robes et du
linge dans un placard, tandis que je m’asseyais dans un fauteuil. Un
moment notre conversation fut tranquille et distraite comme ses allées
et venues dans la pièce.
Mais tout à coup, sans préparation, sans avertissement, comme une chape
de plomb sur mes épaules, ma résolution me retomba dessus; le devoir à
nouveau me saisit aux entrailles. Je cessai brusquement de pouvoir dire
un mot, la parole m’était refusée. Aimée, affairée devant l’armoire
ouverte, me tournait le dos, si bien qu’elle ne s’aperçut pas tout de
suite de ce qui se passait et prit mon silence pour une distraction.
J’eus le temps de me ressaisir un peu.
Pas assez cependant pour rendre à ma conversation l’aisance nécessaire.
Une profonde consternation intérieure affligeait tous mes mouvements;
j’étais diminué, ralenti; toutes les voies que j’avais imaginées, je les
trouvais closes. Il n’y avait plus en moi qu’une anxiété sans contours
ni forme, qu’un seul état tout noir, pareil à la nuit chaude et
bourdonnante des yeux fermés. Toutes les idées de phrases que je pêchais
en moi, étaient pareillement empêtrées, engourdies, avaient le poids du
songe.
Pourtant ma volonté ne me lâchait pas. Elle me secouait d’autant plus
fort que j’étais moins capable de la suivre. Elle me tenait au collet
comme un gendarme qui emmène un vagabond. Il fallait marcher.
Lorsqu’Aimée eut reconnu mon émotion, avec un mélange d’inquiétude,
d’amitié et de malice, elle me demanda:
--Qu’y a-t-il? François, vous me semblez malheureux aujourd’hui. Il faut
me dire ce que vous avez. Ne suis-je pas une bonne amie?
J’eus une seconde de clairvoyance, pendant laquelle je pensai avec
tranquillité, presque avec sourire: «Dans quelques instants ce sera
fait.» Pourtant les moyens entre mes mains restaient toujours aussi
manquants, refusés. Je m’étais levé. Aimée, au contraire, sous l’empire
de la curiosité, quittant sans s’en apercevoir son va-et-vient, s’était
assise. Je me mis à marcher dans la chambre. Mais il continuait à ne me
venir qu’une intolérable souffrance. Sans doute elle avait passé sur mon
visage: j’en vis le reflet dans l’étonnement et la pitié qui
commençaient à se peindre sur celui d’Aimée. C’est ainsi que nous nous
rapprochions en silence.
Enfin un obscur déblaiement se fit en moi; des paroles arrivèrent, mais
d’abord défensives, retournées contre cela même que je voulais dire:
--Non, c’est inutile: il vaut mieux ne pas parler. Et d’ailleurs ce
n’est rien. Cela n’est pas intéressant. Cela ne concerne que moi, que
moi.
Je parlais avec une violence involontaire, profitant de ces premiers
mots pour chasser ma rancune de tout ce qu’Aimée m’avait fait souffrir.
J’étais d’ailleurs tombé dans un état brutal, plein de retours et de
secousses, prolongement actif de ma paralysie de tout à l’heure. Je me
défendais passionnément contre quelque chose que je ne savais encore
comment entreprendre; je m’y jetais en me débattant de toutes mes forces
et je cherchais confusément une issue aussi bien dans ma révolte que
dans mon entraînement.
Cependant Aimée était devenue profondément attentive. Non pas
insensible. Je pense que devant ce secret tout proche qu’elle n’osait
encore être sûre d’avoir deviné, le cœur devait lui battre un peu. Mais
elle conservait sur elle-même ce gouvernement que j’avais perdu sur moi.
Elle me regardait doucement sans honte comme sans provocation, toute
voisine et pourtant hors de prise, infiniment dérobée. Elle ne me
soutenait que de son silence. Devant cet esprit si maître de soi, devant
cette femme profonde, je devais avancer tout seul, je devais achever,
exposé comme sur un glacis, les pas que j’avais commencés.
Je parlai:
--C’est une chose à quoi vous ne pouvez rien faire. Il ne faut pas
chercher. Ce n’est rien. Un malheur qui m’est arrivé. Je suis dans une
impasse, bloqué de toutes parts. Plus de jour d’aucun côté. Mais tant
pis pour moi! C’est sans importance. Cela ne regarde que moi. Je
m’arrangerai bien.
Je continuai à me débattre ainsi devant elle dans un langage obscur,
contracté, maladroit. L’éclairage en moi était trop bas à cet instant
pour que ma conscience ait pu voir passer toutes mes paroles et pour que
ma mémoire les ait retenues. Je me rappelle simplement qu’il y en avait
que j’appelais du plus profond de moi-même, que je tirais jusqu’à moi
dans un effort surhumain. D’autres au contraire faisaient un saut
brusque hors de moi, comme si elles eussent soudain manqué de place dans
mon âme trop condensée. De loin en loin je reconnaissais au passage une
des phrases que j’avais préparées pendant la longue méditation de mon
aveu; mais mal en place, moins juste, moins utile que je ne l’avais
aiguisée, amenée là de force, dans un moment où elle allait à peu près
bien, frappée de la même malchance que tout mon discours. Car tout ce
que je disais restait affreusement manqué, infirme, énigmatique. Même
accomplie, ma confession portait les traces de l’impossibilité qui
pesait encore sur elle l’instant d’avant. Elle était finie, et cependant
moi-même j’attendais encore. Je m’étais tenu dans une espèce de
généralité ambiguë, dans des allusions à mes souffrances, à ma mauvaise
destinée, à l’avenir redoutable. Je n’avais pas su trouver ces mots
directs, pressants, ces flèches vives et droites qu’eût lancées un amour
moins scrupuleux que le mien. Ainsi la déchirante dépense que je venais
de faire demeurait à moitié vaine, ainsi tant d’effort ne m’avait
conduit qu’à une situation à moitié décidée, qu’au cœur d’un
insupportable malaise.
A vrai dire je ne m’aperçus pas tout de suite de cet échec. J’étais si
plein de mon amour que je crus d’abord l’avoir suffisamment expliqué. Et
dans l’ivresse de me sentir perdu ayant retrouvé une espèce d’aisance,
je m’approchai d’Aimée, je me penchai vers elle, je lui demandai à voix
presque basse, passionnément:
--Vous ne m’en voulez pas; vous ne m’en voulez pas?
--Mais non, répondit-elle, et je vis qu’elle cherchait.
Elle était bien trop fine pour n’avoir pas plus qu’à moitié deviné ce
que j’avais essayé de lui dire. Mais elle voulait en être sûre. Elle ne
trouvait pas dans mes paroles la phrase décisive dont elle avait besoin,
et elle la cherchait. Quand je me rappelle aujourd’hui cet instant--sur
le moment je n’ai su rien comprendre--je revois son visage plein d’une
attention aiguë, studieux et tendu, tourné vers les moindres signes.
Il y avait certainement dans cette application beaucoup du désir que «ce
fût vrai»; ce qu’elle goûtait à l’avance du plaisir d’être aimée lui
conseillait subrepticement de s’en approcher davantage. Pourtant je
crois qu’elle obéissait surtout à cet esprit de netteté, à cette passion
d’y voir clair dans les sentiments qui nous étaient communs et qui
devaient faire plus tard en nous tant de ravages. Elle était trop
ordonnée pour accepter, en cet instant si grave, la confusion qui pesait
sur nous. De tout son cœur, non sans quelque émotion, mais toujours
maîtresse d’elle-même, pleine de suite et de pensée, elle s’était mise à
la tâche de la débrouiller.
Moi cependant, loin de rien faire pour l’y aider, je m’épuisais en
protestations confuses, en excuses, en prières, en accusations contre
moi-même.--Par toute ma confession je n’avais rien cherché, rien
prétendu; elle n’avait eu aucune intention; je ne l’avais entreprise que
par force; à aucun instant la plus petite idée d’obtenir quelque chose
ne m’avait effleuré. Et maintenant, la considérant comme accomplie, au
lieu d’en poursuivre l’avantage, je ne pensais plus qu’à en effacer la
trace, qu’à me la faire pardonner. Je tremblais de délicatesse et de
crainte, j’aurais voulu enlever d’une main insaisissable les ombres dont
je croyais avoir terni mon amour. J’étais penché de toute mon âme vers
Aimée, dans un scrupule, dans une inquiétude ineffables, et dans mes
paroles ne paraissait plus que le profond souci de revenir sur ce que
j’avais dit, de l’empêcher d’être, d’en étouffer aussi complètement que
possible l’écho.
Ainsi nous avancions-nous à contre-sens l’un de l’autre, moi cherchant à
lui faire oublier quelque chose qu’elle cherchait encore à savoir. Cette
douloureuse contrariété, dont elle était seule à avoir conscience, lui
devint bientôt insupportable. Prise d’une impatience, je la vis tout à
coup se décider secrètement. Elle me demanda:
--Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé plus tôt? J’aurais peut-être pu
intervenir auprès de Marthe, empêcher votre malentendu de devenir si
grave.
Encore aujourd’hui, quand j’y pense, il me paraît impossible qu’elle se
soit véritablement trompée si longtemps sur la nature exacte des
angoisses que je lui avouais. Pourtant mes paroles avaient été si
ambiguës, j’avais eu par moments si bien l’air de me plaindre de
difficultés conjugales, j’avais si maladroitement insisté sur
l’impossibilité pour elle de me venir en aide, que son esprit avait pu
être effleuré par cette interprétation, qu’elle voulait maintenant, en
la feignant seule acceptable, m’obliger à détruire.
Je m’arrêtai. Tout le découragement, toute la fatigue, toute
l’impuissance du monde furent sur moi dans l’instant. Je m’appuyai au
rebord de la bibliothèque qui faisait le tour de la chambre et mis la
tête dans mes mains. Tout était à refaire; je me trouvais tout à coup
infiniment éloigné de ce que j’avais cru accompli; et plus la moindre
force en moi! Sans regarder Aimée, d’une voix désespérée, je lui dis:
--Vous ne m’avez donc pas compris!
Elle se leva et vint vers moi. Alors, plus bas, et sans pouvoir tourner
les yeux vers elle:
--Ce n’est pas de Marthe que me vient ce malheur, c’est de vous!
Je restai un moment encore appuyé, plongé dans un accablement et dans un
repos où je n’entendais plus rien, détaché de tout ce que je venais de
faire, presque distrait à force de joie et de détresse, renvoyé,
acquitté, bien perdu cette fois.
Lorsque je me redressai, Aimée était auprès de moi et me regardait avec
une gravité qui m’interdisait sans paroles tout espoir, mais avec une
tendresse aussi que ne je lui avais pas encore vue. Je devais être bien
misérable, bien désarmé...--pourquoi hésiter à le dire?--bien
inoffensif. Car elle ne pensa point à se ménager. Comme avec un blessé,
qu’il s’agit avant tout de secourir, on passe par dessus bien des
convenances, elle prit l’intonation la plus dépouillée, la moins
réticente pour me dire:
--Mon pauvre ami, comme vous souffrez!
Elle était debout à côté de moi. Je lui pris la main machinalement,
comme un aveugle, pour me faire conduire. Elle ne la retira point. Je
marchai la tête basse, les épaules voûtées. Arrivé dans l’embrasure de
la porte, je me retournai vers elle avec effort et je lui dis dans un
souffle:
--Au revoir, Aimée!
Elle me sourit doucement; je laissai tomber sa main et je partis.
J’entendis qu’elle refermait la porte lentement, silencieusement
derrière moi.
* * * * *
Dans le vestibule je me retrouvai tout à coup plein d’étonnement,
chancelant comme au sortir d’un rêve, de toutes parts dépassé par ce que
je venais de faire. Cependant une allégresse absurde cherchait
maintenant d’en dessous à se faire jour; elle me donnait de petits coups
comme la mer montante sous une estacade.
Au moment où j’allais sortir, on sonna. C’était Lise Bonnier, une amie
d’Aimée, très belle et très coquette, que j’avais toujours un peu
redoutée, car elle était aussi moqueuse et s’amusait souvent de ma
timidité. Mais à peine la vis-je entrer ce jour-là que je l’entraînai
dans le salon, la suppliant de rester un moment à bavarder avec moi.
Elle accepta, un peu surprise. Je me lançai aussitôt dans une
étincelante divagation. Je ne sais quel démon m’inspirait. Jamais je
n’avais éprouvé pareil entrain, pareille aisance avec une femme. Pour la
première fois je trouvais le ton qu’il fallait prendre avec Lise: je me
montrai d’une frivolité parfaite, taquin avec grâce, plein de flatteries
à la fois adroites et grossières, faussement crédule à ce qu’il lui
plaisait de me raconter de moins sensé, et pourtant sachant marquer par
une insaisissable ironie combien je réservais sur tout ce qu’elle me
disait mon opinion secrète. Il me semblait qu’avaient disparu ces mille
petits obstacles de l’âme, dont j’avais en réalité la religion, auxquels
je m’étais, l’instant d’avant, si douloureusement embarrassé. Emporté
par une impiété fièvreuse, je goûtais un affreux plaisir à détruire par
ce papotage toute la solennité des minutes précédentes. Je me vengeais
de je ne savais quoi. L’esprit à la débandade, je me laissais entraîner
par tout ce qu’il y avait en moi de plus éloigné des sentiments que je
venais de subir.
Mais cette conversation privée d’âme tomba tout à coup. Après quelques
phrases languissantes, je quittai Lise, me chargeant de faire prévenir
Aimée de sa présence.
Je n’eus pas à en prendre la peine: Aimée venait d’être avertie, je la
rencontrai sur le seuil de la porte. Je crois qu’elle ne s’attendait
plus à me voir. Du moins j’eus l’impression de la surprendre. Elle
arrivait les yeux baissés et les releva à mon approche. Ah! Dieu, ce
regard, aujourd’hui encore, je ne suis pas sûr de l’avoir vu vraiment
tel que je le revois. Ce fut une longue lumière sombre qui monta vers
moi, m’atteignit, m’arrêta; une caresse brûlante, mais retenue,
rattrapée à temps, et tout au fond adoucie par un flot de secrète
reconnaissance, par un grand bonheur caché. Tout son visage, attiré par
le rayonnement des yeux, souriait légèrement...