COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1923.

A MARCEL PROUST

grand peintre de l’amour

cette indigne esquisse

est dédiée

par son ami

J. R.

I

Il était trop jeune encore, trop susceptible de prendre de

l’émotion.

La Chartreuse de Parme.

Dès mon enfance, les femmes furent pour moi un objet de véritable

adoration. Avant même que je fusse capable de les désirer, leur regard,

leur démarche, les tendres lignes de leur corps me donnaient un trouble

informe et délicieux, où je m’abîmais tout entier et passionnément. Je

ne me sentais pas du tout précipité vers elles. Au contraire, elles

m’apparaissaient comme sacrées, comme interdites. J’eusse frémi de les

approcher. Les mouvements qui s’élevaient en moi à leur vue étaient si

violents, si divers, si tumultueux qu’ils se détruisaient les uns les

autres et me laissaient sur place.

Quand plus tard le désir vint s’ajouter à mon émotion, il ne l’orienta

pas dans un sens beaucoup plus précis, il ne me rendit pas beaucoup plus

entreprenant. A douze ans, j’avais une amie charmante, un peu plus âgée

que moi. Un jour, en jouant, je lui saisis par hasard le bras près de

l’épaule: je sentis sous l’étoffe du corsage la tiède, la douce, la

savoureuse élasticité de sa chair: se moque de moi qui voudra, mais ce

fut comme si j’eusse touché du feu: je lâchai prise aussitôt.

Et ce n’était pas que l’instinct chez moi fût plus languissant que chez

la moyenne des enfants; il avait toute la promptitude désirable; il

m’eût bien incliné aux mêmes expériences que tous les autres, et d’abord

à prolonger cette volupté imprévue. Mais il n’était pas seul; des

penchants plus profonds, plus secrets, plus rares se faisaient jour à sa

suite, qui tendaient à le neutraliser. Plus encore que mes sens, mon

cœur était ému; la tendresse l’envahissait avec toutes ses

complications; il me déconseillait de toute sa force le plaisir qui

venait de poindre en moi; il m’en faisait un crime; il me le reprochait

comme un tort que j’eusse commis envers celle qu’il me fallait

maintenant, sur ses injonctions, au lieu de tout cela, aimer.

Je me fusse bien plu à épier en moi le progrès de cette douce, de cette

gênante petite morsure sensuelle; j’en eusse appris bien volontiers les

suites. Mais je n’étais pas disponible; d’autres soins, plus difficiles

et de moindre récompense, me réclamaient. Toute mon âme formait obstacle

avec sa naissante immensité.

Dans de telles dispositions, il était fatal que je misse longtemps à

sortir d’embarras et à m’instruire des rudiments de l’amour. Né dans un

milieu provincial où les mœurs étaient sévères, je ne rencontrai, tant

que j’y vécus, rien qui pût aider ma timidité, ni qui m’ouvrît les voies

au seuil desquelles m’arrêtait ma trop grande susceptibilité

sentimentale. J’arrivai à Paris sans avoir connu autre chose que de

violentes amours rentrées, et la vie d’étudiant que j’y menai d’abord

n’étendit pas beaucoup mon expérience.

J’étais terriblement sage, quand j’y pense. Et pourtant quel désir,

quelle attente en moi dès ce moment! Je n’étais pas de ceux que le

travail intellectuel console de tout. Je sentais jusqu’à l’exaspération

les innombrables séductions au milieu desquelles j’étais plongé. Rien de

la volupté parisienne ne me frôlait sans que j’en fusse bouleversé. Je

me rappelle mes promenades sur les boulevards, le vœu, le cri qu’il y

avait en moi et cette chose plus forte que tout, cette insurmontable

pudeur qui les faisait taire. Chaque femme que je suivais, si seulement

elle avait pu se douter de la tempête qu’elle traînait dans son sillage!

Ce n’était pas avec des baisers seulement que je la persécutais en

silence, ce n’était pas seulement cette place exquise sur son épaule que

mes lèvres voulaient rejoindre: à ses trousses était lancé du même élan

tout mon cœur; j’étais prêt à tous les dévouements, à tous les

sacrifices; je les lui offrais déjà.

Enfin, parce qu’il le fallait bien, y ayant mis tout mon courage,

j’appris tout de même tant bien que mal le plaisir.

* * * * *

Mais j’en ai dit assez pour faire comprendre que je n’étais pas homme à

m’y complaire ni à m’y borner. J’éprouvais même des difficultés inouïes

à en maintenir écarté l’amour. L’amour surtout continuait de me tenter:

il formait décidément ma vocation la plus profonde.

Je le sentais en moi, à l’avance, comme une sorte d’immense faiblesse,

d’écroulement virtuel de toute ma personnalité.

Je le craignais, certes, au moins autant que je l’appelais. Car il y

avait dans mon esprit des parties solides que son infinité menaçait.

Mais il me tenait déjà par en dessous; il avait occupé en secret tous

les points stratégiques de mon âme; dès qu’il éclaterait, il aurait des

complices partout.

Et ce qui m’ennuyait le plus, c’est que je ne voyais pas, du train dont

je le sentais susceptible d’aller, comment je l’empêcherais, si le

destin voulait qu’il fût partagé, de me mener du premier coup jusqu’au

mariage.

A peine un an après mon arrivée à Paris, avant même que j’eusse eu le

temps de me rendre un compte à peu près exact des mystères du plaisir,

toutes mes appréhensions ou, si l’on veut, tous mes désirs étaient

réalisés: j’avais épousé Marthe Villemois.

Je l’avais connue dans une petite école, où elle donnait, en même temps

que moi, des leçons. La première fois que je la vis, c’était dans la

salle de lecture où se réunissaient les professeurs entre les heures de

classe. Elle était assise à la même table que moi, et lisait; son profil

se dessinait à contre-jour; je fus saisi d’emblée par son extrême

douceur. Je le regardai longuement; et au lieu de cette panique, qui me

prenait en général auprès des femmes, à mon grand étonnement ce fut une

paix infinie que je sentis s’établir en moi. Rien dans ce visage ne me

menaçait; il ne me posait aucune exigence inconnue; il n’appelait rien

de plus que cette tendresse que j’étais justement si anxieux de donner.

Je me replongeai dans mon livre; et s’il me devint aussitôt, comme on

s’y attend, illisible, ce ne fut l’effet d’aucune extraordinaire

agitation en moi. Simplement je me mis à dériver. Qu’il faisait calme

tout à coup et déroutant! J’étais comme un navire parti pour un long

voyage et qui perd son chemin entre des îles. Presque plus rien n’avait

l’importance que je lui avais cru; j’oubliais sans effort toutes mes

ambitions; je n’entendais plus d’autres voix que celles du déconseil et

de l’abandonnement. En même temps des choses imperceptibles commençaient

de devenir souveraines; je trouvais de la force à d’absentes

impressions; je me rappelais confusément tout ce que j’avais connu de

pur et de juste dans mon enfance; j’étais touché par des objets que je

ne pouvais même pas voir.

Je regardai Marthe à nouveau: et cette fois tout de suite je l’aimai. Je

l’aimai sans éclat, sans révolution d’aucune sorte, comme happé par son

invraisemblable douceur. Ce fut un entraînement sans paroles; on me

prenait les mains; on me fermait la bouche; on me recommandait le

silence et le consentement. Dès avant que séduit, je me trouvais

persuadé.

A vrai dire, la première fois que j’y tombai, je ne demeurai qu’un

instant dans cet état. Une réaction suivit aussitôt, une espèce de

révolte et comme d’indignation: je me rappelai tout ce que j’avais

l’intention d’éprouver dans la vie, toutes les aventures que

j’escomptais. L’image de ces plaisirs encore si mal approfondis que je

savais qu’elle recélait, vint se peindre à nouveau à mes yeux, confuse

mais d’autant plus séduisante, et me mit en garde contre le penchant où

je glissais. Je me scandalisai intérieurement à la pensée que je

pourrais laisser sitôt se déterminer une destinée que j’avais pris

l’habitude de gonfler, dans mon esprit, des possibilités les plus

contradictoires.

Mais j’étais blessé déjà d’une étrange façon, et que j’eusse dû

comprendre incurable. J’étais atteint dans ce qu’il y avait en moi à la

fois de plus faible et de plus fécond: une voie s’ouvrait, plus basse

que toutes celles dont j’avais rêvé, à ma tendresse, à ma compassion, à

ma timidité: ne m’y pas enfoncer tout de suite eût été de ma part autre

chose que du courage: une espèce d’aberration.

Un fait nouveau vint bientôt compliquer la tentation que je subissais.

J’avais saisi la première occasion venue pour me faire présenter à

Mademoiselle Villemois. Et bien vite, dès nos premières conversations,

j’avais vu poindre en elle un intérêt pour moi, sur la nature duquel il

était impossible qu’aucune fatuité m’aveuglât; il me fut bientôt évident

que Marthe, elle aussi, m’aimait, que Marthe modestement, secrètement,

mais avec une violente espérance, attendait mon aveu.

Ainsi contribua-t-elle à approfondir le gouffre qui m’appelait. Je la

regardais me regarder, et l’idée du bonheur que je pouvais faire naître

dans ses yeux en lui déclarant mon amour, devenait peu à peu

vertigineuse. J’avais si peu compté qu’une femme jamais pût tourner vers

moi sa pensée, ses vœux! J’avais l’impression que là, décidément,

s’offrait la seule chance parfaite, intacte que me réservât la vie. Si

vagabondes et ambitieuses fussent les imaginations de ma sensualité, il

y avait quelque chose de plus proche que tout qui me faisait signe; il y

avait ce sourire, cette petite lumière à cueillir sur le tendre visage

qui m’était adressé; il y avait ce grand bonheur commun qui attendait de

moi sa délivrance. J’étais comme un magicien sur le bord de son prodige:

comment l’eussé-je refusé?

De même qu’elle l’avait d’abord déclenché, ce qui décida mon amour à se

vouloir définitif, ce fut une certaine voluptueuse absence de crainte,

ce fut tout ce que je lisais à l’avance de réponse dans les yeux de

Marthe, ce fut l’imminence sur ses traits de notre intime accord.

Et en effet, quand je me fus enfin résolu à lui offrir mon amour et à

lui demander le sien, tant son consentement lui parut être implicite,

Marthe ne pensa à me montrer que son ravissement:

--C’est donc vrai! C’est donc vrai! répétait-elle seulement avec cette

joie même que, comme un habile sourcier, j’avais supposée à la bonne

place, et que je m’enivrais maintenant de voir effectivement jaillir.

Ainsi tout de suite nous trouvâmes-nous dans une communion presque plus

étroite qu’il n’eût été naturel.

* * * * *

Notre mariage suivit de très près nos fiançailles et il nous donna tout

le bonheur que nous en avions attendu. Nous n’étions riches ni l’un ni

l’autre et nous eûmes d’abord bien des difficultés matérielles à

surmonter. Mais nous nous entendions si bien, et si joyeusement,

qu’elles ne réussirent pas à altérer un seul instant notre amour.

J’avais exigé de Marthe qu’elle renonçât à l’enseignement, bien qu’elle

l’exerçât sans dégoût, et même avec un certain plaisir. Mais je tenais à

sentir peser entièrement sur mes épaules la charge de notre ménage: cela

ravivait sans cesse en moi la sensation du miracle qui m’était arrivé.

Je me mis donc à donner des leçons, tout en préparant à la Sorbonne les

diplômes qui me manquaient encore pour être admis dans l’Université.

Marthe s’occupait de rendre aussi habitable que possible le petit

appartement que nous avions loué, et qui était perdu, comme une vigie

dans la mâture, au sommet d’une immense maison «de rapport» qui dominait

de loin le Luxembourg.

Je me rappelle notre bonheur, si profond, si candide. Ce qui m’était le

plus difficile peut-être, c’était de croire à sa réalité. J’étais comme

un enfant: la seule idée que j’avais une femme me plongeait dans un

continuel étonnement. Je cherchais des témoins de mon privilège; avec

des ruses d’une ingéniosité puérile, je tâchais d’obtenir la

reconnaissance par autrui, la mention, si fugitive qu’elle fût, de ma

nouvelle dignité. Si par simple politesse des camarades me demandaient

des nouvelles de «ma femme», aussitôt j’avais envie de courir vers elle,

de lui crier: «Tu sais, tu es ma femme, ils l’ont dit!»

Un jour que nous partions pour un petit voyage, tandis que j’installais

nos valises dans le compartiment,--Marthe ne m’avait pas encore

rejoint--contre quelqu’un qui voulait l’usurper, je dus défendre sa

place: «C’est la place de ma femme!» dis-je. Et tout aussitôt une

rougeur me monta au front: de joie, de pudeur, de tendresse, mais par

dessus tout d’admiration: «Qu’ai-je dit? pensais-je en moi-même. Est-ce

vrai? Est-ce seulement possible? Personne ne bouge. Personne ne prétend

que j’ai menti. Ils acceptent le prodige, puisqu’ils ne disent rien.»

Marthe parut à ce moment devant la portière ouverte; je l’aidai à

monter, je l’établis dans son coin. On la regarda. Je souriais à part

moi comme si j’eusse joué un bon tour à toute l’assistance: elle était

si frêle, si petite! «Qu’ils s’en étonnent! pensais-je. C’est pourtant

là tout mon trésor. C’est pourtant là tout ce qu’il faut à ma

jubilation.»

Bien que plus raisonnable, moins nerveuse, Marthe semblait ne pas goûter

moins merveilleusement que moi sa nouvelle condition. Elle avait vécu

jusque là quelque peu repliée. Ses parents, tout en l’entourant de la

plus grande affection, ne la comprenaient pourtant qu’à moitié et elle

avait pris instinctivement l’habitude de réserver ses expansions.

Elle s’épanouissait maintenant sous ma tendresse et me découvrait peu à

peu son cœur.

Il s’y cachait une espèce de vaillance sans tapage qui me plaisait

infiniment. Marthe n’aimait pas la lâcheté, c’était une nature

entièrement morale. Ce qui l’intéressait avant tout dans la vie, c’était

de tenir tête aux évènements, de leur faire bonne figure.

Peut-être y avait-il eu à l’origine de mon sentiment pour elle, en plus

de ce que j’ai déjà noté, je ne sais quelle obscure pitié pour sa

fragilité physique; j’avais cru sentir qu’elle avait besoin de moi. Mais

maintenant j’étais bien joué! Car il m’eût fallu être aveugle pour ne

pas voir que toute la fermeté dont nous disposions était en elle et que

je n’en pouvais montrer moi-même qu’autant qu’elle m’en prêtait.

Au reste cette vertu de Marthe était tout intérieure et ne la déformait

nullement. On n’en eût jamais du dehors soupçonné toute la force; elle

ne se traduisait par aucune prédication ni aucune parade; jamais

héroïsme plus discret.

Je crois qu’il consistait surtout dans une certaine faculté qu’elle

avait de ne point s’arrêter aux petits accidents de son cœur, aux

anicroches de sa sensibilité. Son regard tout naturellement se

détournait d’elle-même; elle avait toujours devant les yeux un idéal

parfaitement simple et courageux et elle y tendait sans distraction.

Aussi faisait-il bon auprès d’elle. De la profonde perfidie de la femme

tout se laissait oublier; on respirait avec plus de confiance; on

regardait plus volontiers vers l’avenir et l’on y découvrait des biens

auxquels on n’eût pas osé croire tout seul.

Je ne puis assez dire combien Marthe me reposa, me fortifia, me

corrigea. Comme on améliore par des travaux le régime d’un torrent, je

pus croire un instant qu’elle réussirait à normaliser ma sensibilité, à

en drainer ensemble les élans, les espoirs, les exigences. Il y eut une

période où je fus vraiment tout à elle, où mes pensées ne l’excédèrent

absolument pas, où la tenir dans mes bras forma positivement tout mon

ciel.

* * * * *

Mais je n’étais pas assez équilibré, assez normal pour qu’un tel

contentement pût durer en moi dans sa perfection. Pur de tout vice,

j’étais pourtant affligé d’une perversité d’ordre psychologique qui le

rendait fatalement précaire.

Comment définir cette perversité?--Je n’aimais pas le bonheur.

Est-ce bien cela? Mieux vaut dire: j’aimais mon cœur, j’aimais tout ce

qu’il inventait de sentir. Je croyais trop en lui; j’attendais trop

curieusement ses modifications; je désirais trop qu’il en subît.

Lesquelles?--Toutes. Si passait auprès de moi une femme dont la beauté

fît tourner les regards, je ne me contentais pas de la désirer, comme

tout le monde: j’étais heureux de la désirer, je me félicitais de cette

onde ardente qui me traversait.

Tous ces troubles qui m’avaient assailli dès l’enfance, et que j’ai

décrits, je m’en fusse sans doute depuis longtemps guéri, si seulement

j’avais pu souhaiter d’en guérir. Mais ils m’étaient trop nécessaires;

j’y trouvais dans le fond, malgré l’impuissance où ils me plongeaient,

trop d’agrément. Je languissais dès qu’ils tardaient à revenir; j’avais

peur que c’en fût fait pour toujours de ma souffrance, de mes désordres.

Le sentiment était mon pain quotidien; et plus il était imprévu,

injustifié, plus je lui trouvais de goût. C’était aux irrégularités de

mon cœur que je m’intéressais avant tout; c’était pour ce qui lui

arrivait de moins opportun que j’éprouvais le respect le plus profond et

l’admiration la plus soumise.

Marthe était auprès de moi la sagesse, l’apaisement, le bonheur. Je

recourais à elle pour mes moindres embarras, et toujours avec le même

fruit. Mais il y avait quelque chose en moi, dans le temps même où je

recevais sa chère influence, qui la refusait doucement et cherchait avec

égarement d’autres délices.

J’avais fui auprès de Marthe la souffrance que je pressentais que toute

autre femme m’eût donnée, mais je n’y avais pas renoncé; elle m’attirait

maintenant comme une sorte de paradis que j’eusse perdu dans le bonheur;

je remontais secrètement vers elle, avec des mouvements pleins de ruse,

comme un nageur dans la nuit.

D’une certaine façon Marthe m’avait trompé, Marthe m’avait frustré. Sa

parfaite absence de coquetterie avec moi, la franchise avec laquelle

elle m’avait laissé presque d’emblée deviner ses sentiments, son

immédiate et tendre réponse à toutes mes questions, la compréhension

même qu’elle montrait pour tout ce que je lui expliquais de moi-même, la

promptitude avec laquelle elle mettait toutes ses forces à ma

disposition formaient comme autant de larcins qu’elle eût commis envers

un certain mauvais fond de mon âme qui n’aspirait qu’à être intrigué,

éconduit, désespéré.

Je ne lui en voulais pas, mais je ne pouvais m’empêcher de chercher des

compensations. Il me fallait reprendre l’amour à ses débuts, voir un peu

s’il ne se laisserait pas, une seconde fois, goûter moins facilement.

Je brûlais de rentrer en apprentissage et, sous quelque douce férule,

d’épeler à nouveau une leçon dont ma chance avait voulu que toutes les

épines me fussent d’abord épargnées.

J’avais, très exactement, la nostalgie de l’infortune. Maintenant que je

voyais, grâce à Marthe, l’horizon de ma vie de plus en plus s’éclaircir,

je me prenais à regretter qu’il dût être à jamais sans orages. Des

sentiments inconnus, des partages, des déchirements, dont je ne

comprenais que confusément la nature, mais que je ne me pardonnais pas

d’avoir une première fois ignorés, m’appelaient, dans l’ombre de

l’avenir, irrésistiblement; ils agissaient sur moi, de loin, à la façon

des plus séduisantes voluptés. Je sentais que je n’avais pas épuisé

vraiment la coupe des infélicités qu’une femme peut nous verser et je ne

me résignais pas à en laisser le fond. Il y avait, j’en étais sûr, dans

l’amour, des pièges, des empêchements, une certaine embâcle où j’étais

fait pour me prendre et dont je ne pouvais rester sans inconséquence,

sans inachèvement de moi-même, dégagé.

Marthe me ressemblait trop; le passage était trop facile de son âme à la

mienne; nos pensées se trouvaient trop vite. Il me fallait à tout prix

un être différent, étranger, qui fît obstacle à mon cœur; il me fallait

quelqu’un qui ne m’écoutât point, qui ne m’exauçât point.

On comprend bien que je ne me formulais pas, à ce moment-là, aussi

clairement que je viens de faire, mes aspirations; je les fais

bénéficier, en les exprimant ici, de toute la conscience qui ne m’est

venue que par la suite. Je ne savais pas encore que je fusse si mal

construit que d’avoir du goût pour le malheur. Ce qui me tourmentait ne

prenait encore la forme que d’une vague, brûlante et générale tendresse

dont j’étais presque constamment oppressé.

J’aimais Marthe plus que ma vie; rien ne peut donner une idée du

dévouement que je me sentais pour elle, de la terreur où j’étais de lui

causer la moindre peine. Mais j’aimais encore, en même temps, les

femmes. Elles gardaient pour moi tout le prestige dont elles me

subjuguaient dans mon enfance. Je ne leur connaissais pas de défauts et

ne comprenais rien aux satires qu’on faisait d’elles. Ou, plus

exactement, leurs défauts, je les voyais bien; mais ils ne comptaient

pas pour moi; ils n’entamaient ni mon admiration, ni mon désir. Je

continuais de tendre les bras vers elles avec la même timidité

fanatique, avec le même espoir désordonné et sans paroles.

Je n’en rencontrais pas une dont le visage eût quelque attrait sans

m’interroger avidement sur son compte: était-ce celle contre qui

j’allais enfin me briser, contre qui se consommerait enfin mon naufrage?

Je gouvernais vers elle en insensé: je cherchais le récif; j’attendais

avec une impatience morbide le craquement qui m’avertirait que mon cœur

était enfin touché dans ses œuvres vives.

Malgré tout le soin que je prenais de le lui dissimuler et bien qu’il

restât d’ailleurs spontanément caché, Marthe ne fut pas longtemps avant

de soupçonner quelque chose de mon vagabondage sentimental. Elle s’en

attrista. Mais elle n’était pas jalouse. Elle savait qu’elle s’était

emparée du meilleur de moi-même, et sentant que c’était pour toujours,

elle en éprouvait malgré tout une espèce de tranquillité.

Je ne fus donc guère dérangé dans ma folie et elle put prendre ainsi peu

à peu une muette et dangereuse extension. Mais elle ne se serait

peut-être jamais extériorisée si je n’avais fait la connaissance,

environ deux ans après mon mariage, de Georges Bourguignon.

Aimée · 第 6 / 14 题