A MARCEL PROUST
grand peintre de l’amour
cette indigne esquisse
est dédiée
par son ami
J. R.
I
Il était trop jeune encore, trop susceptible de prendre de
l’émotion.
La Chartreuse de Parme.
Dès mon enfance, les femmes furent pour moi un objet de véritable
adoration. Avant même que je fusse capable de les désirer, leur regard,
leur démarche, les tendres lignes de leur corps me donnaient un trouble
informe et délicieux, où je m’abîmais tout entier et passionnément. Je
ne me sentais pas du tout précipité vers elles. Au contraire, elles
m’apparaissaient comme sacrées, comme interdites. J’eusse frémi de les
approcher. Les mouvements qui s’élevaient en moi à leur vue étaient si
violents, si divers, si tumultueux qu’ils se détruisaient les uns les
autres et me laissaient sur place.
Quand plus tard le désir vint s’ajouter à mon émotion, il ne l’orienta
pas dans un sens beaucoup plus précis, il ne me rendit pas beaucoup plus
entreprenant. A douze ans, j’avais une amie charmante, un peu plus âgée
que moi. Un jour, en jouant, je lui saisis par hasard le bras près de
l’épaule: je sentis sous l’étoffe du corsage la tiède, la douce, la
savoureuse élasticité de sa chair: se moque de moi qui voudra, mais ce
fut comme si j’eusse touché du feu: je lâchai prise aussitôt.
Et ce n’était pas que l’instinct chez moi fût plus languissant que chez
la moyenne des enfants; il avait toute la promptitude désirable; il
m’eût bien incliné aux mêmes expériences que tous les autres, et d’abord
à prolonger cette volupté imprévue. Mais il n’était pas seul; des
penchants plus profonds, plus secrets, plus rares se faisaient jour à sa
suite, qui tendaient à le neutraliser. Plus encore que mes sens, mon
cœur était ému; la tendresse l’envahissait avec toutes ses
complications; il me déconseillait de toute sa force le plaisir qui
venait de poindre en moi; il m’en faisait un crime; il me le reprochait
comme un tort que j’eusse commis envers celle qu’il me fallait
maintenant, sur ses injonctions, au lieu de tout cela, aimer.
Je me fusse bien plu à épier en moi le progrès de cette douce, de cette
gênante petite morsure sensuelle; j’en eusse appris bien volontiers les
suites. Mais je n’étais pas disponible; d’autres soins, plus difficiles
et de moindre récompense, me réclamaient. Toute mon âme formait obstacle
avec sa naissante immensité.
Dans de telles dispositions, il était fatal que je misse longtemps à
sortir d’embarras et à m’instruire des rudiments de l’amour. Né dans un
milieu provincial où les mœurs étaient sévères, je ne rencontrai, tant
que j’y vécus, rien qui pût aider ma timidité, ni qui m’ouvrît les voies
au seuil desquelles m’arrêtait ma trop grande susceptibilité
sentimentale. J’arrivai à Paris sans avoir connu autre chose que de
violentes amours rentrées, et la vie d’étudiant que j’y menai d’abord
n’étendit pas beaucoup mon expérience.
J’étais terriblement sage, quand j’y pense. Et pourtant quel désir,
quelle attente en moi dès ce moment! Je n’étais pas de ceux que le
travail intellectuel console de tout. Je sentais jusqu’à l’exaspération
les innombrables séductions au milieu desquelles j’étais plongé. Rien de
la volupté parisienne ne me frôlait sans que j’en fusse bouleversé. Je
me rappelle mes promenades sur les boulevards, le vœu, le cri qu’il y
avait en moi et cette chose plus forte que tout, cette insurmontable
pudeur qui les faisait taire. Chaque femme que je suivais, si seulement
elle avait pu se douter de la tempête qu’elle traînait dans son sillage!
Ce n’était pas avec des baisers seulement que je la persécutais en
silence, ce n’était pas seulement cette place exquise sur son épaule que
mes lèvres voulaient rejoindre: à ses trousses était lancé du même élan
tout mon cœur; j’étais prêt à tous les dévouements, à tous les
sacrifices; je les lui offrais déjà.
Enfin, parce qu’il le fallait bien, y ayant mis tout mon courage,
j’appris tout de même tant bien que mal le plaisir.
* * * * *
Mais j’en ai dit assez pour faire comprendre que je n’étais pas homme à
m’y complaire ni à m’y borner. J’éprouvais même des difficultés inouïes
à en maintenir écarté l’amour. L’amour surtout continuait de me tenter:
il formait décidément ma vocation la plus profonde.
Je le sentais en moi, à l’avance, comme une sorte d’immense faiblesse,
d’écroulement virtuel de toute ma personnalité.
Je le craignais, certes, au moins autant que je l’appelais. Car il y
avait dans mon esprit des parties solides que son infinité menaçait.
Mais il me tenait déjà par en dessous; il avait occupé en secret tous
les points stratégiques de mon âme; dès qu’il éclaterait, il aurait des
complices partout.
Et ce qui m’ennuyait le plus, c’est que je ne voyais pas, du train dont
je le sentais susceptible d’aller, comment je l’empêcherais, si le
destin voulait qu’il fût partagé, de me mener du premier coup jusqu’au
mariage.
A peine un an après mon arrivée à Paris, avant même que j’eusse eu le
temps de me rendre un compte à peu près exact des mystères du plaisir,
toutes mes appréhensions ou, si l’on veut, tous mes désirs étaient
réalisés: j’avais épousé Marthe Villemois.
Je l’avais connue dans une petite école, où elle donnait, en même temps
que moi, des leçons. La première fois que je la vis, c’était dans la
salle de lecture où se réunissaient les professeurs entre les heures de
classe. Elle était assise à la même table que moi, et lisait; son profil
se dessinait à contre-jour; je fus saisi d’emblée par son extrême
douceur. Je le regardai longuement; et au lieu de cette panique, qui me
prenait en général auprès des femmes, à mon grand étonnement ce fut une
paix infinie que je sentis s’établir en moi. Rien dans ce visage ne me
menaçait; il ne me posait aucune exigence inconnue; il n’appelait rien
de plus que cette tendresse que j’étais justement si anxieux de donner.
Je me replongeai dans mon livre; et s’il me devint aussitôt, comme on
s’y attend, illisible, ce ne fut l’effet d’aucune extraordinaire
agitation en moi. Simplement je me mis à dériver. Qu’il faisait calme
tout à coup et déroutant! J’étais comme un navire parti pour un long
voyage et qui perd son chemin entre des îles. Presque plus rien n’avait
l’importance que je lui avais cru; j’oubliais sans effort toutes mes
ambitions; je n’entendais plus d’autres voix que celles du déconseil et
de l’abandonnement. En même temps des choses imperceptibles commençaient
de devenir souveraines; je trouvais de la force à d’absentes
impressions; je me rappelais confusément tout ce que j’avais connu de
pur et de juste dans mon enfance; j’étais touché par des objets que je
ne pouvais même pas voir.
Je regardai Marthe à nouveau: et cette fois tout de suite je l’aimai. Je
l’aimai sans éclat, sans révolution d’aucune sorte, comme happé par son
invraisemblable douceur. Ce fut un entraînement sans paroles; on me
prenait les mains; on me fermait la bouche; on me recommandait le
silence et le consentement. Dès avant que séduit, je me trouvais
persuadé.
A vrai dire, la première fois que j’y tombai, je ne demeurai qu’un
instant dans cet état. Une réaction suivit aussitôt, une espèce de
révolte et comme d’indignation: je me rappelai tout ce que j’avais
l’intention d’éprouver dans la vie, toutes les aventures que
j’escomptais. L’image de ces plaisirs encore si mal approfondis que je
savais qu’elle recélait, vint se peindre à nouveau à mes yeux, confuse
mais d’autant plus séduisante, et me mit en garde contre le penchant où
je glissais. Je me scandalisai intérieurement à la pensée que je
pourrais laisser sitôt se déterminer une destinée que j’avais pris
l’habitude de gonfler, dans mon esprit, des possibilités les plus
contradictoires.
Mais j’étais blessé déjà d’une étrange façon, et que j’eusse dû
comprendre incurable. J’étais atteint dans ce qu’il y avait en moi à la
fois de plus faible et de plus fécond: une voie s’ouvrait, plus basse
que toutes celles dont j’avais rêvé, à ma tendresse, à ma compassion, à
ma timidité: ne m’y pas enfoncer tout de suite eût été de ma part autre
chose que du courage: une espèce d’aberration.
Un fait nouveau vint bientôt compliquer la tentation que je subissais.
J’avais saisi la première occasion venue pour me faire présenter à
Mademoiselle Villemois. Et bien vite, dès nos premières conversations,
j’avais vu poindre en elle un intérêt pour moi, sur la nature duquel il
était impossible qu’aucune fatuité m’aveuglât; il me fut bientôt évident
que Marthe, elle aussi, m’aimait, que Marthe modestement, secrètement,
mais avec une violente espérance, attendait mon aveu.
Ainsi contribua-t-elle à approfondir le gouffre qui m’appelait. Je la
regardais me regarder, et l’idée du bonheur que je pouvais faire naître
dans ses yeux en lui déclarant mon amour, devenait peu à peu
vertigineuse. J’avais si peu compté qu’une femme jamais pût tourner vers
moi sa pensée, ses vœux! J’avais l’impression que là, décidément,
s’offrait la seule chance parfaite, intacte que me réservât la vie. Si
vagabondes et ambitieuses fussent les imaginations de ma sensualité, il
y avait quelque chose de plus proche que tout qui me faisait signe; il y
avait ce sourire, cette petite lumière à cueillir sur le tendre visage
qui m’était adressé; il y avait ce grand bonheur commun qui attendait de
moi sa délivrance. J’étais comme un magicien sur le bord de son prodige:
comment l’eussé-je refusé?
De même qu’elle l’avait d’abord déclenché, ce qui décida mon amour à se
vouloir définitif, ce fut une certaine voluptueuse absence de crainte,
ce fut tout ce que je lisais à l’avance de réponse dans les yeux de
Marthe, ce fut l’imminence sur ses traits de notre intime accord.
Et en effet, quand je me fus enfin résolu à lui offrir mon amour et à
lui demander le sien, tant son consentement lui parut être implicite,
Marthe ne pensa à me montrer que son ravissement:
--C’est donc vrai! C’est donc vrai! répétait-elle seulement avec cette
joie même que, comme un habile sourcier, j’avais supposée à la bonne
place, et que je m’enivrais maintenant de voir effectivement jaillir.
Ainsi tout de suite nous trouvâmes-nous dans une communion presque plus
étroite qu’il n’eût été naturel.
* * * * *
Notre mariage suivit de très près nos fiançailles et il nous donna tout
le bonheur que nous en avions attendu. Nous n’étions riches ni l’un ni
l’autre et nous eûmes d’abord bien des difficultés matérielles à
surmonter. Mais nous nous entendions si bien, et si joyeusement,
qu’elles ne réussirent pas à altérer un seul instant notre amour.
J’avais exigé de Marthe qu’elle renonçât à l’enseignement, bien qu’elle
l’exerçât sans dégoût, et même avec un certain plaisir. Mais je tenais à
sentir peser entièrement sur mes épaules la charge de notre ménage: cela
ravivait sans cesse en moi la sensation du miracle qui m’était arrivé.
Je me mis donc à donner des leçons, tout en préparant à la Sorbonne les
diplômes qui me manquaient encore pour être admis dans l’Université.
Marthe s’occupait de rendre aussi habitable que possible le petit
appartement que nous avions loué, et qui était perdu, comme une vigie
dans la mâture, au sommet d’une immense maison «de rapport» qui dominait
de loin le Luxembourg.
Je me rappelle notre bonheur, si profond, si candide. Ce qui m’était le
plus difficile peut-être, c’était de croire à sa réalité. J’étais comme
un enfant: la seule idée que j’avais une femme me plongeait dans un
continuel étonnement. Je cherchais des témoins de mon privilège; avec
des ruses d’une ingéniosité puérile, je tâchais d’obtenir la
reconnaissance par autrui, la mention, si fugitive qu’elle fût, de ma
nouvelle dignité. Si par simple politesse des camarades me demandaient
des nouvelles de «ma femme», aussitôt j’avais envie de courir vers elle,
de lui crier: «Tu sais, tu es ma femme, ils l’ont dit!»
Un jour que nous partions pour un petit voyage, tandis que j’installais
nos valises dans le compartiment,--Marthe ne m’avait pas encore
rejoint--contre quelqu’un qui voulait l’usurper, je dus défendre sa
place: «C’est la place de ma femme!» dis-je. Et tout aussitôt une
rougeur me monta au front: de joie, de pudeur, de tendresse, mais par
dessus tout d’admiration: «Qu’ai-je dit? pensais-je en moi-même. Est-ce
vrai? Est-ce seulement possible? Personne ne bouge. Personne ne prétend
que j’ai menti. Ils acceptent le prodige, puisqu’ils ne disent rien.»
Marthe parut à ce moment devant la portière ouverte; je l’aidai à
monter, je l’établis dans son coin. On la regarda. Je souriais à part
moi comme si j’eusse joué un bon tour à toute l’assistance: elle était
si frêle, si petite! «Qu’ils s’en étonnent! pensais-je. C’est pourtant
là tout mon trésor. C’est pourtant là tout ce qu’il faut à ma
jubilation.»
Bien que plus raisonnable, moins nerveuse, Marthe semblait ne pas goûter
moins merveilleusement que moi sa nouvelle condition. Elle avait vécu
jusque là quelque peu repliée. Ses parents, tout en l’entourant de la
plus grande affection, ne la comprenaient pourtant qu’à moitié et elle
avait pris instinctivement l’habitude de réserver ses expansions.
Elle s’épanouissait maintenant sous ma tendresse et me découvrait peu à
peu son cœur.
Il s’y cachait une espèce de vaillance sans tapage qui me plaisait
infiniment. Marthe n’aimait pas la lâcheté, c’était une nature
entièrement morale. Ce qui l’intéressait avant tout dans la vie, c’était
de tenir tête aux évènements, de leur faire bonne figure.
Peut-être y avait-il eu à l’origine de mon sentiment pour elle, en plus
de ce que j’ai déjà noté, je ne sais quelle obscure pitié pour sa
fragilité physique; j’avais cru sentir qu’elle avait besoin de moi. Mais
maintenant j’étais bien joué! Car il m’eût fallu être aveugle pour ne
pas voir que toute la fermeté dont nous disposions était en elle et que
je n’en pouvais montrer moi-même qu’autant qu’elle m’en prêtait.
Au reste cette vertu de Marthe était tout intérieure et ne la déformait
nullement. On n’en eût jamais du dehors soupçonné toute la force; elle
ne se traduisait par aucune prédication ni aucune parade; jamais
héroïsme plus discret.
Je crois qu’il consistait surtout dans une certaine faculté qu’elle
avait de ne point s’arrêter aux petits accidents de son cœur, aux
anicroches de sa sensibilité. Son regard tout naturellement se
détournait d’elle-même; elle avait toujours devant les yeux un idéal
parfaitement simple et courageux et elle y tendait sans distraction.
Aussi faisait-il bon auprès d’elle. De la profonde perfidie de la femme
tout se laissait oublier; on respirait avec plus de confiance; on
regardait plus volontiers vers l’avenir et l’on y découvrait des biens
auxquels on n’eût pas osé croire tout seul.
Je ne puis assez dire combien Marthe me reposa, me fortifia, me
corrigea. Comme on améliore par des travaux le régime d’un torrent, je
pus croire un instant qu’elle réussirait à normaliser ma sensibilité, à
en drainer ensemble les élans, les espoirs, les exigences. Il y eut une
période où je fus vraiment tout à elle, où mes pensées ne l’excédèrent
absolument pas, où la tenir dans mes bras forma positivement tout mon
ciel.
* * * * *
Mais je n’étais pas assez équilibré, assez normal pour qu’un tel
contentement pût durer en moi dans sa perfection. Pur de tout vice,
j’étais pourtant affligé d’une perversité d’ordre psychologique qui le
rendait fatalement précaire.
Comment définir cette perversité?--Je n’aimais pas le bonheur.
Est-ce bien cela? Mieux vaut dire: j’aimais mon cœur, j’aimais tout ce
qu’il inventait de sentir. Je croyais trop en lui; j’attendais trop
curieusement ses modifications; je désirais trop qu’il en subît.
Lesquelles?--Toutes. Si passait auprès de moi une femme dont la beauté
fît tourner les regards, je ne me contentais pas de la désirer, comme
tout le monde: j’étais heureux de la désirer, je me félicitais de cette
onde ardente qui me traversait.
Tous ces troubles qui m’avaient assailli dès l’enfance, et que j’ai
décrits, je m’en fusse sans doute depuis longtemps guéri, si seulement
j’avais pu souhaiter d’en guérir. Mais ils m’étaient trop nécessaires;
j’y trouvais dans le fond, malgré l’impuissance où ils me plongeaient,
trop d’agrément. Je languissais dès qu’ils tardaient à revenir; j’avais
peur que c’en fût fait pour toujours de ma souffrance, de mes désordres.
Le sentiment était mon pain quotidien; et plus il était imprévu,
injustifié, plus je lui trouvais de goût. C’était aux irrégularités de
mon cœur que je m’intéressais avant tout; c’était pour ce qui lui
arrivait de moins opportun que j’éprouvais le respect le plus profond et
l’admiration la plus soumise.
Marthe était auprès de moi la sagesse, l’apaisement, le bonheur. Je
recourais à elle pour mes moindres embarras, et toujours avec le même
fruit. Mais il y avait quelque chose en moi, dans le temps même où je
recevais sa chère influence, qui la refusait doucement et cherchait avec
égarement d’autres délices.
J’avais fui auprès de Marthe la souffrance que je pressentais que toute
autre femme m’eût donnée, mais je n’y avais pas renoncé; elle m’attirait
maintenant comme une sorte de paradis que j’eusse perdu dans le bonheur;
je remontais secrètement vers elle, avec des mouvements pleins de ruse,
comme un nageur dans la nuit.
D’une certaine façon Marthe m’avait trompé, Marthe m’avait frustré. Sa
parfaite absence de coquetterie avec moi, la franchise avec laquelle
elle m’avait laissé presque d’emblée deviner ses sentiments, son
immédiate et tendre réponse à toutes mes questions, la compréhension
même qu’elle montrait pour tout ce que je lui expliquais de moi-même, la
promptitude avec laquelle elle mettait toutes ses forces à ma
disposition formaient comme autant de larcins qu’elle eût commis envers
un certain mauvais fond de mon âme qui n’aspirait qu’à être intrigué,
éconduit, désespéré.
Je ne lui en voulais pas, mais je ne pouvais m’empêcher de chercher des
compensations. Il me fallait reprendre l’amour à ses débuts, voir un peu
s’il ne se laisserait pas, une seconde fois, goûter moins facilement.
Je brûlais de rentrer en apprentissage et, sous quelque douce férule,
d’épeler à nouveau une leçon dont ma chance avait voulu que toutes les
épines me fussent d’abord épargnées.
J’avais, très exactement, la nostalgie de l’infortune. Maintenant que je
voyais, grâce à Marthe, l’horizon de ma vie de plus en plus s’éclaircir,
je me prenais à regretter qu’il dût être à jamais sans orages. Des
sentiments inconnus, des partages, des déchirements, dont je ne
comprenais que confusément la nature, mais que je ne me pardonnais pas
d’avoir une première fois ignorés, m’appelaient, dans l’ombre de
l’avenir, irrésistiblement; ils agissaient sur moi, de loin, à la façon
des plus séduisantes voluptés. Je sentais que je n’avais pas épuisé
vraiment la coupe des infélicités qu’une femme peut nous verser et je ne
me résignais pas à en laisser le fond. Il y avait, j’en étais sûr, dans
l’amour, des pièges, des empêchements, une certaine embâcle où j’étais
fait pour me prendre et dont je ne pouvais rester sans inconséquence,
sans inachèvement de moi-même, dégagé.
Marthe me ressemblait trop; le passage était trop facile de son âme à la
mienne; nos pensées se trouvaient trop vite. Il me fallait à tout prix
un être différent, étranger, qui fît obstacle à mon cœur; il me fallait
quelqu’un qui ne m’écoutât point, qui ne m’exauçât point.
On comprend bien que je ne me formulais pas, à ce moment-là, aussi
clairement que je viens de faire, mes aspirations; je les fais
bénéficier, en les exprimant ici, de toute la conscience qui ne m’est
venue que par la suite. Je ne savais pas encore que je fusse si mal
construit que d’avoir du goût pour le malheur. Ce qui me tourmentait ne
prenait encore la forme que d’une vague, brûlante et générale tendresse
dont j’étais presque constamment oppressé.
J’aimais Marthe plus que ma vie; rien ne peut donner une idée du
dévouement que je me sentais pour elle, de la terreur où j’étais de lui
causer la moindre peine. Mais j’aimais encore, en même temps, les
femmes. Elles gardaient pour moi tout le prestige dont elles me
subjuguaient dans mon enfance. Je ne leur connaissais pas de défauts et
ne comprenais rien aux satires qu’on faisait d’elles. Ou, plus
exactement, leurs défauts, je les voyais bien; mais ils ne comptaient
pas pour moi; ils n’entamaient ni mon admiration, ni mon désir. Je
continuais de tendre les bras vers elles avec la même timidité
fanatique, avec le même espoir désordonné et sans paroles.
Je n’en rencontrais pas une dont le visage eût quelque attrait sans
m’interroger avidement sur son compte: était-ce celle contre qui
j’allais enfin me briser, contre qui se consommerait enfin mon naufrage?
Je gouvernais vers elle en insensé: je cherchais le récif; j’attendais
avec une impatience morbide le craquement qui m’avertirait que mon cœur
était enfin touché dans ses œuvres vives.
Malgré tout le soin que je prenais de le lui dissimuler et bien qu’il
restât d’ailleurs spontanément caché, Marthe ne fut pas longtemps avant
de soupçonner quelque chose de mon vagabondage sentimental. Elle s’en
attrista. Mais elle n’était pas jalouse. Elle savait qu’elle s’était
emparée du meilleur de moi-même, et sentant que c’était pour toujours,
elle en éprouvait malgré tout une espèce de tranquillité.
Je ne fus donc guère dérangé dans ma folie et elle put prendre ainsi peu
à peu une muette et dangereuse extension. Mais elle ne se serait
peut-être jamais extériorisée si je n’avais fait la connaissance,
environ deux ans après mon mariage, de Georges Bourguignon.