CHAPITRE XXX.

Exilés.--Prisonniers d'État.--Madame d'Aveaux.--Rappel des exilés du

faubourg Saint-Germain.--L'ancienne noblesse vient à la cour de

l'empereur.--MM. de Polignac sortent de Vincennes.

Pour dire les choses selon l'ordre dans lequel elles sont arrivées, j'ai

à rappeler que l'empereur m'avait ordonné de lui faire un rapport sur

les exilés et les prisonniers d'État.

Les premiers exilés dataient de 1805, c'est-à-dire du retour

d'Austerlitz; ils étaient, je crois, au nombre de quatorze. Je voulus

connaître moi-même les matériaux qui devaient servir de base au rapport

que je voulais en faire à l'empereur, et c'est à cette occasion que

j'acquis la conviction que l'empereur ignorait jusqu'à la moindre des

particularités qui concernaient les personnes qui avaient été frappées

par cette mesure. Il ne savait ce que je voulais lui dire lorsque je lui

en parlai; je fus curieux de savoir d'une manière précise ce qui avait

conduit à lui demander l'ordre d'exiler ces quatorze personnes. Voici la

version la plus exacte sur l'intrigue dont elles étaient victimes: j'ai

dit qu'en 1805, pendant que l'empereur faisait sa campagne d'Austerlitz,

les billets de banque ainsi que les fonds publics avaient éprouvé une

baisse notable, qui attira des réprimandes au ministre de la police.

Celui-ci s'excusa en disant que le faubourg Saint-Germain (qui se trouva

là fort à propos) gâtait l'opinion par toute sorte de contes; que

c'était lui qui avait débité de mauvaises nouvelles, qui avait mis en

doute les succès de l'armée, etc., etc. L'empereur se fâcha, et ordonna

que l'on fît une enquête à ce sujet; le ministre de la police fut

dès-lors obligé de s'expliquer, et de désigner les personnes qu'il

regardait comme les plus coupables de ces sortes de propos, et il reçut

l'ordre de leur signifier d'aller demeurer dans leurs terres. Il n'y eut

qu'un cri contre cette mesure, et dans la crainte qu'on ne la lui

attribuât, parce qu'il était difficile de persuader que, de l'armée,

l'empereur eût attaché de l'importance à des verbiages dont personne ne

pouvait l'avoir entretenu que la police, il eut grand soin de dire à ces

mêmes personnes qu'il était tout-à-fait étranger à ce qui leur arrivait;

que l'empereur lui avait donné un ordre direct, sur l'exécution duquel

il ne pouvait pas transiger; qu'il avait des polices partout, me

désignant toujours comme celui qu'il croyait être chargé par l'empereur

de ces sortes d'informations. Il accordait à ces personnes quelques

délais pour leur départ, et les renvoyait encore contentes, et à mille

lieues de penser que c'était lui qui s'était fait donner l'ordre de les

exiler.

Voilà le fait exact, et ce que je vais dire vient à l'appui. Lorsque je

présentai le rapport à l'empereur, j'eus avec lui quelques conversations

à ce sujet; je chargeai M. Fouché, parce que je connaissais ses sources

d'informations, lesquelles m'avaient déjà fourni mille détails si

révoltans sur des personnes recommandables de la société, que j'aurais

rougi d'en faire usage. Par exemple, le ministre avait fait croire à ces

exilés qu'il n'avait rien dit à l'empereur contre eux; voici la preuve

qu'il sacrifiait l'empereur à son intérêt particulier. Parmi ces

quatorze exilés se trouvait madame d'Aveaux, célèbre par sa grande

amabilité et par une fidélité constante en amitié pour une personne qui

professait un peu haut des opinions qui étaient particulièrement dans

les attributions du ministre de la police. Lorsque celui-ci dénonça le

faubourg St-Germain à l'empereur comme dénaturant les rapports qui

venaient de l'armée, il ne lui fut pas difficile de faire appliquer cela

à cette personne, qui vivait des bontés de madame d'Aveaux; il aurait

paru même plus étonnant de la voir oubliée que de la voir désignée la

première dans cette proscription. Dans les matériaux que j'ai trouvés

sur madame d'Aveaux, l'accusation dirigée contre elle était tout entière

basée sur la délation d'un domestique qui, je crois, avait eu à se

plaindre de sa maîtresse; or, comment supposer que l'empereur ait pu

entretenir des relations de cette nature qui eussent fait parvenir

jusqu'à lui la délation d'un domestique? Il ne faut pas beaucoup de sens

commun pour voir que, s'il avait été accessible à cette faiblesse, il ne

lui serait pas resté un moment pour ses autres occupations. D'ailleurs,

s'il avait, sans rapport préalable de la police, donné directement

l'ordre d'exiler tout ce monde, comment ce document concernant madame

d'Aveaux serait-il parvenu à la police, qui me l'a remis? Il est bien

plus probable que c'est la police qui se l'est procuré, et qu'elle en a

fait le motif de la mesure qui a été appliquée à madame d'Aveaux.

L'empereur me donna l'ordre de lever tous les obstacles qui s'opposaient

au retour de ces mêmes personnes dans leurs familles, excepté madame de

Chevreuse, madame de Staël, M. de Duras, M. de La Salle et madame

Récamier.

J'ai peut-être oublié quelqu'un, mais ma mémoire ne me le rappelle pas.

J'expliquerai mieux comment, après ces rappels, l'empereur se trouva

dans le cas de recourir encore aux exils.

Avant d'expliquer les motifs de l'exil de ceux-ci, il est juste de dire

que l'empereur, en rappelant les autres, ajouta: «Mais je ne vois pas là

dedans de quoi mettre un enfant en pénitence.» Il demanda à cette

occasion ce que l'on entendait lui dire toutes les fois qu'on se servait

de cette expression: «C'est le faubourg St-Germain,» et quelles étaient

les personnes que l'on voulait particulièrement désigner. C'est sur

cette demande que je fis faire cette longue liste d'individus, femmes et

hommes, à laquelle j'ajoutai toutes les notes que j'avais pu me procurer

sur chacun; je la lui remis comme l'état du troupeau dans lequel on

avait jusqu'alors choisi les victimes qu'on lui avait fait immoler,

lorsqu'on n'avait pas pu lui prouver son zèle par une oeuvre meilleure.

L'empereur, en lisant cette nomenclature, répétait sans cesse qu'il ne

se doutait pas qu'il existât autant d'individus des anciennes familles

nobles, et qu'il voulait qu'on lui présentât tout ce qui était encore en

âge de voir le monde.

Je ne me le fis pas dire deux fois; et c'est dès ce moment que j'avisai

aux moyens de les déterminer les uns et les autres à se faire présenter

à la cour, profitant même de la circonstance du mariage de l'impératrice

pour achever de lever les scrupules que quelques uns m'opposaient

encore; je réussis si bien que, hormis les grand'mamans, je fis rentrer

dans le monde tout ce qui était sur mon catalogue désigné comme ennemi

du gouvernement, et qui était l'objet de mille autres contes ridicules.

De cette manière, ces familles se trouvèrent hors de la portée de leurs

calomniateurs, qui n'eurent plus de possibilité de les rendre encore le

sujet de quelques mauvais rapports, qui auraient fini par les faire

exiler[45].

Les douairières murmuraient un peu, mais toute la jeunesse en général en

fut fort aise, parce que cela la fit inviter à tous les plaisirs, dont

elle faisait l'ornement. Je me trouvai particulièrement très bien de

cette mesure, en ce qu'elle me dispensait de jamais avoir rien de

désagréable à faire vis-à-vis de qui que ce fût; mais en même temps il

me resta dans l'esprit qu'il fallait qu'il y eût une raison pour que

l'on eût toujours fait un monstre de ce faubourg Saint-Germain, que l'on

pouvait dissiper avec des violons.

La vérité est que l'on s'en était fait un moyen de popularité; on lui

faisait croire qu'on le protégeait contre les rigueurs de l'empereur,

qui ne l'aimait pas et ne cherchait qu'une occasion de le frapper. C'est

ainsi qu'on l'indisposait en lui faisant peur de l'empereur, qui, de son

côté, était entretenu dans la persuasion que toutes ces anciennes

familles avaient de l'éloignement pour lui, parce qu'on ne cessait de

lui dire qu'elles ne passaient leur temps qu'à en dire du mal.

J'eus le bonheur de faire disparaître en grande partie cette désunion

d'une portion de la société avec l'autre, sans être obligé de contrarier

personne, et dès-lors ce que l'on appelait le faubourg Saint-Germain

était plus à la cour que dans une direction opposée comme auparavant. À

cette même époque, je pris sur moi de mettre en liberté sur parole MM.

de Polignac, dont la détention paraissait ne devoir plus avoir de terme;

je le fis sur les instances de personnes qui me répondirent qu'ils ne

chercheraient point à abuser de ce que je faisais à leur égard.

Je trouvai du plaisir à obliger ces deux messieurs, et j'en fus aussi

récompensé par un retour d'opinion de la société, qui me devint moins

défavorable qu'elle ne l'avait été à mon avènement au ministère. On

commençait à n'avoir plus autant peur de moi. J'avais mis avec intention

de la coquetterie à me charger d'améliorer le sort de MM. de Polignac;

je les avais envoyés chercher à Vincennes, et les fis entrer chez moi

par mon jardin, le jour même où je savais que madame de Polignac, qui me

prenant pour un ogre (d'après ce qu'on lui avait dit), devait venir chez

moi toute tremblante pour me demander de lui continuer la permission

d'aller les voir au donjon. Je la reçus dans mon cabinet, qui donnait

sur le jardin, et lui fis la surprise de lui remettre son mari et son

frère, qu'elle plaça, pour sa plus grande facilité à aller les visiter,

dans une maison de santé non loin du quartier qu'elle habitait

elle-même. L'empereur sut cela et ne m'en parla qu'en bons termes; ce

qui est une preuve de plus qu'il n'était pas naturellement rigoureux, et

que si, par un calcul très perfide, on ne lui avait pas aussi souvent

rompu la tête de mauvais rapports, jamais personne n'aurait été l'objet

d'une mesure de sévérité.

On s'est plu à répandre que l'empereur avait de la faiblesse pour les

anciens grands seigneurs, et qu'il se serait cru en république, s'il

n'en avait pas été entouré.

Ce reproche est mal fondé: l'empereur, en arrêtant les désastres de la

révolution, voulait couvrir tous les partis de sa puissante protection,

et les obliger à se rapprocher. Aurait-on voulu qu'il n'eût rappelé en

France tous ceux que le malheur des temps en avait fait sortir, que pour

achever plus sûrement leur destruction? On ne peut pas le penser.

Dès-lors il fallait les mettre à l'abri des traits de la méchanceté. Or,

pouvaient-ils être plus en sûreté qu'autour de sa personne? Si même il

les avait placés dans l'administration, quels cris n'aurait-on pas

jetés, quand même ils auraient été capables! Que pouvait-il faire

d'hommes de cour trop âgés pour se défaire des habitudes qu'ils avaient

contractées depuis leur enfance? Il semble qu'il ne pouvait mieux faire

que de les laisser dans leur sphère, c'est-à-dire les mettre à sa cour,

pour ne pas être dans le cas de les mettre à Vincennes, où les passions

d'un parti (que l'empereur contenait) cherchaient à les pousser.

Il faut les distinguer et bien connaître les catégories dans lesquelles

ils se subdivisaient, pour juger les reproches que l'on a adressés à

l'empereur de les avoir préférés à ceux d'illustration nouvelle.

La conduite de l'empereur a été toute politique dans ce cas-là. Il avait

pu remarquer, dès l'aurore de son entrée au pouvoir, que toute la

fortune foncière de France était encore possédée par celles des

anciennes familles nobles qui, après avoir fait la révolution de 89, y

avoir adhéré, n'avaient pas cessé d'habiter les anti-chambres de toutes

les factions qui s'étaient arraché le pouvoir depuis Robespierre

inclusivement, jusqu'au directoire, qui les lui légua avec le mobilier

du palais du Luxembourg.

Ces familles n'avaient garde de manquer de se rapprocher d'un

gouvernement plus fort que celui qu'elles venaient d'abattre, et qui

annonçait vouloir gouverner avec modération.

Aussi le premier consul fut-il dispensé d'en appeler aucune. Elles

mirent toutes de l'empressement à venir à lui, et l'on vit bientôt les

fauteuils du sénat occupés par MM. les ducs de Luynes, de Praslin et

autres, sans compter nombre de postulans.

Après ces familles, il y en avait d'autres, non moins illustres

autrefois, qui avaient pris le parti de l'émigration, sans courir la

chance des combats. De ce nombre sont les Archambaud, les Noailles et

autres. Ils avaient trouvé moyen de rentrer, même sous le directoire, en

produisant toute sorte de certificats, tels que des attestations qu'ils

n'avaient point porté les armes contre la France.

Le premier consul ne pouvait pas être plus sévère que le gouvernement

directorial. En conséquence, il régularisa la rentrée de ces familles,

en les rayant de la liste des émigrés, et en leur restituant ceux de

leurs biens qui n'étaient pas vendus, toutefois hormis les bois.

Les familles qui avaient pris parti dans la guerre civile étaient

rentrées dans l'état social commun, depuis le traité de pacification des

départemens de l'Ouest, et par conséquent leur fortune foncière leur

était garantie. Il ne restait, à proprement parler, que la pauvre

noblesse de province, qui avait émigré par principes d'honneur et de

dévoûment à la cause du roi, qui avait porté les armes comme simple

soldat dans l'armée de Condé, et qui, réduite à l'indigence après la

dissolution de ce corps, s'était abandonnée au généreux désespoir de

venir se jeter en France à tous risques et périls, sans même prendre la

peine de se procurer des passe-ports autres que ceux que le prince de

Condé lui avait fait délivrer en la licenciant. Cette confiance de sa

part ne fut point déçue: non seulement le premier consul défendit qu'on

l'inquiétât, mais il ordonna sous main qu'on ne repoussât pas, pour

cause d'émigration, les demandes que le plus grand nombre formait pour

obtenir de petites places dans les différentes branches de

l'administration, et je dois le dire à la louange de tous, aucun d'eux

n'a manqué aux principes d'honneur, ni aux engagemens qu'il avait

contractés.

Cette classe nombreuse et respectable se trouvait presque totalement

dépouillée, parce que le peu de bien qu'elle possédait avant son

émigration avait été plus facilement vendu, en raison des facilités

qu'avaient les acquéreurs pour les acheter.

Aussi le plus grand nombre d'entre eux était-il rentré de bonne foi dans

la classe industrielle.

Lorsque le premier consul eut pris la couronne impériale, et qu'il eut

éprouvé, par conséquent, le besoin de faire concourir à son lustre les

notabilités foncières du pays, il dut adopter toutes les familles qui

s'en trouvaient en possession. Il avait bien remarqué, le premier de

tous sans doute, qu'aucune des notabilités créées par sa gloire ne

possédait de fortune foncière patrimoniale, et il s'était imposé d'en

élever de là son institution des majorats, qui eut lieu plus tard, et

dans laquelle il surpassa en munificence tout ce que ses prédécesseurs

avaient fait, sans en excepter Louis XIV, et cela sans prendre une obole

dans le trésor public.

Par un étrange abus d'autorité, après la paix de 1814, on a dépouillé

tous ces donataires des biens qu'il leur avait donnés, dont personne

n'avait droit de les priver, et desquels on ne pouvait pas disposer, si

même il y avait force majeure, sans les indemniser. Les fureurs de

l'esprit de parti peuvent seules expliquer cette aberration d'esprit, et

il doit être permis d'espérer que ceux qui avaient acquis ces fortunes

en défendant leur pays trouveront un jour une administration assez

équitable pour les faire indemniser d'une spoliation qu'ils n'avaient

pas consentie; et je ne crains pas d'en appeler à l'honneur de ceux des

émigrés qui, ayant perdu leurs biens pour avoir porté les armes contre

la France, en ont obtenu le paiement en vertu d'une décision des

chambres.

L'empereur n'avait donc témoigné aucune préférence pour les anciennes

familles; il avait été juste envers elles, et hormis quelques têtes

exaltées auxquelles il voulut bien ne pas faire attention, et que l'on

classait généralement parmi les fous, il n'a eu à se plaindre d'aucune

de ces familles. Il les aimait, parce qu'il avait confiance dans

l'honneur de leur caractère; il s'en entourait avec plaisir, parce

qu'elles ne l'approchaient jamais qu'avec une respectueuse déférence.

Ces familles, de leur côté, s'étaient attachées à lui comme à un ancre

de salut, au sortir d'une tempête qui avait failli les engloutir.

Toutes s'étaient montrées sensibles à la gloire nationale, et au lustre

qu'il faisait rejaillir sur tous les genres de services, et j'en appelle

à ceux qui sont les plus opposés à ces familles, qu'ils disent quel est

l'individu, parmi elles, qui, étant attaché au service ou à la personne

de l'empereur, a fait un trafic de son devoir ou de son honneur pour se

créer une position nouvelle au milieu des désastres de 1814.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 41 / 48 题