CHAPITRE XXXI.

Prisonniers d'État.--Leur nombre.--Leurs délits.--Prêtres

immoraux.--Visites annuelles des prisons d'État par deux conseillers

d'État.--Leurs rapports au conseil privé.--Anecdote sur deux

conseillers.

Dans les premières semaines de mon administration, l'empereur voulut

revoir les motifs de la détention des prisonniers d'État; je dus

commencer par les examiner moi-même, et j'avoue que je ne jetais qu'en

tremblant un regard observateur sur les registres de ces détenus, parce

que, d'après ce que j'avais entendu dire, je m'attendais à trouver des

gouffres où des victimes innocentes étaient enterrées toutes vivantes.

Dans quelle erreur l'on était, et combien la lâche calomnie s'est

exercée sur ce point! Je vais expliquer sans détour dans quel état j'ai

trouvé cette partie de mon administration.

On appelait prisonnier d'État un détenu qui ne pouvait pas être jugé par

les tribunaux, parce que sa famille s'était réunie pour demander sa

réclusion et éviter la diffamation d'un jugement qui aurait été porté

contre lui. Dans ce cas, la famille faisait une demande en forme à

l'administration locale, qui faisait constater la réalité des motifs que

les parens avaient pour faire détenir le membre de leur famille qui

avait encouru une peine infamante; après les avoir reconnus et

certifiés, l'administration du lieu en faisait un rapport au ministre de

la police, qui demandait l'agrément de l'empereur pour constituer le

prisonnier, et afin d'éviter des humiliations à sa famille, on le

transférait dans une maison de détention fort éloignée. Ceci avait, en

quelque sorte, remplacé les lettres de cachet de l'ancien régime; et

comme on n'avait plus de colonies où l'on pouvait, comme autrefois,

envoyer tous les mauvais sujets, il avait bien fallu adopter un moyen

d'en débarrasser la société, sur la demande et dans l'intérêt des

familles.

Après cette espèce de prisonniers, il y en avait une autre qui était

composée d'hommes ayant passé aux tribunaux pour des cas graves dans

lesquels ils avaient été impliqués, et dont ils s'étaient tirés par

quelques incidens qui les avaient mis hors de l'atteinte de la loi, mais

qui cependant n'en étaient pas moins les complices de quelques bandes de

chauffeurs, de voleurs de recette publique et de messageries, et qui,

croyant déguiser leurs désordres en les mettant sous la couleur d'un

parti, se donnaient le nom de royalistes, ou enfin qui étaient les

moteurs reconnus de tous les mauvais sujets d'un quartier. Ces hommes

étaient le plus souvent retenus après le jugement, soit à la requête du

procureur impérial près le tribunal même, ou à la demande de

l'administration des lieux, fondée sur la conservation de l'ordre et de

la tranquillité publique; mais jamais ils n'étaient retenus

arbitrairement.

Une troisième classe était celle des détenus pour délits politiques;

tout le monde s'imaginait qu'elle était fort nombreuse, et c'était celle

qui l'était le moins: elle ne s'élevait pas à plus de quarante personnes

sur la population de la France, de la Belgique, du Piémont, de la

Toscane et des États romains; ce n'est pas dans la proportion d'un par

million.

Il faut comprendre là dedans les individus arrêtés à la suite de la

guerre civile, et qui s'étaient derechef mis dans des entreprises

hasardeuses: la plus grande partie étaient susceptibles d'être renvoyés

devant des tribunaux spéciaux d'où assurément pas un ne serait revenu.

C'est l'empereur qui ne le voulut pas, parce que, disait-il, le temps

arrangeait tout, et qu'il rendrait la raison à ces individus, comme elle

était revenue à tant d'autres en France.

Il faut y comprendre ceux qui avaient été condamnés à mort, et dont la

peine avait été commuée en une détention indéfinie. Il faut enfin y

comprendre les prêtres qui avaient été arrêtés pour avoir employé leur

ministère à mettre le trouble dans les familles. Par exemple, j'ai connu

tels de ces misérables qui s'étaient servis de la confession pour porter

de jeunes femmes, assez faibles pour les écouter, à rompre le lien

conjugal qui les unissait avec leurs maris, sous prétexte que ceux-ci

avaient servi l'État, ou qu'ils avaient acheté des biens nationaux. Il y

en avait d'autres qui avaient refusé le baptême à des enfans nés de

mariages contractés pendant la révolution; enfin il y avait de ces

prêtres détenus pour avoir attiré chez eux, sous prétexte d'exercices de

piété, des jeunes filles qu'ils avaient ensuite soumises à toute la

dépravation la plus honteuse. Ce n'était pas par ménagement pour ces

hypocrites qu'on ne les avait point envoyés devant les tribunaux, mais

c'était à cause de la honte qui en serait retombée sur la famille des

enfans dont ils avaient souillé l'innocence, par ménagement pour le

clergé et par respect pour la morale publique.

Toutes ces différentes classes de prisonniers formaient un total de six

cents et quelques personnes, en y comprenant les étrangers, c'est-à-dire

ceux que l'on avait trouvés dans cet état en réunissant un pays à la

France, de même que les Espagnols qui, après avoir prêté serment au roi

Joseph, l'avaient trahi pour passer chez les insurgés où ils avaient été

repris[46].

Il ne s'est pas passé un an du règne de l'empereur, sans que lui-même

écrivît au ministre de la police, pour lui faire connaître qu'il avait

nommé par décret deux conseillers d'État pour aller faire la visite de

tous les prisonniers d'État, et qu'il eût (le ministre de la police) à

leur communiquer tous les documens en vertu desquels chacun était arrêté

et retenu. Il fallait alors remettre à ces deux conseillers d'État le

dossier de chaque détenu, et avec cette quantité de papiers, ils

faisaient le tour de toutes les prisons de France dans lesquelles ces

prisonniers se trouvaient renfermés.

Ils avaient un ordre du ministre de la police pour qu'on les leur ouvrît

autant de fois que bon leur semblerait. Ils avaient pour instruction de

visiter les prisonniers homme par homme, et afin que l'on n'en

soustrayât pas, ils commençaient par constater si l'état que leur avait

remis le ministre de la police à leur départ de Paris était conforme au

registre du greffe de la prison, d'après lequel on fait les feuilles de

dépense des prisonniers, en sorte que si on avait voulu en mettre un de

plus dans la prison sans l'enregistrer au greffe il en serait résulté

que le commandant de la maison ou château fort aurait dû l'entretenir de

ses propres deniers, ce qui serait une supposition invraisemblable. Par

là on s'assurait d'une manière bien évidente qu'il n'y avait pas un

prisonnier de plus que ceux que l'on montrait. Après cela, les

conseillers d'État les interrogeaient l'un après l'autre, et étaient

chargés de constater la validité des motifs pour lesquels ils étaient

détenus; ils écrivaient aux familles, ils voyaient les autorités des

lieux, et faisaient ainsi la censure rigoureuse du ministre de la

police.

Cette visite durait plusieurs mois, et c'était ordinairement au mois de

novembre que l'empereur entendait le rapport des conseillers d'État, qui

étaient le plus souvent de retour à la fin d'octobre. Ce rapport se

faisait en conseil privé, lequel était composé de l'archi-chancelier, de

l'archi-trésorier, du prince de Bénévent, du grand-juge, du ministre de

la guerre, de celui de l'intérieur, de celui de la police, des présidens

du tribunal de cassation, des présidens des sections de l'intérieur et

de législation du conseil d'État, de plusieurs sénateurs, des quatre

conseillers d'État attachés au ministère de la police, et enfin du

secrétaire d'État.

Devant ce conseil ainsi composé, les deux conseillers d'État lisaient

leurs rapports, et donnaient leur opinion sur chacun des prisonniers

qu'ils avaient visités; après qu'ils avaient parlé sur un individu, le

ministre de la police était obligé de faire connaître les motifs de sa

détention: alors l'empereur prenait l'opinion du conseil, membre par

membre, sur chaque individu; soit pour maintenir sa détention, soit pour

le mettre en liberté.

Tout ne pouvait pas se faire en une seule séance; mais peu importait, on

y revenait jusqu'à ce qu'il eût été prononcé sur le dernier prisonnier.

Après ce travail, le ministre-secrétaire d'État faisait le relevé des

individus mis en liberté et de ceux maintenus en détention; il adressait

au ministre de la police une expédition du procès-verbal de ces

différentes séances, avec le résultat du travail qui y avait été arrêté:

alors le ministre de la police délivrait aux commandans des différens

donjons où étaient les prisonniers, l'ordre de les mettre en liberté.

En supposant qu'il y eût eu quelques projets d'en éluder l'exécution,

cela n'aurait pas pu se faire, parce que le ministre-secrétaire d'État

faisait la même expédition au grand-juge qu'au ministre de la police; le

grand-juge chargeait les procureurs impériaux de veiller à l'exécution

des dispositions du décret de l'empereur, et de lui en rendre compte.

Voilà au juste l'équité avec laquelle on décidait de la liberté des

citoyens. Je n'ai jamais connu de _détentions cachées_[47], ni aucune

espèce de mauvais traitemens ordonnés par l'empereur, et j'ai reçu vingt

ordres de lui, dans lesquels il me recommandait de ne jamais me

permettre de sortir des bornes de la constitution, sans auparavant lui

faire connaître le cas qui aurait pu m'y obliger. J'ai même reçu une

fois une lettre de lui, dans laquelle il me disait qu'il y avait deux

arbitraires de trop en France, le sien et le mien.

Je me rappelle qu'à un de ces conseils privés, l'empereur s'aperçut que,

dans le rapport que lui avaient fait, de la visite des prisons, deux

conseillers d'État, qui étaient MM. Dubois et Corvetto, qu'il chargeait

assez souvent de ces sortes de tournées, ils ne présentaient pas

d'opinion à eux sur les notes que je leur avais remises, avant leur

départ, sur une prison des Alpes. L'empereur devina qu'ils n'y avaient

pas été. Il leur en fit la question; ils n'osèrent pas lui déguiser la

vérité, et ils se bornèrent à dire, pour leur justification, qu'ils

avaient appris son retour à Paris plus tôt qu'ils ne le pensaient, et

qu'ils n'avaient pas voulu allonger leur tournée, dans la crainte de lui

faire attendre leurs rapports. L'empereur leur témoigna beaucoup de

mécontentement, et les fit partir dès le lendemain pour leur faire

visiter cette prison.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 42 / 48 题