CHAPITRE XXIX.

Position dans laquelle je me trouve.--Organisation nouvelle de la

police.--Commissaires dans les départemens.--Diverses

améliorations.--Voitures publiques.--Anecdote à ce sujet.

Lorsque j'eus divisé les sociétés de Paris, je m'occupai à faire

descendre la surveillance jusque dans toutes les classes d'artisans qui

habitent les faubourgs; cela me regardait moins que le préfet de police,

mais j'étais bien aise d'être dans la possibilité de retrouver moi-même

les traces d'un mouvement agitateur, s'il était arrivé que je ne fusse

pas satisfait des rapports que la préfecture m'aurait adressés: c'était

uniquement par précaution. Je m'étais déjà aperçu que le moyen le plus

puissant de mon administration était de faire agir les haines et les

rivalités, comme c'était son devoir d'en prévenir les effets; il est

dangereux d'en faire usage, et il faut se sentir un grand fonds de

probité pour ne pas craindre d'en abuser, ou d'être trompé soi-même par

des informations dictées par une animosité ou une passion particulière.

Je n'en fis guère usage que pour être informé des antécédens qui me

manquaient, et desquels j'avais un extrême besoin pour connaître le

personnel avec lequel j'étais journellement en rapport. J'étais étranger

à la révolution, je n'avais connu ni les assemblées nationales, ni les

clubs, ni les déchiremens de la guerre civile, et par conséquent

j'ignorais tout ce qui était relatif aux hommes qui avaient marqué dans

ces différentes circonstances, et qui cependant occupaient la plupart

des emplois considérables: les hommes de la révolution avaient fait leur

domaine de toutes les charges publiques. J'étais comme un aveugle au

milieu de tout cela. On venait manger mes bons dîners, les carrosses

faisaient queue à la porte de mon hôtel; ma représentation était grande,

il n'y avait guère de lundi où je ne visse pas quatre cents personnes:

mais si j'avais été obligé de tirer une conclusion, ou de me former une

opinion de tout ce que l'on m'avait dit dans ces tumultueuses soirées,

j'aurais induit en erreur et n'aurais fait qu'un mensonge; je le voyais

bien, aussi n'ai-je pas choisi là mon régulateur.

Je me voyais seul de mon parti et sans appui ni preneurs, non pas que

j'eusse des arrière-projets qui me missent dans l'obligation d'y avoir

recours, mais parce que, dans le pays que j'habitais et sur le terrain

que j'exploitais, il me fallait des armes contre le ridicule, qui est en

France l'ennemi le plus puissant que l'on puisse faire agir contre un

homme en place. Je résolus donc de me faire une clientelle, et comme

tous mes collègues avaient une avance de dix ans sur moi, pendant

lesquels ils avaient bien renforcé la leur, je devais marcher au même

but par toutes les routes qu'il m'était possible de m'ouvrir pour me

trouver au pair.

Je commençai par m'emparer d'autorité de la nomination à toutes les

places qui ressortaient de la préfecture de police; cela était

considérable, et me convenait d'autant mieux, qu'elles étaient fort

répandues et fournissaient des moyens d'information tout naturels si le

cas d'un désordre était arrivé. J'aimais mieux le témoignage d'un homme

qui, étant sur les lieux, avait vu ce qu'il me disait, qu'un rapport

fait dans un cabinet, et qui n'avait été établi qu'après en avoir

défalqué ce qui pouvait être à la charge de tel ou tel individu qu'on

protégeait. J'aimais à connaître la vérité, et m'en rapportais assez à

mon jugement pour ne pas m'en laisser imposer; d'ailleurs s'il y avait

quelques bontés à avoir pour quelqu'un, j'étais spécialement jaloux d'en

être le dispensateur immédiat: c'était le dédommagement de la plus

désagréable besogne qui fût jamais.

J'eus de la peine à m'approprier la nomination aux places de la

préfecture de police; et il fallut un décret impérial pour cela;

l'empereur même ne se souciait pas de changer ce qui existait, et je fus

obligé de lui démontrer que c'était pour le plus grand avantage de son

service que je réclamais ces nominations.

Je pus dès-lors me créer des moyens d'informations, et tous les employés

de la préfecture y gagnèrent, parce qu'ils dépendaient plus de la

manière dont ils remplissait leurs devoirs, que d'un mauvais rapport,

comme ils y étaient auparavant exposés.

Petit à petit je me donnai de bons commissaires de police dans les

grandes villes et dans celles à grandes communications; j'avais soin

qu'ils fussent des hommes non seulement lettrés, mais d'une perspicacité

propre à suivre une information avec beaucoup de bonnes formes, et sans

que l'intérêt de la société en souffrît. Je récompensais ceux qui

faisaient beaucoup sans attirer de plaintes, et je changeais de

résidence tous ceux qui faisaient porter des plaintes contre eux; mais

je n'abandonnais jamais un homme courageux, qui ne se ménageait pas dans

les informations.

Lorsque je voyais un agent placé dans un poste où il ne trouvait pas de

quoi employer la moitié de ses moyens, je le faisais placer sur un plus

grand théâtre.

J'avais déjà posé un grand nombre de jalons qui me servaient plutôt

comme points de recours que comme moyens d'informations, lorsque je

voulus faire établir le réglement sur la police des domestiques, qui, à

Paris, composent une armée. Ce qui m'y avait déterminé, c'est que

j'avais remarqué que la plus grande partie des vols étaient commis par

des domestiques; tous les hommes détenus pour quelque prévention de

délits étaient des domestiques.

Il n'y a pas de ville au monde où l'on prenne moins de renseignemens

qu'à Paris sur un domestique qui se présente pour entrer au service

d'une maison.

Les mauvais sujets connaissent aussi les imperfections de la société,

c'est là le champ qu'ils ont mis en exploitation. Lorsqu'un voleur

s'échappe d'une prison ou des galères, il vient à Paris; il commence par

se mettre domestique pour avoir des occasions de connaître des

camarades, et de faire ses observations sous la sauve-garde de ses

maîtres. Cette nombreuse classe d'hommes ne peut pas être subdivisée de

manière à y établir une surveillance, j'en vins cependant à bout sous

l'administration de M. Pasquier.

Je n'avais en vue que les intérêts des propriétaires en proposant la

mesure par laquelle il serait défendu à qui que ce soit de prendre un

domestique qui n'aurait pas son livret visé à la préfecture de police.

Ces livrets ressemblaient à ceux que l'on donne aux soldats.

On écrivait sur la première feuille le nom, l'âge, le signalement, le

nom des pères et mères, le pays et la profession du sujet; la date de

son arrivée à Paris en relatant les attestations de bonne conduite.

Si les propriétaires n'en avaient pas pris sans qu'ils eussent de

livret, il en serait résulté que tous les domestiques auraient été

obligés de se présenter à la préfecture pour se pourvoir de ce livret,

et celle-ci aurait profité de cette circonstance pour les enregistrer

tous et en faire des listes par ordre alphabétique dans lesquelles elle

aurait ensuite examiné s'il y avait quelques noms ou signalemens qui

eussent du rapport avec ceux qu'elle recherchait.

Dans la mesure que je proposais, un propriétaire devait s'emparer du

livret de son domestique, et lorsqu'il le renvoyait, il écrivait dessus

le jour qu'il avait quitté son service, sans y ajouter de réflexions; il

pouvait en envoyer séparément, mais non les mettre sur le livret, afin

de ne pas exposer ces malheureux à des injustices. Il ne remettait pas

le livret au domestique, mais il le renvoyait à la préfecture, qui

enregistrait dans la note de cet homme sa sortie de la maison dans

laquelle il était placé, et y mentionnait les motifs de son renvoi, si

le maître les avait fait connaître.

Le domestique était obligé de se représenter à la préfecture dans un

délai très court pour reprendre son livret; autrement il était puni

d'autant de jours de prison qu'il en avait mis à se mettre en règle, de

même que le maître du logement qui lui aurait donné asile sans s'être

assuré qu'il avait son livret.

Cette mesure, simplement administrative, bonne dans toutes ses

dispositions, qui ne coûtait que peu de soins et devait produire de très

bons résultats, trouvait cependant de l'opposition au conseil d'État; il

y eut des esprits de travers qui ne virent dans ma proposition qu'un

moyen d'espionnage contre leur intérieur, et qui s'élevèrent comme des

énergumènes contre elle; elle n'eût pas passé sans M. Pasquier, qui en

démontra l'utilité, et dont le bon esprit triompha de toutes les

oppositions. Il l'emporta; la mesure fut mise à exécution, et dès les

premiers mois elle mit entre les mains de l'administration, je crois,

neuf cents ou mille individus, qui étaient tous ou déserteurs de

l'armée, ou échappés de prisons, de galères, ou en fuite de leur pays

pour quelque poursuite de justice, ils devinrent observateurs les uns

des autres, et cela alla bien pendant quelque temps.

Je voulus profiter des momens que je croyais favorables pour faire

organiser de même les cochers de fiacres et de cabriolets, qui sont à

Paris au nombre d'environ trois mille; mais malgré les motifs puissans

que je faisais valoir pour y réussir, la même opposition de la part du

conseil d'État prévalut, et je fus obligé d'y renoncer.

Je voulais diviser les fiacres de Paris, ainsi que les cabriolets, par

compagnies de vingt-cinq, et les mettre à l'entreprise: un entrepreneur

aurait souscrit pour une ou plusieurs compagnies; une société se serait

réunie pour souscrire pour une ou pour plusieurs aussi. Les obligations

auraient été d'avoir toujours les voitures d'une même compagnie de la

même couleur, ainsi que les chevaux du même poil par compagnie; les

cochers vêtus en manteaux de la même couleur et en chapeaux de toile

cirée; de soumettre les chevaux à la visite des vétérinaires tous les

mois, et une peine d'amende, si l'on voyait sur la place un cheval

attaqué de la morve, du farcin, de la gale ou de la pousse, etc., etc.

Il y aurait eu également une amende d'imposée, si les harnois n'avaient

pas été en état de solidité; elle aurait été supportée par le cocher, si

le harnois ou une partie quelconque de l'équipement était venu à se

rompre pendant une course. Il y aurait eu une amende plus forte, à la

charge de l'entrepreneur, si la voiture ou une roue avait manqué et mis

les personnes qui auraient été dedans dans l'obligation de mettre pied à

terre avant d'être rendues où elles devaient être conduites.

L'administration gagnait à cela, 1° d'avoir de bons répondans dans la

personne des entrepreneurs; 2° d'avoir des voitures plus propres, d'un

meilleur service; 3° d'avoir des chevaux moins hideux; et dont la bonne

santé n'aurait point exposé ceux qui auraient pu se trouver à côté

d'eux, et enfin elle aurait gagné sous un rapport qui n'était pas

indifférent pour elle.

Il y a des fiacres à Paris qui portent des numéros composés de quatre

chiffres; il y a peu de mémoires qui soient capables de les bien

retenir, au lieu qu'en ne les numérotant que par compagnie, tout le

monde pouvait dire: J'avais la 20e voiture de la première compagnie. Si

ç'avait été le soir qu'on l'aurait pris, comme les chevaux d'une même

compagnie auraient été de la même couleur, et que la voiture elle-même

aurait eu sa couleur, tout le monde, en sortant d'une partie de plaisir,

pouvait dire: À telle heure dans telle rue, j'ai pris une voiture jaune

ayant des chevaux gris; voilà déjà la compagnie désignée, il ne me reste

plus qu'à rechercher dans vingt-cinq cochers quel était celui qui se

trouvait dans le quartier, ce qui est une bagatelle, parce que ceux qui

n'ont rien à se reprocher accuseront toujours vrai, et que le coupable

restera pour le dernier, s'il ne se fait pas connaître de suite[44]. Si

j'avais pu faire adopter cette mesure, il aurait fallu moins d'un an

pour que Paris n'eût plus que de bonnes remises pour voitures publiques

avec des équipages et des cochers à l'avenant, et que ces hideuses

voitures eussent disparu. De plus les cochers, qui sont des hommes de

toute main, auraient été soumis à un examen, et placés sous la

responsabilité des entrepreneurs, qui n'auraient pas pu prendre des

hommes qui n'auraient pas eu leur livret de la préfecture de police.

M. Pasquier ne put faire passer ce projet, qui était fondé sur de bons

principes et sur les meilleures intentions administratives possibles, en

sorte que je dus laisser tel qu'il était ce cloaque, où tous les mauvais

sujets allaient se mettre à l'abri des recherches actives dont ils

étaient l'objet. J'avais beaucoup entendu louer l'administration de M.

Lenoir, qui était lieutenant de police à la fin du règne de Louis XVI;

je voulais que celle de la préfecture la surpassât, et elle était déjà

capable de faire des choses auxquelles M. Lenoir n'aurait pas pu

atteindre, quoique la surveillance fût plus facile à exercer de son

temps qu'actuellement.

Avant 1790 les maîtrises existaient encore; elles divisaient

naturellement la population par profession. Les jurandes et les

corporations des différens artisans existaient aussi, et établissaient

une division dans la partie de la population la plus remuante. De plus,

le guet à cheval et le guet à pied étaient sous les ordres du lieutenant

de police, ce qui donnait à M. Lenoir d'immenses ressources, tant pour

être informé que pour réprimer ou prévenir de fâcheux événemens. Lors de

mon entrée en fonctions, au contraire, les troupes municipales de Paris

même étaient sous les ordres du chef militaire de la capitale et sous

l'autorité immédiate du ministre de la guerre. Ce ne fut qu'un an après

que j'obtins de faire créer cette légion de gendarmerie à pied et à

cheval qui existe aujourd'hui, et de la faire mettre sous les ordres

immédiats du préfet de police.

Au bout de quelques mois, j'en étais venu à être bien informé de ce qui

arrivait à Paris par la poste et par les messageries, de même que de ce

qui partait des grandes villes de France pour la capitale; cela n'était

pas nécessaire, mais cela entrait dans les matériaux qui composaient les

renseignemens auxquels on pouvait être dans le cas de recourir.

Cette surveillance était bonne pour rechercher les causes d'un fait,

mais je ne voyais pas encore de quoi aller à la rencontre de ce qu'il

pouvait être très important de prévenir. C'est ce qui me donna une autre

pensée: je laissai la préfecture s'occuper de Paris, que je commençais à

connaître assez pour comprendre ce que l'on m'en disait, et revins

l'envisager sous un autre rapport.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 40 / 48 题