Position dans laquelle je me trouve.--Organisation nouvelle de la
police.--Commissaires dans les départemens.--Diverses
améliorations.--Voitures publiques.--Anecdote à ce sujet.
Lorsque j'eus divisé les sociétés de Paris, je m'occupai à faire
descendre la surveillance jusque dans toutes les classes d'artisans qui
habitent les faubourgs; cela me regardait moins que le préfet de police,
mais j'étais bien aise d'être dans la possibilité de retrouver moi-même
les traces d'un mouvement agitateur, s'il était arrivé que je ne fusse
pas satisfait des rapports que la préfecture m'aurait adressés: c'était
uniquement par précaution. Je m'étais déjà aperçu que le moyen le plus
puissant de mon administration était de faire agir les haines et les
rivalités, comme c'était son devoir d'en prévenir les effets; il est
dangereux d'en faire usage, et il faut se sentir un grand fonds de
probité pour ne pas craindre d'en abuser, ou d'être trompé soi-même par
des informations dictées par une animosité ou une passion particulière.
Je n'en fis guère usage que pour être informé des antécédens qui me
manquaient, et desquels j'avais un extrême besoin pour connaître le
personnel avec lequel j'étais journellement en rapport. J'étais étranger
à la révolution, je n'avais connu ni les assemblées nationales, ni les
clubs, ni les déchiremens de la guerre civile, et par conséquent
j'ignorais tout ce qui était relatif aux hommes qui avaient marqué dans
ces différentes circonstances, et qui cependant occupaient la plupart
des emplois considérables: les hommes de la révolution avaient fait leur
domaine de toutes les charges publiques. J'étais comme un aveugle au
milieu de tout cela. On venait manger mes bons dîners, les carrosses
faisaient queue à la porte de mon hôtel; ma représentation était grande,
il n'y avait guère de lundi où je ne visse pas quatre cents personnes:
mais si j'avais été obligé de tirer une conclusion, ou de me former une
opinion de tout ce que l'on m'avait dit dans ces tumultueuses soirées,
j'aurais induit en erreur et n'aurais fait qu'un mensonge; je le voyais
bien, aussi n'ai-je pas choisi là mon régulateur.
Je me voyais seul de mon parti et sans appui ni preneurs, non pas que
j'eusse des arrière-projets qui me missent dans l'obligation d'y avoir
recours, mais parce que, dans le pays que j'habitais et sur le terrain
que j'exploitais, il me fallait des armes contre le ridicule, qui est en
France l'ennemi le plus puissant que l'on puisse faire agir contre un
homme en place. Je résolus donc de me faire une clientelle, et comme
tous mes collègues avaient une avance de dix ans sur moi, pendant
lesquels ils avaient bien renforcé la leur, je devais marcher au même
but par toutes les routes qu'il m'était possible de m'ouvrir pour me
trouver au pair.
Je commençai par m'emparer d'autorité de la nomination à toutes les
places qui ressortaient de la préfecture de police; cela était
considérable, et me convenait d'autant mieux, qu'elles étaient fort
répandues et fournissaient des moyens d'information tout naturels si le
cas d'un désordre était arrivé. J'aimais mieux le témoignage d'un homme
qui, étant sur les lieux, avait vu ce qu'il me disait, qu'un rapport
fait dans un cabinet, et qui n'avait été établi qu'après en avoir
défalqué ce qui pouvait être à la charge de tel ou tel individu qu'on
protégeait. J'aimais à connaître la vérité, et m'en rapportais assez à
mon jugement pour ne pas m'en laisser imposer; d'ailleurs s'il y avait
quelques bontés à avoir pour quelqu'un, j'étais spécialement jaloux d'en
être le dispensateur immédiat: c'était le dédommagement de la plus
désagréable besogne qui fût jamais.
J'eus de la peine à m'approprier la nomination aux places de la
préfecture de police; et il fallut un décret impérial pour cela;
l'empereur même ne se souciait pas de changer ce qui existait, et je fus
obligé de lui démontrer que c'était pour le plus grand avantage de son
service que je réclamais ces nominations.
Je pus dès-lors me créer des moyens d'informations, et tous les employés
de la préfecture y gagnèrent, parce qu'ils dépendaient plus de la
manière dont ils remplissait leurs devoirs, que d'un mauvais rapport,
comme ils y étaient auparavant exposés.
Petit à petit je me donnai de bons commissaires de police dans les
grandes villes et dans celles à grandes communications; j'avais soin
qu'ils fussent des hommes non seulement lettrés, mais d'une perspicacité
propre à suivre une information avec beaucoup de bonnes formes, et sans
que l'intérêt de la société en souffrît. Je récompensais ceux qui
faisaient beaucoup sans attirer de plaintes, et je changeais de
résidence tous ceux qui faisaient porter des plaintes contre eux; mais
je n'abandonnais jamais un homme courageux, qui ne se ménageait pas dans
les informations.
Lorsque je voyais un agent placé dans un poste où il ne trouvait pas de
quoi employer la moitié de ses moyens, je le faisais placer sur un plus
grand théâtre.
J'avais déjà posé un grand nombre de jalons qui me servaient plutôt
comme points de recours que comme moyens d'informations, lorsque je
voulus faire établir le réglement sur la police des domestiques, qui, à
Paris, composent une armée. Ce qui m'y avait déterminé, c'est que
j'avais remarqué que la plus grande partie des vols étaient commis par
des domestiques; tous les hommes détenus pour quelque prévention de
délits étaient des domestiques.
Il n'y a pas de ville au monde où l'on prenne moins de renseignemens
qu'à Paris sur un domestique qui se présente pour entrer au service
d'une maison.
Les mauvais sujets connaissent aussi les imperfections de la société,
c'est là le champ qu'ils ont mis en exploitation. Lorsqu'un voleur
s'échappe d'une prison ou des galères, il vient à Paris; il commence par
se mettre domestique pour avoir des occasions de connaître des
camarades, et de faire ses observations sous la sauve-garde de ses
maîtres. Cette nombreuse classe d'hommes ne peut pas être subdivisée de
manière à y établir une surveillance, j'en vins cependant à bout sous
l'administration de M. Pasquier.
Je n'avais en vue que les intérêts des propriétaires en proposant la
mesure par laquelle il serait défendu à qui que ce soit de prendre un
domestique qui n'aurait pas son livret visé à la préfecture de police.
Ces livrets ressemblaient à ceux que l'on donne aux soldats.
On écrivait sur la première feuille le nom, l'âge, le signalement, le
nom des pères et mères, le pays et la profession du sujet; la date de
son arrivée à Paris en relatant les attestations de bonne conduite.
Si les propriétaires n'en avaient pas pris sans qu'ils eussent de
livret, il en serait résulté que tous les domestiques auraient été
obligés de se présenter à la préfecture pour se pourvoir de ce livret,
et celle-ci aurait profité de cette circonstance pour les enregistrer
tous et en faire des listes par ordre alphabétique dans lesquelles elle
aurait ensuite examiné s'il y avait quelques noms ou signalemens qui
eussent du rapport avec ceux qu'elle recherchait.
Dans la mesure que je proposais, un propriétaire devait s'emparer du
livret de son domestique, et lorsqu'il le renvoyait, il écrivait dessus
le jour qu'il avait quitté son service, sans y ajouter de réflexions; il
pouvait en envoyer séparément, mais non les mettre sur le livret, afin
de ne pas exposer ces malheureux à des injustices. Il ne remettait pas
le livret au domestique, mais il le renvoyait à la préfecture, qui
enregistrait dans la note de cet homme sa sortie de la maison dans
laquelle il était placé, et y mentionnait les motifs de son renvoi, si
le maître les avait fait connaître.
Le domestique était obligé de se représenter à la préfecture dans un
délai très court pour reprendre son livret; autrement il était puni
d'autant de jours de prison qu'il en avait mis à se mettre en règle, de
même que le maître du logement qui lui aurait donné asile sans s'être
assuré qu'il avait son livret.
Cette mesure, simplement administrative, bonne dans toutes ses
dispositions, qui ne coûtait que peu de soins et devait produire de très
bons résultats, trouvait cependant de l'opposition au conseil d'État; il
y eut des esprits de travers qui ne virent dans ma proposition qu'un
moyen d'espionnage contre leur intérieur, et qui s'élevèrent comme des
énergumènes contre elle; elle n'eût pas passé sans M. Pasquier, qui en
démontra l'utilité, et dont le bon esprit triompha de toutes les
oppositions. Il l'emporta; la mesure fut mise à exécution, et dès les
premiers mois elle mit entre les mains de l'administration, je crois,
neuf cents ou mille individus, qui étaient tous ou déserteurs de
l'armée, ou échappés de prisons, de galères, ou en fuite de leur pays
pour quelque poursuite de justice, ils devinrent observateurs les uns
des autres, et cela alla bien pendant quelque temps.
Je voulus profiter des momens que je croyais favorables pour faire
organiser de même les cochers de fiacres et de cabriolets, qui sont à
Paris au nombre d'environ trois mille; mais malgré les motifs puissans
que je faisais valoir pour y réussir, la même opposition de la part du
conseil d'État prévalut, et je fus obligé d'y renoncer.
Je voulais diviser les fiacres de Paris, ainsi que les cabriolets, par
compagnies de vingt-cinq, et les mettre à l'entreprise: un entrepreneur
aurait souscrit pour une ou plusieurs compagnies; une société se serait
réunie pour souscrire pour une ou pour plusieurs aussi. Les obligations
auraient été d'avoir toujours les voitures d'une même compagnie de la
même couleur, ainsi que les chevaux du même poil par compagnie; les
cochers vêtus en manteaux de la même couleur et en chapeaux de toile
cirée; de soumettre les chevaux à la visite des vétérinaires tous les
mois, et une peine d'amende, si l'on voyait sur la place un cheval
attaqué de la morve, du farcin, de la gale ou de la pousse, etc., etc.
Il y aurait eu également une amende d'imposée, si les harnois n'avaient
pas été en état de solidité; elle aurait été supportée par le cocher, si
le harnois ou une partie quelconque de l'équipement était venu à se
rompre pendant une course. Il y aurait eu une amende plus forte, à la
charge de l'entrepreneur, si la voiture ou une roue avait manqué et mis
les personnes qui auraient été dedans dans l'obligation de mettre pied à
terre avant d'être rendues où elles devaient être conduites.
L'administration gagnait à cela, 1° d'avoir de bons répondans dans la
personne des entrepreneurs; 2° d'avoir des voitures plus propres, d'un
meilleur service; 3° d'avoir des chevaux moins hideux; et dont la bonne
santé n'aurait point exposé ceux qui auraient pu se trouver à côté
d'eux, et enfin elle aurait gagné sous un rapport qui n'était pas
indifférent pour elle.
Il y a des fiacres à Paris qui portent des numéros composés de quatre
chiffres; il y a peu de mémoires qui soient capables de les bien
retenir, au lieu qu'en ne les numérotant que par compagnie, tout le
monde pouvait dire: J'avais la 20e voiture de la première compagnie. Si
ç'avait été le soir qu'on l'aurait pris, comme les chevaux d'une même
compagnie auraient été de la même couleur, et que la voiture elle-même
aurait eu sa couleur, tout le monde, en sortant d'une partie de plaisir,
pouvait dire: À telle heure dans telle rue, j'ai pris une voiture jaune
ayant des chevaux gris; voilà déjà la compagnie désignée, il ne me reste
plus qu'à rechercher dans vingt-cinq cochers quel était celui qui se
trouvait dans le quartier, ce qui est une bagatelle, parce que ceux qui
n'ont rien à se reprocher accuseront toujours vrai, et que le coupable
restera pour le dernier, s'il ne se fait pas connaître de suite[44]. Si
j'avais pu faire adopter cette mesure, il aurait fallu moins d'un an
pour que Paris n'eût plus que de bonnes remises pour voitures publiques
avec des équipages et des cochers à l'avenant, et que ces hideuses
voitures eussent disparu. De plus les cochers, qui sont des hommes de
toute main, auraient été soumis à un examen, et placés sous la
responsabilité des entrepreneurs, qui n'auraient pas pu prendre des
hommes qui n'auraient pas eu leur livret de la préfecture de police.
M. Pasquier ne put faire passer ce projet, qui était fondé sur de bons
principes et sur les meilleures intentions administratives possibles, en
sorte que je dus laisser tel qu'il était ce cloaque, où tous les mauvais
sujets allaient se mettre à l'abri des recherches actives dont ils
étaient l'objet. J'avais beaucoup entendu louer l'administration de M.
Lenoir, qui était lieutenant de police à la fin du règne de Louis XVI;
je voulais que celle de la préfecture la surpassât, et elle était déjà
capable de faire des choses auxquelles M. Lenoir n'aurait pas pu
atteindre, quoique la surveillance fût plus facile à exercer de son
temps qu'actuellement.
Avant 1790 les maîtrises existaient encore; elles divisaient
naturellement la population par profession. Les jurandes et les
corporations des différens artisans existaient aussi, et établissaient
une division dans la partie de la population la plus remuante. De plus,
le guet à cheval et le guet à pied étaient sous les ordres du lieutenant
de police, ce qui donnait à M. Lenoir d'immenses ressources, tant pour
être informé que pour réprimer ou prévenir de fâcheux événemens. Lors de
mon entrée en fonctions, au contraire, les troupes municipales de Paris
même étaient sous les ordres du chef militaire de la capitale et sous
l'autorité immédiate du ministre de la guerre. Ce ne fut qu'un an après
que j'obtins de faire créer cette légion de gendarmerie à pied et à
cheval qui existe aujourd'hui, et de la faire mettre sous les ordres
immédiats du préfet de police.
Au bout de quelques mois, j'en étais venu à être bien informé de ce qui
arrivait à Paris par la poste et par les messageries, de même que de ce
qui partait des grandes villes de France pour la capitale; cela n'était
pas nécessaire, mais cela entrait dans les matériaux qui composaient les
renseignemens auxquels on pouvait être dans le cas de recourir.
Cette surveillance était bonne pour rechercher les causes d'un fait,
mais je ne voyais pas encore de quoi aller à la rencontre de ce qu'il
pouvait être très important de prévenir. C'est ce qui me donna une autre
pensée: je laissai la préfecture s'occuper de Paris, que je commençais à
connaître assez pour comprendre ce que l'on m'en disait, et revins
l'envisager sous un autre rapport.