Changement dans l'administration hollandaise.--Effet que produit en
France la réunion de la Hollande.--Mort du prince d'Augustembourg.--La
couronne de Suède est offerte à Bernadotte.--État dans lequel je trouve
le ministère de la police.--Papiers de la famille d'Orléans.--L'empereur
les lit.--Ses paroles à ce sujet.
En réunissant la Hollande, on prit toutes les mesures qui parurent
devoir rendre cette opération le moins désagréable possible aux
Hollandais. L'empereur recommanda que l'on y envoyât comme préfets ce
que l'administration française offrait de plus probe et de plus
recommandable. Il en fut de même dans toutes les autres branches de
l'administration; il n'y eut que les maires et quelques employés des
finances qui restèrent à leur poste.
Les autres employés hollandais vinrent en France occuper les places des
Français qui avaient été envoyés pour les remplacer. On ne négligeait
rien de ce qui semblait devoir amener une fusion parfaite et étouffer
les germes de dissensions intestines; on n'y parvint pas, parce que les
intérêts commerciaux du pays rendaient les Hollandais sourds à toute
espèce d'arrangemens qui ne leur laissaient pas entrevoir le retour de
leur navigation, à laquelle ils devenaient chaque jour plus étrangers.
On espéra tout du temps; mais une suite d'événemens malheureux fit
bientôt perdre cette espérance.
La réunion de la Hollande ne plut pas en France, autant parce que l'on
entrevoyait que cela rallumerait la guerre, que parce que l'on ne
comprenait pas une extension de puissance qui dépassait les bornes des
intelligences même peu ordinaires. Il y eut beaucoup de censeurs dont le
caractère indépendant de toute crainte fit écouter des réflexions
très-justes sur cet accroissement de territoire.
On voulait toujours s'obstiner à croire que l'empereur réunissait
définitivement tout ce qui lui convenait, tandis que le terme de ces
réunions était soumis à l'époque où ses parties adverses rendraient
elles-mêmes ce qu'elles avaient réuni à leur domination, en vertu de
titres qui ne valaient pas mieux que ceux qu'il se donnait. En même
temps que les censeurs critiquaient, il y avait des courtisans qui
louaient, et il était devenu à la mode de rechercher jusqu'où s'était
étendu l'empire romain dans sa plus grande splendeur, comme si, à moins
d'être déshonorée, la France eût dû reculer les bornes de son territoire
jusque-là. Ce n'était le langage ni des uns ni des autres qui
influençait les décisions de l'empereur, dont les opérations avaient un
but dont il n'entretenait peut-être pas ceux qui auraient pu le servir;
et pendant ce temps-là elles étaient dénaturées par de vaniteux
courtisans dont l'astucieuse malveillance ne tardait pas à s'en emparer.
C'est à cette même époque que mourut d'une mort singulière le prince
d'Augustembourg, qui avait été élu par la diète de Suède prince
héréditaire de ce pays, dont le roi, fort âgé, n'avait point d'enfans.
Cet événement mit les Suédois dans l'obligation de procéder à une
nouvelle élection; ils témoignèrent des dispositions à faire un choix
qui les rapprochât de la France. On ne les repoussa point: ils
connaissaient de réputation le maréchal Bernadotte, ils avaient été en
communication avec lui pendant la guerre de 1809, et en avaient été bien
traités. Ils penchèrent pour lui entre tous les choix qu'ils auraient pu
faire. L'empereur n'en fut pas fâché: il n'était pas fort content du
maréchal Bernadotte; mais il avait une vieille amitié pour tout ce qui
avait servi en Italie, en sorte que non seulement il ne contraria pas le
choix de la diète, qui était une sorte d'hommage rendu à l'armée
française dans les rangs de laquelle elle venait choisir un roi, mais
même il l'agréa, et donna au maréchal Bernadotte tout ce qui lui était
nécessaire pour arriver en Suède d'une manière convenable au rang qu'il
allait occuper. Il lui donna un million de son propre argent.
C'est là la première époque de mon entrée dans l'administration, et je
commençais déjà à voir que tout ce qui se disait sur la réunion de la
Hollande était le pendant de ce qui s'était dit sur l'Espagne.
Je n'apercevais rien dans la marche de mon prédécesseur qui pût
m'indiquer le chemin à prendre pour aller à la rencontre de ce qui me
paraissait devoir corroder l'opinion. Je croyais le ministère dont
j'étais pourvu une puissance, et je ne le voyais qu'un fantôme; il me
semblait être dans un tambour sur lequel chacun frappait sans que je
pusse connaître autre chose que le bruit. Je demandais à tout ce qui
m'entourait comment faisait M. Fouché, et l'on me répondait le plus
souvent qu'il laissait faire ce qu'il ne pouvait empêcher.
J'étais aussi honteux de mon embarras que tourmenté de ne pouvoir le
surmonter, et si je n'avais été encouragé par des hommes de bien que je
trouvai dans le ministère même, et auxquels on rendait bien peu de
justice, j'aurais fait comme le roi Louis. Le courage me vint, et il me
ramena de la confiance. J'avais heureusement une mémoire extraordinaire
pour retenir les noms et les lieux.
Je voyais bien que M. Fouché m'avait joué en brûlant son cabinet[42], et
je pris le parti de m'en créer un autre. De ma vie je n'avais employé
des agens; je ne connaissais même pas assez le monde dans lequel il
était nécessaire de les lancer pour leur donner une direction sans me
découvrir moi-même.
Mon inexpérience des hommes de la révolution, avec lesquels ma charge
m'obligeait à être journellement en contact, me fit sentir la nécessité
de chercher dans le passé la prévoyance pour l'avenir.
J'avais depuis ma jeunesse une grande prévention contre le duc
d'Orléans: c'était la suite des opinions où l'on était à l'époque de mon
entrée au service, et elle s'était fortifiée par tout ce que j'entendais
depuis que nos salons s'étaient repeuplés des débris de naufrage de tous
les partis.
J'employai plus d'un mois à lire seul toutes les volumineuses liasses
des papiers du duc d'Orléans, lesquelles étaient encore dans le même
état qu'elles avaient été apportées au ministère depuis leur saisie, et,
malgré que je fusse souvent dérangé, j'en vins à bout.
Je sentais mon opinion personnelle se redresser souvent à la lecture de
tous ces papiers. J'y en trouvai de singuliers, en ce qu'ils étaient
d'hommes que j'entendais souvent déclamer contre le duc d'Orléans, et
j'avais sous les yeux la preuve qu'ils étaient ses obligés. J'y trouvai
même des reçus d'argent, et dans presque tous une reconnaissance,
exprimée de manière à ne laisser aucun doute sur son motif.
Je fis un choix de ceux de ces papiers qui concernaient des hommes que
je voyais fort assidus aux Tuileries, et d'autres qui cherchaient à
acquérir du crédit.
Je portai un jour tout cela à l'empereur à Rambouillet; là il y avait
ordinairement peu de monde, et l'on trouvait plus de temps pour la
conversation. Comme je ne savais pas lui mentir, je lui dis que, vaincu
par toutes mes craintes d'être un jour en défaut vis-à-vis de lui, et
par ce que j'avais entendu dire toute ma vie contre le duc d'Orléans, je
m'étais méfié de l'avenir et de moi, et avais puisé dans les archives de
la maison d'Orléans, qui étaient à mon ministère, les papiers que je lui
apportais, en ajoutant qu'il y en avait de curieux. L'empereur les prit
en me disant: «J'étais bien informé que les archives de cette maison
existaient là; mais on m'avait dit que l'on n'y avait rien trouvé: ceci
prouverait, ou que l'on ne s'en est pas occupé, ou qu'on l'a jugé peu
important.»
Il m'emmena dans le quinconce qui lui servait de promenade sous les
fenêtres du château, près du grand étang.
Il lut tout d'un bout à l'autre, ce qui dura long-temps, puis il fit
quelques tours en silence, et me dit: «Vous voyez qu'il ne faut jamais
juger sur les apparences; vous étiez prévenu contre ce prince, et si
vous aviez trouvé occasion de nuire à quelques-unes de ses créatures,
vous eussiez écouté les ressentimens que l'on avait excités en vous, et
qui venaient peut-être de ceux qui sont ses obligés; vous avez donc bien
fait de vous livrer à cette recherche: c'est toujours ainsi qu'il faut
faire. Il m'est bien prouvé que le duc d'Orléans n'était pas un méchant
homme. S'il avait eu les vices dont on entache sa mémoire, rien ne
l'aurait pu empêcher d'exécuter le projet qu'on lui a supposé: il n'a
été que le levier dont se sont servis les meneurs de cette époque, qui
l'ont compromis avec eux, pour trouver des prétextes de lui extorquer de
l'argent, et il paraît bien qu'une fois qu'ils ont commencé, les
demandes n'ont plus eu de bornes.
«Il ne faudrait même pas s'étonner que tout ceux qui étaient ses
débiteurs se fussent entendus sur le moyen de lui arracher quittance, et
n'eussent tramé sa perte en soulevant contre lui l'indignation publique.
L'exacte vérité est que le duc d'Orléans s'est trouvé dans une
circonstance extraordinaire qu'il ne pouvait prévoir, lorsqu'il est
entré dans la révolution, ce qui prouve qu'il y était entré franchement
comme toute la France. Que voulait-on qu'il fît? L'exaspération des
partis, à cette époque, lui avait fermé les pays étrangers. Je
n'approuve pas ce qu'il a fait; mais je le plains, et ne voudrais être
le garant de personne, si le sort l'avait jeté dans une situation
semblable. C'est une grande leçon que l'histoire recueillera.
«Je n'ai nul intérêt à m'occuper de cela: je crois bien que le parti du
duc d'Orléans a existé au temps de nos discordes; je crois même qu'il se
ranimerait, si le trône devenait vacant; mais, tant que je vivrai, c'est
une chimère qui ne ferait point de prosélytes.
«Chacun a tout ce qu'il espérait avoir, et même au-delà; croyez-vous
qu'il ne soit pas aussi assuré de posséder avec moi qu'avec le duc
d'Orléans? Voyez vous-même combien d'existences je menacerais, si je
devenais accessible à la crainte d'après ce que vous m'apportez là;
c'est-à-dire que je ne verrais plus de sécurité pour personne, parce que
les faiseurs viendraient aussi m'assiéger, et quand une fois on sévit,
le plus sage a de la peine à s'arrêter. Voilà mon opinion, et il ne faut
plus me parler de cela sans de graves raisons. Brûlez tout ce fatras, et
laissez tous ces gens-là en repos: qu'ils ne sachent jamais que j'ai lu
cela, je conçois l'embarras dans lequel ils seraient; il y en a
d'ailleurs dont je fais cas. Ils ont cru que c'était le bon parti alors,
ils pouvaient avoir raison.
«Je n'épouse aucun parti que celui de la masse; ne cherchez qu'à réunir,
ma politique est de compléter la fusion. Il faut que je gouverne avec
tout le monde sans regarder à ce que chacun fait: on s'est rallié à moi
pour jouir en sécurité; on me quitterait demain, si tout rentrait en
problème.»