CHAPITRE XXVI.

Le roi de Hollande abdique.--Il nomme la reine

régente.--Réflexions.--Inquiétudes de l'empereur.--Opinion de l'empereur

Alexandre sur le blocus continental.--Détails sur le chagrin de

l'empereur Napoléon à la nouvelle de l'abdication de son

frère.--Considérations politiques.--La Hollande est réunie à l'empire

français.

Il fallut renoncer à l'espérance de faire la paix, et cette nouvelle

produisit encore un plus mauvais effet en Hollande qu'en France. Le

désespoir s'empara de la majeure partie du commerce. Le roi lui-même,

dont les goûts pour la solitude s'accordaient peu avec les agitations de

circonstances aussi graves; le roi, effrayé d'avance de désordres qu'il

regardait comme inévitables, et ne sentant pas en lui sans doute

l'énergie nécessaire pour y faire face, se laissa aller à son

inclination naturelle. Il se détermina tout à coup à abdiquer un pouvoir

qu'il avait reçu, pour ainsi dire, malgré lui, et il ne craignit pas de

susciter à l'empereur de nouveaux embarras, en laissant, par son départ

subit, la Hollande sans gouvernement.

Il est bien vrai que, par son acte d'abdication, il avait nommé la reine

régente; mais ce n'était pas dans une monarchie nouvelle, comme l'était

celle de Hollande, qu'une reine étrangère pouvait exercer une

souveraineté, d'autant plus que, moins encore que son mari, elle était

en état d'apporter remède à des maux dont la perspective l'avait

déterminé à se retirer.

Il était inutile de se dissimuler qu'il devait arriver de deux choses

l'une, ou que le gouvernement serait assez fort pour comprimer tous les

mécontens, c'est-à-dire tous les Hollandais, ou bien que ceux-ci

secoueraient le joug de la France et appelleraient les Anglais, et alors

une régente étrangère au pays, placée tout à coup à la tête des

affaires, pouvait-elle réunir des forces assez imposantes pour faire

respecter son autorité et contenir des soulèvemens; en supposant même

que, jeune et sans expérience, elle eût assez de force morale pour

résister au déchirant tableau d'une nation divisée, malheureuse, et qui

n'aurait pas manqué de lui attribuer tous les maux qui l'accablaient?

Dans un état de paix et de tranquillité, où un esprit juste, éclairé,

joint à un coeur généreux et élevé, peut suffire pour administrer, sans

doute la Hollande n'aurait pu mieux trouver que sa régente; mais les

circonstances n'étaient ni aussi favorables ni aussi heureuses, et il y

avait des intérêts qui parlaient plus haut que les siens.

Le roi de Hollande a été blâmé sous beaucoup de rapports: on lui a

généralement reproché d'avoir abandonné des peuples qui lui rendaient

justice et ne lui avaient refusé ni fidélité ni obéissance; d'avoir, par

sa retraite, attiré sur eux des maux qu'il aurait évités en les

préservant au moins de tous ceux qui sont inséparables de l'écroulement

d'un gouvernement. Enfin on lui a reproché d'avoir, par son acte

d'abdication, désigné l'empereur comme la cause d'un sacrifice qu'il

s'imposait, tandis que sa santé et surtout ses goûts de retraite y

avaient plus de part que l'influence de l'empereur sur la Hollande;

influence d'ailleurs qui était moindre peut-être qu'elle ne l'avait été

sous le gouvernement électif de ce pays.

Ce n'était pas sans raison que l'empereur disait quelquefois, en parlant

de ses frères, qu'aussitôt qu'ils étaient revêtus d'un pouvoir, ils

adoptaient la politique de celui auquel ils avaient succédé, en sorte

qu'il avait peu gagné au change, ajoutant qu'il ne lui en coûterait pas

davantage de faire gouverner tous ces pays par des vice-rois.

À peine le foi de Hollande eut-il signé son abdication, qu'il partit

incognito, passa par les États de son frère qui régnait en Westphalie,

traversa la Saxe pour se rendre d'abord, dit-on, aux eaux de Toeplitz en

Bohême, puis enfin alla s'établir à Gratz en Styrie, où il vécut sans

suite comme un simple citoyen.

L'empereur était au château de Rambouillet, lorsqu'il eut connaissance

de cette abdication. La première nouvelle en était arrivée à Paris par

le commerce, et comme il n'avait rien reçu par ses relations

officielles, il conçut de l'inquiétude sur quelques menées particulières

du pays même, dont la retraite du roi aurait été probablement un des

résultats convenus. Il fut un moment fort occupé de cette idée, jusqu'à

ce que l'officier-général qui commandait ses troupes en Hollande l'eût

rassuré par toutes les mesures qu'il avait prises pour préserver les

troupes hollandaises de toute participation à un mouvement étranger que

l'on croyait lié avec le parti qui avait décidé le roi à abdiquer.

L'exécution rigoureuse du système continental était devenue l'ancre de

salut de l'empereur, en ce qu'elle pouvait seule amener l'Angleterre à

conclure la paix. Ce système, contre lequel l'opinion s'est tant

soulevée, avait été mûrement médité et fortement conçu. Quitte à

anticiper un peu sur l'ordre des faits, qu'on me permette de m'appuyer

ici du témoignage non suspect de l'empereur Alexandre.

En 1814, ce monarque avait l'habitude d'aller quelquefois rendre visite

à l'impératrice Marie-Louise au château de Schoenbrunn. Il y rencontra M.

de Menneval qu'il reconnut aisément, et dans le cours de la conversation

il lui raconta que, pendant le voyage qu'il venait de faire en

Angleterre après la paix de Paris, il avait voulu avoir le coeur net sur

l'effet qu'on s'était promis du système continental; qu'il ne s'en était

pas tenu à de simples observations verbales; qu'il avait été à

Manchester, à Birmingham et autres grandes villes manufacturières

d'Angleterre; qu'il avait bien vu, bien examiné, bien questionné, et

qu'il en avait rapporté la conviction que, si ce système eût encore duré

un an, l'Angleterre aurait inévitablement succombé, ajoutant que c'était

une grande et belle conception dont il n'avait jamais compris toute la

force.

Mais ce que la perspicacité de l'empereur Alexandre n'avait aperçu qu'en

1814, le génie de l'empereur Napoléon l'avait senti dès l'origine; aussi

mettait-il une grande importance à l'exécution de cette mesure si

effective, et cependant si peu comprise. La Hollande était la partie de

l'Europe la plus essentielle à faire observer à cause de ses

innombrables affluens et de la diversité de ses relations commerciales.

L'empereur avait souvent eu à se plaindre au roi Louis de la négligence

qui était apportée sur ses côtes à l'exécution d'un système qui

l'intéressait autant que lui; mais, par son opposition et son

opiniâtreté que l'empereur n'a jamais pu vaincre, et par ses menées

sourdes, le roi Louis a nui, au lieu d'aider. On ne saurait nier que son

abdication et sa fuite n'aient fait un grand tort à l'empereur dans

l'opinion.

Un témoin oculaire qui se trouvait près de l'empereur, quand il reçut le

courrier qui lui annonçait cet événement, m'a raconté qu'il ne l'avait

jamais vu aussi atterré; qu'il avait gardé quelque temps le silence,

puis qu'en sortant de cette espèce de stupeur momentanée, il avait paru

vivement ému. Il ne pensait pas alors à l'influence que cette

circonstance aurait sur la politique, il ne songeait qu'à l'ingratitude

de son frère. Il était frappé au coeur. «Concevez-vous, disait-il, une

malveillance aussi noire du frère qui me doit le plus? Quand j'étais

lieutenant d'artillerie, je l'élevai sur ma solde; je partageai avec lui

le pain que j'avais, et voilà ce qu'il me fait!» Et l'émotion de

l'empereur était si vive, qu'on assure que la douleur lui arracha

quelques sanglots.

Le roi Louis a voulu paraître quitter le diadème sans fortune, et a

voulu qu'on crût à Gratz qu'il était pauvre. Il a dédaigneusement refusé

et protesté dans les gazettes étrangères contre l'apanage que l'empereur

faisait à la reine. Il ne m'appartient pas de traiter cette question

personnelle; je pourrais cependant faire l'énumération de tout ce que

Louis Bonaparte devait à l'empereur, et je pourrais bien aussi raconter

ensuite comment il s'est conduit envers son bienfaiteur, qui lui a

reproché, à son lit de mort, dans son testament politique, d'avoir

publié contre lui un livre appuyé de pièces dénaturées et même fausses.

L'empereur n'avait jamais pensé à opprimer la Hollande, il s'était même

prêté à tout ce qui pouvait alléger la situation des Hollandais, sans

annuler les effets de son système. Il avait accordé des licences et

autres priviléges commerciaux; mais dans la position nouvelle où se

trouvaient les choses, que fallait-il qu'il fît? Abandonner la Hollande

à elle-même? Oui, sans doute, s'il avait voulu que le lendemain elle

devînt anglaise, et qu'elle ne rendît plus mauvaise encore notre

position avec l'Angleterre.

Cette puissance ne demandait pas mieux que de traiter séparément avec

tous nos alliés sans nous, et nous n'avions de moyens, pour la

déterminer à nous écouter, qu'en ne nous séparant pas d'eux, et en

opprimant même ceux qu'elle était le plus intéressée à voir ménager. Il

n'y avait donc, dans l'intérêt de la politique à laquelle la Hollande

était soumise, que deux partis à prendre dans la circonstance où

l'événement l'avait placée, savoir, l'occuper comme conquête, ou bien la

réunir définitivement à l'empire. Quel était des deux le moins

désastreux pour elle, et le plus conforme aux intérêts de la France?

Pour occuper la Hollande comme conquête, il aurait fallu y envoyer une

armée et en retirer les troupes nationales, c'est-à-dire qu'il aurait

fallu retirer une portion de celles qui étaient en Espagne pour les

porter en Hollande; ce qui était déjà un grave inconvénient, parce qu'il

n'y avait pas un régiment de trop dans cette partie. En second lieu,

l'occupation de la Hollande de cette manière aurait dû nécessairement

être calculée sur sa défense extérieure, sur celle des places dont elle

est couverte, enfin sur le maintien de l'ordre public et de la

soumission de toute une population répandue sur une surface de pays

coupé de canaux dans tous les sens; les grandes villes seules auraient

exigé une armée pour les contenir, si le moment était devenu favorable

pour un soulèvement. Faute de toutes ces précautions, on se serait

exposé à voir arriver une armée anglaise en Hollande, où elle aurait été

secondée par une insurrection générale du pays avec le secours de

laquelle elle serait devenue inexpugnable à travers tous les obstacles

qu'elle aurait pu mettre entre elle et nous.

En occupant la Hollande comme conquête, il aurait fallu lui laisser ses

administrateurs, ses lois et toutes ses coutumes, et néanmoins la

couvrir de douaniers dont le nom seul suffisait pour la porter à la

révolte.

À tous ces inconvéniens se serait joint le pire de tous, qui aurait été

nécessairement d'être soumise à une autorité militaire, contre

l'arbitraire de laquelle elle n'aurait point eu de recours. Dans cette

situation, elle aurait éprouvé tous les désavantages d'une réunion, et

n'eût eu aucuns des dédommagemens qu'elle pouvait y trouver, tels que de

ne pas ressortir de la volonté d'un général particulier, d'avoir ses

représentans au sénat, au corps-législatif, au conseil d'État et à la

cour de cassation; de ne pouvoir pas être plus foulée qu'autre province

de France; de confondre sa dette nationale avec celle de la France, qui

devenait tout entière garant des engagemens du gouvernement hollandais

sous ce rapport, et enfin de voir disparaître la ligne de douaniers qui

était sur sa frontière territoriale.

Depuis long-temps, le gouvernement n'avait plus d'existence extérieure

que celle que lui avait acquise son ancienne réputation; toutes les

sources de sa prospérité publique s'étaient successivement taries; la

représentation même du gouvernement de cet État était devenue un fardeau

pour lui, et ne pouvant pas s'affranchir, un grand nombre de Hollandais

préféraient leur réunion à la France plutôt que d'être exposés aux

vexations continuelles inséparables d'un changement continuel de

gouvernement.

Il eût sans doute mieux valu que l'on ne fût pas réduit à cette

extrémité, mais l'événement avait été indépendant de la volonté de

l'empereur; antérieurement il avait eu des circonstances moins

désavantageuses, pour réunir ce pays à la France (si cela avait été son

projet), que celles dans lesquelles l'abdication de son frère le força

de le faire.

Il eût sans doute mieux aimé lui voir prendre le courage de supporter le

fardeau de ce gouvernement, mais il n'avait rien pu sur ses

déterminations; il ne dut donc penser qu'à prévenir les effets fâcheux

qu'elle pouvait avoir pour la France, avant même d'envisager les

intérêts des Hollandais. D'autres considérations, ajoutées à celle-là,

lui firent prendre le parti de réunir définitivement la Hollande, plutôt

parce qu'il ne savait qu'en faire que dans le but d'augmenter sa

puissance. Lorsqu'il décréta cette réunion, le corps-législatif n'était

pas assemblé: il ne pouvait donc le consulter.

L'on s'est beaucoup récrié en Europe sur cette occupation définitive de

la Hollande, qui faisait disparaître du nombre des puissances un pays à

l'existence duquel presque toutes les nations de l'Europe étaient

intéressées. Toutes y avaient des relations, et la plupart en avaient

fait leur maison de banque. Aussi toutes prirent-elles part au sort

qu'on lui imposait, et commencèrent-elles alors à s'échanger leurs

sentimens sur cet acte politique, qui ne plut à aucune. On n'entra point

dans les raisons qui avaient déterminé l'empereur, on trouva meilleures

celles que l'on avait de lui résister; et si, dès ce moment, il n'y eut

pas encore entre elles de communications à ce sujet, il y eut au moins

une conformité d'opinion. Cet acte politique de l'empereur devint le

signal d'une nouvelle croisade contre lui, et on ne tarda pas à

s'apercevoir que tous les princes disposés à se coaliser ne cherchaient

plus qu'une main dans laquelle ils remettraient le sceptre de leur

ligue. Je reviendrai sur ce point lorsque j'aurai parlé d'autres détails

qui doivent avoir ici leur place.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 37 / 48 题