Situation politique de la France.--L'empereur fait redemander ses
lettres à M. Fouché.--M. Ouvrard est remis en
liberté.--Fagan.--Hennecart.--Intrigue de M. Fouché.
C'est le 3 juin 1810 que je suis entré dans les fonctions de ministre de
la police, environ six semaines après le mariage de l'empereur,
c'est-à-dire lorsque toute la France était encore dans l'enthousiasme
qu'avait excité cet événement. Jamais l'empereur n'avait paru plus fort
qu'après son alliance avec la puissance qui semblait être sa rivale
irréconciliable, et après avoir donné un gage de son désir de la paix,
en même temps que la preuve non équivoque qu'il n'était atteint d'aucun
projet subversif du pouvoir de la maison d'Autriche, ainsi qu'on s'est
plu à le répandre. En France, on se repaissait d'idées de tranquillité
auxquelles se rapportaient toutes les conjectures et toutes les
espérances: on se voyait au mieux avec l'Autriche, on ne craignait pas
la Prusse, et on n'entrevoyait plus rien à démêler avec les Russes.
Il n'y avait plus qu'avec l'Espagne et avec l'Angleterre que nous avions
la guerre; on faisait marcher une grande partie des troupes d'Allemagne
vers l'Espagne, en sorte que la question ne pouvait pas y rester
long-temps indécise; on y avait même fait prendre l'offensive en
Andalousie, en faisant marcher par la Siera-Morena l'armée qui avait
combattu à Talavera, et qui, depuis lors, occupait la Manche. Je
reviendrai à l'Espagne; mais je vais raconter les événemens dans l'ordre
où ils sont survenus. Je ne saurais trop répéter que la France était
ivre de joie et d'espérance, et qu'il n'y avait rien à faire pour former
l'opinion sur le mariage de l'empereur. Il y aurait même eu de
l'imprudence à faire supposer que les expressions d'allégresse
universelle étaient le résultat de quelques soins administratifs.
Je crois avoir dit plus haut qu'avant de partir de Vienne, l'empereur
avait fait des dispositions pour se rendre en Espagne aussitôt qu'il
serait arrivé à Paris; mais tous ces événemens et les suites d'un nouvel
hymen lui firent abandonner ce projet; pourtant il laissa la garde
impériale, ainsi que son train de guerre, s'avancer jusqu'en Castille,
parce que cela avait l'air de ne le précéder que de quelques jours, et
ne pouvait produire qu'un bon effet sur les troupes et sur les ennemis.
Avant de parler de la situation générale des affaires, j'ai besoin
d'achever ce qui est relatif à M. le duc d'Otrante. L'empereur, en lui
retirant le portefeuille du ministère, lui avait donné, comme une marque
de son estime, le gouvernement de Rome; il était au moment de partir,
lorsque l'empereur lui fit redemander les lettres qu'il lui avait
écrites pendant le cours de son administration. L'habitude était de les
renvoyer au cabinet de l'empereur, afin de prévenir le mauvais usage que
l'on aurait pu en faire, particulièrement de celles adressées à un
ministre de la police; M. Fouché n'avait pas prévu cela, et fit dire
qu'il les avait brûlées. Cette réponse non seulement ne satisfit pas
l'empereur, mais il lui retira sa commission de gouverneur de Rome, et
lui ordonna de voyager en Italie; néanmoins il ne lui retira aucun des
nombreux bienfaits dont il l'avait couvert[37].
Cette légèreté d'avoir brûlé les lettres de l'empereur lui donna de
l'humeur; il n'y crut d'abord pas, et regarda cette réponse comme une
défaite, d'autant plus que l'idée d'un projet d'abuser de ces lettres ne
discordait pas avec celle d'avoir voulu ouvrir directement des
communications avec l'Angleterre sans la participation de l'empereur,
qui ne pouvait revenir de cette folie. C'est alors qu'il m'écrivit pour
que je me fisse rendre compte de suite de tout ce qui concernait cette
intrigue, que j'étais bien éloigné de soupçonner avoir été aussi
importante.
On se rappelle d'abord que M. Ouvrard était à Vincennes; je reçus ordre
de laisser entrer dans le donjon une personne du cabinet de l'empereur,
qui était envoyée pour l'interroger: c'était M. Mounier, qui était à
cette époque auditeur au conseil d'État. Je crus d'abord qu'on ne l'en
avait chargé que parce que j'étais considéré comme un novice, mais je ne
tardai pas à en connaître la véritable raison. Je n'ai su les détails de
la mission qui avait amené la détention de M. Ouvrard que plusieurs
années après, et c'est lui-même qui me les a appris. L'on avait dit à
l'empereur qu'il avait été en Angleterre; c'est sur cette base qu'il fut
interrogé; or comme l'assertion était fausse, l'interrogatoire n'aboutit
à rien; on fut donc obligé de le remettre en liberté, parce que l'on
reconnut qu'il n'était pas sorti de Hollande, où il avait été autorisé à
se rendre. M. Ouvrard était un homme trop adroit pour donner de la prise
sur lui; il n'avait répondu à M. Mounier qu'en lui remettant une lettre
pour l'empereur, dans laquelle il se disculpait, mais l'empereur n'y
avait pas foi.
L'on n'était pas encore satisfait de ce que l'on apprenait, l'empereur
persistait à soutenir que quelqu'un avait été de Paris à Londres, et
c'était sur cela qu'il voulait qu'on dirigeât ses recherches. Je n'avais
pas encore beaucoup d'expérience; mais cependant je fis si bien
feuilleter les registres des allans et venans d'Angleterre, que je
découvris qu'un sieur Fagan y avait fait deux voyages successifs en très
peu de temps. Ce Fagan était connu à la police, et je l'envoyai
chercher; il ne me déguisa rien: c'était un ancien officier irlandais au
service de France, qui menait à Paris une conduite fort équivoque, mais
qui n'avait aucune raison pour cacher ses actions.
Il me déclara que, vivant fort paisiblement à Paris, un M. Hennecart,
qu'il connaissait, était venu le voir et lui dire que M. le duc
d'Otrante cherchait quelqu'un qui pût aller en Angleterre pour remplir
la mission la plus délicate dont un homme de talent pût être chargé, et
que lui, Hennecart, s'était engagé à le lui trouver, demandant toutefois
de prévenir cette personne avant de le lui faire connaître. Cet
Hennecart dit à Fagan que le duc d'Otrante était chargé d'affaires
diplomatiques, et que lui, Fagan, pouvait se faire beaucoup d'honneur et
une belle position en servant le ministre de la police dans cette
occasion. Fagan accepta; alors Hennecart lui dit de se présenter sous un
prétexte quelconque chez le duc d'Otrante, auquel Hennecart ne dirait
rien de leur conversation, afin de donner une entière sécurité au
ministre, qui n'accorderait pas sa confiance à un indiscret.
On verra pourquoi Hennecart recommandait si fort à Fagan de ne pas dire
au duc d'Otrante qu'ils s'étaient vus; c'est que lui-même, Hennecart,
n'avait pas vu le duc d'Otrante, et quoiqu'il fût agent de police, il
servait dans cette circonstance une autre intrigue. Fagan alla voir le
duc d'Otrante, qui le connaissait sous les mêmes rapports qu'il
connaissait Hennecart; en bon serviteur, il lui parle des facilités
d'informations qu'il peut avoir à Londres, où il connaissait
particulièrement le marquis de Wellesley, et enfin offre au ministre son
dévoûment.
M. Fouché n'eut garde de laisser échapper cette occasion de pénétrer ce
qu'il ne savait qu'imparfaitement par la correspondance d'Amsterdam,
d'autant plus qu'il ne se doutait pas du piége, parce que Fagan était
agent de police. En conséquence, le voilà qui donne à ce messager argent
et instructions pour aller à Londres, et en même temps il lui indique
une voie pour qu'il lui expédie ses rapports, afin qu'ils échappent à la
curiosité des observateurs.
À peine cette mission était-elle donnée à Fagan, que Hennecart arrive
chez lui pour le féliciter, et après les complimens d'usage, il lui dit
qu'il a encore à l'entretenir d'une chose pour l'avantage de sa fortune
personnelle, à lui Fagan, et il commença par lui parler des protections
qu'il pouvait obtenir près de l'empereur même contre un caprice ou une
injustice du duc d'Otrante, qui pouvait enfin être trompé par un mauvais
rapport. Fagan l'ayant prié de s'expliquer, Hennecart lui parla net, et
lui dit que, s'il voulait lui envoyer de Londres à lui-même la copie de
tous les rapports qu'il serait dans le cas d'adresser à M. Fouché, il
lui promettait qu'il s'en trouverait bien, parce que, disait-il, les
rapports seront remis directement à l'empereur par M. le duc de Bassano,
qui les tiendra de M. de S***, à qui je les remettrai. Fagan, après
avoir réfléchi, accepta, et comme Hennecart n'eut pas de peine à lui
démontrer la nécessité d'être informé le premier pour avoir le temps de
faire parvenir, aussitôt que pourrait le faire M. Fouché, le rapport
qu'il lui adresserait, il fut convenu que l'un aurait sur l'autre
l'intervalle d'un ordinaire de courrier. Ce dernier point réglé, le
sieur Fagan partit pour Londres.
C'est maintenant le cas de dire par quel motif M. le duc d'Otrante l'y
envoya, et pour me faire mieux comprendre, je vais reprendre les choses
de plus haut.