CHAPITRE XXIV.

Situation politique de la France.--L'empereur fait redemander ses

lettres à M. Fouché.--M. Ouvrard est remis en

liberté.--Fagan.--Hennecart.--Intrigue de M. Fouché.

C'est le 3 juin 1810 que je suis entré dans les fonctions de ministre de

la police, environ six semaines après le mariage de l'empereur,

c'est-à-dire lorsque toute la France était encore dans l'enthousiasme

qu'avait excité cet événement. Jamais l'empereur n'avait paru plus fort

qu'après son alliance avec la puissance qui semblait être sa rivale

irréconciliable, et après avoir donné un gage de son désir de la paix,

en même temps que la preuve non équivoque qu'il n'était atteint d'aucun

projet subversif du pouvoir de la maison d'Autriche, ainsi qu'on s'est

plu à le répandre. En France, on se repaissait d'idées de tranquillité

auxquelles se rapportaient toutes les conjectures et toutes les

espérances: on se voyait au mieux avec l'Autriche, on ne craignait pas

la Prusse, et on n'entrevoyait plus rien à démêler avec les Russes.

Il n'y avait plus qu'avec l'Espagne et avec l'Angleterre que nous avions

la guerre; on faisait marcher une grande partie des troupes d'Allemagne

vers l'Espagne, en sorte que la question ne pouvait pas y rester

long-temps indécise; on y avait même fait prendre l'offensive en

Andalousie, en faisant marcher par la Siera-Morena l'armée qui avait

combattu à Talavera, et qui, depuis lors, occupait la Manche. Je

reviendrai à l'Espagne; mais je vais raconter les événemens dans l'ordre

où ils sont survenus. Je ne saurais trop répéter que la France était

ivre de joie et d'espérance, et qu'il n'y avait rien à faire pour former

l'opinion sur le mariage de l'empereur. Il y aurait même eu de

l'imprudence à faire supposer que les expressions d'allégresse

universelle étaient le résultat de quelques soins administratifs.

Je crois avoir dit plus haut qu'avant de partir de Vienne, l'empereur

avait fait des dispositions pour se rendre en Espagne aussitôt qu'il

serait arrivé à Paris; mais tous ces événemens et les suites d'un nouvel

hymen lui firent abandonner ce projet; pourtant il laissa la garde

impériale, ainsi que son train de guerre, s'avancer jusqu'en Castille,

parce que cela avait l'air de ne le précéder que de quelques jours, et

ne pouvait produire qu'un bon effet sur les troupes et sur les ennemis.

Avant de parler de la situation générale des affaires, j'ai besoin

d'achever ce qui est relatif à M. le duc d'Otrante. L'empereur, en lui

retirant le portefeuille du ministère, lui avait donné, comme une marque

de son estime, le gouvernement de Rome; il était au moment de partir,

lorsque l'empereur lui fit redemander les lettres qu'il lui avait

écrites pendant le cours de son administration. L'habitude était de les

renvoyer au cabinet de l'empereur, afin de prévenir le mauvais usage que

l'on aurait pu en faire, particulièrement de celles adressées à un

ministre de la police; M. Fouché n'avait pas prévu cela, et fit dire

qu'il les avait brûlées. Cette réponse non seulement ne satisfit pas

l'empereur, mais il lui retira sa commission de gouverneur de Rome, et

lui ordonna de voyager en Italie; néanmoins il ne lui retira aucun des

nombreux bienfaits dont il l'avait couvert[37].

Cette légèreté d'avoir brûlé les lettres de l'empereur lui donna de

l'humeur; il n'y crut d'abord pas, et regarda cette réponse comme une

défaite, d'autant plus que l'idée d'un projet d'abuser de ces lettres ne

discordait pas avec celle d'avoir voulu ouvrir directement des

communications avec l'Angleterre sans la participation de l'empereur,

qui ne pouvait revenir de cette folie. C'est alors qu'il m'écrivit pour

que je me fisse rendre compte de suite de tout ce qui concernait cette

intrigue, que j'étais bien éloigné de soupçonner avoir été aussi

importante.

On se rappelle d'abord que M. Ouvrard était à Vincennes; je reçus ordre

de laisser entrer dans le donjon une personne du cabinet de l'empereur,

qui était envoyée pour l'interroger: c'était M. Mounier, qui était à

cette époque auditeur au conseil d'État. Je crus d'abord qu'on ne l'en

avait chargé que parce que j'étais considéré comme un novice, mais je ne

tardai pas à en connaître la véritable raison. Je n'ai su les détails de

la mission qui avait amené la détention de M. Ouvrard que plusieurs

années après, et c'est lui-même qui me les a appris. L'on avait dit à

l'empereur qu'il avait été en Angleterre; c'est sur cette base qu'il fut

interrogé; or comme l'assertion était fausse, l'interrogatoire n'aboutit

à rien; on fut donc obligé de le remettre en liberté, parce que l'on

reconnut qu'il n'était pas sorti de Hollande, où il avait été autorisé à

se rendre. M. Ouvrard était un homme trop adroit pour donner de la prise

sur lui; il n'avait répondu à M. Mounier qu'en lui remettant une lettre

pour l'empereur, dans laquelle il se disculpait, mais l'empereur n'y

avait pas foi.

L'on n'était pas encore satisfait de ce que l'on apprenait, l'empereur

persistait à soutenir que quelqu'un avait été de Paris à Londres, et

c'était sur cela qu'il voulait qu'on dirigeât ses recherches. Je n'avais

pas encore beaucoup d'expérience; mais cependant je fis si bien

feuilleter les registres des allans et venans d'Angleterre, que je

découvris qu'un sieur Fagan y avait fait deux voyages successifs en très

peu de temps. Ce Fagan était connu à la police, et je l'envoyai

chercher; il ne me déguisa rien: c'était un ancien officier irlandais au

service de France, qui menait à Paris une conduite fort équivoque, mais

qui n'avait aucune raison pour cacher ses actions.

Il me déclara que, vivant fort paisiblement à Paris, un M. Hennecart,

qu'il connaissait, était venu le voir et lui dire que M. le duc

d'Otrante cherchait quelqu'un qui pût aller en Angleterre pour remplir

la mission la plus délicate dont un homme de talent pût être chargé, et

que lui, Hennecart, s'était engagé à le lui trouver, demandant toutefois

de prévenir cette personne avant de le lui faire connaître. Cet

Hennecart dit à Fagan que le duc d'Otrante était chargé d'affaires

diplomatiques, et que lui, Fagan, pouvait se faire beaucoup d'honneur et

une belle position en servant le ministre de la police dans cette

occasion. Fagan accepta; alors Hennecart lui dit de se présenter sous un

prétexte quelconque chez le duc d'Otrante, auquel Hennecart ne dirait

rien de leur conversation, afin de donner une entière sécurité au

ministre, qui n'accorderait pas sa confiance à un indiscret.

On verra pourquoi Hennecart recommandait si fort à Fagan de ne pas dire

au duc d'Otrante qu'ils s'étaient vus; c'est que lui-même, Hennecart,

n'avait pas vu le duc d'Otrante, et quoiqu'il fût agent de police, il

servait dans cette circonstance une autre intrigue. Fagan alla voir le

duc d'Otrante, qui le connaissait sous les mêmes rapports qu'il

connaissait Hennecart; en bon serviteur, il lui parle des facilités

d'informations qu'il peut avoir à Londres, où il connaissait

particulièrement le marquis de Wellesley, et enfin offre au ministre son

dévoûment.

M. Fouché n'eut garde de laisser échapper cette occasion de pénétrer ce

qu'il ne savait qu'imparfaitement par la correspondance d'Amsterdam,

d'autant plus qu'il ne se doutait pas du piége, parce que Fagan était

agent de police. En conséquence, le voilà qui donne à ce messager argent

et instructions pour aller à Londres, et en même temps il lui indique

une voie pour qu'il lui expédie ses rapports, afin qu'ils échappent à la

curiosité des observateurs.

À peine cette mission était-elle donnée à Fagan, que Hennecart arrive

chez lui pour le féliciter, et après les complimens d'usage, il lui dit

qu'il a encore à l'entretenir d'une chose pour l'avantage de sa fortune

personnelle, à lui Fagan, et il commença par lui parler des protections

qu'il pouvait obtenir près de l'empereur même contre un caprice ou une

injustice du duc d'Otrante, qui pouvait enfin être trompé par un mauvais

rapport. Fagan l'ayant prié de s'expliquer, Hennecart lui parla net, et

lui dit que, s'il voulait lui envoyer de Londres à lui-même la copie de

tous les rapports qu'il serait dans le cas d'adresser à M. Fouché, il

lui promettait qu'il s'en trouverait bien, parce que, disait-il, les

rapports seront remis directement à l'empereur par M. le duc de Bassano,

qui les tiendra de M. de S***, à qui je les remettrai. Fagan, après

avoir réfléchi, accepta, et comme Hennecart n'eut pas de peine à lui

démontrer la nécessité d'être informé le premier pour avoir le temps de

faire parvenir, aussitôt que pourrait le faire M. Fouché, le rapport

qu'il lui adresserait, il fut convenu que l'un aurait sur l'autre

l'intervalle d'un ordinaire de courrier. Ce dernier point réglé, le

sieur Fagan partit pour Londres.

C'est maintenant le cas de dire par quel motif M. le duc d'Otrante l'y

envoya, et pour me faire mieux comprendre, je vais reprendre les choses

de plus haut.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 35 / 48 题