M. Ouvrard.--Ordre de son arrestation.--Détails à ce sujet.--Anecdote
curieuse.--Le sénateur désappointé.--L'empereur me nomme ministre de la
police.--Sensation que fait cette nouvelle à Paris.--M. Fouché me laisse
un renseignement.--Instructions que me donne l'empereur.
Il y avait à peine huit jours que l'empereur était de retour à
Saint-Cloud, qu'il arriva un changement de ministère. On lui avait dit
que le ministre de la police négociait avec l'Angleterre, et que le
sieur Ouvrard, que l'on ne croyait avoir été qu'en Hollande, avait été à
Londres, et avait rapporté des lettres à M. le duc d'Otrante. On
accompagnait cela de détails si positifs, que l'empereur le crut et
voulut savoir la vérité. Il se détermina à faire arrêter le sieur
Ouvrard, mais comme il se méfiait du ministre de la police, il me fit
donner directement l'ordre de faire faire cette arrestation dans le jour
même, et cela avant la fin du conseil des ministres, qui se tenait ce
jour-là à Saint-Cloud, sans quoi M. Ouvrard serait averti, et je ne le
trouverais plus; et, une fois arrêté, de le faire conduire en prison où
il devait être mis au secret. J'étais à Saint-Cloud moi-même lorsque je
reçus cet ordre écrit de la main et signé de M. le duc de Bassano, qui
me l'apporta dans le salon où j'étais. Je ne connaissais ni la demeure
ni la figure de M. Ouvrard; de plus, il était deux heures, et le conseil
des ministres finissait ordinairement entre cinq et six heures. Depuis
que j'avais l'honneur de servir l'empereur, c'était la seconde fois
qu'il me faisait donner un ordre semblable: dans les deux cas, il avait
lieu de suspecter de l'infidélité de la part du ministre de la police.
Cela ne m'était jamais arrivé auparavant, et cela ne m'arriva jamais
depuis, c'est-à-dire que, pendant seize ans, il ne s'est servi que deux
fois de moi, dont on croyait qu'il se servait tous les jours, pour de
semblables missions.
Je revenais à Paris en rêvant par quel moyen je connaîtrais la demeure
de M. Ouvrard, lorsqu'il me vint dans la pensée qu'une personne que je
connaissais à Paris pourrait me donner son adresse. J'y allai, et sans
lui avoir dit un mot du motif de ma visite, elle me pria de ne pas
rester, mais de revenir, si je le désirais, vers cinq heures, parce
qu'elle attendait deux visites pour lesquelles on lui avait demandé de
fermer la porte; j'insistai pour rester et ne voulus point sortir
qu'elle ne m'eût dit qui elle attendait. Comme cette personne croyait
n'avoir aucune raison pour taire ces deux visites, elle me nomma M. de
Talleyrand et M. Ouvrard. Quand cette rencontre eût été faite pour moi,
elle n'aurait pu arriver plus à propos pour m'aider à trouver quelqu'un
que je ne connaissais pas, et qu'il fallait avoir dans un temps donné.
J'eus l'air contrarié de cette visite et mis une espèce d'instance pour
que je ne trouvasse plus personne à cinq heures, ayant quelque chose à
lui dire en particulier: on me le promit. Je courus bien vite au
quartier des gendarmes dont j'étais le colonel, et je choisis un
capitaine, homme de fort bonne compagnie (il avait été avant la
révolution écuyer de main de Mme la comtesse d'Artois), incapable de
manquer aux bienséances comme à son devoir, et qui, en même temps,
connaissait de vue M. de Talleyrand. J'avais fait d'avance tous les
ordres écrits dont il pouvait avoir besoin; je lui dis de quoi il était
question, et lui donnai les renseignemens que je venais d'acquérir
fortuitement. Il alla droit à la maison que je lui avais indiquée; il ne
s'en laissa pas refuser la porte, je l'en avais prévenu, et il arriva
effectivement jusqu'au salon, où il trouva M. de Talleyrand, qu'il
connaissait, avec M. Ouvrard, qu'il cherchait et qu'il ne connaissait
pas: il engagea la conversation avec lui comme ayant à lui parler en
particulier.
M. Ouvrard sortit, il lui montra les ordres dont il était porteur, et
s'en fit suivre dans une voiture qu'il avait préparée pour le conduire à
Vincennes. Arrivé à ce château, le concierge ne voulut pas le recevoir
sans un ordre du ministre de la police, de sorte que l'on fut obligé de
déposer M. Ouvrard au greffe jusqu'à ce que l'on fût venu à Paris
demander à M. le duc d'Otrante l'ordre dont on avait besoin; j'avais
oublié que cette formalité était nécessaire, et si, comme on le prétend,
j'avais eu une surveillance quelconque dans cette maison, j'aurais bien
pu en faire ouvrir la porte sans le secours de M. le duc d'Otrante. On
le trouva comme il revenait de Saint-Cloud; il avait reçu des ordres de
l'empereur, et ne refusa point ceux qu'on lui demandait concernant M.
Ouvrard. Mais il eut encore une belle occasion d'accabler la gendarmerie
de mille autres faits étrangers à celui-ci. Lorsqu'il sut comment M.
Ouvrard avait été trouvé, il se persuada qu'on me l'avait livré par
perfidie; il en a voulu à cette personne, qui n'en était pas plus
coupable que lui. Il lui dit tant de balivernes sur moi, que pendant
long-temps nous vécûmes en bouderie ouverte, tellement que je me promis
bien de le revaloir à M. Fouché.
J'étais retourné le soir du même jour à Saint-Cloud. L'empereur, en me
voyant arriver, me demanda si j'avais trouvé M. Ouvrard, et sur ma
réponse, il donna quelques ordres que je ne me rappelle pas.
Le jeudi et le vendredi se passèrent ainsi sans nouvelles; le samedi,
j'étais de service près de lui, et il ne me dit pas un mot. Le
lendemain, qui était un dimanche, en entrant dans le salon où il donnait
le lever, il me vit encore, parce que l'aide-de-camp qui descendait de
service y entrait d'ordinaire avec celui qui le montait. C'est seulement
alors qu'il me demanda si je restais à Saint-Cloud, et sur ma réponse
négative, il me dit de ne pas partir, qu'il me ferait appeler dans la
journée.
Il y eut messe comme à l'ordinaire, et l'on y vit les personnes qui
étaient accoutumées d'y venir. Aucun changement ne s'annonçait encore;
après la messe, étant resté absolument seul, je crus que l'empereur
m'avait oublié, et je m'en fus chez la duchesse de Bassano lui demander
à dîner, voulant me tenir à portée de revenir, si on m'appelait, et ne
m'en aller qu'après que l'empereur serait couché. Madame de Bassano
habitait une maison de campagne située à Sèvres, absolument en face du
pont. J'étais loin de croire que je reviendrais un jour sur des détails
qui ne me paraissaient mériter alors aucune attention.
Pendant que j'étais chez madame la duchesse de Bassano à attendre son
mari pour dîner, nous le vîmes arriver de Paris, menant dans sa voiture
M. le comte de S***, sénateur; j'étais si accoutumé à voir sortir des
portefeuilles de la voiture de M. le duc de Bassano que je ne fis pas
attention que, dans le nombre de ceux que l'on en retirait, il se
trouvait celui du ministre de la police; mais je remarquai bien que l'on
sortait de cette voiture un paquet à M. le comte de S***, lequel paquet
renfermait un habit de sénateur avec tout ce qui en dépend, et enfin une
épée et un chapeau à plumes. Comme j'avais vu le sénateur à la messe le
matin, je ne pouvais concevoir comment il était retourné à Paris, ayant
à revenir à Saint-Cloud aussi promptement; je le lui demandai, et il me
répondit qu'il avait à faire des visites à de vieilles douairières à
Versailles, et qu'il attendait sa voiture pour y aller.
M. le duc de Bassano avait des comptes à rendre à l'empereur avant de
dîner, en sorte que nous fûmes obligés de l'attendre, et pendant
l'intervalle nous allâmes, M. de S*** et moi, faire une promenade dans
le parc; c'est lui qui m'apprit que le ministère de la police venait
d'être retiré à M. Fouché, et que M. le duc de Bassano était dans le
moment allé en reporter le portefeuille à l'empereur. Alors je commençai
à m'expliquer ce que signifiaient le paquet, l'épée et le chapeau, ainsi
que le retour du sénateur. Je voulus lui en faire mon compliment, qu'il
refusa, en me protestant qu'il ne voulait rien au monde.
Pendant que nous étions à nous promener, il arriva à cheval un piqueur
des écuries de l'empereur avec un deuxième cheval de main; il venait me
chercher au plus vite. J'étais en bas de soie, et dans une toilette fort
peu convenable à un écuyer. Néanmoins, le piqueur me pressant,
j'imaginai de mettre mes souliers dans ma poche, et de passer les bottes
de M. de Bassano par-dessus mes bas de soie. Dans la maison que je
quittais, on était à cent lieues de se douter de ce qui allait
m'arriver, et on riait autant que moi de mon accoutrement. J'arrivai à
Saint-Cloud au galop, et rechaussai mes souliers au vestibule pour
entrer aux grands appartemens. L'empereur était las de m'attendre; il
allait monter en calèche pour faire sa promenade accoutumée avec
l'impératrice, lorsqu'on m'annonça. Il me fit entrer tout seul, quoique
M. l'archi-chancelier fût là, qui savait tout et ne disait rien; puis en
souriant, l'empereur me dit: «Eh bien! Savary, voilà une grande affaire;
je vais vous faire ministre de la police. Vous sentez-vous la force de
remplir cette place?» Je répondis que je me sentais bien le courage de
lui être dévoué toute ma vie; mais que je n'avais aucune idée de cette
besogne, à quoi il répliqua que tout s'apprenait.
Il fit entrer de suite l'archi-chancelier et M. le duc de Bassano, qui
me remit la formule du serment, que je prêtai, et auquel, certes, je
n'ai pas manqué.
Je revins avec M. le duc de Bassano dîner chez lui; il me recommanda de
n'en rien dire, et cela était inutile; j'étais plus mort que vif. Il n'y
avait pas de voyages ni d'événemens auxquels je ne fusse plus préparé
qu'à occuper un emploi de cette espèce. J'en eus une courbature, et ne
pus ni manger ni parler pendant le dîner, après lequel le sénateur et la
maîtresse de la maison s'approchèrent du duc de Bassano pour lui
demander des nouvelles de la nomination du ministre. Je l'entendis leur
répondre, en me montrant de l'oeil: «Le voilà, le ministre de la police.»
Ils en parurent aussi étonnés que moi. Le sénateur n'alla point faire de
visites aux douairières de Versailles, et remporta son paquet à Paris.
Nous allâmes à Paris, M. le duc de Bassano et moi, pour qu'il me fît
remettre l'hôtel du ministère de la police. Je ne rentrai chez moi que
fort tard, n'ayant nulle envie de dormir, et ne pouvant m'accoutumer à
l'idée de quitter ma profession pour prendre des fonctions dont j'avais
réellement peur.
Le lendemain, lorsqu'on lut cette nomination dans le _Moniteur_,
personne ne voulait y croire. L'empereur aurait nommé l'ambassadeur de
Perse, qui était alors à Paris, que cela n'aurait pas fait plus de peur.
J'eus un véritable chagrin de voir la mauvaise disposition avec laquelle
on parut accueillir la nomination d'un officier-général au ministère de
la police, et si je ne m'étais senti une bonne conscience, je n'aurais
pas trouvé le courage dont j'avais besoin pour résister à tout ce que
l'on disait à ce sujet.
J'inspirais de la frayeur à tout le monde; chacun faisait ses paquets,
on n'entendait parler que d'exils, d'emprisonnemens et pis encore; enfin
je crois que la nouvelle d'une peste sur quelque point de la côte
n'aurait pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la police.
Dans l'armée, où l'on savait moins ce que c'était que cette besogne, on
trouva ma nomination d'autant moins extraordinaire, que tout le monde
croyait que j'y exerçais déjà quelque surveillance; cependant je puis
assurer sur l'honneur qu'avant d'être ministre, l'empereur ne m'a jamais
chargé d'aucune mission de cette espèce, hors dans les deux occasions
que j'ai citées. Les hommes de l'armée qui le faisaient dire étaient
précisément, comme de coutume en pareil cas, ceux qui dénonçaient leurs
camarades chaque fois qu'ils en trouvaient l'occasion; et en mettant
cela sur moi, ils écartaient le soupçon de dessus eux. J'ai lu leurs
rapports, j'ai respecté jusqu'à présent un secret qui n'était pas le
mien; mais il ne faut pas prendre la modération pour de l'oubli.
Jusqu'à l'époque de mon entrée dans les hautes fonctions
administratives, je n'avais jamais envisagé le monde ni les affaires
sous les rapports où j'ai été obligé d'apprendre à les connaître. Ce
changement de situation m'obligea à mettre hors de mon esprit tout ce
qui l'avait occupé jusqu'alors, pour y substituer les nouveaux élémens
sur lesquels j'allais l'appliquer.
J'étais dans la confiance que mon prédécesseur me laisserait quelques
documens propres à diriger mes premiers pas; il me demanda de rester
dans le même hôtel que moi, sous prétexte de rassembler, en même temps
que les effets, les papiers qu'il avait à me communiquer; j'eus la
simplicité de le laisser trois semaines entières dans son ancien
appartement, et le jour qu'il en sortit, il me remit pour tout papier un
mémoire contre la maison de Bourbon, lequel avait au moins deux ans de
date; il avait brûlé le reste, au point que je n'eus pas traces de la
moindre écriture. Il en fut de même lorsqu'il fallut me faire connaître
les agens, de sorte que le fameux ministère de M. Fouché, dont j'avais
eu, comme tout le monde, une opinion extraordinaire, commença à me
paraître très peu de chose, ou au moins suspect, puisque l'on faisait
difficulté de me remettre ce qui intéressait le service de l'État; et
plus j'ai été, plus je me suis convaincu que nous avions été dupes de la
plus impudente charlatannerie dont on ait eu d'exemple, comme on sera à
portée de le juger par la suite de ces Mémoires.
Je n'ai pas été long-temps à me persuader que ce ministère n'avait
jamais eu une direction dans l'intérêt de l'empereur, que l'on s'en
était servi pour se faire une position près de lui, et en même temps
contre lui, et qu'il était un instrument dangereux dans les mains d'un
agitateur qui ne reconnaissait d'autres devoirs que de suivre la ligne
de la prospérité.
Néanmoins, j'ai été utile à mon prédécesseur dans son revers de fortune;
il m'a dû le recouvrement de grands capitaux qu'il avait mal à propos
cru devoir mettre à l'abri d'une saisie qui n'était que l'effet de la
peur dont son imagination était atteinte; l'empereur était mécontent de
lui, mais ne lui voulait aucun mal, et jamais je ne me suis vu dans le
cas d'apaiser dans son esprit aucun ressentiment contre M. le duc
d'Otrante.
En me mettant à la tête de ce ministère, l'empereur me donna cette
instruction en se promenant dans le parc de Saint-Cloud.
«Voyez tout le monde, ne maltraitez personne; on vous croit dur et
méchant, ce serait faire beau jeu à vos ennemis que de vous laisser
aller à des idées de réaction; ne renvoyez personne; si par la suite
vous avez à vous plaindre de quelqu'un, il ne faudra pas le déplacer
avant six mois, et encore lui trouver une place égale à celle que vous
lui ôterez. Pour me bien servir, il faut bien servir l'État; ce n'est
pas en faisant faire mon éloge, lorsqu'il n'y a pas lieu, que l'on me
sert, on me nuit au contraire, et j'ai été fort mécontent de tout ce qui
a été fait jusqu'à présent là-dessus. Quand vous êtes obligé d'user des
voies de rigueur, il faut toujours que cela soit juste, parce qu'alors
vous pouvez les mettre sur le devoir de votre charge. Ne faites pas
comme votre prédécesseur, qui mettait sur mon compte les rigueurs que je
ne lui commandais pas, et qui s'attribuait les grâces que je lui
ordonnais de faire, quoique souvent il ignorât jusqu'aux moindres
détails relatifs à ceux qui en étaient les objets. Traitez bien les
hommes de lettres, on les a indisposés contre moi en leur disant que je
ne les aimais pas; on a eu une mauvaise intention en faisant cela; sans
mes occupations je les verrais plus souvent. Ce sont des hommes utiles
qu'il faut toujours distinguer, parce qu'ils font honneur à la France.
«Pour bien faire la police, il faut être sans passions; méfiez-vous des
haines; écoutez tout, et ne vous prononcez jamais sans avoir donné à la
raison le temps de revenir.
«Jusqu'à présent, on m'a peint comme très méchantes un grand nombre de
personnes que je ne connais pas, les unes sont exilées, d'autres sont en
surveillance. Il faudra me faire un rapport sur tout cela, je ne crois
pas à tout le mal qu'on m'en a dit; mais comme on ne m'a plus parlé
d'elles, elles en sont restées là et doivent souffrir. Ne vous laissez
pas mener par vos bureaux; écoutez-les, mais qu'ils vous écoutent et
qu'ils suivent vos directions.
«J'ai changé M. Fouché, parce qu'au fond je ne pouvais pas compter sur
lui; il se défendait contre moi, lorsque je ne lui commandais rien, et
se faisait une considération à mes dépens. Il cherchait toujours à me
deviner pour ensuite paraître me mener, et comme j'étais devenu réservé
avec lui, il était dupe de quelques intrigans et s'égarait toujours;
vous verrez que c'est comme cela qu'il aura entrepris de faire la paix
avec l'Angleterre; je vous écrirai à ce sujet, je veux savoir comment
cette idée-là lui est venue.»
Cette instruction me donna du courage; pendant les premiers jours,
j'allais au rapport chez l'empereur pour chercher de la force plutôt que
pour lui porter rien qui vaille, et je m'aperçus bientôt qu'il avait
plus d'une garde à carreau, et que c'était sans doute pourquoi il avait
patienté si long-temps avec M. Fouché, ayant toujours un moyen de
prévenir sa méchanceté.
La confiance me vint petit à petit; sans être méchant, j'étais parvenu à
trouver aussi une assez bonne dose de malice, de laquelle j'ai fait un
bon usage dans le cours de mon ministère. J'aurai occasion d'en citer
plusieurs circonstances.