Cortége.--Entrée à Paris.--Cérémonie religieuse aux Tuileries.--Conduite
des cardinaux.--Explication à ce sujet.--Départ de l'empereur et de
l'impératrice pour la Belgique.--Canal de Saint-Quentin.--Anvers.--M.
Decrès.--Immenses résultats dus aux talens et à l'activité de ce
ministre.--Retour de l'empereur à Paris.--Effet que produit la nouvelle
impératrice.
Jamais aucune cour ne déploya autant de magnificence, et quoique je
parle en présence de beaucoup de contemporains qui liront ces Mémoires,
je ne puis m'empêcher de retracer au souvenir de ceux qui auront encore
du plaisir à se les rappeler, les détails de cet événement, auquel
chacun participait à l'envi, et que personne n'eût osé croire aussi
voisin d'une catastrophe[35].
L'empereur et l'impératrice partirent de Saint-Cloud dans la même
voiture, attelée de huit chevaux isabelles; une autre voiture vide,
attelée de huit chevaux gris, la précédait[36]; c'était celle destinée
pour l'impératrice. Trente autres voitures à fond d'or, superbement
attelées, composaient le cortége; elles étaient remplies des dames et
officiers des services d'honneur, ainsi que ce qui devait, par ses
emplois, avoir l'honneur d'y être admis. Toute la garde à cheval
escortait ce convoi, qui partit de Saint-Cloud vers huit à neuf heures
du matin. Il passa par le bois de Boulogne, la porte Maillot, les
Champs-Élysées, la place de la Révolution, le jardin des Tuileries, où
toutes les voitures passèrent par-dessous le grand péristyle, en
s'arrêtant pour donner aux personnes qui étaient dedans le temps de
mettre pied à terre.
Depuis la grille de la cour du château de Saint-Cloud, les deux côtés du
chemin étaient bordés d'une multitude qui paraissait si considérable,
qu'il fallait que la population des campagnes fût accourue à Saint-Cloud
et à Paris ce jour-là.
Cette foule allait en augmentant à mesure que l'on approchait de Paris;
à partir de la barrière jusqu'au château des Tuileries, elle était
inconcevable. Le long des Champs-Élysées, il y avait, de distance en
distance, des orchestres qui exécutaient des morceaux de musique. La
France avait l'air d'être dans l'ivresse. Comme chacun faisait à
l'empereur des sermens de fidélité, de dévoûment! Comme il eût été taxé
de folie celui qui eût osé prédire alors tout ce que l'on a vu depuis!
Lorsque toutes les voitures furent arrivées, le cortége se reforma en
ordre dans la galerie de Diane aux Tuileries, et marcha par un couloir
qui avait été pratiqué exprès pour arriver à la galerie du Museum, dans
laquelle il entra par la porte qui est à son extrémité du côté du
pavillon de Flore.
Ici commençait un nouveau spectacle: les deux côtés de cette immense
galerie étaient garnis, d'un bout à l'autre, d'un triple rang de dames
de la bourgeoisie de Paris; rien n'égalait la variété du tableau
qu'offrait cette quantité de jeunes personnes de toutes conditions,
parées de leur jeunesse encore plus que de leurs ajustemens.
Le long des deux côtés de la galerie régnait une balustrade, afin que
personne ne dépassât l'alignement, en sorte que le milieu de ce beau
vaisseau restait libre; et c'est par là que s'avançait le cortége, que
tout le monde put dévorer des yeux jusqu'à l'autel. Le vaste salon qui
est au bout de la galerie où se faisait ordinairement l'exposition des
tableaux, avait été disposé en chapelle. On avait établi dans tout son
pourtour un triple rang de loges magnifiquement ornées; elles étaient
toutes remplies des dames les mieux mises, ainsi que de tout ce qu'il y
avait de plus considérable à Paris à cette époque. Le grand-maître des
cérémonies plaçait les personnes du cortége à mesure qu'elles arrivaient
dans la chapelle; on ne pouvait pas désirer plus d'ordre qu'on en
observa dans cette cérémonie.
La messe fut célébrée par S. E. monseigneur le cardinal Fesch, et le
mariage la suivit. C'est ici le moment de parler d'une anecdote qui fut
remarquée de beaucoup de monde, et qui eut des suites fâcheuses.
Le ministre des cultes avait convoqué tout le haut clergé qui se
trouvait à Paris, ainsi que les évêques les plus voisins. Tous
assistèrent à la cérémonie en habits pontificaux; il n'y manqua que les
cardinaux, qui, excepté deux qui se présentèrent à la messe, ne prirent
pas même le soin de faire connaître les motifs de leur absence.
J'expliquerai cela tout à l'heure; mais le mariage n'en eut pas moins
lieu. Le cortége retourna dans le même ordre au château des Tuileries,
où l'empereur resta quelques jours pour recevoir les félicitations de
toutes les autorités et des différens corps administratifs.
Il avait la conduite insolente des cardinaux dans l'esprit. Il blâma
d'abord le ministre de la police de n'avoir pas su leur projet ou de ne
l'avoir pas prévenu; mais les cardinaux n'y perdirent rien: il commença
par les exiler de Paris, et les envoya demeurer dans des lieux
différens, à cinquante lieues de la capitale au moins.
Ces cardinaux se trouvaient à Paris depuis que le pape avait été amené à
Savone. L'empereur attendait qu'il eût un moment de loisir pour
s'occuper des affaires ecclésiastiques, et, à cette fin, il avait mandé
près de lui le sacré collége; le mariage arriva avant qu'il eût pu y
donner quelques soins, et ces prélats saisirent cette occasion de
montrer le mauvais esprit dont ils étaient animés.
À Paris, ils étaient sous la direction du ministre des cultes, qui
n'avait pas manqué de les inviter, chacun séparément et par écrit, à se
trouver à la chapelle des Tuileries le jour du mariage de l'empereur; et
leur bouderie aurait pu faire grand mal à l'effet moral que produisait
ce grand événement, si le bon sens n'avait pas été plus fort que les
passions des ennemis de l'empereur, qui, n'osant pas approuver la
conduite des princes de l'église, ne manquèrent pas de répandre que le
pape leur avait défendu d'assister à cet hymen. Dans un autre temps, on
aurait levé les épaules de pitié à une pareille conduite; mais comme
nous avions beaucoup d'âmes pieuses sur lesquelles elle pouvait faire un
mauvais effet, on jugea à propos de la réprimer d'une manière
exemplaire. L'empereur aurait eu grand tort d'en agir autrement: il
devait sévir contre des hommes qui venaient, dans le palais même du
gouvernement, dire à l'épouse du chef de l'État qu'elle ne pouvait pas
être unie légitimement en mariage avec celui qu'elle épousait de l'aveu
de sa famille, en présence de l'Europe entière et de la patrie; c'est
comme s'ils lui avaient dit: «Vous ne pouvez pas être la femme légitime
de l'empereur; c'est à vous de voir si vous consentez à être sa
concubine.» Il n'y avait pas d'autre interprétation à donner à leur
conduite, et c'est ce qui irrita particulièrement l'empereur, qui, dans
cette occasion, fut trop bon envers des insensés qui, oubliant la
sainteté de leur ministère, ne s'en servaient que pour jeter de l'odieux
sur une jeune princesse qu'il y avait tant d'intérêt à montrer dans
toute sa pureté à la nation entière, dont les regards étaient fixés sur
elle.
Quel motif prétendaient-ils alléguer? Que l'empereur était marié, que le
pape n'avait point autorisé son divorce? Il y a eu un acte délivré à ce
sujet par l'officialité de Paris. J'ai déjà dit que l'empereur n'avait
point été marié devant l'église avec l'impératrice Joséphine,
conséquemment l'église n'avait rien à voir dans son divorce; il était
marié civilement: or, les lois prévoyaient le cas de divorce; l'on
n'avait rien fait que d'après elles. Suivant les dogmes de ces
perturbateurs, ce devait plutôt être la première femme de l'empereur qui
aurait dû être considérée comme une concubine que celle qu'il prenait
devant l'église.
Mais si ce n'était pas ce motif qui les a portés à commettre cet acte
d'inconvenance, il ne pouvait y avoir que la raison d'excommunication:
or, s'il en eût été ainsi, l'empereur aurait encore eu un bien grand
tort de ne pas faire enfermer des excitateurs qui ne venaient en France
que pour prêcher la désobéissance et mettre le schisme dans l'église;
car enfin il en serait résulté, tôt ou tard, que les prêtres des
paroisses auraient dû prêcher la croisade contre lui.
Il n'y a pas un souverain qui n'eût tiré une vengeance éclatante de
cette conduite; et s'il ne l'a pas punie comme elle le méritait, c'est
qu'un esprit fort comme le sien s'est mis au-dessus de cette
tracasserie. Il en a cependant tiré de la force pour répondre aux
argumens qu'on lui fit, lorsque, quelques mois après, il voulut terminer
les affaires du clergé. J'en parlerai un peu plus bas.
Peu de jours après les grandes cérémonies du mariage, l'empereur
retourna à Compiègne avec l'impératrice. Ce voyage fut composé d'une
société brillante et choisie, et le temps se passait en plaisirs. Tout
le monde admirait comme l'empereur était aux petits soins pour sa
nouvelle épouse; il faisait tous les jours inviter quelques personnes à
dîner, pour lui fournir des occasions de connaître celles dont il
voulait la voir approcher. Elle avait une grande timidité qui lui avait
gagné beaucoup de coeurs, et on était heureux pour elle de voir
l'empereur la soigner autant qu'il le faisait.
On ne resta pas plus de huit jours à Compiègne. Avant qu'il emmenât
l'impératrice faire un voyage en Belgique, il passa par St-Quentin; de
Saint-Quentin pour venir à Cambrai, il passa sous la voûte souterraine
du canal qui joint l'Escaut à l'Oise; ce canal était achevé, et avant
d'y introduire les eaux, l'empereur voulut passer dans le lit encore à
sec. Ce grand travail est tout-à-fait son ouvrage, et il portera à la
postérité le témoignage de ses sollicitudes pour tout ce qui intéressait
l'amélioration de position des provinces où il était possible d'exécuter
d'aussi grandes conceptions. Certainement si l'empereur ne fût pas venu
au gouvernement, ce canal, qui était projeté long-temps avant lui,
n'aurait jamais été achevé.
De Cambrai, il alla à Bruxelles, et de Bruxelles à Anvers. Ce voyage
était un véritable triomphe, on n'était fatigué que de plaisirs et
d'honneurs.
Le grand-duc de Wurtzbourg en faisait partie, ainsi que la reine de
Naples; plusieurs ministres, tant Français qu'étrangers, accompagnaient
aussi l'empereur. M. le comte de Metternich était du nombre. De
Bruxelles à Malines, l'empereur fit voyager l'impératrice en bateau par
le canal de navigation qui joint ces deux villes. Il s'arrêta avant
d'arriver à Malines pour s'embarquer sur le Ruppel, dans des chaloupes
de la marine militaire, que le ministre de la marine avait fait remonter
dans cette rivière jusqu'à Ruppelmonde.
Nous fûmes de là par eau jusqu'à Anvers, et l'empereur n'avait pris ce
moyen que pour voir lui-même les vaisseaux de l'escadre d'Anvers, que le
ministre de la marine avait été obligé de faire remonter jusque dans la
rivière de Ruppel pendant que les Anglais occupaient Flessingue, d'où
l'on craignait qu'ils n'entreprissent de les brûler, comme ils avaient
fait de ceux de Rochefort dans la même campagne.
Quelques vaisseaux étaient redescendus à Anvers, et nous n'en trouvâmes
plus que six dans le Ruppel. Nous arrivâmes à Anvers à travers un nuage
épais de fumée de poudre à canon, occasionné par le salut que fit chaque
bâtiment de guerre en voyant passer les canots qui portaient l'empereur
et sa suite. C'était presque l'effet d'une bataille navale.
Nous restâmes huit jours à Anvers; l'empereur y fut retenu aussi
long-temps, parce qu'il fallut résoudre une difficulté qui se
renouvelait tous les ans; c'était de trouver un moyen d'abriter les
vaisseaux des dommages que leur occasionnaient les glaces à la fin de
chaque hiver. On avait été obligé jusqu'alors d'avoir recours à des
expédiens sur lesquels on ne pouvait pas trop compter. De la multitude
de projets qui furent soumis à l'empereur, il n'adopta que celui de
creuser un bassin dans l'intérieur de la ville, et de lui donner assez
de capacité pour contenir toute l'escadre. Il n'y avait que la
prodigieuse activité de l'empereur qui pût faire exécuter de pareils
projets presque aussitôt qu'ils étaient conçus; je dis presque aussitôt,
car je crois que cet énorme bassin fut en état de recevoir la flotte au
mois de novembre ou de décembre, et nous étions alors dans les premiers
jours de mai.
Ce port d'Anvers présentait chaque année quelque nouveau prodige.
Certes, le ministre de la marine, M. Decrès, contre lequel on criait
tant, ne pouvait pas mieux répondre à ses ennemis qu'en leur disant:
Imitez-moi; car, toute partialité à part, il est un des hommes de cette
époque qui savait le mieux entendre et exécuter les idées de l'empereur.
Il a créé plus de moyens maritimes, c'est-à-dire de vaisseaux et de
frégates, qu'on n'en avait construit avant lui depuis Louis XIV, à quoi
il faut ajouter le port de Cherbourg, ouvrage au-dessus de tout ce qu'on
vante tant des Romains; celui d'Anvers, ses chantiers, son bassin;
l'élargissement de l'ouverture de celui de Flessingue, de manière à y
faire entrer les plus gros vaisseaux de guerre; l'augmentation du port
de Brest, et enfin, dans le temps, la nombreuse flottille de Boulogne.
Si avec tous ces immenses résultats nous n'avons pas eu une marine,
est-ce de la faute de cet habile ministre? Non, sans doute, il ne
manquait que des hommes.
On n'embarquait plus que des conscrits, que l'on faisait matelots comme
on les aurait faits soldats. Aussi toutes les fois qu'un bâtiment était
rencontré en sortant, il était pris; mais s'il parvenait à gagner la
haute mer, et à la tenir pendant quelques mois, son équipage s'était
formé, et il pouvait, sans aucun danger, se mesurer avec un bâtiment de
la même force que lui. On a été fort injuste envers le ministre de la
marine, en lui attribuant nos désastres.
L'empereur vit lancer un vaisseau, puis il fut faire une reconnaissance
du cours de l'Escaut et de tous ses bras.
Son frère, le roi de Hollande, qui retournait de Paris à Amsterdam,
passa à Anvers pour prendre congé de lui. En poursuivant son voyage, il
évita de passer par le pays qu'il venait d'être forcé de céder à la
France.
En partant d'Anvers, l'empereur alla voir Berg-op-Zoom, Breda,
Gertruidenberg, Bois-le-Duc, ainsi que toute la fortification du cours
de la Meuse. Il revint par Laken, Gand, Ostende, Lille, Calais,
Boulogne, Dieppe, le Havre et Rouen. Il était de retour à Saint-Cloud le
1er juin.
Attaqué d'une fièvre violente à Breda, j'avais obtenu de revenir à
Paris. J'ai été bien étonné de lire, il n'y a pas long-temps, dans les
Mémoires de M. Ouvrard, que l'empereur m'avait envoyé à Paris pour
l'observer, lui, M. Ouvrard. En vérité, il se fait bien de l'honneur, et
il se croit sans doute un personnage bien important. Il aurait été, en
tout cas, le premier individu qui eût été pour moi l'objet d'une
semblable mission. D'ailleurs, qu'il se persuade bien que, si la chose
avait été comme il le dit, je ne lui aurais pas fait d'autre honneur que
de le placer en lieu sûr, si cela en avait valu la peine; comme je l'ai
fait la seule fois qu'on m'ait jamais parlé de lui, ainsi qu'on le verra
dans le chapitre suivant.
Au retour de ce voyage de Belgique, l'impératrice avait déjà une idée
des Français; elle en avait été bien reçue partout, et commençait
elle-même à s'accoutumer à un pays où tout ce qu'elle voyait pouvait lui
donner l'espérance d'y vivre heureuse long-temps. Elle avait reçu cette
excellente éducation qui l'avait persuadée qu'une femme ne doit pas
avoir de volonté, parce qu'elle ne pouvait pas savoir à qui elle était
destinée; il aurait été question d'aller vivre dans les déserts, qu'elle
n'aurait pas fait la moindre observation. Habitudes passives qui plus
tard nous ont fait bien du mal.
On commençait à l'aimer et à se féliciter d'avoir une souveraine exempte
d'intrigues, et dans l'esprit de laquelle chacun pourrait être en bonne
situation, sans avoir rien à redouter des suites des bavardages de cour.
Les personnes qui venaient à la cour de loin en loin, et qui dès-lors la
voyaient moins, prenaient pour de la roideur cette timidité naturelle
qu'elle a conservée jusqu'au jour où elle nous a quittés. Ces personnes
avaient tort, et je crois qu'elles s'en faisaient accroire à
elles-mêmes, par suite de leur habitude de tout rapporter à la vieille
cour de Versailles. Une chose contribuait encore à rendre l'impératrice
timide pendant les premiers mois de son séjour en France; c'est qu'elle
parlait le français moins facilement en arrivant qu'elle ne l'a parlé
depuis. Elle le comprenait très-bien; mais dans une conversation où elle
aurait été obligée de s'observer parler, la construction de nos phrases
lui demandait quelque soin, ce qui l'obligeait en quelque sorte à faire
mentalement la traduction de la phrase allemande, qui lui venait sans
effort, en langue française, dont les expressions n'arrivaient pas aussi
vite.
Elle ne s'est jamais aperçue combien ce léger embarras que l'on
remarquait en elle, dans ces occasions, lui donnait de grâces.