CHAPITRE XXII.

Cortége.--Entrée à Paris.--Cérémonie religieuse aux Tuileries.--Conduite

des cardinaux.--Explication à ce sujet.--Départ de l'empereur et de

l'impératrice pour la Belgique.--Canal de Saint-Quentin.--Anvers.--M.

Decrès.--Immenses résultats dus aux talens et à l'activité de ce

ministre.--Retour de l'empereur à Paris.--Effet que produit la nouvelle

impératrice.

Jamais aucune cour ne déploya autant de magnificence, et quoique je

parle en présence de beaucoup de contemporains qui liront ces Mémoires,

je ne puis m'empêcher de retracer au souvenir de ceux qui auront encore

du plaisir à se les rappeler, les détails de cet événement, auquel

chacun participait à l'envi, et que personne n'eût osé croire aussi

voisin d'une catastrophe[35].

L'empereur et l'impératrice partirent de Saint-Cloud dans la même

voiture, attelée de huit chevaux isabelles; une autre voiture vide,

attelée de huit chevaux gris, la précédait[36]; c'était celle destinée

pour l'impératrice. Trente autres voitures à fond d'or, superbement

attelées, composaient le cortége; elles étaient remplies des dames et

officiers des services d'honneur, ainsi que ce qui devait, par ses

emplois, avoir l'honneur d'y être admis. Toute la garde à cheval

escortait ce convoi, qui partit de Saint-Cloud vers huit à neuf heures

du matin. Il passa par le bois de Boulogne, la porte Maillot, les

Champs-Élysées, la place de la Révolution, le jardin des Tuileries, où

toutes les voitures passèrent par-dessous le grand péristyle, en

s'arrêtant pour donner aux personnes qui étaient dedans le temps de

mettre pied à terre.

Depuis la grille de la cour du château de Saint-Cloud, les deux côtés du

chemin étaient bordés d'une multitude qui paraissait si considérable,

qu'il fallait que la population des campagnes fût accourue à Saint-Cloud

et à Paris ce jour-là.

Cette foule allait en augmentant à mesure que l'on approchait de Paris;

à partir de la barrière jusqu'au château des Tuileries, elle était

inconcevable. Le long des Champs-Élysées, il y avait, de distance en

distance, des orchestres qui exécutaient des morceaux de musique. La

France avait l'air d'être dans l'ivresse. Comme chacun faisait à

l'empereur des sermens de fidélité, de dévoûment! Comme il eût été taxé

de folie celui qui eût osé prédire alors tout ce que l'on a vu depuis!

Lorsque toutes les voitures furent arrivées, le cortége se reforma en

ordre dans la galerie de Diane aux Tuileries, et marcha par un couloir

qui avait été pratiqué exprès pour arriver à la galerie du Museum, dans

laquelle il entra par la porte qui est à son extrémité du côté du

pavillon de Flore.

Ici commençait un nouveau spectacle: les deux côtés de cette immense

galerie étaient garnis, d'un bout à l'autre, d'un triple rang de dames

de la bourgeoisie de Paris; rien n'égalait la variété du tableau

qu'offrait cette quantité de jeunes personnes de toutes conditions,

parées de leur jeunesse encore plus que de leurs ajustemens.

Le long des deux côtés de la galerie régnait une balustrade, afin que

personne ne dépassât l'alignement, en sorte que le milieu de ce beau

vaisseau restait libre; et c'est par là que s'avançait le cortége, que

tout le monde put dévorer des yeux jusqu'à l'autel. Le vaste salon qui

est au bout de la galerie où se faisait ordinairement l'exposition des

tableaux, avait été disposé en chapelle. On avait établi dans tout son

pourtour un triple rang de loges magnifiquement ornées; elles étaient

toutes remplies des dames les mieux mises, ainsi que de tout ce qu'il y

avait de plus considérable à Paris à cette époque. Le grand-maître des

cérémonies plaçait les personnes du cortége à mesure qu'elles arrivaient

dans la chapelle; on ne pouvait pas désirer plus d'ordre qu'on en

observa dans cette cérémonie.

La messe fut célébrée par S. E. monseigneur le cardinal Fesch, et le

mariage la suivit. C'est ici le moment de parler d'une anecdote qui fut

remarquée de beaucoup de monde, et qui eut des suites fâcheuses.

Le ministre des cultes avait convoqué tout le haut clergé qui se

trouvait à Paris, ainsi que les évêques les plus voisins. Tous

assistèrent à la cérémonie en habits pontificaux; il n'y manqua que les

cardinaux, qui, excepté deux qui se présentèrent à la messe, ne prirent

pas même le soin de faire connaître les motifs de leur absence.

J'expliquerai cela tout à l'heure; mais le mariage n'en eut pas moins

lieu. Le cortége retourna dans le même ordre au château des Tuileries,

où l'empereur resta quelques jours pour recevoir les félicitations de

toutes les autorités et des différens corps administratifs.

Il avait la conduite insolente des cardinaux dans l'esprit. Il blâma

d'abord le ministre de la police de n'avoir pas su leur projet ou de ne

l'avoir pas prévenu; mais les cardinaux n'y perdirent rien: il commença

par les exiler de Paris, et les envoya demeurer dans des lieux

différens, à cinquante lieues de la capitale au moins.

Ces cardinaux se trouvaient à Paris depuis que le pape avait été amené à

Savone. L'empereur attendait qu'il eût un moment de loisir pour

s'occuper des affaires ecclésiastiques, et, à cette fin, il avait mandé

près de lui le sacré collége; le mariage arriva avant qu'il eût pu y

donner quelques soins, et ces prélats saisirent cette occasion de

montrer le mauvais esprit dont ils étaient animés.

À Paris, ils étaient sous la direction du ministre des cultes, qui

n'avait pas manqué de les inviter, chacun séparément et par écrit, à se

trouver à la chapelle des Tuileries le jour du mariage de l'empereur; et

leur bouderie aurait pu faire grand mal à l'effet moral que produisait

ce grand événement, si le bon sens n'avait pas été plus fort que les

passions des ennemis de l'empereur, qui, n'osant pas approuver la

conduite des princes de l'église, ne manquèrent pas de répandre que le

pape leur avait défendu d'assister à cet hymen. Dans un autre temps, on

aurait levé les épaules de pitié à une pareille conduite; mais comme

nous avions beaucoup d'âmes pieuses sur lesquelles elle pouvait faire un

mauvais effet, on jugea à propos de la réprimer d'une manière

exemplaire. L'empereur aurait eu grand tort d'en agir autrement: il

devait sévir contre des hommes qui venaient, dans le palais même du

gouvernement, dire à l'épouse du chef de l'État qu'elle ne pouvait pas

être unie légitimement en mariage avec celui qu'elle épousait de l'aveu

de sa famille, en présence de l'Europe entière et de la patrie; c'est

comme s'ils lui avaient dit: «Vous ne pouvez pas être la femme légitime

de l'empereur; c'est à vous de voir si vous consentez à être sa

concubine.» Il n'y avait pas d'autre interprétation à donner à leur

conduite, et c'est ce qui irrita particulièrement l'empereur, qui, dans

cette occasion, fut trop bon envers des insensés qui, oubliant la

sainteté de leur ministère, ne s'en servaient que pour jeter de l'odieux

sur une jeune princesse qu'il y avait tant d'intérêt à montrer dans

toute sa pureté à la nation entière, dont les regards étaient fixés sur

elle.

Quel motif prétendaient-ils alléguer? Que l'empereur était marié, que le

pape n'avait point autorisé son divorce? Il y a eu un acte délivré à ce

sujet par l'officialité de Paris. J'ai déjà dit que l'empereur n'avait

point été marié devant l'église avec l'impératrice Joséphine,

conséquemment l'église n'avait rien à voir dans son divorce; il était

marié civilement: or, les lois prévoyaient le cas de divorce; l'on

n'avait rien fait que d'après elles. Suivant les dogmes de ces

perturbateurs, ce devait plutôt être la première femme de l'empereur qui

aurait dû être considérée comme une concubine que celle qu'il prenait

devant l'église.

Mais si ce n'était pas ce motif qui les a portés à commettre cet acte

d'inconvenance, il ne pouvait y avoir que la raison d'excommunication:

or, s'il en eût été ainsi, l'empereur aurait encore eu un bien grand

tort de ne pas faire enfermer des excitateurs qui ne venaient en France

que pour prêcher la désobéissance et mettre le schisme dans l'église;

car enfin il en serait résulté, tôt ou tard, que les prêtres des

paroisses auraient dû prêcher la croisade contre lui.

Il n'y a pas un souverain qui n'eût tiré une vengeance éclatante de

cette conduite; et s'il ne l'a pas punie comme elle le méritait, c'est

qu'un esprit fort comme le sien s'est mis au-dessus de cette

tracasserie. Il en a cependant tiré de la force pour répondre aux

argumens qu'on lui fit, lorsque, quelques mois après, il voulut terminer

les affaires du clergé. J'en parlerai un peu plus bas.

Peu de jours après les grandes cérémonies du mariage, l'empereur

retourna à Compiègne avec l'impératrice. Ce voyage fut composé d'une

société brillante et choisie, et le temps se passait en plaisirs. Tout

le monde admirait comme l'empereur était aux petits soins pour sa

nouvelle épouse; il faisait tous les jours inviter quelques personnes à

dîner, pour lui fournir des occasions de connaître celles dont il

voulait la voir approcher. Elle avait une grande timidité qui lui avait

gagné beaucoup de coeurs, et on était heureux pour elle de voir

l'empereur la soigner autant qu'il le faisait.

On ne resta pas plus de huit jours à Compiègne. Avant qu'il emmenât

l'impératrice faire un voyage en Belgique, il passa par St-Quentin; de

Saint-Quentin pour venir à Cambrai, il passa sous la voûte souterraine

du canal qui joint l'Escaut à l'Oise; ce canal était achevé, et avant

d'y introduire les eaux, l'empereur voulut passer dans le lit encore à

sec. Ce grand travail est tout-à-fait son ouvrage, et il portera à la

postérité le témoignage de ses sollicitudes pour tout ce qui intéressait

l'amélioration de position des provinces où il était possible d'exécuter

d'aussi grandes conceptions. Certainement si l'empereur ne fût pas venu

au gouvernement, ce canal, qui était projeté long-temps avant lui,

n'aurait jamais été achevé.

De Cambrai, il alla à Bruxelles, et de Bruxelles à Anvers. Ce voyage

était un véritable triomphe, on n'était fatigué que de plaisirs et

d'honneurs.

Le grand-duc de Wurtzbourg en faisait partie, ainsi que la reine de

Naples; plusieurs ministres, tant Français qu'étrangers, accompagnaient

aussi l'empereur. M. le comte de Metternich était du nombre. De

Bruxelles à Malines, l'empereur fit voyager l'impératrice en bateau par

le canal de navigation qui joint ces deux villes. Il s'arrêta avant

d'arriver à Malines pour s'embarquer sur le Ruppel, dans des chaloupes

de la marine militaire, que le ministre de la marine avait fait remonter

dans cette rivière jusqu'à Ruppelmonde.

Nous fûmes de là par eau jusqu'à Anvers, et l'empereur n'avait pris ce

moyen que pour voir lui-même les vaisseaux de l'escadre d'Anvers, que le

ministre de la marine avait été obligé de faire remonter jusque dans la

rivière de Ruppel pendant que les Anglais occupaient Flessingue, d'où

l'on craignait qu'ils n'entreprissent de les brûler, comme ils avaient

fait de ceux de Rochefort dans la même campagne.

Quelques vaisseaux étaient redescendus à Anvers, et nous n'en trouvâmes

plus que six dans le Ruppel. Nous arrivâmes à Anvers à travers un nuage

épais de fumée de poudre à canon, occasionné par le salut que fit chaque

bâtiment de guerre en voyant passer les canots qui portaient l'empereur

et sa suite. C'était presque l'effet d'une bataille navale.

Nous restâmes huit jours à Anvers; l'empereur y fut retenu aussi

long-temps, parce qu'il fallut résoudre une difficulté qui se

renouvelait tous les ans; c'était de trouver un moyen d'abriter les

vaisseaux des dommages que leur occasionnaient les glaces à la fin de

chaque hiver. On avait été obligé jusqu'alors d'avoir recours à des

expédiens sur lesquels on ne pouvait pas trop compter. De la multitude

de projets qui furent soumis à l'empereur, il n'adopta que celui de

creuser un bassin dans l'intérieur de la ville, et de lui donner assez

de capacité pour contenir toute l'escadre. Il n'y avait que la

prodigieuse activité de l'empereur qui pût faire exécuter de pareils

projets presque aussitôt qu'ils étaient conçus; je dis presque aussitôt,

car je crois que cet énorme bassin fut en état de recevoir la flotte au

mois de novembre ou de décembre, et nous étions alors dans les premiers

jours de mai.

Ce port d'Anvers présentait chaque année quelque nouveau prodige.

Certes, le ministre de la marine, M. Decrès, contre lequel on criait

tant, ne pouvait pas mieux répondre à ses ennemis qu'en leur disant:

Imitez-moi; car, toute partialité à part, il est un des hommes de cette

époque qui savait le mieux entendre et exécuter les idées de l'empereur.

Il a créé plus de moyens maritimes, c'est-à-dire de vaisseaux et de

frégates, qu'on n'en avait construit avant lui depuis Louis XIV, à quoi

il faut ajouter le port de Cherbourg, ouvrage au-dessus de tout ce qu'on

vante tant des Romains; celui d'Anvers, ses chantiers, son bassin;

l'élargissement de l'ouverture de celui de Flessingue, de manière à y

faire entrer les plus gros vaisseaux de guerre; l'augmentation du port

de Brest, et enfin, dans le temps, la nombreuse flottille de Boulogne.

Si avec tous ces immenses résultats nous n'avons pas eu une marine,

est-ce de la faute de cet habile ministre? Non, sans doute, il ne

manquait que des hommes.

On n'embarquait plus que des conscrits, que l'on faisait matelots comme

on les aurait faits soldats. Aussi toutes les fois qu'un bâtiment était

rencontré en sortant, il était pris; mais s'il parvenait à gagner la

haute mer, et à la tenir pendant quelques mois, son équipage s'était

formé, et il pouvait, sans aucun danger, se mesurer avec un bâtiment de

la même force que lui. On a été fort injuste envers le ministre de la

marine, en lui attribuant nos désastres.

L'empereur vit lancer un vaisseau, puis il fut faire une reconnaissance

du cours de l'Escaut et de tous ses bras.

Son frère, le roi de Hollande, qui retournait de Paris à Amsterdam,

passa à Anvers pour prendre congé de lui. En poursuivant son voyage, il

évita de passer par le pays qu'il venait d'être forcé de céder à la

France.

En partant d'Anvers, l'empereur alla voir Berg-op-Zoom, Breda,

Gertruidenberg, Bois-le-Duc, ainsi que toute la fortification du cours

de la Meuse. Il revint par Laken, Gand, Ostende, Lille, Calais,

Boulogne, Dieppe, le Havre et Rouen. Il était de retour à Saint-Cloud le

1er juin.

Attaqué d'une fièvre violente à Breda, j'avais obtenu de revenir à

Paris. J'ai été bien étonné de lire, il n'y a pas long-temps, dans les

Mémoires de M. Ouvrard, que l'empereur m'avait envoyé à Paris pour

l'observer, lui, M. Ouvrard. En vérité, il se fait bien de l'honneur, et

il se croit sans doute un personnage bien important. Il aurait été, en

tout cas, le premier individu qui eût été pour moi l'objet d'une

semblable mission. D'ailleurs, qu'il se persuade bien que, si la chose

avait été comme il le dit, je ne lui aurais pas fait d'autre honneur que

de le placer en lieu sûr, si cela en avait valu la peine; comme je l'ai

fait la seule fois qu'on m'ait jamais parlé de lui, ainsi qu'on le verra

dans le chapitre suivant.

Au retour de ce voyage de Belgique, l'impératrice avait déjà une idée

des Français; elle en avait été bien reçue partout, et commençait

elle-même à s'accoutumer à un pays où tout ce qu'elle voyait pouvait lui

donner l'espérance d'y vivre heureuse long-temps. Elle avait reçu cette

excellente éducation qui l'avait persuadée qu'une femme ne doit pas

avoir de volonté, parce qu'elle ne pouvait pas savoir à qui elle était

destinée; il aurait été question d'aller vivre dans les déserts, qu'elle

n'aurait pas fait la moindre observation. Habitudes passives qui plus

tard nous ont fait bien du mal.

On commençait à l'aimer et à se féliciter d'avoir une souveraine exempte

d'intrigues, et dans l'esprit de laquelle chacun pourrait être en bonne

situation, sans avoir rien à redouter des suites des bavardages de cour.

Les personnes qui venaient à la cour de loin en loin, et qui dès-lors la

voyaient moins, prenaient pour de la roideur cette timidité naturelle

qu'elle a conservée jusqu'au jour où elle nous a quittés. Ces personnes

avaient tort, et je crois qu'elles s'en faisaient accroire à

elles-mêmes, par suite de leur habitude de tout rapporter à la vieille

cour de Versailles. Une chose contribuait encore à rendre l'impératrice

timide pendant les premiers mois de son séjour en France; c'est qu'elle

parlait le français moins facilement en arrivant qu'elle ne l'a parlé

depuis. Elle le comprenait très-bien; mais dans une conversation où elle

aurait été obligée de s'observer parler, la construction de nos phrases

lui demandait quelque soin, ce qui l'obligeait en quelque sorte à faire

mentalement la traduction de la phrase allemande, qui lui venait sans

effort, en langue française, dont les expressions n'arrivaient pas aussi

vite.

Elle ne s'est jamais aperçue combien ce léger embarras que l'on

remarquait en elle, dans ces occasions, lui donnait de grâces.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 33 / 48 题