CHAPITRE XXI.

Voyage de Marie-Louise vers la France.--Impatience de l'empereur.--Il va

au-devant de la nouvelle impératrice.--Rencontre sur la route.--Arrivée

à Compiègne.--Propos indiscrets.--Cérémonie du mariage civil.

À cette grande époque de sa vie, l'empereur songea à y asseoir les noms

de ses plus anciens compagnons, et en les proclamant ainsi à la face de

la France, il leur donnait le témoignage d'un sentiment qui surpassait

sa bienveillance. Il envoya le prince de Neufchâtel pour demander la

main de l'archiduchesse Marie-Louise, en même temps qu'il envoya à

l'archiduc Charles une procuration pour l'épouser en son nom.

Depuis fort long-temps, il aimait le général Lauriston, qui avait été

son aide-de-camp. Il lui donna la commission d'aller à Vienne, et

d'accompagner l'impératrice jusqu'à Paris, comme capitaine des gardes.

Pour honorer la mémoire du maréchal Lannes (duc de Montebello), il nomma

sa veuve dame d'honneur de la nouvelle impératrice; il ne pouvait pas

lui donner une plus grande marque de son estime, car elle n'avait encore

alors aucun titre pour arriver à une position qui devait la mettre tout

d'un coup à la tête de la haute société.

Il fit partir sa soeur, la reine de Naples, pour aller jusqu'à Braunau, à

la rencontre de l'impératrice; elle était accompagnée de quatre dames

d'honneur. Nous avions encore à cette époque-là, à Braunau, le corps du

maréchal Davout qui achevait l'évacuation de l'Autriche. Il prit les

armes à l'arrivée de l'impératrice, et lui fit une réception aussi

brillante que cette petite ville pouvait le permettre.

La reine de Naples reçut l'impératrice à Braunau[33], où se fit la

cérémonie de la remise de sa personne par les officiers chargés par son

père de l'accompagner, de même que la remise de ses effets, et

l'impératrice, une fois habillée avec tout ce qui avait été apporté de

la garde-robe qui lui était destinée à Paris, passa tout-à-fait avec le

service de ses dames du palais, et donna audience de congé à tout ce qui

l'avait accompagné de Vienne, et qui allait y retourner. Tout cela se

fit à l'instant même, c'est-à-dire qu'une heure après son arrivée à

Braunau, tout était fini.

On partit de suite pour Munich, Augsbourg, Stuttgard, Carlsruhe et

Strasbourg. Elle fut reçue dans les cours étrangères avec un très-grand

éclat, et à Strasbourg avec enthousiasme: on attachait tant d'espérances

à ce mariage, que tous les coeurs volaient à sa rencontre.

L'empereur avait été à Compiègne pour la recevoir; toute la cour y

était. Il lui écrivait tous les jours par un page, qui allait à franc

étrier lui porter sa lettre et en rapporter la réponse. Je me rappelle

que, lorsque la première arriva, l'empereur ayant laissé tomber

l'enveloppe, on s'empressa de la ramasser et de venir la montrer au

salon, pour juger de l'écriture de l'impératrice: il semblait que ce fût

son portrait que l'on courait voir. On interrogeait les pages qui

revenaient d'auprès d'elle; en un mot, nous étions déjà devenus des

courtisans aussi empressés que le furent jamais ceux de Louis XIV, et

nous n'étions presque plus ces hommes qui avaient dompté tant de

peuples.

L'empereur n'était pas moins impatient que nous, et était plus intéressé

à connaître ce qui lui arrivait; il avait vraiment l'air amoureux. Il

avait ordonné que l'impératrice vînt par Nancy, Châlons, Reims et

Soissons. Il savait, pour ainsi dire, où elle se trouvait à chaque heure

de la journée.

Le jour de son arrivée, il partit lui-même le matin avec son

grand-maréchal, et s'en alla seul avec lui dans une voiture simple,

après avoir laissé ses ordres au maréchal Bessières, qui était resté à

Compiègne.

L'empereur prit ainsi le chemin de Soissons et de Reims, jusqu'à ce

qu'il rencontrât la voiture de l'impératrice, que son courrier fit

arrêter sans mot dire. L'empereur sortit de la sienne, courut à la

portière de celle de l'impératrice, qu'il ouvrit lui-même, et monta dans

la voiture. La reine de Naples, voyant l'étonnement de l'impératrice,

qui ne comprenait pas ce que cela voulait dire, lui dit: «Madame, c'est

l'empereur;» et il revint avec elle et la reine de Naples jusqu'à

Compiègne.

Le maréchal Bessières avait fait monter à cheval toute la cavalerie qui

était à la résidence. Cette troupe, ainsi que tous les généraux et

aides-de-camp de l'empereur, se rendit sur la route de Soissons, à un

pont de pierre, dont je ne me rappelle pas le nom, qui est cependant

très connu; mais c'est à ce même pont que Louis XV alla recevoir madame

la dauphine, fille de Marie-Thérèse, qui fut l'infortunée reine de

France.

Il était nuit lorsque l'impératrice arriva, et nous avions été mouillés

en l'attendant. Bien heureusement, il était inutile de chercher à

l'apercevoir, car je crois que nous nous serions mis sous les roues de

sa voiture pour en découvrir quelque chose.

La population de Compiègne avait trouvé moyen de se placer dans les

vestibules du château, et lorsque l'impératrice arriva, elle fut reçue

au pied du grand escalier par la mère et la famille de l'empereur, toute

la cour, les ministres et un grand nombre de personnes considérables. Il

est inutile de dire sur qui les yeux furent fixés depuis le commencement

de l'ouverture de la portière de la voiture jusqu'à la porte des

appartemens; tout était dans l'ivresse et dans la joie.

Il n'y eut point de cercle ce soir-là, chacun se retira de bonne heure.

Selon l'étiquette entre les cours étrangères, l'empereur était bien

l'époux de l'archiduchesse Marie-Louise; mais d'après le Code civil il

ne l'était pas encore: néanmoins on dit qu'il fit un peu comme Henri IV

avec Marie de Médicis. Au reste, je ne répète que les mauvais propos du

lendemain, parce que j'ai fait profession d'être véridique. Le monde

prétendait tout voir et tout savoir; quant à moi, qui y voyais clair

tout autant qu'un autre, je n'ai rien trouvé à redire à ce que je n'ai

pas vu, malgré ce qu'on en dit: mais si cela m'eût regardé, j'en eusse

fait tout autant.

C'était mon tour à coucher cette nuit-là dans le salon de service;

l'empereur avait été s'établir hors du château, à sa maison de la

chancellerie: on serait venu la nuit me dire que Paris brûlait, que je

n'aurais pas été le réveiller, dans la crainte de ne trouver personne.

Le lendemain fut un jour fatigant pour la jeune souveraine, en ce que

des personnes qu'elle connaissait à peine lui en présentaient une foule

d'autres qu'elle ne connaissait pas du tout.

L'empereur présenta lui-même ses aides-de-camp, qui furent flattés de

cette marque de bonté de sa part; la dame d'honneur présenta les dames

du palais et les autres personnes du service d'honneur.

Le lendemain du jour de cette présentation, l'empereur partit pour

Saint-Cloud avec l'impératrice; les deux services d'honneur suivirent

dans des voitures séparées; on n'entra point à Paris: on vint gagner

Saint-Denis, le bois de Boulogne et Saint-Cloud; toutes les autorités de

Paris s'étaient rendues à la frontière du département de la Seine, du

côté de Compiègne; elles étaient suivies de la plus grande partie de la

population, qui se livrait à la joie et à l'enthousiasme.

Il y avait à Saint-Cloud, pour la recevoir, un monde prodigieux: les

princesses de la famille impériale d'abord, parmi lesquelles on

remarquait la vice-reine d'Italie, qui venait pour la première fois à

Paris; la princesse de Bade, les dignitaires, les maréchaux de France,

les sénateurs, les conseillers d'État. Il était grand jour, lorsqu'on

arriva à Saint-Cloud.

Ce ne fut que le surlendemain qu'eut lieu la cérémonie du mariage civil

dans la galerie de Saint-Cloud. On avait dressé une estrade à son

extrémité, sur laquelle était une table avec des fauteuils pour

l'empereur et l'impératrice, des chaises et des tabourets pour les

princes et princesses; il n'y avait de présens que les personnes qui

étaient attachées à ces différentes cours. Lorsque tout fut disposé, le

cortège se mit en marche depuis les appartemens de l'impératrice, et

vint, en traversant les grands appartemens, par le salon d'Hercule dans

la galerie, où il se plaça, d'après l'ordre de l'étiquette, sur

l'estrade qui avait été préparée. Tout le monde avait sa place désignée,

de sorte que, dans un instant, il régna beaucoup d'ordre et un grand

silence.

L'archi-chancelier était à côté d'une table recouverte d'un riche tapis

de velours, sur laquelle était un registre que tenait M. le comte

Regnault de Saint-Jean-d'Angely, secrétaire de l'état civil de la

famille impériale. Après avoir pris les ordres de l'empereur, le prince

archi-chancelier lui demanda à haute voix: «Sire, Votre Majesté a-t-elle

intention de prendre pour sa légitime épouse S. A. I. madame

l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, ici présente?» L'empereur

répondit: «Oui, monsieur.» Alors, l'archi-chancelier, s'adressant à

l'impératrice, lui dit: «Madame, est-ce la libre volonté de V. A. I. de

prendre pour son légitime époux S. M. l'empereur Napoléon, ici présent?»

Elle répondit: «Oui, monsieur.» Alors l'archi-chancelier, reprenant la

parole, déclara au nom de la loi et des institutions de l'empire que S.

M. l'empereur Napoléon et S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise

d'Autriche étaient unis en mariage. Le comte Regnault de

Saint-Jean-d'Angely présenta l'acte à signer à l'empereur, puis à

l'impératrice, et ensuite à tous les membres de la famille[34], ainsi

qu'aux personnes dont l'office leur permettait d'avoir cet honneur.

Après la cérémonie, le cortége se remit dans le même ordre pour

retourner aux appartemens. C'était pour le lendemain que chacun

réservait sa curiosité, et effectivement personne n'était préparé à

l'imposant spectacle dont un million de Français furent témoins. Pour le

représenter fidèlement, il n'est pas besoin de préparer son imagination

à voir tout en beau, parce que l'on ne peut pas tomber dans

l'exagération en peignant tout ce qui fut étalé en pompe, en

magnificence et en luxe ce jour-là.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 32 / 48 题