Voyage de Marie-Louise vers la France.--Impatience de l'empereur.--Il va
au-devant de la nouvelle impératrice.--Rencontre sur la route.--Arrivée
à Compiègne.--Propos indiscrets.--Cérémonie du mariage civil.
À cette grande époque de sa vie, l'empereur songea à y asseoir les noms
de ses plus anciens compagnons, et en les proclamant ainsi à la face de
la France, il leur donnait le témoignage d'un sentiment qui surpassait
sa bienveillance. Il envoya le prince de Neufchâtel pour demander la
main de l'archiduchesse Marie-Louise, en même temps qu'il envoya à
l'archiduc Charles une procuration pour l'épouser en son nom.
Depuis fort long-temps, il aimait le général Lauriston, qui avait été
son aide-de-camp. Il lui donna la commission d'aller à Vienne, et
d'accompagner l'impératrice jusqu'à Paris, comme capitaine des gardes.
Pour honorer la mémoire du maréchal Lannes (duc de Montebello), il nomma
sa veuve dame d'honneur de la nouvelle impératrice; il ne pouvait pas
lui donner une plus grande marque de son estime, car elle n'avait encore
alors aucun titre pour arriver à une position qui devait la mettre tout
d'un coup à la tête de la haute société.
Il fit partir sa soeur, la reine de Naples, pour aller jusqu'à Braunau, à
la rencontre de l'impératrice; elle était accompagnée de quatre dames
d'honneur. Nous avions encore à cette époque-là, à Braunau, le corps du
maréchal Davout qui achevait l'évacuation de l'Autriche. Il prit les
armes à l'arrivée de l'impératrice, et lui fit une réception aussi
brillante que cette petite ville pouvait le permettre.
La reine de Naples reçut l'impératrice à Braunau[33], où se fit la
cérémonie de la remise de sa personne par les officiers chargés par son
père de l'accompagner, de même que la remise de ses effets, et
l'impératrice, une fois habillée avec tout ce qui avait été apporté de
la garde-robe qui lui était destinée à Paris, passa tout-à-fait avec le
service de ses dames du palais, et donna audience de congé à tout ce qui
l'avait accompagné de Vienne, et qui allait y retourner. Tout cela se
fit à l'instant même, c'est-à-dire qu'une heure après son arrivée à
Braunau, tout était fini.
On partit de suite pour Munich, Augsbourg, Stuttgard, Carlsruhe et
Strasbourg. Elle fut reçue dans les cours étrangères avec un très-grand
éclat, et à Strasbourg avec enthousiasme: on attachait tant d'espérances
à ce mariage, que tous les coeurs volaient à sa rencontre.
L'empereur avait été à Compiègne pour la recevoir; toute la cour y
était. Il lui écrivait tous les jours par un page, qui allait à franc
étrier lui porter sa lettre et en rapporter la réponse. Je me rappelle
que, lorsque la première arriva, l'empereur ayant laissé tomber
l'enveloppe, on s'empressa de la ramasser et de venir la montrer au
salon, pour juger de l'écriture de l'impératrice: il semblait que ce fût
son portrait que l'on courait voir. On interrogeait les pages qui
revenaient d'auprès d'elle; en un mot, nous étions déjà devenus des
courtisans aussi empressés que le furent jamais ceux de Louis XIV, et
nous n'étions presque plus ces hommes qui avaient dompté tant de
peuples.
L'empereur n'était pas moins impatient que nous, et était plus intéressé
à connaître ce qui lui arrivait; il avait vraiment l'air amoureux. Il
avait ordonné que l'impératrice vînt par Nancy, Châlons, Reims et
Soissons. Il savait, pour ainsi dire, où elle se trouvait à chaque heure
de la journée.
Le jour de son arrivée, il partit lui-même le matin avec son
grand-maréchal, et s'en alla seul avec lui dans une voiture simple,
après avoir laissé ses ordres au maréchal Bessières, qui était resté à
Compiègne.
L'empereur prit ainsi le chemin de Soissons et de Reims, jusqu'à ce
qu'il rencontrât la voiture de l'impératrice, que son courrier fit
arrêter sans mot dire. L'empereur sortit de la sienne, courut à la
portière de celle de l'impératrice, qu'il ouvrit lui-même, et monta dans
la voiture. La reine de Naples, voyant l'étonnement de l'impératrice,
qui ne comprenait pas ce que cela voulait dire, lui dit: «Madame, c'est
l'empereur;» et il revint avec elle et la reine de Naples jusqu'à
Compiègne.
Le maréchal Bessières avait fait monter à cheval toute la cavalerie qui
était à la résidence. Cette troupe, ainsi que tous les généraux et
aides-de-camp de l'empereur, se rendit sur la route de Soissons, à un
pont de pierre, dont je ne me rappelle pas le nom, qui est cependant
très connu; mais c'est à ce même pont que Louis XV alla recevoir madame
la dauphine, fille de Marie-Thérèse, qui fut l'infortunée reine de
France.
Il était nuit lorsque l'impératrice arriva, et nous avions été mouillés
en l'attendant. Bien heureusement, il était inutile de chercher à
l'apercevoir, car je crois que nous nous serions mis sous les roues de
sa voiture pour en découvrir quelque chose.
La population de Compiègne avait trouvé moyen de se placer dans les
vestibules du château, et lorsque l'impératrice arriva, elle fut reçue
au pied du grand escalier par la mère et la famille de l'empereur, toute
la cour, les ministres et un grand nombre de personnes considérables. Il
est inutile de dire sur qui les yeux furent fixés depuis le commencement
de l'ouverture de la portière de la voiture jusqu'à la porte des
appartemens; tout était dans l'ivresse et dans la joie.
Il n'y eut point de cercle ce soir-là, chacun se retira de bonne heure.
Selon l'étiquette entre les cours étrangères, l'empereur était bien
l'époux de l'archiduchesse Marie-Louise; mais d'après le Code civil il
ne l'était pas encore: néanmoins on dit qu'il fit un peu comme Henri IV
avec Marie de Médicis. Au reste, je ne répète que les mauvais propos du
lendemain, parce que j'ai fait profession d'être véridique. Le monde
prétendait tout voir et tout savoir; quant à moi, qui y voyais clair
tout autant qu'un autre, je n'ai rien trouvé à redire à ce que je n'ai
pas vu, malgré ce qu'on en dit: mais si cela m'eût regardé, j'en eusse
fait tout autant.
C'était mon tour à coucher cette nuit-là dans le salon de service;
l'empereur avait été s'établir hors du château, à sa maison de la
chancellerie: on serait venu la nuit me dire que Paris brûlait, que je
n'aurais pas été le réveiller, dans la crainte de ne trouver personne.
Le lendemain fut un jour fatigant pour la jeune souveraine, en ce que
des personnes qu'elle connaissait à peine lui en présentaient une foule
d'autres qu'elle ne connaissait pas du tout.
L'empereur présenta lui-même ses aides-de-camp, qui furent flattés de
cette marque de bonté de sa part; la dame d'honneur présenta les dames
du palais et les autres personnes du service d'honneur.
Le lendemain du jour de cette présentation, l'empereur partit pour
Saint-Cloud avec l'impératrice; les deux services d'honneur suivirent
dans des voitures séparées; on n'entra point à Paris: on vint gagner
Saint-Denis, le bois de Boulogne et Saint-Cloud; toutes les autorités de
Paris s'étaient rendues à la frontière du département de la Seine, du
côté de Compiègne; elles étaient suivies de la plus grande partie de la
population, qui se livrait à la joie et à l'enthousiasme.
Il y avait à Saint-Cloud, pour la recevoir, un monde prodigieux: les
princesses de la famille impériale d'abord, parmi lesquelles on
remarquait la vice-reine d'Italie, qui venait pour la première fois à
Paris; la princesse de Bade, les dignitaires, les maréchaux de France,
les sénateurs, les conseillers d'État. Il était grand jour, lorsqu'on
arriva à Saint-Cloud.
Ce ne fut que le surlendemain qu'eut lieu la cérémonie du mariage civil
dans la galerie de Saint-Cloud. On avait dressé une estrade à son
extrémité, sur laquelle était une table avec des fauteuils pour
l'empereur et l'impératrice, des chaises et des tabourets pour les
princes et princesses; il n'y avait de présens que les personnes qui
étaient attachées à ces différentes cours. Lorsque tout fut disposé, le
cortège se mit en marche depuis les appartemens de l'impératrice, et
vint, en traversant les grands appartemens, par le salon d'Hercule dans
la galerie, où il se plaça, d'après l'ordre de l'étiquette, sur
l'estrade qui avait été préparée. Tout le monde avait sa place désignée,
de sorte que, dans un instant, il régna beaucoup d'ordre et un grand
silence.
L'archi-chancelier était à côté d'une table recouverte d'un riche tapis
de velours, sur laquelle était un registre que tenait M. le comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angely, secrétaire de l'état civil de la
famille impériale. Après avoir pris les ordres de l'empereur, le prince
archi-chancelier lui demanda à haute voix: «Sire, Votre Majesté a-t-elle
intention de prendre pour sa légitime épouse S. A. I. madame
l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, ici présente?» L'empereur
répondit: «Oui, monsieur.» Alors, l'archi-chancelier, s'adressant à
l'impératrice, lui dit: «Madame, est-ce la libre volonté de V. A. I. de
prendre pour son légitime époux S. M. l'empereur Napoléon, ici présent?»
Elle répondit: «Oui, monsieur.» Alors l'archi-chancelier, reprenant la
parole, déclara au nom de la loi et des institutions de l'empire que S.
M. l'empereur Napoléon et S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise
d'Autriche étaient unis en mariage. Le comte Regnault de
Saint-Jean-d'Angely présenta l'acte à signer à l'empereur, puis à
l'impératrice, et ensuite à tous les membres de la famille[34], ainsi
qu'aux personnes dont l'office leur permettait d'avoir cet honneur.
Après la cérémonie, le cortége se remit dans le même ordre pour
retourner aux appartemens. C'était pour le lendemain que chacun
réservait sa curiosité, et effectivement personne n'était préparé à
l'imposant spectacle dont un million de Français furent témoins. Pour le
représenter fidèlement, il n'est pas besoin de préparer son imagination
à voir tout en beau, parce que l'on ne peut pas tomber dans
l'exagération en peignant tout ce qui fut étalé en pompe, en
magnificence et en luxe ce jour-là.