Projets d'alliance.--L'empereur penche vers la Russie.--Réponse de
l'empereur Alexandre.--Intrigue.--Le chevalier de Florette.--M. de
Semonville.--Réponse de la cour de Vienne.--Embarras de l'empereur.--Il
consulte son conseil.--Diversité des opinions.
Nous étions à la fin de janvier 1810. Le divorce de l'empereur avait été
prononcé dans le mois précédent, et vraisemblablement il avait déjà
songé à former une nouvelle union avec une princesse qui, en resserrant
les liens d'une alliance utile pour la France, pourrait lui donner un
héritier que chacun regardait comme le seul obstacle au retour des
dissensions intestines.
Il n'y avait, à cette époque, de princesse en âge d'être mariée, dans
les familles qui régnaient sur de grands états, qu'en Russie; et en
Autriche S.A.I. madame l'archiduchesse Marie-Louise et une de ses soeurs,
plus âgées toutes deux que la princesse de Russie.
L'empereur n'avait alors que quarante ans, et quoique la disproportion
d'âge fût très-grande, il y avait plusieurs raisons qui l'avaient porté
à sacrifier les convenances particulières à la politique de l'état. Il
était, par inclination, attaché à l'empereur de Russie, avec lequel il
était en alliance, et, malgré le ressentiment que lui avait donné la
conduite de son armée dans la campagne qu'il venait de terminer, il
aurait encore saisi une occasion de resserrer des liens qui avaient paru
tant convenir à tous deux, d'autant plus que l'alliance avec la Russie
étant bien entretenue, et par conséquent bien observée, la paix ne
pouvait jamais être troublée en Europe. En second lieu, il n'y avait
rien entre ces deux grandes puissances qui s'opposât à une parfaite
intimité: elles étaient indépendantes l'une de l'autre, et leurs armées,
en se rencontrant, n'avaient appris qu'à s'estimer réciproquement; au
lieu qu'après tout ce qui s'était passé entre nous et l'Autriche, on ne
pouvait pas s'arrêter à l'idée de tourner ses regards vers ce côté.
On croit que c'est à la fin de décembre, ou au commencement de janvier
que l'empereur écrivit confidentiellement à M. de Caulaincourt, son
ambassadeur en Russie, relativement au projet qu'il avait de s'unir avec
la princesse Anne Paulowna, parce que je me rappelle qu'à un cercle au
château des Tuileries, après qu'il fut de retour de Trianon, il me
demanda à voix basse de lui désigner, parmi les dames qui étaient dans
le salon, quelle était celle dont la figure avait le plus de rapport
avec celle de la grande-duchesse Anne de Russie. Je me trouvais être le
seul Français de tout ce qui était là, qui avait eu l'honneur de la
voir; mais elle n'avait alors que seize ans, et quoiqu'elle promît déjà
beaucoup, j'eus de la peine à satisfaire sa curiosité. Il m'en reparla
encore une fois depuis, et je crois que si la réponse à la lettre qu'il
avait fait remettre par M. de Caulaincourt avait été telle qu'il la
désirait, il n'eût pas différé un moment à donner suite à ce projet. Il
l'attendait avec impatience, lorsqu'au lieu de ce qu'il espérait, il
reçut une lettre de l'empereur de Russie, qui n'acceptait ni ne
refusait[30].
Il fallait six semaines pour avoir une réponse à une demande faite de
Paris à Saint-Pétersbourg, parce que l'on accordait quinze jours pour la
communication officielle, et quinze jours à chaque courrier. Les six
premières semaines étaient donc passées en pure perte; mais pendant ce
temps-là les esprits travaillaient: on pariait pour et contre, parce que
dans une ville comme Paris, on sait tout, et on conjecture de tant de
manières différentes sur les choses que l'on ne sait pas, que souvent on
met le doigt sur la vérité.
On parlait assez du prochain mariage de l'empereur avec une princesse de
Russie, pour qu'il n'y ait plus qu'une opinion là-dessus, et chacun
cherchait déjà à se faire une position à la cour de la nouvelle
souveraine, lorsqu'un incident, oeuvre d'une intrigue, vint déranger tous
les calculs.
Depuis le dernier traité de paix, l'Autriche avait envoyé à Paris, comme
ambassadeur, M. le prince de Schwartzenberg (l'officier-général) sa
position était réellement pénible; et il fallait un bien grand
dévouement à son souverain pour venir occuper ce poste à Paris, après
des événemens aussi malheureux que ceux que l'Autriche avait éprouvés;
néanmoins il eut la constance d'y rester. Il avait chez lui des
assemblées auxquelles un grand nombre de personnes se rendaient.
La maison d'un ambassadeur ne manque jamais d'hommes assidus, lorsque le
dîner y est bon, et qu'avec cela le maître de la maison est poli. On
avait déjà commencé à prendre des habitudes chez le prince de
Schwartzenberg qui avait avec lui, comme chef d'ambassade, le chevalier
de Florette; celui-ci était fort connu à Paris, et je crois que c'est la
raison qui avait déterminé le choix qui en avait été fait.
M. de S***, sénateur, avait été autrefois ambassadeur de France en
Hollande, où il avait connu M. de Florette, qui y était employé à la
légation autrichienne dans ce pays[31].
Un certain soir, S*** étant chez l'ambassadeur d'Autriche (prince de
Schwartzenberg) y rencontra Florette, et dans un à parté que les
diplomates aiment toujours, S*** l'entretint des affaires du temps, et
du bruit qui courait du mariage prochain de l'empereur avec une
princesse de Russie; mais que cela n'était encore qu'un projet, parce
que rien n'était arrêté; en même temps il témoigna au chevalier de
Florette son étonnement de ce que la cour d'Autriche, qui avait de
belles princesses, ne faisait aucune démarche pour les faire préférer,
ajoutant que cela était maladroit, parce que c'était le seul moyen de
réparer les affaires; qu'il était d'ailleurs connu en Autriche que,
cette occasion une fois manquée, elles pourraient encore aller pis.
Le chevalier de Florette, soit qu'il soupçonnât quelque chose d'officiel
dans cette communication, ou qu'il la regardât comme une simple
conversation, ne manqua pas de répondre à M. de S*** comme un homme qui
était enchanté de l'entendre; et pour connaître le fond de la vérité de
ce qu'il lui disait, il lui répliqua que l'on serait sans doute très
flatté à Vienne de recevoir une proposition de cette nature, mais que la
bienséance ne permettait pas de parler de princesses dont le nom devait
être respecté, et qu'avant tout, il faudrait savoir comment cela serait
reçu aux Tuileries. Leur conversation finit là. M. de S*** vint
directement chez M. le duc de Bassano, secrétaire d'État; il le trouva
au moment où il allait partir pour travailler avec l'empereur. Il lui
rapporta la conversation qu'il venait d'avoir avec le chevalier de
Florette, avec cette différence qu'il la raconta comme si c'était M. de
Florette qui eût commencé à entrer en matière, et qui aurait dit: «Nous
n'osons point parler de nos princesses, parce que nous ne savons pas
comment cette proposition serait reçue, et malgré le désir que nous en
avons, nous devons attendre que les regards se tournent de notre
côté[32].»
Cette version était bien différente de la vérité l'on pouvait en induire
que l'Autriche désirait ce mariage, et avait même donné des instructions
secrètes à son ambassadeur, soit pour chercher à en parler, ou pour
répondre sur ce point, si le cas s'en était présenté. Dans la première
conversation, M. de S*** avait donné une sorte d'avis particulier à M.
de Florette, et il résultait de ce qu'il rapportait à M. de Bassano que
c'était M. de Florette qui lui avait fait entendre que l'Autriche
désirait cette alliance, pour laquelle elle n'osait se présenter de
crainte d'un refus. M. le duc de Bassano n'eut garde d'oublier de rendre
compte de cela à l'empereur; il le désirait, et l'empereur y prêta
l'oreille d'autant mieux, qu'il ne voyait pas net dans ce qui se passait
en Russie relativement à la question qu'il y faisait traiter. Comme rien
ne lui disait qu'elle se terminerait au gré de ses désirs, il chargea à
tout événement M. de Bassano de voir semi-officiellement le prince de
Schwartzenberg, comme s'il n'eût été question que d'approfondir quelles
seraient les intentions dans lesquelles on trouverait le cabinet de
Vienne sur cette proposition, si on la hasardait. L'ambassadeur ne put
que donner les meilleures assurances; mais demanda, pour plus de sûreté,
le temps d'expédier un courrier dont il ferait connaître la réponse à M.
le duc de Bassano: cela fut fait ainsi. Il y avait tant de brillant pour
les amours-propres particuliers dans cet événement, que l'on n'oublia
rien de tout ce qui pouvait le faire réussir; et en conséquence, le
sénateur, qui était ami du duc de Bassano, courut bien vite chez M. de
Florette pour lui dire où l'on en était avec la cour de Russie, afin
qu'il parût à la cour comme un homme bien informé, et qu'ils en
retirassent tout le petit crédit qui devait leur en revenir pour avoir
fait hâter cette négociation qui intéressait les deux pays.
Voilà donc un courrier sur le chemin de Vienne, pendant que l'on en
attendait un de Saint-Pétersbourg; il va et revient deux fois avant que
l'autre ait fait la moitié du chemin. Je ne pouvais comprendre quel
mauvais génie avait soufflé sur nos affaires avec ce pays-là, surtout
lorsque je vis que l'inquiétude de l'impératrice-mère sur l'âge trop
tendre de sa fille était à peu près sans réplique; mais au moins il n'y
aurait pas eu cette raison-là à alléguer, si l'aînée, qui avait alors
vingt ou vingt-un ans, avait encore été à marier. Que de conjectures il
est permis de tirer de cette malencontre! Pendant que la Russie faisait
des objections (car il fut un moment où l'empereur regardait la chose
comme faite, au point qu'il disait que cet événement amènerait sans
doute l'empereur de Russie à Paris); pendant, dis-je, qu'elle tardait à
se décider, le courrier de Vienne revint, apportant une réponse
satisfaisante à tout ce que l'on pouvait désirer, et à laquelle la
bienséance imposait de répondre avec le même empressement.
L'empereur se trouva donc placé entre une espérance, et une proposition
dont la conclusion dépendait de lui.
Il y avait beaucoup de raisons pour désirer de fixer promptement tous
les esprits, car chacun avait pris part à cet événement comme si cela
avait été sa propre affaire. À Paris, on aime tant à causer de tout, que
le mariage de l'empereur était devenu l'anecdote du jour et le sujet de
toutes les conversations. De son côté, il était aussi bien aise de se
voir marié, afin d'avoir l'esprit libre pour autre chose. Il voulut
cependant, dans cette grande occasion, consulter son conseil privé; il
fut assemblé aux Tuileries. Le roi de Naples, qui y fut un des plus
énergiques opposans à l'alliance autrichienne, M. l'archi-chancelier, M.
l'archi-trésorier, M. de Talleyrand, les ministres, au nombre desquels
était M. Fouché, en faisaient partie.
L'état de la question y fut posé tel qu'il était, c'est-à-dire, la
Russie ne disant pas non, mais alléguant des motifs de retard qui
couvraient peut-être d'autres projets étrangers à cet événement, tels
que quelques transactions politiques; et l'Autriche désirant l'alliance
de suite, et la présentant de bonne grâce.
L'empereur aimait à connaître les opinions de tout le monde; il demanda
d'abord ce qui vaudrait mieux pour la France, d'épouser une princesse de
Russie ou une princesse autrichienne. Beaucoup de voix furent en faveur
de la Russie, et l'empereur, en ayant demandé les motifs, eut occasion
de remarquer que le principal était la crainte qu'une princesse
autrichienne ne fût accessible à quelque ressentiment particulier par
suite de la mort du roi et de la reine de France, sa grande-tante. Or,
ce n'était là qu'une considération secondaire, qui intéressait quelques
personnes qui penchaient, par cette raison, pour la Russie, et
l'empereur n'ayant pas vu qu'on lui assignât des motifs raisonnables
pour en agir autrement, se décida pour S. A. I. madame l'archiduchesse
Marie-Louise, parce que son âge lui convenait mieux, et que la manière
avec laquelle l'Autriche la présentait était faite pour inspirer
beaucoup de confiance.
Cette décision une fois prise, on en mena l'exécution si rapidement, que
le même soir le contrat de mariage de l'empereur fut dressé, signé par
lui et envoyé à Vienne, en même temps que la demande en forme de la main
de S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise. Conséquemment, on
écrivit en Russie pour qu'il ne fût plus donné suite au projet que l'on
y avait formé. J'ai eu occasion, depuis, de me convaincre de l'opinion
que beaucoup de petits intérêts personnels avaient concouru à faire
changer aussi promptement les résolutions de l'empereur, et même que
quelqu'un, qui avait les facilités de l'approcher de très près, n'avait
pas nui aux projets de l'Autriche, pour réclamer, dans un autre temps,
l'intervention de cette puissance en faveur d'autres intérêts qui
devenaient étrangers à la France.
Comme ceci est purement une anecdote, quelque fondée qu'elle soit, je
n'ai pas jugé convenable de l'expliquer davantage. Lorsque l'empereur se
fut prononcé, tout le monde trouva qu'il avait pris le meilleur parti:
les uns disaient qu'une princesse russe aurait amené un schisme dans la
religion; d'autres, que l'influence russe nous aurait dominés de la même
manière qu'elle cherchait à s'établir partout. On aurait cependant pu
observer que l'exercice du rite grec n'aurait pas plus troublé l'église
que les protestans et les juifs.
Le peuple, c'est-à-dire la classe marchande, qui n'avait pas tout-à-fait
perdu confiance dans les augures, disait que les alliances avec
l'Autriche avaient toujours été fatales à la France, que l'empereur
serait malheureux, et mille autres prédictions superstitieuses dont la
fatalité a voulu qu'une partie se réalisât.