L'impératrice Joséphine, son caractère, sa bonté.--Démêlés de Napoléon
et de son frère Louis, roi de Hollande.--Ordre d'intercepter des
dépêches.--Encore M. Fouché.--Position politique de l'empereur.
Les formalités une fois remplies, l'impératrice prit congé de
l'empereur, et descendit dans son appartement qui était au
rez-de-chaussée. D'après des arrangemens convenus à l'avance, elle
partit le lendemain matin, pour aller s'établir à la Malmaison. De son
côté, l'empereur alla le même jour à Trianon; il ne voulait pas rester
seul dans cet immense château des Tuileries, qui était encore tout plein
du souvenir de l'impératrice Joséphine. Elle descendit du rang suprême
avec beaucoup de résignation, en disant qu'elle était dédommagée de la
perte des honneurs par la consolation d'avoir obéi à la volonté de
l'empereur. Elle quitta la cour, mais les coeurs ne la quittèrent point;
on l'avait toujours aimée, parce que jamais personne ne fut si bonne. Sa
prévenance envers tout le monde fut la même étant impératrice qu'elle
l'avait été auparavant; elle donnait avec profusion et avec tant de
bonne grâce, qu'on aurait cru être impoli que de ne pas accepter; on ne
pouvait entrer chez elle sans en revenir comblé. Elle n'a jamais nui à
personne dans le temps de sa puissance; ses ennemis même en ont été
protégés; il n'y a presque pas eu un jour de sa vie où elle n'ait
demandé quelque grâce pour quelqu'un que souvent elle ne connaissait
pas, mais qu'elle savait mériter son intérêt; elle a établi un grand
nombre de familles, et dans ses dernières années elle était entourée
d'une peuplade d'enfans dont les mères avaient été mariées et dotées par
ses bontés. La méchanceté lui reprochait un peu de prodigalité dans ses
dépenses: faut-il l'en blâmer? On n'a pas mis le même soin à compter les
éducations qu'elle payait pour des enfans de parens indigens; on n'a
point parlé des aumônes qu'elle faisait porter à domicile. Toute sa
journée se dépensait à s'occuper des autres, et fort peu d'elle. Tout le
monde la regretta pour l'empereur parce qu'on savait qu'elle ne lui
disait jamais que du bien de presque tout ce qui le servait. Elle fut
même utile à M. Fouché, qui avait voulu en quelque sorte se rendre
l'instrument de son divorce un an plus tôt[28].
Pendant son séjour à Malmaison, le grand chemin de Paris à ce château ne
fut qu'une procession, malgré la mauvaise saison; chacun regardait comme
un devoir de s'y présenter au moins une fois la semaine.
L'empereur de son côté faisait ce qu'il pouvait pour s'accoutumer à être
seul à Trianon, où il avait été s'établir; il envoyait souvent savoir
des nouvelles de l'impératrice à Malmaison; je crois que sans ses
occupations il y aurait été le plus souvent lui-même.
À l'occasion de cet événement, il avait appelé à Paris quelques membres
de sa famille; ils vinrent lui tenir compagnie à Trianon; le roi et la
reine de Bavière arrivèrent aussi à Paris dans ce temps-là. Ce fut celui
des souverains de l'Allemagne qui y resta le dernier. L'hiver se passa
gaiement en bals masqués et autres divertissement de ce genre.
L'empereur recommanda lui-même que l'on procurât beaucoup de distraction
aux princes qui étaient venus lui faire visite. Il avait pris un soin
particulier de ce qui concernait la reine de Bavière, au service
d'honneur de laquelle il avait fait attacher des dames du palais de
l'impératrice. À la fin de janvier, tous les princes étaient retournés
chez eux; il ne restait à Paris que quelques membres de la famille de
l'empereur.
Au milieu de toutes ces distractions, l'empereur ne négligeait pas les
affaires publiques. Les Anglais avaient été forcés d'évacuer Flessingue
avec l'île de Walcheren, où les maladies avaient mis leur armée presque
tout entière à l'hôpital. Par suite de cette occupation de Flessingue
par les Anglais, l'empereur se plaignit au roi de Hollande de ce que ses
troupes n'avaient pas fait leur devoir[29]. Il y avait un petit fort
dans l'Escaut, appelé le fort de Bast, qui se rendit à la flotte
anglaise sans avoir tiré un coup de canon. Il prétendit que le port et
l'arsenal d'Anvers n'étaient pas suffisamment à couvert, avec des
voisins comme les Hollandais, et voulut, par suite de cette opinion,
prendre des arrangemens pour obtenir de lui une partie de la frontière
militaire de la Hollande de ce côté-là. Il trouva de la résistance dans
son frère, qui était aussi venu à Paris à l'occasion de la rupture du
mariage. Cette résistance devint sérieuse. Je ne sais qui est-ce qui
avait mis dans l'esprit du roi de Hollande que, pendant qu'il était à
Paris, l'empereur donnait des ordres aux troupes qui, depuis la paix
étaient revenues à Anvers, d'entrer à Berg-op-Zoom, Bois-le-Duc et
Breda, qui étaient les places de la nouvelle frontière que l'on voulait
occuper pour être maître de l'Escaut oriental et du reste du cours de la
Meuse, mais il est certain qu'il y avait un traître qui rapportait au
roi de Hollande des projets qu'il avait peut-être supposés lui-même à
l'empereur; car l'empereur, qui avait toujours des moyens particuliers
pour être informé de tout, fut averti que le roi se proposait d'envoyer
un courrier en Hollande, pour que ces trois places résistassent si les
troupes françaises se présentaient pour les occuper. On prétendit de
plus qu'il avait prescrit que quand même il y aurait un ordre de sa part
pour les remettre aux Français, il ne fallait pas y obtempérer avant
qu'il ne fût de retour dans ses états, voulant ainsi donner à penser
qu'il aurait peut-être perdu sa liberté, ou qu'on lui aurait surpris
cette transaction.
L'empereur, justement mécontent qu'on lui supposât un tel projet, le fut
particulièrement du mal que pouvait produire en Hollande une pareille
lettre, surtout lorsqu'il n'y avait aucun motif pour l'écrire. Il était
au Théâtre français, le soir du jour où il apprit ces détails; j'avais
eu l'honneur de l'accompagner. Il paraît qu'il était préoccupé de ce
qu'on lui avait dit, parce qu'il me fit approcher pour me donner à voix
basse l'ordre d'aller dire de sa part au ministre de la police de
prendre des mesures pour saisir aux barrières tous les courriers qui
partiraient de Paris pour la Hollande. Je trouvai le ministre chez lui;
il donna ses ordres en ma présence, et demanda ses chevaux en me disant
qu'il allait lui-même voir le roi de Hollande.
Il fallait bien qu'il craignît quelque chose par suite de ce qui avait
été rapporté à l'empereur, ou de ce que le roi de Hollande se proposait
de faire, parce que je ne lui avais rien dit, ne sachant rien moi-même.
Je vins rendre compte à l'empereur de l'exécution de ses ordres; il
était encore au spectacle, et parut un peu étonné que le ministre de la
police ait été voir le roi de Hollande aussi promptement. Voici comment
je me suis expliqué cela: le ministre de la police aimait à se mêler un
peu de tout, et ménageait tous les partis. Il est entré dans ma pensée
que c'était lui-même qui, après avoir jeté de l'inquiétude dans l'esprit
du roi, l'aurait entendu tenir quelques propos qu'il avait été rapporter
à l'empereur, et que, voyant l'ordre qu'il recevait de faire arrêter ses
courriers, il s'était hâté d'aller l'en avertir, afin qu'il prît des
précautions pour les dépêches importantes, laissant toutefois les
insignifiantes, afin que l'on saisît quelque chose qui prouvât que l'on
avait exécuté l'ordre donné. Arriva-t-il chez le roi avant ou après le
départ du courrier qui était parti ce soir-là, et qui fut arrêté à la
barrière: c'est ce que je ne sais pas; mais ce que j'ai fortement
soupçonné depuis, c'est que le courrier ayant été amené chez le ministre
de la police, celui-ci ne remit à l'empereur que ce qu'il convenait au
roi de Hollande de laisser voir, c'est-à-dire que si le courrier était
déjà parti lorsque le ministre a été chez le roi, il lui a rendu ses
dépêches, dont le roi a soustrait ce qu'il voulait, ou que s'il n'était
parti qu'après la visite du ministre, l'infidélité a été encore plus
facile.
Ce qu'il y a de certain, c'est que l'intention du roi était de résister
ouvertement, et que l'on attendait ses ordres en Hollande. Que portait
le courrier, si ce n'était cet ordre? L'empereur savait bien en quels
termes il était sur ce point avec le roi son frère, et n'était pas
surpris qu'il écrivît en conséquence en Hollande, où il savait que l'on
se disposait à la défense. Il fut bien plus étonné de ne rien voir dans
les dépêches qu'on lui apportait. Cela m'a donné à penser que le
ministre de la police ayant eu peur pour lui des suites d'une
explication qui aurait vraisemblablement eu lieu entre l'empereur et le
roi, si le ton des dépêches y avait donné lieu, il avait imaginé de les
duper tous deux, parce qu'indubitablement le roi se serait justifié en
disant que ses craintes venaient du ministre, et que l'empereur n'eût
pas manqué de dire à son frère que c'était ce même ministre qui l'avait
averti.
L'empereur ne dit rien, mais il n'en pensa pas moins, et je crois qu'il
mit cette anecdote au nombre de celles qu'il se proposait de ne pas
oublier lorsqu'il en serait temps.
Le roi de Hollande eut une belle occasion de se plaindre de la violence
qu'on lui faisait; les torts n'avaient pas l'air d'être de son côté;
mais cependant lorsqu'il vit l'empereur tellement prononcé pour obtenir
ce qu'il avait fait traiter officiellement par les relations
extérieures, il céda, et le maréchal Oudinot, qui était sur la
frontière, reçut ordre d'entrer en Hollande, et de prendre possession de
la partie cédée.
Après la paix, l'empereur avait fait retourner une grande quantité de
troupes vers l'Espagne, et le reste de l'armée était venu prendre des
quartiers dans les provinces allemandes dont le sort avait été remis à
sa disposition par les traités antérieurs. On s'écria beaucoup contre
cette mesure, qu'elle était une preuve que l'empereur cherchait déjà une
nouvelle guerre; on était dominé par la calomnieuse méchanceté, qui
empêchait de réfléchir que les troupes qui vivaient sur les provinces
étrangères, et qui étaient payées avec leur revenu, étaient autant de
dégrèvement pour le trésor public, qui aurait été dans l'obligation
d'envoyer au dehors des sommes énormes pour leur solde et entretien.
Les mêmes passions répliquaient qu'il n'y avait qu'à faire la paix! Mais
ce n'était que pour faire la paix qu'il gardait les provinces étrangères
et une aussi forte armée. Il avait dû la proportionner à toutes celles
que ses ennemis pouvaient lui opposer; il gardait les provinces
allemandes pour les rendre en retour de ce qu'il avait à demander à
l'Angleterre, tant pour lui que pour ses alliés.
Il n'avait aucun moyen de reconquérir les possessions françaises et
hollandaises d'outre-mer, dont les deux nations ont un égal besoin; mais
il avait en sa possession des provinces allemandes et des états entiers
à rendre ou à leur indépendance ou à leur ancienne domination, qui
étaient tous des alliés de l'Angleterre. Il fallait qu'il parvînt à
faire la paix avec elle de cette manière, ou que la guerre fût
éternelle.
L'Angleterre augmentait sa puissance dans les quatre parties du monde;
l'empereur n'augmentait la sienne qu'en Europe, et il ne retenait que ce
qui intéressait l'Angleterre, pour avoir en main de quoi régler ses
comptes avec elle. Croit-on, par exemple, que l'empereur eût jamais
voulu garder Dantzig, Lubeck, Hambourg, le Hanovre, la Hollande,
Erfurth, Fulde, etc, etc., etc.? Il aurait rendu tout cela pour le
rétablissement d'un équilibre dans les possessions d'outre-mer entre les
différentes puissances maritimes. Il y a même plus: c'est qu'il aurait
fini par séparer l'Italie de la France, si l'Espagne avait pu faire sa
révolution sans secousse ni guerre. Il n'a gardé l'Italie que pour la
préserver de ses anciennes habitudes, et en même temps pour en tirer des
moyens de résister à cette suite de coalitions qui se reformaient contre
lui aussitôt qu'il les avaient dissipées; s'il n'avait pas eu l'Italie,
il aurait succombé à la première entreprise qui eût été bien dirigée.
Elle lui donnait des hommes, de l'argent, des magasins, et mettait de
l'intervalle et des obstacles entre lui et ses ennemis. S'il avait
consenti à être indifférent envers l'Italie, il serait tombé de suite
moins qu'au rang de deuxième puissance. L'Italie ne pouvait être neutre;
la force des habitudes y reprenant son influence, elle eût été ingrate,
et eût bientôt porté tous nos moyens à nos ennemis; et l'empereur
n'ayant ni Naples ni l'Espagne, aurait été moins fort que ne l'était la
France avant la révolution, surtout lorsque le temps serait revenu où
les deux états auraient été gouvernés par des princes administrateurs,
et tout à la fois belliqueux qui auraient cherché à affermir leur
puissance en l'étendant.
Les princes, qui lui faisaient la guerre sous prétexte que sa puissance
troublait la sécurité de tout le monde, ne permettaient pas que l'on
s'effrayât de la leur, qui avait pris, pendant notre révolution et
avant, une extension au-delà de toutes bornes.