CHAPITRE XIX.

L'impératrice Joséphine, son caractère, sa bonté.--Démêlés de Napoléon

et de son frère Louis, roi de Hollande.--Ordre d'intercepter des

dépêches.--Encore M. Fouché.--Position politique de l'empereur.

Les formalités une fois remplies, l'impératrice prit congé de

l'empereur, et descendit dans son appartement qui était au

rez-de-chaussée. D'après des arrangemens convenus à l'avance, elle

partit le lendemain matin, pour aller s'établir à la Malmaison. De son

côté, l'empereur alla le même jour à Trianon; il ne voulait pas rester

seul dans cet immense château des Tuileries, qui était encore tout plein

du souvenir de l'impératrice Joséphine. Elle descendit du rang suprême

avec beaucoup de résignation, en disant qu'elle était dédommagée de la

perte des honneurs par la consolation d'avoir obéi à la volonté de

l'empereur. Elle quitta la cour, mais les coeurs ne la quittèrent point;

on l'avait toujours aimée, parce que jamais personne ne fut si bonne. Sa

prévenance envers tout le monde fut la même étant impératrice qu'elle

l'avait été auparavant; elle donnait avec profusion et avec tant de

bonne grâce, qu'on aurait cru être impoli que de ne pas accepter; on ne

pouvait entrer chez elle sans en revenir comblé. Elle n'a jamais nui à

personne dans le temps de sa puissance; ses ennemis même en ont été

protégés; il n'y a presque pas eu un jour de sa vie où elle n'ait

demandé quelque grâce pour quelqu'un que souvent elle ne connaissait

pas, mais qu'elle savait mériter son intérêt; elle a établi un grand

nombre de familles, et dans ses dernières années elle était entourée

d'une peuplade d'enfans dont les mères avaient été mariées et dotées par

ses bontés. La méchanceté lui reprochait un peu de prodigalité dans ses

dépenses: faut-il l'en blâmer? On n'a pas mis le même soin à compter les

éducations qu'elle payait pour des enfans de parens indigens; on n'a

point parlé des aumônes qu'elle faisait porter à domicile. Toute sa

journée se dépensait à s'occuper des autres, et fort peu d'elle. Tout le

monde la regretta pour l'empereur parce qu'on savait qu'elle ne lui

disait jamais que du bien de presque tout ce qui le servait. Elle fut

même utile à M. Fouché, qui avait voulu en quelque sorte se rendre

l'instrument de son divorce un an plus tôt[28].

Pendant son séjour à Malmaison, le grand chemin de Paris à ce château ne

fut qu'une procession, malgré la mauvaise saison; chacun regardait comme

un devoir de s'y présenter au moins une fois la semaine.

L'empereur de son côté faisait ce qu'il pouvait pour s'accoutumer à être

seul à Trianon, où il avait été s'établir; il envoyait souvent savoir

des nouvelles de l'impératrice à Malmaison; je crois que sans ses

occupations il y aurait été le plus souvent lui-même.

À l'occasion de cet événement, il avait appelé à Paris quelques membres

de sa famille; ils vinrent lui tenir compagnie à Trianon; le roi et la

reine de Bavière arrivèrent aussi à Paris dans ce temps-là. Ce fut celui

des souverains de l'Allemagne qui y resta le dernier. L'hiver se passa

gaiement en bals masqués et autres divertissement de ce genre.

L'empereur recommanda lui-même que l'on procurât beaucoup de distraction

aux princes qui étaient venus lui faire visite. Il avait pris un soin

particulier de ce qui concernait la reine de Bavière, au service

d'honneur de laquelle il avait fait attacher des dames du palais de

l'impératrice. À la fin de janvier, tous les princes étaient retournés

chez eux; il ne restait à Paris que quelques membres de la famille de

l'empereur.

Au milieu de toutes ces distractions, l'empereur ne négligeait pas les

affaires publiques. Les Anglais avaient été forcés d'évacuer Flessingue

avec l'île de Walcheren, où les maladies avaient mis leur armée presque

tout entière à l'hôpital. Par suite de cette occupation de Flessingue

par les Anglais, l'empereur se plaignit au roi de Hollande de ce que ses

troupes n'avaient pas fait leur devoir[29]. Il y avait un petit fort

dans l'Escaut, appelé le fort de Bast, qui se rendit à la flotte

anglaise sans avoir tiré un coup de canon. Il prétendit que le port et

l'arsenal d'Anvers n'étaient pas suffisamment à couvert, avec des

voisins comme les Hollandais, et voulut, par suite de cette opinion,

prendre des arrangemens pour obtenir de lui une partie de la frontière

militaire de la Hollande de ce côté-là. Il trouva de la résistance dans

son frère, qui était aussi venu à Paris à l'occasion de la rupture du

mariage. Cette résistance devint sérieuse. Je ne sais qui est-ce qui

avait mis dans l'esprit du roi de Hollande que, pendant qu'il était à

Paris, l'empereur donnait des ordres aux troupes qui, depuis la paix

étaient revenues à Anvers, d'entrer à Berg-op-Zoom, Bois-le-Duc et

Breda, qui étaient les places de la nouvelle frontière que l'on voulait

occuper pour être maître de l'Escaut oriental et du reste du cours de la

Meuse, mais il est certain qu'il y avait un traître qui rapportait au

roi de Hollande des projets qu'il avait peut-être supposés lui-même à

l'empereur; car l'empereur, qui avait toujours des moyens particuliers

pour être informé de tout, fut averti que le roi se proposait d'envoyer

un courrier en Hollande, pour que ces trois places résistassent si les

troupes françaises se présentaient pour les occuper. On prétendit de

plus qu'il avait prescrit que quand même il y aurait un ordre de sa part

pour les remettre aux Français, il ne fallait pas y obtempérer avant

qu'il ne fût de retour dans ses états, voulant ainsi donner à penser

qu'il aurait peut-être perdu sa liberté, ou qu'on lui aurait surpris

cette transaction.

L'empereur, justement mécontent qu'on lui supposât un tel projet, le fut

particulièrement du mal que pouvait produire en Hollande une pareille

lettre, surtout lorsqu'il n'y avait aucun motif pour l'écrire. Il était

au Théâtre français, le soir du jour où il apprit ces détails; j'avais

eu l'honneur de l'accompagner. Il paraît qu'il était préoccupé de ce

qu'on lui avait dit, parce qu'il me fit approcher pour me donner à voix

basse l'ordre d'aller dire de sa part au ministre de la police de

prendre des mesures pour saisir aux barrières tous les courriers qui

partiraient de Paris pour la Hollande. Je trouvai le ministre chez lui;

il donna ses ordres en ma présence, et demanda ses chevaux en me disant

qu'il allait lui-même voir le roi de Hollande.

Il fallait bien qu'il craignît quelque chose par suite de ce qui avait

été rapporté à l'empereur, ou de ce que le roi de Hollande se proposait

de faire, parce que je ne lui avais rien dit, ne sachant rien moi-même.

Je vins rendre compte à l'empereur de l'exécution de ses ordres; il

était encore au spectacle, et parut un peu étonné que le ministre de la

police ait été voir le roi de Hollande aussi promptement. Voici comment

je me suis expliqué cela: le ministre de la police aimait à se mêler un

peu de tout, et ménageait tous les partis. Il est entré dans ma pensée

que c'était lui-même qui, après avoir jeté de l'inquiétude dans l'esprit

du roi, l'aurait entendu tenir quelques propos qu'il avait été rapporter

à l'empereur, et que, voyant l'ordre qu'il recevait de faire arrêter ses

courriers, il s'était hâté d'aller l'en avertir, afin qu'il prît des

précautions pour les dépêches importantes, laissant toutefois les

insignifiantes, afin que l'on saisît quelque chose qui prouvât que l'on

avait exécuté l'ordre donné. Arriva-t-il chez le roi avant ou après le

départ du courrier qui était parti ce soir-là, et qui fut arrêté à la

barrière: c'est ce que je ne sais pas; mais ce que j'ai fortement

soupçonné depuis, c'est que le courrier ayant été amené chez le ministre

de la police, celui-ci ne remit à l'empereur que ce qu'il convenait au

roi de Hollande de laisser voir, c'est-à-dire que si le courrier était

déjà parti lorsque le ministre a été chez le roi, il lui a rendu ses

dépêches, dont le roi a soustrait ce qu'il voulait, ou que s'il n'était

parti qu'après la visite du ministre, l'infidélité a été encore plus

facile.

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'intention du roi était de résister

ouvertement, et que l'on attendait ses ordres en Hollande. Que portait

le courrier, si ce n'était cet ordre? L'empereur savait bien en quels

termes il était sur ce point avec le roi son frère, et n'était pas

surpris qu'il écrivît en conséquence en Hollande, où il savait que l'on

se disposait à la défense. Il fut bien plus étonné de ne rien voir dans

les dépêches qu'on lui apportait. Cela m'a donné à penser que le

ministre de la police ayant eu peur pour lui des suites d'une

explication qui aurait vraisemblablement eu lieu entre l'empereur et le

roi, si le ton des dépêches y avait donné lieu, il avait imaginé de les

duper tous deux, parce qu'indubitablement le roi se serait justifié en

disant que ses craintes venaient du ministre, et que l'empereur n'eût

pas manqué de dire à son frère que c'était ce même ministre qui l'avait

averti.

L'empereur ne dit rien, mais il n'en pensa pas moins, et je crois qu'il

mit cette anecdote au nombre de celles qu'il se proposait de ne pas

oublier lorsqu'il en serait temps.

Le roi de Hollande eut une belle occasion de se plaindre de la violence

qu'on lui faisait; les torts n'avaient pas l'air d'être de son côté;

mais cependant lorsqu'il vit l'empereur tellement prononcé pour obtenir

ce qu'il avait fait traiter officiellement par les relations

extérieures, il céda, et le maréchal Oudinot, qui était sur la

frontière, reçut ordre d'entrer en Hollande, et de prendre possession de

la partie cédée.

Après la paix, l'empereur avait fait retourner une grande quantité de

troupes vers l'Espagne, et le reste de l'armée était venu prendre des

quartiers dans les provinces allemandes dont le sort avait été remis à

sa disposition par les traités antérieurs. On s'écria beaucoup contre

cette mesure, qu'elle était une preuve que l'empereur cherchait déjà une

nouvelle guerre; on était dominé par la calomnieuse méchanceté, qui

empêchait de réfléchir que les troupes qui vivaient sur les provinces

étrangères, et qui étaient payées avec leur revenu, étaient autant de

dégrèvement pour le trésor public, qui aurait été dans l'obligation

d'envoyer au dehors des sommes énormes pour leur solde et entretien.

Les mêmes passions répliquaient qu'il n'y avait qu'à faire la paix! Mais

ce n'était que pour faire la paix qu'il gardait les provinces étrangères

et une aussi forte armée. Il avait dû la proportionner à toutes celles

que ses ennemis pouvaient lui opposer; il gardait les provinces

allemandes pour les rendre en retour de ce qu'il avait à demander à

l'Angleterre, tant pour lui que pour ses alliés.

Il n'avait aucun moyen de reconquérir les possessions françaises et

hollandaises d'outre-mer, dont les deux nations ont un égal besoin; mais

il avait en sa possession des provinces allemandes et des états entiers

à rendre ou à leur indépendance ou à leur ancienne domination, qui

étaient tous des alliés de l'Angleterre. Il fallait qu'il parvînt à

faire la paix avec elle de cette manière, ou que la guerre fût

éternelle.

L'Angleterre augmentait sa puissance dans les quatre parties du monde;

l'empereur n'augmentait la sienne qu'en Europe, et il ne retenait que ce

qui intéressait l'Angleterre, pour avoir en main de quoi régler ses

comptes avec elle. Croit-on, par exemple, que l'empereur eût jamais

voulu garder Dantzig, Lubeck, Hambourg, le Hanovre, la Hollande,

Erfurth, Fulde, etc, etc., etc.? Il aurait rendu tout cela pour le

rétablissement d'un équilibre dans les possessions d'outre-mer entre les

différentes puissances maritimes. Il y a même plus: c'est qu'il aurait

fini par séparer l'Italie de la France, si l'Espagne avait pu faire sa

révolution sans secousse ni guerre. Il n'a gardé l'Italie que pour la

préserver de ses anciennes habitudes, et en même temps pour en tirer des

moyens de résister à cette suite de coalitions qui se reformaient contre

lui aussitôt qu'il les avaient dissipées; s'il n'avait pas eu l'Italie,

il aurait succombé à la première entreprise qui eût été bien dirigée.

Elle lui donnait des hommes, de l'argent, des magasins, et mettait de

l'intervalle et des obstacles entre lui et ses ennemis. S'il avait

consenti à être indifférent envers l'Italie, il serait tombé de suite

moins qu'au rang de deuxième puissance. L'Italie ne pouvait être neutre;

la force des habitudes y reprenant son influence, elle eût été ingrate,

et eût bientôt porté tous nos moyens à nos ennemis; et l'empereur

n'ayant ni Naples ni l'Espagne, aurait été moins fort que ne l'était la

France avant la révolution, surtout lorsque le temps serait revenu où

les deux états auraient été gouvernés par des princes administrateurs,

et tout à la fois belliqueux qui auraient cherché à affermir leur

puissance en l'étendant.

Les princes, qui lui faisaient la guerre sous prétexte que sa puissance

troublait la sécurité de tout le monde, ne permettaient pas que l'on

s'effrayât de la leur, qui avait pris, pendant notre révolution et

avant, une extension au-delà de toutes bornes.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 30 / 48 题