CHAPITRE XVIII.

Pertes de l'Autriche.--Départ pour la France.--Arrivée à

Fontainebleau.--M. de Montalivet.--Opinion de l'empereur sur cette

famille.--Les rois de Saxe, de Wurtemberg et de Bavière à

Paris.--Véritable motif du divorce de l'empereur.--Le prince Eugène

chargé d'en parler à l'impératrice.--Cérémonie du divorce.

Par le traité de paix, l'Autriche perdit à peu près trois millions

d'habitans; elle céda la Gallicie avec les provinces illyriennes, et

quelques territoires dans l'Innviertel, ainsi que le pays de Salzbourg.

Les princes confédérés d'Allemagne eurent quelques augmentations de

territoire; la Bavière particulièrement se trouvait doublée en

population depuis 1805, et dans les deux guerres l'empereur avait remis

deux fois sur le trône le souverain de ce pays; son armée avait acquis

une gloire nationale en combattant avec nous. L'empereur aimait les

Bavarois; le général Wrede, entre autres, était un de ceux qu'il

distinguait le plus. Avant de quitter l'Allemagne, il lui donna une

terre de 36,000 livres de rente; elle était située à la frontière de la

Bavière, dans la portion de territoire qu'elle acquérait sur l'Autriche

par ce traité de paix.

Il fallait que l'Autriche eût eu bien peur des suites d'une reprise

d'hostilités pour s'être imposé de pareils sacrifices, ou bien qu'en y

souscrivant elle eût conservé une arrière-pensée, parce que dans le

nombre il y en avait d'incompatibles avec son existence. Il me semble

que, si cela m'eût concerné, je me serais fort méfié de cette

résignation. Je ne sais pas si l'empereur y croyait beaucoup; mais ce

qui est certain, c'est qu'en partant de Vienne il vint à Passau sur

l'Inn, où il faisait exécuter des travaux de fortifications immenses, et

qu'en les visitant tous, non seulement il n'ordonna pas d'en ralentir

l'activité, mais au contraire il recommanda de mettre cette place dans

le meilleur état de défense. Il avait ordonné que l'on y conduisît

l'artillerie qu'on avait prise à Vienne. Il resta deux jours à Passau à

attendre un courrier de Vienne que devait lui expédier M. de Champagny,

et ce n'est qu'après l'avoir reçu que définitivement il partit pour la

France.

Nous vînmes de Passau à Landshut, et de Freysing à Munich, où l'empereur

fut reçu comme un véritable libérateur; la cour était au château de

Nymphenbourg: c'est là où l'empereur descendit; il resta deux ou trois

jours chez le roi de Bavière, et vint ensuite à Augsbourg chez l'ancien

électeur de Trèves, qui, depuis le congrès de Ratisbonne était évêque

d'Augsbourg. Il dîna avec lui, et partit de suite pour Stuttgard. Il

voulut s'arrêter à Ulm chez M. de Grawenrenth, gouverneur civil du

cercle, qui avait été ministre du roi de Bavière près de lui pendant la

campagne de 1805. Il y soupa, et, ayant voyagé la nuit, il arriva le

lendemain de bonne heure chez le roi de Wurtemberg, dont la cour était

rentrée à Stuttgard: on lui fit une réception très-brillante; il y resta

également un jour, passa de même quelques instans à Carlsruhe, et arriva

à Strasbourg, où il ne s'arrêta que le temps nécessaire pour recevoir

des rapports sur tout ce qu'il avait ordonné de faire dans cette place

et à Kehl. De là il ne s'arrêta plus jusqu'à Fontainebleau, où il avait

ordonné à sa maison de venir le recevoir, ainsi qu'aux ministres de lui

apporter leur travail.

Mais il avait voyagé si vite, qu'il arriva le premier. Il n'y avait pas

encore un domestique d'arrivé; il attendit tout le monde en visitant les

appartemens neufs qu'il avait fait faire. C'est cette année que l'on

s'est servi, pour la première fois, du bâtiment situé dans la cour du

Cheval Blanc, où était auparavant l'école militaire, qui venait d'être

transférée à Saint-Cyr. Il l'avait fait arranger en appartemens

d'honneur, pour donner de l'ouvrage aux manufactures de Lyon et aux

ouvriers de Paris. Ce qu'il vint de monde de toutes parts, pour le voir,

ne peut se rendre; on ne trouvait pas d'expressions assez fortes pour

lui exprimer son amour et son dévoûment. S'il est un monarque autorisé à

compter sur les hommages des peuples qu'il gouverne, quel est celui qui

en a reçu plus de témoignages que l'empereur n'en a reçu des Français et

des populations d'un grand nombre d'autres pays?

L'impératrice, qui était à Saint-Cloud, vint à Fontainebleau, et peu

d'heures après son arrivée dans cette résidence, il y eut une réunion de

toutes les dames les plus gracieuses dont cette cour a été le modèle. Il

y en avait très peu qui n'eussent pas un mari, un frère, ou un fils,

soit avec l'empereur, soit dans l'armée, et je ne crois pas qu'il ait

oublié une seule fois de leur en donner lui-même des nouvelles en même

temps qu'il leur en demandait des leurs. Dans ces occasions-là, il était

moins un monarque qui venait recevoir des hommages et des marques de

soumission, qu'un bon et excellent père qui aimait à voir réuni autour

de lui tout ce qui touchait de près aux familles qu'il avait associées à

sa destinée. Ce palais de Fontainebleau avait été tiré de l'état de

ruine dans lequel il était tombé, et se trouvait, comme par magie,

rétabli dans un état de magnificence qu'on n'y vit jamais, même dans les

plus beaux jours de Louis XIV.

Nous étions arrivés à Fontainebleau le 29 octobre 1809, et l'empereur y

resta jusqu'au 21 novembre suivant. Pendant ces trois semaines, il

remplaça le ministre de l'intérieur, qui était mort pendant la campagne.

Entre plusieurs candidats, il choisit M. de Montalivet, alors

directeur-général des ponts et chaussées; il aimait beaucoup cette

famille. En en parlant, il se servait de cette expression: «C'est une

famille d'une rigoureuse probité, et composée d'individus d'affection;

je crois beaucoup à leur attachement.» Il avait bien raison, et il n'a

pas eu affaire à des ingrats, car M. de Montalivet était un homme de

bien dans toute l'extension du mot.

L'empereur partit pour rentrer à Paris et en même temps pour voir le roi

de Saxe, qui venait d'y arriver uniquement pour lui faire une visite et

le remercier d'avoir délivré ses États, et en second lieu de les avoir

agrandis. L'empereur lui fit donner le palais de l'Élysée, que l'on

avait garni de tout ce qui était nécessaire à sa représentation, et tout

ce qui composait les principales autorités de l'État s'empressa d'aller

offrir ses hommages à ce vertueux monarque. Son exemple fut suivi par

les autres princes confédérés, et nous vîmes arriver successivement le

roi de Wurtemberg, que l'empereur fit loger au palais du Luxembourg, et

le roi de Bavière, qui arriva un peu plus tard. Le prince primat ainsi

que d'autres des bords du Rhin vinrent également.

Cet hiver fut remarquable par ses fêtes et ses plaisirs, et en même

temps par le plus grand événement que nous eussions encore vu. Il y a eu

mille contes de débités sur les motifs qui ont déterminé l'empereur à

rompre les liens dans lesquels il s'était engagé depuis plus de quinze

ans, et à se séparer d'une personne qui fut la compagne de sa vie

pendant les circonstances les plus orageuses de sa glorieuse carrière.

On lui a supposé l'ambition de s'allier au sang des rois et on s'est plu

à répandre le bruit qu'il avait sacrifié toutes les autres

considérations à celle-là; on a été là-dessus dans une erreur absolue,

et aussi injuste à son égard qu'on l'est d'ordinaire envers ceux qui

sont au-dessus de nous. La vérité la plus exacte est que le sacrifice de

l'objet de ses affections a été le plus pénible qu'il ait éprouvé

pendant sa vie, et qu'il n'y a rien qu'il n'eût préféré à ce qu'il a été

obligé de faire par des motifs que je vais décrire.

On fut généralement injuste envers l'empereur, lorsqu'il mit la couronne

impériale sur sa tête; on ne l'a cru mû que par un sentiment d'ambition

personnelle, et on était dans une grande erreur. J'ai déjà dit qu'il lui

en avait coûté pour changer la forme du gouvernement, et que, sans la

crainte de voir l'État troublé de nouveau par les divisions qui sont

inséparables d'un gouvernement électif, il n'eût peut-être pas changé un

ordre de choses qui semblait être la première conquête de la révolution.

Depuis qu'il avait ramené la nation aux principes monarchiques, il

n'avait rien négligé pour consolider des institutions qui assuraient

tout à la fois le retour des premiers, et qui maintenaient la

supériorité des idées modernes sur les anciennes. La diversité

d'opinions ne pouvait plus après lui amener de troubles, relativement à

la forme du gouvernement; mais cela ne suffisait pas: il fallait encore

que la ligne d'hérédité fût déterminée d'une manière si précise, qu'elle

n'offrît plus à sa mort une occasion de querelles entre des prétendans,

parce que, si ce malheur était arrivé, il aurait suffi de la moindre

intervention étrangère pour rallumer la discorde parmi nous. Son

sentiment d'ambition particulière, dans ce cas, consistait à vouloir

faire passer son ouvrage à la postérité, et à transmettre à son

successeur un État fortement établi sur ses nombreux trophées.

Il ne pouvait se dissimuler que cette suite de guerres continuelles

qu'on lui suscitait, dans le dessein de diminuer sa puissance, n'avait

réellement d'autre but que de l'abattre personnellement, parce qu'avec

lui tombait toute cette puissance qui n'était plus soutenue par

l'énergie révolutionnaire qu'il avait lui-même comprimée, et pour

continuer à imprimer au dehors une terreur dominatrice, il aurait fallu

entretenir dans l'intérieur cette fièvre volcanique qui souvent sauve

les empires, mais qui, dirigée par une main habile, les mène quelquefois

à leur asservissement.

Il était toujours sorti victorieux des entreprises qui avaient été

formées contre lui; presque toutes avaient produit un effet contraire à

celui que ses ennemis s'étaient proposé, et c'est ainsi qu'eux-mêmes

avaient réuni dans sa main cette masse de moyens qui leur parut plus

redoutable encore avec un génie comme le sien; mais aussi, puisqu'ils

cherchaient si souvent à les lui arracher à lui-même, lorsqu'il

commandait ses armées en personne, que ne devait-on pas craindre qu'ils

entreprissent sous son successeur, qui d'abord ne pouvait être qu'un

collatéral, et, en deuxième lieu, qui aurait trouvé la nation épuisée,

l'armée dégoûtée et les ressorts de l'esprit public usés!

Ce sont ces considérations qui l'ont déterminé, et qui lui faisaient

quelquefois dire, en parlant de ses ennemis: «Ils se sont donné

rendez-vous sur ma tombe; mais c'est à qui n'y viendra pas le premier.»

Ce sont ces considérations, dis-je, qui l'ont déterminé à s'occuper du

choix de son successeur.

L'empereur n'avait point d'enfans; l'impératrice en avait deux, dont les

destinées semblaient déjà fixées, et il n'aurait pu tourner sa pensée

vers eux, sans tomber dans de graves inconvéniens, et sans faire quelque

chose d'imparfait, qui aurait porté son principe de destruction avec son

institution même. Je crois cependant que, si les deux enfans de

l'impératrice avaient été seuls dans sa famille, il aurait pris quelque

arrangement pour assurer son héritage au vice-roi, parce que la nation

eût passé par cette transaction sans secousse ni déchirement, et que

rien n'eût été dérangé de l'ordre qu'il avait établi. Le vice-roi était

un prince laborieux, ayant une âme élevée, connaissant très-bien

l'étendue de ses devoirs envers l'empereur, et il se serait lui-même

imposé l'obligation de consolider tout le système du gouvernement qui

lui aurait été remis.

Ce qui m'a donné cette opinion, c'est que j'ai toujours vu l'empereur

content de sa soumission, et il disait quelquefois qu'il n'avait pas

encore éprouvé un désagrément de la part du vice-roi. Il ne s'arrêta

pourtant pas à l'idée de fixer son héritage sur lui, parce que d'une

part il avait des parens plus proches, et que par là il serait tombé

dans les discordes qu'il voulait principalement éviter. Mais ensuite il

reconnaissait la nécessité de se donner une alliance assez puissante

pour que, dans le cas où son système eût été menacé par un événement

quelconque, elle eût pu lui servir d'appui et se préserver d'une ruine

totale. Il espérait aussi que ce serait un moyen de mettre fin à cette

suite de guerres dont il voulait sortir à tout prix.

Tels furent les motifs qui le déterminèrent à rompre un lien auquel il

était attaché depuis tant d'années: c'était moins pour lui que pour

intéresser un État puissant à l'ordre de choses établi en France. Il

pensa plusieurs fois à cette communication qu'il voulait faire à

l'impératrice, sans oser lui parler; il craignait pour elle les suites

de sa sensibilité, les larmes ont toujours trouvé le chemin le plus sûr

de son coeur. Cependant il crut avoir rencontré une occasion favorable à

son projet avant de quitter Fontainebleau; il en dit quelques mots à

l'impératrice, mais il ne s'expliqua pas avant l'arrivée du vice-roi,

auquel il avait mandé de venir: ce fut lui-même qui parla à sa mère et

la porta à ce grand sacrifice; il se conduisit dans cette occasion en

bon fils et en homme reconnaissant et dévoué à son bienfaiteur, en lui

évitant des explications douloureuses avec une compagne dont

l'éloignement était un sacrifice aussi pénible qu'il était sensible pour

elle. L'empereur ayant réglé tout ce qui était relatif au sort de

l'impératrice, qu'il établit d'une manière grande et généreuse, pressa

le moment de la dissolution du mariage, sans doute parce qu'il souffrait

de l'état dans lequel était l'impératrice elle-même, qui dînait tous les

jours et passait le reste de la soirée en présence de personnes qui

étaient les témoins de sa descente du trône. Il n'y avait entre lui et

l'impératrice Joséphine aucun autre lien qu'un acte civil tel que cela

était d'usage dans le temps où il s'était marié. Or, les lois avaient

prévu la dissolution de ces sortes de contrats; en conséquence à un jour

fixe, il y eut le soir chez l'empereur une réunion des personnes dont

l'office était nécessaire dans cette circonstance, parmi lesquelles

étaient M. l'archi-chancelier et M. Régnault de Saint-Jean-d'Angely. Là,

l'empereur fit à haute voix la déclaration de l'intention dans laquelle

il était de rompre son mariage avec Joséphine, qui était présente, et

l'impératrice, de son côté, fit en sanglotant la même déclaration.

Le prince archi-chancelier ayant fait donner lecture de l'article de la

loi, en fit l'application au cas présent, et déclara le mariage dissous.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 29 / 48 题