CHAPITRE XVII.

Les conférences sont transportées à Vienne.--Chimères de quelques

intrigans.--Anecdote à ce sujet.--La paix est signée.--On fait sauter

les remparts de Vienne.--Deux enfans viennent de France demander la

grâce de leur mère.--Regret de l'empereur.--Singulière méprise.

On avait les yeux trop ouverts sur nos affaires dans toute l'Allemagne,

pour ignorer les moindres de nos revers; nos ennemis les comptaient

comme autant d'avantages pour eux, et en devenaient plus difficiles dans

les conférences où l'on traitait de la paix.

L'empereur était impatient des lenteurs des négociations, et, voulant

avoir ses plénipotentiaires plus à sa portée, il avait transféré à

Vienne le siége des conférences. C'était alors le prince Jean de

Lichtenstein qui était le principal plénipotentiaire pour l'Autriche. Ce

changement fut cause que l'on savait à peu près dans tout Vienne les

plus petits détails de ce qui se passait à ces conférences; cela

intéressait trop de monde pour que l'on eût rien négligé de ce qui

pouvait faire découvrir quelques particularités. Il y avait autour de

l'empereur quelques hommes qui s'opiniâtraient à croire que l'Autriche

était disposée à ne pas rester plus long-temps sous le joug d'un

gouvernement qui attirait sur elle autant de maux. Ces hommes ne

laissaient échapper aucune occasion d'entretenir l'empereur de chimères

qu'ils lui rapportaient comme l'opinion de plusieurs citoyens éclairés

de Vienne, tandis que ce n'étaient que les rêves de quelques hommes à

mouvement, dont les capitales ne manquent jamais. Dans presque tous les

pays, ces intrigans paraissent avoir le privilége de duper les hommes de

bien, et ceux de Vienne semblèrent avoir complètement réussi près des

hommes les plus marquans de tout ce qui était à l'armée de l'empereur.

Voici une anecdote qui m'a été racontée par un témoin oculaire. Le

maréchal Bessières était à sa première sortie, depuis la blessure qu'il

avait reçue à Wagram; il était venu voir l'empereur à l'heure de son

déjeuner, ce qui avait lieu après la parade; l'empereur avait fait

entrer le maréchal Bessières depuis quelques instans, lorsqu'on lui

annonça un personnage qu'il fit entrer sans le laisser attendre.

L'empereur, qui n'était pas accoutumé à le voir à cette heure-là, lui

demanda d'un ton gai: «Qu'y a-t-il de nouveau? que disent les habitans

de Vienne?» Croirait-on qu'il répondit de bonne foi: «Sire, ils sont

pénétrés d'admiration pour V. M., et chacun d'eux voit, dans le soldat

qu'il a à loger, un protecteur près du nouveau souverain qu'il plaira à

V. M. de leur donner?»

L'empereur ne répondit pas, parce qu'il ne croyait pas un mot de cela.

Il finissait son déjeuner, lorsque je me fis annoncer comme ayant un

compte à lui rendre; il était en assez belle humeur, et me demanda aussi

ce que disaient les Viennois. Je lui répondis «qu'ils nous donnaient à

tous les diables du matin au soir, et que bien sûrement ils

entreprendraient de se défaire de nous, si nous devions prolonger notre

séjour parmi eux.» L'empereur me répliqua (le maréchal Bessières

présent): «Ceci me paraît plus croyable, et il ne faut pas s'abuser. Si

la paix ne se fait pas, nous allons être entourés de mille Vendées; je

n'écoute pas les faiseurs de contes: il est temps de s'arrêter. Aussi

j'espère finir dans deux ou trois jours; cela ne tient qu'à des

bagatelles.» Effectivement, la paix fut signée très peu de jours après.

Avait-on fait circuler le bruit d'un projet de changement de dynastie

pour effrayer la maison d'Autriche et la faire hâter dans ses décisions?

Je l'ignore; mais, bien certainement, l'empereur n'a pas eu cette

idée-là, qui pouvait lui amener la guerre avec les Russes,

indépendamment des deux guerres qu'il avait déjà, et qu'il soutenait au

moyen de tous les efforts de son habileté. Je sais bien qu'on lui a

supposé le projet de former un parti dans la nation, et de proclamer le

grand-duc de Wurtzbourg empereur d'Autriche; mais je ne crois pas qu'il

ait jamais songé à une pareille chose. Il avait trop à faire en France

et en Espagne pour s'engager dans une entreprise qui aurait

infailliblement prolongé son séjour à Vienne.

Je me rappelle même qu'à cette époque, il me donna ordre de faire partir

de Paris un équipage de campagne en chevaux de selle, train, etc., pour

Bayonne, et, en même temps, d'écrire au grand-écuyer du roi d'Espagne,

pour que le roi lui envoyât quelques uns de ses meilleurs chevaux à

Burgos, où il comptait se rendre de suite[26].

La paix ayant été signée, elle fut envoyée à la ratification de

l'empereur d'Autriche, qui ne tarda pas à la donner. L'empereur fit une

proclamation aux habitans de Vienne, dans laquelle il les remerciait des

soins qu'ils avaient donnés aux blessés de l'armée; il leur témoignait

combien il avait souffert de ne pouvoir alléger les maux qui avaient

pesé sur eux, ajoutant que cette considération l'avait en partie décidé

à terminer la guerre, plus que la crainte de la chance des batailles.

Il terminait par leur dire que, si, pendant son long séjour près de leur

capitale, il ne s'était pas montré davantage au milieu d'eux, c'était

parce qu'il n'avait pas voulu détourner leurs respects et leurs hommages

de l'amour qu'ils portaient à leur souverain. Ces adieux firent beaucoup

de plaisir aux habitans de Vienne.

L'empereur leur avait laissé prendre un peu de licence. L'hiver

approchait; le petit peuple était très malheureux; il leur laissa couper

du bois dans les forêts impériales, et répondait aux employés

autrichiens, qui voulaient les en empêcher en faisant faire des

représentations à l'empereur: «Mais comment ferait l'empereur votre

maître? Il faudra bien que, non seulement il chauffe les malheureux,

mais il faudra qu'il les nourrisse: laissez-leur prendre du bois, et

mettez cela sur mon compte[27].»

Les magistrats de Vienne vinrent prendre congé de lui; ils lui

demandèrent d'épargner les remparts de la ville, que l'on avait minés

depuis un mois pour les faire sauter. L'empereur le leur refusa, en

observant qu'il était même dans leur intérêt qu'ils fussent détruits,

parce qu'il ne prendrait plus fantaisie à qui que ce fût d'exposer leur

ville à être brûlée, pour satisfaire une ambition particulière. Il dit

que cela avait même été son projet en 1805; mais qu'ayant été exposé,

cette fois-ci, ou à incendier Vienne, ou à courir des chances fâcheuses,

s'il n'avait pu s'en faire ouvrir les portes, il ne voulait plus à

l'avenir être dans ce cas.

Les magistrats furent obligés de se retirer, et lorsque l'empereur fut

parti, on mit le feu aux différens fourneaux de mine qui avaient été

établis sous les angles saillans de l'enceinte de la place; il y eut,

après l'explosion, seize ouvertures considérables. On fut très sensible

à Vienne à cette opération; on la regarda comme une flétrissure: mais

l'empereur n'avait que l'intention d'ouvrir la place de manière à ce

qu'on ne pût pas la défendre, et nullement celle d'humilier la

population.

Nous entendîmes la détonation de ces fourneaux à quelque distance de

Schoenbrunn. Par le traité de paix, on avait stipulé un temps déterminé

pour évacuer la capitale et les États autrichiens; ce fut le maréchal

Davout qui fut chargé de l'arrière-garde, et de remettre le pays aux

autorités autrichiennes. Il resta, en conséquence, encore quelque temps

à Vienne.

On a souvent parlé d'exécutions et on a mis sur le compte de l'empereur

des actes de rigueur auxquels il n'avait aucune part; il a toujours

sanctionné des jugemens rendus, mais jamais il n'a ordonné que l'on

traduisît qui que ce soit en jugement sans qu'auparavant il n'y ait eu

une information de suite, et qu'on ne lui ait présenté un rapport

accompagné d'une proposition, soit pour la mise en jugement ou en

liberté; et toujours il approuvait ce qu'on lui proposait. Avant de

partir de Vienne, il arriva une circonstance qui l'indisposa contre le

ministre de la police.

L'empereur rentrait un jour d'une course à cheval; il trouva dans la

cour du château une dame, d'un extérieur respectable accompagnée de deux

petits enfans; tous trois étaient en noir. L'empereur crut un instant

que c'était la veuve de quelque officier tué à la bataille. Il

s'approcha d'eux avec intérêt. Sa contenance changea quand il apprit

qu'elle amenait ces enfans de Caen en Normandie pour solliciter de

l'empereur la grâce de leur mère, condamnée à mort par le tribunal

criminel de cette ville.

L'empereur n'avait, pour le moment, aucun souvenir d'avoir entendu

parler de cette affaire; il voyait cependant qu'elle devait être bien

sérieuse pour que l'on fût venu de si loin pour lui demander la grâce

d'une condamnée. Cette dame n'était munie d'aucune lettre de

recommandation; elle venait absolument surprendre un mouvement de

sensibilité à l'empereur, qui lui demanda le nom de la personne en

faveur de laquelle elle intercédait. C'est alors qu'elle nomma madame de

D***; ce nom rappela à l'empereur toute l'affaire, et il répondit à

cette dame qu'il était fâché de ne pouvoir la dédommager d'un aussi

pénible voyage que celui qu'elle venait de faire, mais qu'il ne pouvait

lui répondre sans connaître l'opinion du conseil, surtout sur un cas

comme celui dont il était question, parce qu'il rappelait à son esprit

des circonstances tellement graves, qu'il ne croyait pas pouvoir user du

droit de faire grâce dans cette occasion.

J'ai vu le moment où il allait l'accorder; son coeur avait déjà prononcé,

mais d'autres considérations lui parlaient plus haut que la sensibilité;

il était fort en colère contre le ministre de la police, qui, après

avoir fait un grand éclat de cette affaire et s'en être fait un mérite,

donnait ensuite des passe-ports pour que l'on vînt lui demander grâce de

l'exécution d'un jugement sur lequel il ne lui avait rien écrit; il

disait avec raison: «Si c'est un cas graciable, pourquoi ne me l'avoir

pas écrit? et s'il ne l'est pas, pourquoi avoir donné des passe-ports à

une famille que je suis obligé de renvoyer désolée?» Il se plaignit

beaucoup de ce manque de tact de la part du ministre de la police.

La personne pour laquelle on demandait grâce à l'empereur était une

madame D***, divorcée d'avec son mari, et vivant fort légèrement avec

tout le monde. Après son divorce elle s'était retirée chez sa mère avec

ses deux enfans; elle habitait un château à sept ou huit lieues de Caen,

sur le bord d'une route.

Plusieurs fois la messagerie avait été arrêtée et volée non loin de là,

sans que l'on pût parvenir à découvrir les auteurs de ce brigandage, qui

était exercé par des hommes se disant chouans et royalistes, pour cacher

leur honteux trafic, mais qui, au fait, ne faisaient que voler pour leur

compte particulier. On cherchait partout des traces de ces voleurs,

lorsqu'un incident, qu'il serait trop long de raconter, vint en faire

découvrir quelques uns; on eut bientôt les autres: ils étaient tous de

ce qu'on appelait autrefois des gens comme il faut, appartenant à de

bonnes familles; mais ayant fréquenté de mauvaises compagnies, ils

s'étaient perdus. Madame D*** s'était associée à eux au point de leur

donner asile dans son château, où ils se réunissaient pour aller

commettre le vol, et où ils revenaient ensuite pour le partager après

l'avoir exécuté. Ses désordres l'avaient conduite à cet état

d'abaissement. Elle fut traduite devant le tribunal d'après les

dépositions des complices; elle y fut convaincue et condamnée.

Son avocat lui avait probablement conseillé de se déclarer enceinte,

afin d'obtenir une suspension à son exécution, et avoir le temps

d'envoyer sa mère et ses enfans demander sa grâce.

Si elle pouvait l'obtenir sans blesser la morale publique, c'était au

ministre à en informer l'empereur; si elle ne le pouvait pas, le

ministre ne devait pas laisser entreprendre un voyage à une famille qui

s'en est retournée pleurant tout le long du chemin, et laissant croire

qu'elle était victime de la cruauté de l'empereur.

Il arriva encore, avant de partir de Vienne, une aventure d'une autre

espèce qui aurait pu avoir des suites désagréables, si l'empereur

n'avait pas été si bien servi, que l'on y remédia sur-le-champ, sans que

cela pût paraître.

Il venait de signer la paix, et avait dicté à M. de Menneval, son

secrétaire intime, deux lettres, l'une pour l'empereur d'Autriche, et

l'autre pour l'empereur de Russie. Il n'attendit pas qu'elles fussent

copiées, et alla voir défiler la parade. M. de Menneval, les ayant

achevées, les mit sur le bureau de l'empereur afin qu'il les lût et les

signât à son retour (l'empereur avait l'habitude de relire ce qu'il

dictait); il disposa aussi deux enveloppes auxquelles il mit d'avance

les adresses pour avoir plus tôt expédié les lettres au retour de

l'empereur, qui ne tarda pas à rentrer.

Il lut et signa les deux lettres, et, pendant que M. de Menneval

ajoutait à l'une d'elles ce qu'il venait de lui ordonner, il s'amuse à

ployer l'autre lui-même, à la mettre dans l'enveloppe, à la cacheter, et

va lui-même la donner au général autrichien Bubna, qui était, depuis la

parade, à attendre dans le salon voisin. Celui-ci était déjà parti pour

le quartier-général de l'empereur d'Autriche, lorsque Menneval, voulant

mettre la deuxième lettre dans l'enveloppe, trouva que c'était

l'enveloppe de l'empereur de Russie qui était restée, et il avait en

main la lettre destinée à l'empereur d'Autriche; en sorte que le général

Bubna était parti avec la lettre destinée à l'empereur de Russie, dans

l'enveloppe à l'adresse de l'empereur d'Autriche. Il n'est pas

nécessaire, je crois, d'ajouter que ce n'était pas la même chose: aussi

l'empereur vint-il lui-même pour faire courir après le général Bubna,

que l'on joignit hors des grilles du château; on lui dit que l'empereur

désirait qu'il revînt, parce qu'il avait quelque chose à ajouter à la

lettre dont il était porteur. On les remit chacune dans leur enveloppe,

et cela ne se sut pas. Depuis cette anecdote, l'empereur ne se mêla plus

de l'expédition de ses dépêches, et laissa ce soin à M. de Menneval, qui

ne le quittait pas un seul jour.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 28 / 48 题