Les conférences sont transportées à Vienne.--Chimères de quelques
intrigans.--Anecdote à ce sujet.--La paix est signée.--On fait sauter
les remparts de Vienne.--Deux enfans viennent de France demander la
grâce de leur mère.--Regret de l'empereur.--Singulière méprise.
On avait les yeux trop ouverts sur nos affaires dans toute l'Allemagne,
pour ignorer les moindres de nos revers; nos ennemis les comptaient
comme autant d'avantages pour eux, et en devenaient plus difficiles dans
les conférences où l'on traitait de la paix.
L'empereur était impatient des lenteurs des négociations, et, voulant
avoir ses plénipotentiaires plus à sa portée, il avait transféré à
Vienne le siége des conférences. C'était alors le prince Jean de
Lichtenstein qui était le principal plénipotentiaire pour l'Autriche. Ce
changement fut cause que l'on savait à peu près dans tout Vienne les
plus petits détails de ce qui se passait à ces conférences; cela
intéressait trop de monde pour que l'on eût rien négligé de ce qui
pouvait faire découvrir quelques particularités. Il y avait autour de
l'empereur quelques hommes qui s'opiniâtraient à croire que l'Autriche
était disposée à ne pas rester plus long-temps sous le joug d'un
gouvernement qui attirait sur elle autant de maux. Ces hommes ne
laissaient échapper aucune occasion d'entretenir l'empereur de chimères
qu'ils lui rapportaient comme l'opinion de plusieurs citoyens éclairés
de Vienne, tandis que ce n'étaient que les rêves de quelques hommes à
mouvement, dont les capitales ne manquent jamais. Dans presque tous les
pays, ces intrigans paraissent avoir le privilége de duper les hommes de
bien, et ceux de Vienne semblèrent avoir complètement réussi près des
hommes les plus marquans de tout ce qui était à l'armée de l'empereur.
Voici une anecdote qui m'a été racontée par un témoin oculaire. Le
maréchal Bessières était à sa première sortie, depuis la blessure qu'il
avait reçue à Wagram; il était venu voir l'empereur à l'heure de son
déjeuner, ce qui avait lieu après la parade; l'empereur avait fait
entrer le maréchal Bessières depuis quelques instans, lorsqu'on lui
annonça un personnage qu'il fit entrer sans le laisser attendre.
L'empereur, qui n'était pas accoutumé à le voir à cette heure-là, lui
demanda d'un ton gai: «Qu'y a-t-il de nouveau? que disent les habitans
de Vienne?» Croirait-on qu'il répondit de bonne foi: «Sire, ils sont
pénétrés d'admiration pour V. M., et chacun d'eux voit, dans le soldat
qu'il a à loger, un protecteur près du nouveau souverain qu'il plaira à
V. M. de leur donner?»
L'empereur ne répondit pas, parce qu'il ne croyait pas un mot de cela.
Il finissait son déjeuner, lorsque je me fis annoncer comme ayant un
compte à lui rendre; il était en assez belle humeur, et me demanda aussi
ce que disaient les Viennois. Je lui répondis «qu'ils nous donnaient à
tous les diables du matin au soir, et que bien sûrement ils
entreprendraient de se défaire de nous, si nous devions prolonger notre
séjour parmi eux.» L'empereur me répliqua (le maréchal Bessières
présent): «Ceci me paraît plus croyable, et il ne faut pas s'abuser. Si
la paix ne se fait pas, nous allons être entourés de mille Vendées; je
n'écoute pas les faiseurs de contes: il est temps de s'arrêter. Aussi
j'espère finir dans deux ou trois jours; cela ne tient qu'à des
bagatelles.» Effectivement, la paix fut signée très peu de jours après.
Avait-on fait circuler le bruit d'un projet de changement de dynastie
pour effrayer la maison d'Autriche et la faire hâter dans ses décisions?
Je l'ignore; mais, bien certainement, l'empereur n'a pas eu cette
idée-là, qui pouvait lui amener la guerre avec les Russes,
indépendamment des deux guerres qu'il avait déjà, et qu'il soutenait au
moyen de tous les efforts de son habileté. Je sais bien qu'on lui a
supposé le projet de former un parti dans la nation, et de proclamer le
grand-duc de Wurtzbourg empereur d'Autriche; mais je ne crois pas qu'il
ait jamais songé à une pareille chose. Il avait trop à faire en France
et en Espagne pour s'engager dans une entreprise qui aurait
infailliblement prolongé son séjour à Vienne.
Je me rappelle même qu'à cette époque, il me donna ordre de faire partir
de Paris un équipage de campagne en chevaux de selle, train, etc., pour
Bayonne, et, en même temps, d'écrire au grand-écuyer du roi d'Espagne,
pour que le roi lui envoyât quelques uns de ses meilleurs chevaux à
Burgos, où il comptait se rendre de suite[26].
La paix ayant été signée, elle fut envoyée à la ratification de
l'empereur d'Autriche, qui ne tarda pas à la donner. L'empereur fit une
proclamation aux habitans de Vienne, dans laquelle il les remerciait des
soins qu'ils avaient donnés aux blessés de l'armée; il leur témoignait
combien il avait souffert de ne pouvoir alléger les maux qui avaient
pesé sur eux, ajoutant que cette considération l'avait en partie décidé
à terminer la guerre, plus que la crainte de la chance des batailles.
Il terminait par leur dire que, si, pendant son long séjour près de leur
capitale, il ne s'était pas montré davantage au milieu d'eux, c'était
parce qu'il n'avait pas voulu détourner leurs respects et leurs hommages
de l'amour qu'ils portaient à leur souverain. Ces adieux firent beaucoup
de plaisir aux habitans de Vienne.
L'empereur leur avait laissé prendre un peu de licence. L'hiver
approchait; le petit peuple était très malheureux; il leur laissa couper
du bois dans les forêts impériales, et répondait aux employés
autrichiens, qui voulaient les en empêcher en faisant faire des
représentations à l'empereur: «Mais comment ferait l'empereur votre
maître? Il faudra bien que, non seulement il chauffe les malheureux,
mais il faudra qu'il les nourrisse: laissez-leur prendre du bois, et
mettez cela sur mon compte[27].»
Les magistrats de Vienne vinrent prendre congé de lui; ils lui
demandèrent d'épargner les remparts de la ville, que l'on avait minés
depuis un mois pour les faire sauter. L'empereur le leur refusa, en
observant qu'il était même dans leur intérêt qu'ils fussent détruits,
parce qu'il ne prendrait plus fantaisie à qui que ce fût d'exposer leur
ville à être brûlée, pour satisfaire une ambition particulière. Il dit
que cela avait même été son projet en 1805; mais qu'ayant été exposé,
cette fois-ci, ou à incendier Vienne, ou à courir des chances fâcheuses,
s'il n'avait pu s'en faire ouvrir les portes, il ne voulait plus à
l'avenir être dans ce cas.
Les magistrats furent obligés de se retirer, et lorsque l'empereur fut
parti, on mit le feu aux différens fourneaux de mine qui avaient été
établis sous les angles saillans de l'enceinte de la place; il y eut,
après l'explosion, seize ouvertures considérables. On fut très sensible
à Vienne à cette opération; on la regarda comme une flétrissure: mais
l'empereur n'avait que l'intention d'ouvrir la place de manière à ce
qu'on ne pût pas la défendre, et nullement celle d'humilier la
population.
Nous entendîmes la détonation de ces fourneaux à quelque distance de
Schoenbrunn. Par le traité de paix, on avait stipulé un temps déterminé
pour évacuer la capitale et les États autrichiens; ce fut le maréchal
Davout qui fut chargé de l'arrière-garde, et de remettre le pays aux
autorités autrichiennes. Il resta, en conséquence, encore quelque temps
à Vienne.
On a souvent parlé d'exécutions et on a mis sur le compte de l'empereur
des actes de rigueur auxquels il n'avait aucune part; il a toujours
sanctionné des jugemens rendus, mais jamais il n'a ordonné que l'on
traduisît qui que ce soit en jugement sans qu'auparavant il n'y ait eu
une information de suite, et qu'on ne lui ait présenté un rapport
accompagné d'une proposition, soit pour la mise en jugement ou en
liberté; et toujours il approuvait ce qu'on lui proposait. Avant de
partir de Vienne, il arriva une circonstance qui l'indisposa contre le
ministre de la police.
L'empereur rentrait un jour d'une course à cheval; il trouva dans la
cour du château une dame, d'un extérieur respectable accompagnée de deux
petits enfans; tous trois étaient en noir. L'empereur crut un instant
que c'était la veuve de quelque officier tué à la bataille. Il
s'approcha d'eux avec intérêt. Sa contenance changea quand il apprit
qu'elle amenait ces enfans de Caen en Normandie pour solliciter de
l'empereur la grâce de leur mère, condamnée à mort par le tribunal
criminel de cette ville.
L'empereur n'avait, pour le moment, aucun souvenir d'avoir entendu
parler de cette affaire; il voyait cependant qu'elle devait être bien
sérieuse pour que l'on fût venu de si loin pour lui demander la grâce
d'une condamnée. Cette dame n'était munie d'aucune lettre de
recommandation; elle venait absolument surprendre un mouvement de
sensibilité à l'empereur, qui lui demanda le nom de la personne en
faveur de laquelle elle intercédait. C'est alors qu'elle nomma madame de
D***; ce nom rappela à l'empereur toute l'affaire, et il répondit à
cette dame qu'il était fâché de ne pouvoir la dédommager d'un aussi
pénible voyage que celui qu'elle venait de faire, mais qu'il ne pouvait
lui répondre sans connaître l'opinion du conseil, surtout sur un cas
comme celui dont il était question, parce qu'il rappelait à son esprit
des circonstances tellement graves, qu'il ne croyait pas pouvoir user du
droit de faire grâce dans cette occasion.
J'ai vu le moment où il allait l'accorder; son coeur avait déjà prononcé,
mais d'autres considérations lui parlaient plus haut que la sensibilité;
il était fort en colère contre le ministre de la police, qui, après
avoir fait un grand éclat de cette affaire et s'en être fait un mérite,
donnait ensuite des passe-ports pour que l'on vînt lui demander grâce de
l'exécution d'un jugement sur lequel il ne lui avait rien écrit; il
disait avec raison: «Si c'est un cas graciable, pourquoi ne me l'avoir
pas écrit? et s'il ne l'est pas, pourquoi avoir donné des passe-ports à
une famille que je suis obligé de renvoyer désolée?» Il se plaignit
beaucoup de ce manque de tact de la part du ministre de la police.
La personne pour laquelle on demandait grâce à l'empereur était une
madame D***, divorcée d'avec son mari, et vivant fort légèrement avec
tout le monde. Après son divorce elle s'était retirée chez sa mère avec
ses deux enfans; elle habitait un château à sept ou huit lieues de Caen,
sur le bord d'une route.
Plusieurs fois la messagerie avait été arrêtée et volée non loin de là,
sans que l'on pût parvenir à découvrir les auteurs de ce brigandage, qui
était exercé par des hommes se disant chouans et royalistes, pour cacher
leur honteux trafic, mais qui, au fait, ne faisaient que voler pour leur
compte particulier. On cherchait partout des traces de ces voleurs,
lorsqu'un incident, qu'il serait trop long de raconter, vint en faire
découvrir quelques uns; on eut bientôt les autres: ils étaient tous de
ce qu'on appelait autrefois des gens comme il faut, appartenant à de
bonnes familles; mais ayant fréquenté de mauvaises compagnies, ils
s'étaient perdus. Madame D*** s'était associée à eux au point de leur
donner asile dans son château, où ils se réunissaient pour aller
commettre le vol, et où ils revenaient ensuite pour le partager après
l'avoir exécuté. Ses désordres l'avaient conduite à cet état
d'abaissement. Elle fut traduite devant le tribunal d'après les
dépositions des complices; elle y fut convaincue et condamnée.
Son avocat lui avait probablement conseillé de se déclarer enceinte,
afin d'obtenir une suspension à son exécution, et avoir le temps
d'envoyer sa mère et ses enfans demander sa grâce.
Si elle pouvait l'obtenir sans blesser la morale publique, c'était au
ministre à en informer l'empereur; si elle ne le pouvait pas, le
ministre ne devait pas laisser entreprendre un voyage à une famille qui
s'en est retournée pleurant tout le long du chemin, et laissant croire
qu'elle était victime de la cruauté de l'empereur.
Il arriva encore, avant de partir de Vienne, une aventure d'une autre
espèce qui aurait pu avoir des suites désagréables, si l'empereur
n'avait pas été si bien servi, que l'on y remédia sur-le-champ, sans que
cela pût paraître.
Il venait de signer la paix, et avait dicté à M. de Menneval, son
secrétaire intime, deux lettres, l'une pour l'empereur d'Autriche, et
l'autre pour l'empereur de Russie. Il n'attendit pas qu'elles fussent
copiées, et alla voir défiler la parade. M. de Menneval, les ayant
achevées, les mit sur le bureau de l'empereur afin qu'il les lût et les
signât à son retour (l'empereur avait l'habitude de relire ce qu'il
dictait); il disposa aussi deux enveloppes auxquelles il mit d'avance
les adresses pour avoir plus tôt expédié les lettres au retour de
l'empereur, qui ne tarda pas à rentrer.
Il lut et signa les deux lettres, et, pendant que M. de Menneval
ajoutait à l'une d'elles ce qu'il venait de lui ordonner, il s'amuse à
ployer l'autre lui-même, à la mettre dans l'enveloppe, à la cacheter, et
va lui-même la donner au général autrichien Bubna, qui était, depuis la
parade, à attendre dans le salon voisin. Celui-ci était déjà parti pour
le quartier-général de l'empereur d'Autriche, lorsque Menneval, voulant
mettre la deuxième lettre dans l'enveloppe, trouva que c'était
l'enveloppe de l'empereur de Russie qui était restée, et il avait en
main la lettre destinée à l'empereur d'Autriche; en sorte que le général
Bubna était parti avec la lettre destinée à l'empereur de Russie, dans
l'enveloppe à l'adresse de l'empereur d'Autriche. Il n'est pas
nécessaire, je crois, d'ajouter que ce n'était pas la même chose: aussi
l'empereur vint-il lui-même pour faire courir après le général Bubna,
que l'on joignit hors des grilles du château; on lui dit que l'empereur
désirait qu'il revînt, parce qu'il avait quelque chose à ajouter à la
lettre dont il était porteur. On les remit chacune dans leur enveloppe,
et cela ne se sut pas. Depuis cette anecdote, l'empereur ne se mêla plus
de l'expédition de ses dépêches, et laissa ce soin à M. de Menneval, qui
ne le quittait pas un seul jour.