Réponse. «Je m'y attendais bien, mais j'étais résolu à mourir.»

L'empereur. «Si je vous faisais mettre en liberté, iriez-vous chez vos

parens, et abandonneriez-vous votre projet?»

Réponse. «Sire, si nous avions la paix, oui; mais si nous avons encore

la guerre je l'exécuterai.»

L'empereur fit appeler le docteur Corvisart qui avait été mandé quelques

jours auparavant de Paris à Vienne, où il était arrivé. Comme dans ce

moment il se trouvait dans les appartemens de l'empereur, il le fit

entrer, et, sans lui rien expliquer, il lui fit tâter le pouls à ce

jeune homme et lui demanda comment il était. M. Corvisart lui répondit

que le pouls était un peu agité, mais que l'homme n'était point malade;

que cette agitation n'était qu'une légère émotion nerveuse. Ce fut alors

que l'empereur lui dit: «Eh bien! ce jeune homme vient de cent lieues

d'ici pour me tuer;» il lui conta ce que je viens de dire.

On ramena ce malheureux jeune homme à Vienne, où il fut traduit à un

conseil de guerre et exécuté. On l'avait mis en prison à Vienne;

l'empereur partit pour Paris sans donner d'ordre à son égard: ces

détails-là ne le regardaient pas, et ce fut l'autorité qui remettait

Vienne aux Autrichiens, qui traduisit ce jeune homme devant une

commission militaire avec les documens qui existaient sur lui. Il était

difficile que l'on osât prendre sur soi de ne pas en débarrasser la

société.

Cette singulière aventure fit penser plus d'une bonne tête: on avait vu

combien il s'en était peu fallu qu'elle ne réussît, et on commença à

craindre que l'exemple de ce jeune fanatique ne trouvât des imitateurs.

Puis, comme on oublie tout, cette affaire passa comme les autres.

Elle fut cependant sue à Vienne, et on ne manqua pas de trouver des

hommes qui prétendirent qu'elle avait des ramifications; on eut beaucoup

de peine à se convaincre que le projet n'était sorti que de cette jeune

tête.

Après que l'empereur eut réuni son armée en aussi bon état qu'elle

pouvait l'être après une si laborieuse campagne, il la fit manoeuvrer

souvent, et entretenait ainsi dans l'esprit des habitans une opinion

morale, qui lui aurait été favorable, s'il avait dû recommencer les

hostilités. C'est au 15 août 1809 que l'empereur, étant à Vienne, nomma

le prince de Neuchâtel prince de Wagram, le maréchal Masséna prince

d'Essling, et le maréchal Davout prince d'Eckmuhl. Il créa ducs les

ministres de la guerre, de la justice, des finances et des relations

extérieures (c'est-à-dire MM. Clarke, Reynier, Gaudin et Champagny),

ainsi que le ministre-secrétaire d'État, M. Maret. Les maréchaux

Macdonald et Oudinot furent également nommés, le premier duc de Tarente,

et le second duc de Reggio.

Il y eut ce jour du 15 août, anniversaire de la naissance de l'empereur,

un _Te Deum_ chanté à la métropole de Vienne, auquel assistèrent les

généraux de l'armée ainsi que les magistrats de la ville.

On venait d'apprendre par la voix publique, et particulièrement par les

journaux anglais, qu'il s'était livré en Espagne une bataille entre

notre armée et l'armée anglaise, et que le résultat avait été heureux

pour celle-ci. Nous attendions tous les jours le courrier qui devait en

apporter l'avis officiel avec des détails; mais la difficulté des

communications entre Madrid et Bayonne ne permettait pas que

l'impatience de l'empereur fût satisfaite. On attendit environ quinze

jours avant de voir arriver M. Carion de Nisas, qui était porteur de

cette nouvelle; il avait assisté à la bataille, et était bien informé de

tout ce qui concernait nos affaires en Espagne.

Tout ce qu'il raconta à l'empereur lui donna beaucoup d'humeur, et il

disait hautement que, bien que sa meilleure armée fût en Espagne, on n'y

faisait que des sottises. Je n'ai point fait cette campagne, mais voici

ce que j'en ai appris.

Le maréchal Soult, après sa malheureuse affaire d'Oporto, s'était retiré

par Guimarens, Montolegne et Orense sur Luego, où il rejoignit le

maréchal Ney, qui avait évacué la Corogne et réuni son corps d'armée. Il

avait été obligé de prendre cette route, parce que les Anglais l'avaient

débordé, et prolonger son mouvement en passant par Amarante et Chavez.

Ces troupes anglaises étaient un détachement considérable de l'armée de

lord Wellington, qui, pendant cette opération d'une partie de son armée,

remontait la vallée du Tage avec le reste, en même temps qu'une armée

espagnole s'avançait par la Manche sur Tolède.

Les maréchaux Soult et Ney, réunis à Luego, se concertèrent et

convinrent de faire ensemble un mouvement sur Orense pour battre les

Anglais, et disperser les rassemblemens d'insurgés qui les avaient déjà

rejoints.

Ils partirent en effet pour se porter sur Orense; mais, avant d'arriver

à ce point, le maréchal Soult prit à sa gauche et vint gagner Sanabria;

le maréchal Ney prétendit qu'il ne l'avait pas prévenu de ce changement

de résolution, qui le mit dans une position critique, ne l'ayant appris

que par un incident; le maréchal Soult dit lui en avoir fait part.

Lequel des deux croire? Je n'en sais rien; mais il n'est pas présumable

que le maréchal Soult ait pris plaisir à compromettre le maréchal Ney:

ce qui est plus vraisemblable, c'est que l'ordonnance ou officier

porteur de l'avis aura été pris en chemin.

Quelle que soit la manière dont le maréchal Ney ait été averti, il

suivit le mouvement du maréchal Soult en évacuant toute la Galice, et

ces deux corps vinrent passer l'Exla à Saint-Cébrian, pour se porter sur

Zamora. Ils vinrent ensuite par Salamanque à Plasencia, où ils furent

rejoints par le corps du maréchal Mortier, qui arrivait directement de

Valladolid.

Ces trois corps étaient réunis à Plasencia, lorsque M. de Wellington, en

remontant la vallée du Tage avec toute son armée, s'avança jusqu'à

Talavera de la Reyna. Au bruit de son approche, le roi était parti de

Madrid, avec les maréchaux Jourdan, Victor, et le corps du général

Sébastiani. Cette armée s'avança à la rencontre des Espagnols sur la

route de Madrid à Tolède, et à la rencontre des Anglais sur celle de

Madrid à Talavera.

Le roi fit prévenir les maréchaux réunis à Plasencia de son mouvement,

et leur ordonna de passer et de descendre dans la vallée du Tage. Soit

que son ordre arrivât trop tard, soit que lui-même eût trop précipité

son mouvement offensif sur l'armée anglaise, on n'obtint pas ce que l'on

avait espéré par un mouvement de manoeuvre; on réunit tout ce que l'on

pût du corps qui observait les Espagnols (c'était celui de Sébastiani) à

celui que les maréchaux Jourdan et Victor commandaient en avant sur

Talavera, et on attaqua maladroitement l'armée anglaise, qui se trouvait

dans la situation la plus avantageuse où la fortune pouvait la placer

pour nous, si les corps de Plasencia avaient pu prendre part à l'action.

Au lieu de cela, on l'engagea avec des troupes venues de Madrid; on se

disputa les hauteurs des positions, on perdit des deux côtés beaucoup de

monde, et on n'obtint aucun résultat. L'armée du roi, ne comptant plus

sur l'attaque des trois maréchaux qui étaient à Plasencia, se retira

pour se réunir au corps qui était opposé aux Espagnols, et couvrir

Madrid.

L'armée anglaise fut obligée de se retirer le lendemain, ayant eu avis

de la marche de l'armée des trois maréchaux, qui, étant partie de

Plasencia, pouvait arriver avant elle, non seulement au pont d'Almaraza,

mais à celui de l'Arzobispo, qui étaient, surtout ce dernier, les seuls

points de retraite du général Wellington.

Il ne fallait pas l'attaquer avant qu'on ne fût en mesure de les occuper

lorsqu'il se serait présenté pour repasser le Tage; il n'y avait même

aucun inconvénient à laisser attaquer les trois maréchaux les premiers,

et à se tenir prêt à suivre l'armée anglaise dans le mouvement

rétrograde qu'elle aurait dû faire pour aller défendre son point de

retraite. On aurait pu alors l'engager; et même la forcer à une action

désastreuse pour elle; au lieu de cela, on a été lui présenter une

occasion d'assurer sa retraite en faisant battre le corps destiné par sa

position à la poursuivre: aussi arriva-t-elle sans accident au pont de

l'Arzobispo, qu'elle trouva libre, et elle n'eut aucun engagement avec

l'armée des maréchaux. Cette campagne était le début de M. Wellington

dans la carrière de gloire qu'il a parcourue avec tant d'éclat depuis;

et nous étions destinés à voir les meilleures troupes de France, celles

de Boulogne, d'Austerlitz et de Friedland, condamnées à recevoir des

humiliations des ennemis, parce qu'elles étaient confiées à des mains

qui n'en surent pas tirer parti.

L'empereur levait les épaules de pitié en écoutant ces détails, et nous

qui étions témoins de la différence qu'il y avait entre l'armée

d'Espagne et celle qu'avait l'empereur en Allemagne, où il venait

d'exécuter de si prodigieuses choses, nous faisions déjà de tristes

réflexions sur l'état où la France pourrait être réduite lorsqu'il n'y

serait plus.

L'empereur nous disait, en parlant de ceux qui commandaient en Espagne

(sans désigner personne): «Ces gens-là ont bien de la présomption; on

m'accorde un peu plus de talent qu'à un autre, et pour livrer bataille à

un ennemi que je suis accoutumé à battre, je ne crois jamais avoir assez

de troupes; j'appelle à moi tout ce que je puis réunir: eux s'en vont

avec confiance attaquer un ennemi qu'ils ne connaissent pas, et

n'emmènent que la moitié de leur monde! Peut-on manoeuvrer ainsi? Il

faudrait que je fusse partout. Que n'ai-je eu ici les trois corps de

Soult, Ney et Mortier, j'en aurais fait voir de belles à ceux-ci» (les

Autrichiens)!

Il n'avait effectivement qu'un seul corps d'infanterie, celui du

maréchal Davout, qui fût composé d'aussi bonne troupes que celles qui

étaient en Espagne. Cette bataille de Talavera donna à l'empereur un

chagrin qui dura plusieurs jours; il concevait aisément une mauvaise

fortune de guerre, mais une faute que l'on pouvait éviter diminuait tout

de suite la bonne opinion qu'il avait eue de celui qui l'avait commise.

Malgré cela, il avait une bonté naturelle pour tous ceux qui avaient

servi sous lui longtemps, et quoiqu'il les grondât parfois, il leur

fournissait presque aussitôt les moyens de rentrer en grâce. Il ne

pardonnait rien aussi facilement que les torts que l'on avait eus envers

lui personnellement. Une bonne action détruisait, dans son esprit,

l'effet de dix fautes; mais un manque à l'honneur ou un manque de

courage perdait sans retour celui qui s'en rendait coupable.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 27 / 48 题