CHAPITRE XV.

Nouvelles de Portugal.--Le maréchal Soult.--Bruits

singuliers.--Expédition anglaise à Walcheren.--Prise de Flessingue par

les Anglais.--La garde nationale est mobilisée pour couvrir

Anvers.--Conduite de Fouché à cette occasion.--Le pape.--Troubles à

Rome.--Cette ville est réunie à l'empire.--Soulèvement dans le

Tyrol.--Hoffer.--M. de Metternich.--Le prince Jean de

Lichtenstein.--Conférences pour traiter de la paix.--L'empereur fait

camper l'armée.--Il passe la revue des différens corps.--Sentimens du

maréchal Marmont pour l'empereur.--Paroles de Napoléon aux autorités de

Brunn.--Singulier recours en grâce d'un soldat.--Clémence de l'empereur.

La bataille d'Essling avait glacé tout le monde, et nos intrigans ayant

conçu de nouvelles espérances à Paris y avaient remis les fers au feu

pour profiter de plusieurs circonstances qui leur parurent propres à

favoriser leurs projets.

Les Anglais, qui avaient évacué l'Espagne au mois de janvier, y étaient

retournés par Lisbonne, et avaient marché contre le maréchal Soult, qui,

de la Corogne, s'était avancé à Oporto. Il fut obligé d'abandonner son

artillerie et de se retirer par des chemins difficiles, à travers mille

obstacles que son talent lui fit surmonter.

Il parvint jusqu'à Schoenbrunn des bruits tendant à faire croire qu'il se

serait passé des choses extraordinaires dans ce pays-là, dont on

supposait que le maréchal Soult voulait usurper la souveraineté; il est

certain que l'on a fait là-dessus mille versions. Quelques-unes

paraissaient mériter attention, parce que l'on avait généralement cru

que l'empereur était perdu après la bataille d'Essling, et qu'ayant vu

le grand-duc de Berg devenir roi de Naples, à la suite de faits d'armes

glorieux, on pouvait supposer que chacun de ses contemporains était

atteint de la même ambition. L'empereur traita tout cela de folie; cette

affaire lui parut absurde; il en rit beaucoup. Néanmoins, il écrivit au

maréchal Soult, _qu'il ne conservait que le souvenir d'Austerlitz_[24],

parce que l'on en avait trop parlé autour de lui pour que le maréchal

Soult pût se persuader que l'empereur avait tout ignoré, et si

l'empereur avait gardé le silence, cela aurait inquiété le maréchal.

L'empereur ne conserva effectivement de ressentiment contre personne, il

fit approfondir cette affaire, dont on ne connut jamais bien le fond;

lui seul put en avoir une opinion motivée, mais je ne l'ai jamais

entendu parler sur ce sujet. Depuis ce temps il est resté dans ma pensée

qu'il avait accordé à ces bruits plus d'intérêt que nous n'avions cru

d'abord, et que cela ne contribuerait pas peu à le déterminer à finir

ses guerres le plus tôt qu'il pourrait.

L'information de cette affaire fut suivie de la mise en jugement d'un

officier de dragons, qui fut convaincu d'avoir été plusieurs fois

clandestinement à l'armée anglaise; il alléguait pour sa défense qu'il y

avait été envoyé; mais comme il ne put pas en exhiber la preuve, il fut

traité comme un transfuge, et subit la peine prononcée contre les

coupables de ce crime.

Une autre expédition anglaise venait de débarquer dans l'île de

Walcheren à l'embouchure de l'Escaut; j'ai dit plus haut que l'on avait

pris tout ce qu'il y avait dans les dépôts pour composer l'armée que

l'on était forcé de ramener encore une fois en Autriche. En sorte que

l'on eut recours aux Hollandais pour défendre l'île et la place de

Flessingue, où il n'y avait qu'une faible garnison française, commandée

par le général Monnet, dans lequel l'empereur avait une grande

confiance, quoiqu'il lui fût revenu sur son compte quelques rapports

défavorables: on l'accusait d'avoir favorisé le commerce interlope, et

d'avoir gagné de grosses sommes par ce moyen.

Au grand étonnement de l'empereur, Flessingue se rendit, ainsi que toute

l'île de Walcheren; dès ce moment il crut à tous les rapports qu'on lui

avait faits, mais il n'était plus temps, et il fallait s'occuper tout à

la fois de reprendre l'île, et de couvrir le port d'Anvers dans lequel

l'empereur avait déjà enfoui des millions en constructions, en

approvisionnemens de toute espèce, et où de plus il avait une flotte. À

cette même époque, les Anglais vinrent brûler une escadre française qui

était à l'ancre dans la rade de l'île d'Aix. Nous y perdîmes cinq

vaisseaux. L'empereur fut fort mécontent de la conduite de la marine

dans cette occasion; il observait que quand on aurait voulu favoriser

les Anglais, on n'aurait pas fait pis, parce que le bon sens indiquait

pour dernière ressource de faire rentrer l'escadre dans la Charente.

Ce n'était pas de Vienne qu'il pouvait faire un mouvement de troupes en

faveur de cette partie de la frontière; d'ailleurs la paix n'était pas

faite, et il était loin d'avoir des troupes de trop. Si la guerre avait

dû continuer, il aurait même été impolitique de paraître réduit à cette

extrémité.

Il ordonna donc en France de prendre des mesures pour couvrir Anvers et

former une armée à opposer à celle des Anglais. Le ministre de

l'intérieur, qui était M. Cretet, venait de mourir, l'empereur n'avait

pas eu le temps de pourvoir à son remplacement, et il avait chargé M.

Fouché, ministre de la police, de soigner par intérim le travail du

ministère de l'intérieur. Pour exécuter les ordres de l'empereur, il n'y

avait pas d'autre moyen que de mobiliser une partie de la garde

nationale, et l'on profita de la latitude que l'empereur avait donnée

pour appeler aux armes les gardes nationaux, non-seulement dans les

départemens voisins de la frontière menacée, mais encore dans toute la

France, et jusque dans le Piémont. Celle de Paris fut prête la première,

M. Fouché se mit à la tête de ce mouvement. L'empereur n'en était point

inquiet, parce qu'il était en position de faire la paix, si cela était

devenu nécessaire; mais on lui adressa beaucoup de rapports sur des

projets que l'on supposait au ministre de la police, dans le cas où il

surviendrait une occasion favorable à leur exécution. Dans le fait, il

parut singulier à tout le monde de voir lever la garde nationale du

Piémont pour marcher au secours d'Anvers contre une entreprise qui

partait de Flessingue; cela donna à penser à l'empereur, surtout

lorsqu'il sut que M. Fouché lui proposait pour commander les gardes

nationaux qui se rassemblaient à Anvers, le maréchal Bernadotte, qui

venait d'être renvoyé de l'armée; néanmoins il n'en fit aucune

observation, mais il devint attentif. À ces inconvéniens il s'en joignit

d'autres: l'Italie avait été entièrement évacuée de troupes qui toutes

avaient été appelées à l'armée; on venait d'y demander une conscription

qui avait excité de petits soulèvemens dans quelques endroits: la

douceur n'ayant pas suffi pour les calmer, on employa des moyens

coercitifs qui ne réussirent pas mieux.

D'un autre côté le pape, encouragé par les événemens qui se passaient,

et qu'on lui exagérait, rompit tout-à-fait avec nous. La source de cette

aigreur tenait à des circonstances politiques qui étaient déjà loin de

l'époque dont il s'agit. La coalition de 1805 avait surpris un corps de

quinze à vingt mille Français dans la presqu'île d'Otrante. Les Anglais

croisaient dans la Méditerranée; les Russes étaient attendus à Naples;

les alliés pouvaient d'un instant à l'autre se saisir de la citadelle

d'Ancône qui était sur notre ligne de communication, et que le pape

n'avait point armée. Napoléon demanda au souverain pontife de la mettre

en état ou de la laisser occuper par un corps capable d'assurer nos

derrières. Pie VII s'y refusa, prétendit qu'il était également le père

de tous les fidèles, qu'il ne pouvait ni ne devait armer contre aucun

d'eux. La France répliqua que ce n'était point contre des fidèles qu'il

s'agissait d'agir, mais seulement de fermer l'Italie aux hérétiques;

qu'il n'y avait pas encore long-temps que le cabinet papal avait armé;

la bannière de saint Pierre avait récemment marché contre la France à

côté de l'aigle autrichienne; elle pouvait donc marcher aujourd'hui

contre l'Autriche à côté de l'aigle française. Le pape persista,

accueillant tous les agens de troubles que la coalition soudoyait en

Italie; les circonstances devinrent plus fâcheuses, il fallut assurer

nos communications avec Naples; on fut obligé d'occuper Rome et de

saisir les Marches. Le conclave se répandit en menaces, on les méprisa.

La cour pontificale, à laquelle on laissait librement exhaler sa bile,

s'imagina qu'on la craignait et devint plus audacieuse. La guerre

d'Autriche éclata, elle crut la circonstance favorable et lança sa bulle

d'excommunication. La bataille d'Essling eut lieu, l'agitation se

répandit dans le peuple, le pape se barricada; les troupes françaises

étaient bravées, insultées, l'exaspération était à son comble. Un

engagement pouvait avoir lieu d'un instant à l'autre; le général

français ne voulut pas en courir la responsabilité. Il fit prévenir le

pape du danger auquel ses mesures de défense l'exposaient, il n'obtint

rien et fit enlever ce souverain pontife, afin de prévenir un malheur

qu'une balle perdue, un incident imprévu pouvait amener.

L'empereur n'apprit l'événement qu'après coup; il n'y avait plus à s'en

dédire. Il approuva ce qui avait été fait, établit le pape à Savone,

puis réunit Rome à l'empire français, en annulant la donation de

Charlemagne. Tout le monde fut fâché de cette réunion, parce que tout le

monde désirait la paix; on ne prit intérêt au pape que parce que cela

offrait un moyen de nuire à l'empereur.

Depuis long-temps, l'empereur était mécontent de la cour de Rome; elle

avait cherché à souffler la discorde en France en envoyant secrètement

des bulles à des maisons religieuses, quoique cette conduite fût opposée

aux stipulations du concordat. L'administration publique avait été

obligée d'intervenir dans cette affaire. Au moment de toutes les

insurrections partielles de l'Italie, l'on soupçonna les prêtres d'en

être les moteurs et de n'agir qu'en vertu des instructions de Rome;

c'est en grande partie parce que l'on reconnut cette cour ennemie des

idées libérales que l'on voulait consolider en France et en Italie, que

l'on se détermina à l'attaquer ouvertement, parce que l'on crut que cela

ne coûterait pas plus de temps ni de soins qu'il n'en faudrait pour

triompher de toutes les tracasseries qu'elle ne cessait de susciter

partout où elle faisait pénétrer son influence. On y serait

indubitablement parvenu si l'empereur n'eût pas été engagé dans des

travaux qui fixaient son attention, et l'empêchaient de donner aux

affaires de Rome toute celle qu'elles méritaient. J'aurai encore

plusieurs occasions de parler du mal qu'elles nous ont fait, et de

déplorer que nous n'ayons pu les éviter.

En Allemagne les esprits étaient plus tranquilles, mais n'étaient pas

plus contens: les Westphaliens se soulevaient; un fils du duc de

Brunswick avait levé une légion avec laquelle il courait le pays, et les

Tyroliens résistaient avec avantage aux Bavarois. Presque toute l'armée

de ce pays était occupée à cette guerre d'insurrection. Ces montagnards

étaient commandés par un de leurs compatriotes, nommé Hoffer, artisan et

propriétaire. Cet homme, né brave et actif, était dirigé par le baron

d'Homayr. Il souleva ses compatriotes, les mena avec beaucoup d'adresse

et les ramena victorieux de plusieurs entreprises. Dans cette position,

l'empereur avait plus d'embarras après sa victoire qu'il n'en avait eu

en commençant la campagne. Tout cela le détermina à traiter le plus tôt

qu'il pourrait.

L'Autriche avait laissé à Paris son ambassadeur M. le comte de

Metternich; nous étions déjà maîtres de Vienne, qu'il était encore dans

son hôtel à Paris, où on lui en voulait un peu de cette guerre, que l'on

regardait comme la conséquence des rapports qu'il avait faits à sa cour.

On a su depuis qu'il n'y avait eu qu'une part ordinaire, mais non

instigative.

Le ministre de la police, qui s'était plaint plusieurs fois de sa

présence au milieu de la capitale, avait reçu ordre de le faire conduire

à Vienne, où il était arrivé depuis peu, escorté par un officier de

gendarmerie. Par suite de l'armistice conclu, il avait été renvoyé à

l'armée autrichienne. Peu de temps après, il s'établit des

communications entre les quartiers-généraux des deux armées. Elles

commencèrent, selon l'usage, par n'être relatives qu'à l'échange des

prisonniers; il n'y en avait pas beaucoup des deux côtés, car je ne

crois pas que, pendant tout le cours de la campagne, nous en eussions

fait plus de vingt mille, et les Autrichiens ne nous en avaient fait

guère moins. Le commissaire qui vint le premier de la part de l'empereur

d'Autriche, fut le prince Jean de Lichtenstein. On était accoutumé à le

voir arriver chaque fois qu'il était question d'ouvertures pacifiques,

et il n'était malgré cela jamais le dernier lorsqu'il fallait nous faire

la guerre.

L'empereur l'estimait particulièrement beaucoup, et je lui ai entendu

dire qu'il aurait voulu le voir arriver comme ambassadeur à Paris, parce

qu'avec un esprit comme le sien, les deux états n'auraient jamais été en

guerre.

J'ai eu occasion de voir ce prince chez lui à Vienne, où nous parlâmes

des affaires qui occupaient tout le monde dans ce moment-là, et dans le

cours de la conversation, il me montra un pouvoir que lui avait donné

l'empereur d'Autriche pour traiter de la paix. Quoiqu'il ne fût conçu

qu'en quatre lignes, écrites sur une simple feuille de papier à lettre,

il était au moins la preuve de la grande estime dont jouissait le prince

Jean de Lichtenstein en Autriche, et de celle que son maître avait pour

lui. De notre côté, l'empereur lui en accordait aussi, et il avait

spécialement recommandé que l'on plaçât des sauvegardes à son château de

Fellerberg près de Vienne, et qu'on n'y logeât aucune troupe, (cela ne

lui avait été demandé par personne). Je crois que c'est en traitant de

l'échange des prisonniers que l'on a commencé à parler d'une paix

définitive. L'Autriche la désirait d'autant plus, que nous écrasions le

pays, et nous avions aussi beaucoup de raisons de ne pas la rejeter. On

fut donc bientôt d'accord sur un lieu de conférences, où se rendirent,

de la part de l'Autriche, MM. de Metternich, et, je crois M. de Stadion

(je n'ose assurer que ce dernier y fût); de notre côté, ce fut M. de

Champagny qui y assista. On choisit d'abord une petite ville située sur

la route de Presbourg à Raab, que je crois être Altenbourg. Ce lieu fut

choisi parce que, depuis l'armistice, toute la grande armée autrichienne

avait fait une marche considérable par sa gauche, pour aller se réunir à

l'armée de l'archiduc Jean, dans la Hongrie: la nôtre était restée dans

ses cantonnemens, et le lieu dans lequel les conférences se tiendraient

lui était indifférent. Cette réunion, dans laquelle on se faisait

réciproquement beaucoup des politesses, sembla bientôt ne devoir pas

être aussi expéditive en affaires qu'on s'en était flatté. La peur était

passée, et chacun commençait à élever des difficultés qui n'eussent pas

manqué de ramener encore des batailles.

L'Autriche, au milieu de toutes ses guerres, avait eu aussi des têtes

ardentes; et en même temps qu'il se formait dans ses armées des hommes

impatiens de recommencer une guerre avec la France, il se formait aussi,

dans ses cités, des philosophes qui réfléchissaient sur la source de

toutes ces entreprises si souvent renouvelées contre un souverain qui

avait le premier consacré les droits des peuples, qui tenait le sceptre

par la volonté et le voeu d'un peuple qui l'avait proclamé et élevé sur

le pavois.

Les philosophes, tout en maudissant la guerre, ne pouvaient s'empêcher

de condamner les agresseurs, et de justifier celui dont les trophées

étaient cependant si coûteux à leur patrie. Ils faisaient partout des

prosélytes, et nous eûmes occasion de reconnaître combien l'on est dans

l'erreur en France lorsqu'on croit que des contrées éloignées manquent

de lumières et de civilisation: nous avons trouvé plus d'idées libérales

et philosophiques dans des pays que nous croyions à peine civilisés, que

dans des provinces de France qui sont la patrie de plusieurs hommes

célèbres par l'étendue de leurs connaissances et de leurs lumières. Tous

les philosophes allemands nous offraient plus d'un moyen de troubler la

société; les Hongrois nous envoyèrent des députés chargés de connaître

jusqu'à quel point nous serions disposés à appuyer une insurrection

tendant de leur part à recouvrer leur indépendance.

Il n'aurait pas été impossible d'exciter du mécontentement en Bohême;

tous ces différens moyens furent offerts à l'empereur, qui les fit

écouter, mais qui ne reçut aucun des envoyés qui étaient venus dans les

environs de son quartier-général. Il voulait sincèrement la paix, et

trouvait de quoi la faire honorable sans démembrer la monarchie

autrichienne. Il avait parfois de l'humeur contre les plénipotentiaires

qui ne terminaient rien, et dans la crainte d'être encore joué, il fit

camper toute l'armée dans chacun des arrondissemens qu'elle occupait. En

même temps il fit construire un vaste camp retranché sur la rive gauche

du Danube en face de Vienne.

Il y fit rétablir le pont sur pilotis qui avait été brûlé, et ajouta

deux ponts de bateaux à cette communication.

De tous côtés on recommença à déployer de l'activité, et à se préparer à

tout événement; c'est à cette époque qu'il fit la revue des différens

corps de l'armée, l'un après l'autre, se rendant lui-même aux lieux où

ils étaient campés. Il commença par celui du général Marmont, qui était

campé à Krems; il en fut si content qu'il suffisait que le nouveau

maréchal lui demandât quelque chose pour qu'il le lui accordât de suite.

Le maréchal Marmont, dans son délire d'être maréchal de France, ne

savait comment exprimer sa reconnaissance pour l'empereur d'avoir été

élevé à la première dignité militaire; quoique depuis Marengo il ne se

fût pas même trouvé sur un champ de bataille. Le sort l'en avait

éloigné, et il voyait bien que cette distinction de l'empereur, dans la

première occasion où il s'était fait voir en ligne, n'était qu'une

marque de sa bienveillance pour lui. Il se regardait donc comme obligé à

la justifier, plutôt qu'il ne la considérait comme une récompense,

puisqu'il n'avait pas encore eu l'occasion de la mériter. Je me rappelle

qu'un jour, étant allé à la chasse avec l'empereur, dans le parc du

château impérial de Luxembourg, où résidait ordinairement l'empereur

d'Autriche, je me trouvai revenir avec le maréchal Marmont. Nous étions

tous deux seuls dans la même calèche; il ne m'entretenait que de son

bonheur, me répétant mille fois que la fortune l'avait servi à souhait,

qu'il n'avait point d'enfans et n'en aurait vraisemblablement point;

que, conséquemment, il n'avait pas besoin de s'occuper d'acquérir des

richesses, parce qu'en servant bien l'empereur, il lui ferait bien, tôt

ou tard, cent mille écus de rente; qu'avec cela, pourvu qu'il lui permît

de vivre près de lui comme un de ses plus anciens amis, lorsqu'il

n'aurait plus de guerre à faire, il serait heureux de lui consacrer sa

vie et de l'employer à la direction de travaux qui intéressassent sa

gloire. Rien ne paraissait plus noble que de tels sentimens.

De Krems l'empereur alla à Brunn pour voir le corps du maréchal Davout,

qui était campé en grande partie sur l'ancien champ de bataille

d'Austerlitz.

L'empereur logea à Brunn dans le même local qu'il avait occupé en 1805.

Il reçut les autorités de la province, qui profitèrent de l'occasion

pour solliciter des dégrèvemens de charges. L'empereur leur répondit:

«Messieurs, je sens tout ce que vous souffrez; je gémis avec vous des

maux que la conduite de votre gouvernement a fait tomber sur vous; je

n'y puis rien. Il y a à peine quatre ans que votre souverain me jura non

loin d'ici, à la bataille d'Austerlitz, que jamais il ne s'armerait

contre moi; je croyais à une paix éternelle entre nous deux, et ce n'est

pas moi qui l'ai violée. Certainement si je n'avais pas cru à la loyauté

dont on m'avait fait tant de protestations, je ne m'en serais pas allé

comme je l'ai fait alors. Lorsque les monarques abusent des droits dont

les a investis la confiance des peuples, et qu'ils attirent sur eux

autant de calamités, ceux-ci ont le droit de la leur retirer.»

Un des membres des autorités prit la parole pour justifier son maître,

et finit sa réplique par cette phrase. «Rien ne pourra nous détacher de

notre bon François.»

L'empereur reprit avec humeur: «Vous ne m'avez pas compris, Monsieur, ou

vous avez mal interprété ce que je viens de dire comme principe général.

Qui vous parle de vous détacher de l'empereur François? je ne vous ai

pas dit un mot de cela; soyez-lui fidèle dans la bonne comme dans la

mauvaise fortune; mais alors souffrez et ne vous plaignez pas, parce

qu'autrement c'est un reproche que vous lui adressez.»

Après avoir congédié les autorités, il alla visiter la citadelle de

Brunn qu'il faisait armer et approvisionner. En en faisant le tour, il

vit pendre un cordon par une des fenêtres de la prison; à l'extrémité

était attaché un morceau de papier avec ces mots: «Grâce! grâce!»

L'empereur me chargea de m'informer de ce que cela voulait dire, et, sur

mon rapport, il ordonna qu'on fît paraître le soldat qui était dans

cette prison, à la revue du corps d'armée du maréchal Davout, qu'il

passait le lendemain. Il alla parcourir toutes les positions qu'il avait

fait occuper en 1805, et reconnaissait tous les chemins et les sentiers,

aussi bien que s'ils avaient été ceux des environs de Saint-Cloud.

Le lendemain il visita la position qu'il avait la veille de la bataille,

remonta sur le centon que défendait notre gauche, puis il revint à la

butte où son bivouac avait été établi la nuit qui avait précédé la

bataille. Il fit placer le corps du maréchal Davout dans le même ordre

qu'observaient ceux des maréchaux Lannes et Soult avant de commencer

l'action, et dans cette position, il en passa la revue, selon sa

coutume, régiment par régiment, et n'en omettant pas un sans avoir

parcouru les rangs de chaque compagnie, et vu chaque soldat. Il arriva

au régiment auquel appartenait le soldat qui l'avait imploré la veille;

son colonel l'avait fait mettre à sa droite. L'empereur était à pied; en

s'approchant de la compagnie des grenadiers, il s'arrêta devant le

soldat qui s'était mis à genoux, et demanda ce que cela voulait dire. Le

colonel répondit que c'était l'homme qui lui avait demandé grâce hier à

la citadelle. Là-dessus l'empereur, qui ne s'en souvenait plus,

questionna et demanda dans quel cas il était. Ce malheureux homme, dans

un moment d'ivresse, avait porté la main sur son supérieur, et il devait

passer à un conseil de guerre, d'où il n'y avait aucune espérance de le

sauver. L'empereur demanda tout haut: «Est-ce un brave homme?» Tous les

grenadiers répondirent: «Oh! oui, Sire, un bon soldat que nous

connaissons, et qui ne reste pas derrière.» Alors l'empereur,

s'approchant de ce malheureux qui était toujours à genoux, le prit par

les deux oreilles, et lui secouant la tête, moitié par bonté et moitié

avec un air de sévérité! il lui dit: «Comment, tu es un bon soldat, et

tu fais des choses comme celles-là! Dis-moi ce que tu serais devenu si

j'avais tardé à venir, seulement d'un jour.» Puis lui ayant donné deux

tapes avec la main creuse, il lui dit: «Va-t-en à ta compagnie, et

n'oublie pas cette leçon.» Dans ce moment il partit un cri de vive

l'empereur! de la droite à la gauche du régiment. Il aurait fallu

entendre ces acclamations! Comment pouvait-on s'étonner du délire qui

s'emparait de l'esprit des troupes lorsqu'elles le voyaient passer? Il

leur laissait dire tout ce qu'elles voulaient, lorsqu'elles souffraient,

et jamais elles ne lui auraient refusé de faire un effort, parce

qu'elles étaient toujours enlevées et électrisées par sa présence.

La revue du corps d'armée dura très tard, et l'empereur ne rentra à

Brunn, qu'à la nuit. Tous les généraux dînèrent avec lui ce soir-là. En

causant avec eux, il leur adressa cette question. «Voici la deuxième

fois que je viens sur le champ de bataille d'Austerlitz; y viendrai-je

encore une troisième?» On lui répondit: «Sire, d'après ce que l'on voit

tous les jours, personne n'oserait parier que non.»

Il partit de Brunn le lendemain, et vint par Goding, tout le long de la

rivière de la Marche, jusqu'à Marchek, et rentra à Vienne après avoir

parcouru le champ de bataille de Wagram.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 21 / 48 题