Nouvelles de Portugal.--Le maréchal Soult.--Bruits
singuliers.--Expédition anglaise à Walcheren.--Prise de Flessingue par
les Anglais.--La garde nationale est mobilisée pour couvrir
Anvers.--Conduite de Fouché à cette occasion.--Le pape.--Troubles à
Rome.--Cette ville est réunie à l'empire.--Soulèvement dans le
Tyrol.--Hoffer.--M. de Metternich.--Le prince Jean de
Lichtenstein.--Conférences pour traiter de la paix.--L'empereur fait
camper l'armée.--Il passe la revue des différens corps.--Sentimens du
maréchal Marmont pour l'empereur.--Paroles de Napoléon aux autorités de
Brunn.--Singulier recours en grâce d'un soldat.--Clémence de l'empereur.
La bataille d'Essling avait glacé tout le monde, et nos intrigans ayant
conçu de nouvelles espérances à Paris y avaient remis les fers au feu
pour profiter de plusieurs circonstances qui leur parurent propres à
favoriser leurs projets.
Les Anglais, qui avaient évacué l'Espagne au mois de janvier, y étaient
retournés par Lisbonne, et avaient marché contre le maréchal Soult, qui,
de la Corogne, s'était avancé à Oporto. Il fut obligé d'abandonner son
artillerie et de se retirer par des chemins difficiles, à travers mille
obstacles que son talent lui fit surmonter.
Il parvint jusqu'à Schoenbrunn des bruits tendant à faire croire qu'il se
serait passé des choses extraordinaires dans ce pays-là, dont on
supposait que le maréchal Soult voulait usurper la souveraineté; il est
certain que l'on a fait là-dessus mille versions. Quelques-unes
paraissaient mériter attention, parce que l'on avait généralement cru
que l'empereur était perdu après la bataille d'Essling, et qu'ayant vu
le grand-duc de Berg devenir roi de Naples, à la suite de faits d'armes
glorieux, on pouvait supposer que chacun de ses contemporains était
atteint de la même ambition. L'empereur traita tout cela de folie; cette
affaire lui parut absurde; il en rit beaucoup. Néanmoins, il écrivit au
maréchal Soult, _qu'il ne conservait que le souvenir d'Austerlitz_[24],
parce que l'on en avait trop parlé autour de lui pour que le maréchal
Soult pût se persuader que l'empereur avait tout ignoré, et si
l'empereur avait gardé le silence, cela aurait inquiété le maréchal.
L'empereur ne conserva effectivement de ressentiment contre personne, il
fit approfondir cette affaire, dont on ne connut jamais bien le fond;
lui seul put en avoir une opinion motivée, mais je ne l'ai jamais
entendu parler sur ce sujet. Depuis ce temps il est resté dans ma pensée
qu'il avait accordé à ces bruits plus d'intérêt que nous n'avions cru
d'abord, et que cela ne contribuerait pas peu à le déterminer à finir
ses guerres le plus tôt qu'il pourrait.
L'information de cette affaire fut suivie de la mise en jugement d'un
officier de dragons, qui fut convaincu d'avoir été plusieurs fois
clandestinement à l'armée anglaise; il alléguait pour sa défense qu'il y
avait été envoyé; mais comme il ne put pas en exhiber la preuve, il fut
traité comme un transfuge, et subit la peine prononcée contre les
coupables de ce crime.
Une autre expédition anglaise venait de débarquer dans l'île de
Walcheren à l'embouchure de l'Escaut; j'ai dit plus haut que l'on avait
pris tout ce qu'il y avait dans les dépôts pour composer l'armée que
l'on était forcé de ramener encore une fois en Autriche. En sorte que
l'on eut recours aux Hollandais pour défendre l'île et la place de
Flessingue, où il n'y avait qu'une faible garnison française, commandée
par le général Monnet, dans lequel l'empereur avait une grande
confiance, quoiqu'il lui fût revenu sur son compte quelques rapports
défavorables: on l'accusait d'avoir favorisé le commerce interlope, et
d'avoir gagné de grosses sommes par ce moyen.
Au grand étonnement de l'empereur, Flessingue se rendit, ainsi que toute
l'île de Walcheren; dès ce moment il crut à tous les rapports qu'on lui
avait faits, mais il n'était plus temps, et il fallait s'occuper tout à
la fois de reprendre l'île, et de couvrir le port d'Anvers dans lequel
l'empereur avait déjà enfoui des millions en constructions, en
approvisionnemens de toute espèce, et où de plus il avait une flotte. À
cette même époque, les Anglais vinrent brûler une escadre française qui
était à l'ancre dans la rade de l'île d'Aix. Nous y perdîmes cinq
vaisseaux. L'empereur fut fort mécontent de la conduite de la marine
dans cette occasion; il observait que quand on aurait voulu favoriser
les Anglais, on n'aurait pas fait pis, parce que le bon sens indiquait
pour dernière ressource de faire rentrer l'escadre dans la Charente.
Ce n'était pas de Vienne qu'il pouvait faire un mouvement de troupes en
faveur de cette partie de la frontière; d'ailleurs la paix n'était pas
faite, et il était loin d'avoir des troupes de trop. Si la guerre avait
dû continuer, il aurait même été impolitique de paraître réduit à cette
extrémité.
Il ordonna donc en France de prendre des mesures pour couvrir Anvers et
former une armée à opposer à celle des Anglais. Le ministre de
l'intérieur, qui était M. Cretet, venait de mourir, l'empereur n'avait
pas eu le temps de pourvoir à son remplacement, et il avait chargé M.
Fouché, ministre de la police, de soigner par intérim le travail du
ministère de l'intérieur. Pour exécuter les ordres de l'empereur, il n'y
avait pas d'autre moyen que de mobiliser une partie de la garde
nationale, et l'on profita de la latitude que l'empereur avait donnée
pour appeler aux armes les gardes nationaux, non-seulement dans les
départemens voisins de la frontière menacée, mais encore dans toute la
France, et jusque dans le Piémont. Celle de Paris fut prête la première,
M. Fouché se mit à la tête de ce mouvement. L'empereur n'en était point
inquiet, parce qu'il était en position de faire la paix, si cela était
devenu nécessaire; mais on lui adressa beaucoup de rapports sur des
projets que l'on supposait au ministre de la police, dans le cas où il
surviendrait une occasion favorable à leur exécution. Dans le fait, il
parut singulier à tout le monde de voir lever la garde nationale du
Piémont pour marcher au secours d'Anvers contre une entreprise qui
partait de Flessingue; cela donna à penser à l'empereur, surtout
lorsqu'il sut que M. Fouché lui proposait pour commander les gardes
nationaux qui se rassemblaient à Anvers, le maréchal Bernadotte, qui
venait d'être renvoyé de l'armée; néanmoins il n'en fit aucune
observation, mais il devint attentif. À ces inconvéniens il s'en joignit
d'autres: l'Italie avait été entièrement évacuée de troupes qui toutes
avaient été appelées à l'armée; on venait d'y demander une conscription
qui avait excité de petits soulèvemens dans quelques endroits: la
douceur n'ayant pas suffi pour les calmer, on employa des moyens
coercitifs qui ne réussirent pas mieux.
D'un autre côté le pape, encouragé par les événemens qui se passaient,
et qu'on lui exagérait, rompit tout-à-fait avec nous. La source de cette
aigreur tenait à des circonstances politiques qui étaient déjà loin de
l'époque dont il s'agit. La coalition de 1805 avait surpris un corps de
quinze à vingt mille Français dans la presqu'île d'Otrante. Les Anglais
croisaient dans la Méditerranée; les Russes étaient attendus à Naples;
les alliés pouvaient d'un instant à l'autre se saisir de la citadelle
d'Ancône qui était sur notre ligne de communication, et que le pape
n'avait point armée. Napoléon demanda au souverain pontife de la mettre
en état ou de la laisser occuper par un corps capable d'assurer nos
derrières. Pie VII s'y refusa, prétendit qu'il était également le père
de tous les fidèles, qu'il ne pouvait ni ne devait armer contre aucun
d'eux. La France répliqua que ce n'était point contre des fidèles qu'il
s'agissait d'agir, mais seulement de fermer l'Italie aux hérétiques;
qu'il n'y avait pas encore long-temps que le cabinet papal avait armé;
la bannière de saint Pierre avait récemment marché contre la France à
côté de l'aigle autrichienne; elle pouvait donc marcher aujourd'hui
contre l'Autriche à côté de l'aigle française. Le pape persista,
accueillant tous les agens de troubles que la coalition soudoyait en
Italie; les circonstances devinrent plus fâcheuses, il fallut assurer
nos communications avec Naples; on fut obligé d'occuper Rome et de
saisir les Marches. Le conclave se répandit en menaces, on les méprisa.
La cour pontificale, à laquelle on laissait librement exhaler sa bile,
s'imagina qu'on la craignait et devint plus audacieuse. La guerre
d'Autriche éclata, elle crut la circonstance favorable et lança sa bulle
d'excommunication. La bataille d'Essling eut lieu, l'agitation se
répandit dans le peuple, le pape se barricada; les troupes françaises
étaient bravées, insultées, l'exaspération était à son comble. Un
engagement pouvait avoir lieu d'un instant à l'autre; le général
français ne voulut pas en courir la responsabilité. Il fit prévenir le
pape du danger auquel ses mesures de défense l'exposaient, il n'obtint
rien et fit enlever ce souverain pontife, afin de prévenir un malheur
qu'une balle perdue, un incident imprévu pouvait amener.
L'empereur n'apprit l'événement qu'après coup; il n'y avait plus à s'en
dédire. Il approuva ce qui avait été fait, établit le pape à Savone,
puis réunit Rome à l'empire français, en annulant la donation de
Charlemagne. Tout le monde fut fâché de cette réunion, parce que tout le
monde désirait la paix; on ne prit intérêt au pape que parce que cela
offrait un moyen de nuire à l'empereur.
Depuis long-temps, l'empereur était mécontent de la cour de Rome; elle
avait cherché à souffler la discorde en France en envoyant secrètement
des bulles à des maisons religieuses, quoique cette conduite fût opposée
aux stipulations du concordat. L'administration publique avait été
obligée d'intervenir dans cette affaire. Au moment de toutes les
insurrections partielles de l'Italie, l'on soupçonna les prêtres d'en
être les moteurs et de n'agir qu'en vertu des instructions de Rome;
c'est en grande partie parce que l'on reconnut cette cour ennemie des
idées libérales que l'on voulait consolider en France et en Italie, que
l'on se détermina à l'attaquer ouvertement, parce que l'on crut que cela
ne coûterait pas plus de temps ni de soins qu'il n'en faudrait pour
triompher de toutes les tracasseries qu'elle ne cessait de susciter
partout où elle faisait pénétrer son influence. On y serait
indubitablement parvenu si l'empereur n'eût pas été engagé dans des
travaux qui fixaient son attention, et l'empêchaient de donner aux
affaires de Rome toute celle qu'elles méritaient. J'aurai encore
plusieurs occasions de parler du mal qu'elles nous ont fait, et de
déplorer que nous n'ayons pu les éviter.
En Allemagne les esprits étaient plus tranquilles, mais n'étaient pas
plus contens: les Westphaliens se soulevaient; un fils du duc de
Brunswick avait levé une légion avec laquelle il courait le pays, et les
Tyroliens résistaient avec avantage aux Bavarois. Presque toute l'armée
de ce pays était occupée à cette guerre d'insurrection. Ces montagnards
étaient commandés par un de leurs compatriotes, nommé Hoffer, artisan et
propriétaire. Cet homme, né brave et actif, était dirigé par le baron
d'Homayr. Il souleva ses compatriotes, les mena avec beaucoup d'adresse
et les ramena victorieux de plusieurs entreprises. Dans cette position,
l'empereur avait plus d'embarras après sa victoire qu'il n'en avait eu
en commençant la campagne. Tout cela le détermina à traiter le plus tôt
qu'il pourrait.
L'Autriche avait laissé à Paris son ambassadeur M. le comte de
Metternich; nous étions déjà maîtres de Vienne, qu'il était encore dans
son hôtel à Paris, où on lui en voulait un peu de cette guerre, que l'on
regardait comme la conséquence des rapports qu'il avait faits à sa cour.
On a su depuis qu'il n'y avait eu qu'une part ordinaire, mais non
instigative.
Le ministre de la police, qui s'était plaint plusieurs fois de sa
présence au milieu de la capitale, avait reçu ordre de le faire conduire
à Vienne, où il était arrivé depuis peu, escorté par un officier de
gendarmerie. Par suite de l'armistice conclu, il avait été renvoyé à
l'armée autrichienne. Peu de temps après, il s'établit des
communications entre les quartiers-généraux des deux armées. Elles
commencèrent, selon l'usage, par n'être relatives qu'à l'échange des
prisonniers; il n'y en avait pas beaucoup des deux côtés, car je ne
crois pas que, pendant tout le cours de la campagne, nous en eussions
fait plus de vingt mille, et les Autrichiens ne nous en avaient fait
guère moins. Le commissaire qui vint le premier de la part de l'empereur
d'Autriche, fut le prince Jean de Lichtenstein. On était accoutumé à le
voir arriver chaque fois qu'il était question d'ouvertures pacifiques,
et il n'était malgré cela jamais le dernier lorsqu'il fallait nous faire
la guerre.
L'empereur l'estimait particulièrement beaucoup, et je lui ai entendu
dire qu'il aurait voulu le voir arriver comme ambassadeur à Paris, parce
qu'avec un esprit comme le sien, les deux états n'auraient jamais été en
guerre.
J'ai eu occasion de voir ce prince chez lui à Vienne, où nous parlâmes
des affaires qui occupaient tout le monde dans ce moment-là, et dans le
cours de la conversation, il me montra un pouvoir que lui avait donné
l'empereur d'Autriche pour traiter de la paix. Quoiqu'il ne fût conçu
qu'en quatre lignes, écrites sur une simple feuille de papier à lettre,
il était au moins la preuve de la grande estime dont jouissait le prince
Jean de Lichtenstein en Autriche, et de celle que son maître avait pour
lui. De notre côté, l'empereur lui en accordait aussi, et il avait
spécialement recommandé que l'on plaçât des sauvegardes à son château de
Fellerberg près de Vienne, et qu'on n'y logeât aucune troupe, (cela ne
lui avait été demandé par personne). Je crois que c'est en traitant de
l'échange des prisonniers que l'on a commencé à parler d'une paix
définitive. L'Autriche la désirait d'autant plus, que nous écrasions le
pays, et nous avions aussi beaucoup de raisons de ne pas la rejeter. On
fut donc bientôt d'accord sur un lieu de conférences, où se rendirent,
de la part de l'Autriche, MM. de Metternich, et, je crois M. de Stadion
(je n'ose assurer que ce dernier y fût); de notre côté, ce fut M. de
Champagny qui y assista. On choisit d'abord une petite ville située sur
la route de Presbourg à Raab, que je crois être Altenbourg. Ce lieu fut
choisi parce que, depuis l'armistice, toute la grande armée autrichienne
avait fait une marche considérable par sa gauche, pour aller se réunir à
l'armée de l'archiduc Jean, dans la Hongrie: la nôtre était restée dans
ses cantonnemens, et le lieu dans lequel les conférences se tiendraient
lui était indifférent. Cette réunion, dans laquelle on se faisait
réciproquement beaucoup des politesses, sembla bientôt ne devoir pas
être aussi expéditive en affaires qu'on s'en était flatté. La peur était
passée, et chacun commençait à élever des difficultés qui n'eussent pas
manqué de ramener encore des batailles.
L'Autriche, au milieu de toutes ses guerres, avait eu aussi des têtes
ardentes; et en même temps qu'il se formait dans ses armées des hommes
impatiens de recommencer une guerre avec la France, il se formait aussi,
dans ses cités, des philosophes qui réfléchissaient sur la source de
toutes ces entreprises si souvent renouvelées contre un souverain qui
avait le premier consacré les droits des peuples, qui tenait le sceptre
par la volonté et le voeu d'un peuple qui l'avait proclamé et élevé sur
le pavois.
Les philosophes, tout en maudissant la guerre, ne pouvaient s'empêcher
de condamner les agresseurs, et de justifier celui dont les trophées
étaient cependant si coûteux à leur patrie. Ils faisaient partout des
prosélytes, et nous eûmes occasion de reconnaître combien l'on est dans
l'erreur en France lorsqu'on croit que des contrées éloignées manquent
de lumières et de civilisation: nous avons trouvé plus d'idées libérales
et philosophiques dans des pays que nous croyions à peine civilisés, que
dans des provinces de France qui sont la patrie de plusieurs hommes
célèbres par l'étendue de leurs connaissances et de leurs lumières. Tous
les philosophes allemands nous offraient plus d'un moyen de troubler la
société; les Hongrois nous envoyèrent des députés chargés de connaître
jusqu'à quel point nous serions disposés à appuyer une insurrection
tendant de leur part à recouvrer leur indépendance.
Il n'aurait pas été impossible d'exciter du mécontentement en Bohême;
tous ces différens moyens furent offerts à l'empereur, qui les fit
écouter, mais qui ne reçut aucun des envoyés qui étaient venus dans les
environs de son quartier-général. Il voulait sincèrement la paix, et
trouvait de quoi la faire honorable sans démembrer la monarchie
autrichienne. Il avait parfois de l'humeur contre les plénipotentiaires
qui ne terminaient rien, et dans la crainte d'être encore joué, il fit
camper toute l'armée dans chacun des arrondissemens qu'elle occupait. En
même temps il fit construire un vaste camp retranché sur la rive gauche
du Danube en face de Vienne.
Il y fit rétablir le pont sur pilotis qui avait été brûlé, et ajouta
deux ponts de bateaux à cette communication.
De tous côtés on recommença à déployer de l'activité, et à se préparer à
tout événement; c'est à cette époque qu'il fit la revue des différens
corps de l'armée, l'un après l'autre, se rendant lui-même aux lieux où
ils étaient campés. Il commença par celui du général Marmont, qui était
campé à Krems; il en fut si content qu'il suffisait que le nouveau
maréchal lui demandât quelque chose pour qu'il le lui accordât de suite.
Le maréchal Marmont, dans son délire d'être maréchal de France, ne
savait comment exprimer sa reconnaissance pour l'empereur d'avoir été
élevé à la première dignité militaire; quoique depuis Marengo il ne se
fût pas même trouvé sur un champ de bataille. Le sort l'en avait
éloigné, et il voyait bien que cette distinction de l'empereur, dans la
première occasion où il s'était fait voir en ligne, n'était qu'une
marque de sa bienveillance pour lui. Il se regardait donc comme obligé à
la justifier, plutôt qu'il ne la considérait comme une récompense,
puisqu'il n'avait pas encore eu l'occasion de la mériter. Je me rappelle
qu'un jour, étant allé à la chasse avec l'empereur, dans le parc du
château impérial de Luxembourg, où résidait ordinairement l'empereur
d'Autriche, je me trouvai revenir avec le maréchal Marmont. Nous étions
tous deux seuls dans la même calèche; il ne m'entretenait que de son
bonheur, me répétant mille fois que la fortune l'avait servi à souhait,
qu'il n'avait point d'enfans et n'en aurait vraisemblablement point;
que, conséquemment, il n'avait pas besoin de s'occuper d'acquérir des
richesses, parce qu'en servant bien l'empereur, il lui ferait bien, tôt
ou tard, cent mille écus de rente; qu'avec cela, pourvu qu'il lui permît
de vivre près de lui comme un de ses plus anciens amis, lorsqu'il
n'aurait plus de guerre à faire, il serait heureux de lui consacrer sa
vie et de l'employer à la direction de travaux qui intéressassent sa
gloire. Rien ne paraissait plus noble que de tels sentimens.
De Krems l'empereur alla à Brunn pour voir le corps du maréchal Davout,
qui était campé en grande partie sur l'ancien champ de bataille
d'Austerlitz.
L'empereur logea à Brunn dans le même local qu'il avait occupé en 1805.
Il reçut les autorités de la province, qui profitèrent de l'occasion
pour solliciter des dégrèvemens de charges. L'empereur leur répondit:
«Messieurs, je sens tout ce que vous souffrez; je gémis avec vous des
maux que la conduite de votre gouvernement a fait tomber sur vous; je
n'y puis rien. Il y a à peine quatre ans que votre souverain me jura non
loin d'ici, à la bataille d'Austerlitz, que jamais il ne s'armerait
contre moi; je croyais à une paix éternelle entre nous deux, et ce n'est
pas moi qui l'ai violée. Certainement si je n'avais pas cru à la loyauté
dont on m'avait fait tant de protestations, je ne m'en serais pas allé
comme je l'ai fait alors. Lorsque les monarques abusent des droits dont
les a investis la confiance des peuples, et qu'ils attirent sur eux
autant de calamités, ceux-ci ont le droit de la leur retirer.»
Un des membres des autorités prit la parole pour justifier son maître,
et finit sa réplique par cette phrase. «Rien ne pourra nous détacher de
notre bon François.»
L'empereur reprit avec humeur: «Vous ne m'avez pas compris, Monsieur, ou
vous avez mal interprété ce que je viens de dire comme principe général.
Qui vous parle de vous détacher de l'empereur François? je ne vous ai
pas dit un mot de cela; soyez-lui fidèle dans la bonne comme dans la
mauvaise fortune; mais alors souffrez et ne vous plaignez pas, parce
qu'autrement c'est un reproche que vous lui adressez.»
Après avoir congédié les autorités, il alla visiter la citadelle de
Brunn qu'il faisait armer et approvisionner. En en faisant le tour, il
vit pendre un cordon par une des fenêtres de la prison; à l'extrémité
était attaché un morceau de papier avec ces mots: «Grâce! grâce!»
L'empereur me chargea de m'informer de ce que cela voulait dire, et, sur
mon rapport, il ordonna qu'on fît paraître le soldat qui était dans
cette prison, à la revue du corps d'armée du maréchal Davout, qu'il
passait le lendemain. Il alla parcourir toutes les positions qu'il avait
fait occuper en 1805, et reconnaissait tous les chemins et les sentiers,
aussi bien que s'ils avaient été ceux des environs de Saint-Cloud.
Le lendemain il visita la position qu'il avait la veille de la bataille,
remonta sur le centon que défendait notre gauche, puis il revint à la
butte où son bivouac avait été établi la nuit qui avait précédé la
bataille. Il fit placer le corps du maréchal Davout dans le même ordre
qu'observaient ceux des maréchaux Lannes et Soult avant de commencer
l'action, et dans cette position, il en passa la revue, selon sa
coutume, régiment par régiment, et n'en omettant pas un sans avoir
parcouru les rangs de chaque compagnie, et vu chaque soldat. Il arriva
au régiment auquel appartenait le soldat qui l'avait imploré la veille;
son colonel l'avait fait mettre à sa droite. L'empereur était à pied; en
s'approchant de la compagnie des grenadiers, il s'arrêta devant le
soldat qui s'était mis à genoux, et demanda ce que cela voulait dire. Le
colonel répondit que c'était l'homme qui lui avait demandé grâce hier à
la citadelle. Là-dessus l'empereur, qui ne s'en souvenait plus,
questionna et demanda dans quel cas il était. Ce malheureux homme, dans
un moment d'ivresse, avait porté la main sur son supérieur, et il devait
passer à un conseil de guerre, d'où il n'y avait aucune espérance de le
sauver. L'empereur demanda tout haut: «Est-ce un brave homme?» Tous les
grenadiers répondirent: «Oh! oui, Sire, un bon soldat que nous
connaissons, et qui ne reste pas derrière.» Alors l'empereur,
s'approchant de ce malheureux qui était toujours à genoux, le prit par
les deux oreilles, et lui secouant la tête, moitié par bonté et moitié
avec un air de sévérité! il lui dit: «Comment, tu es un bon soldat, et
tu fais des choses comme celles-là! Dis-moi ce que tu serais devenu si
j'avais tardé à venir, seulement d'un jour.» Puis lui ayant donné deux
tapes avec la main creuse, il lui dit: «Va-t-en à ta compagnie, et
n'oublie pas cette leçon.» Dans ce moment il partit un cri de vive
l'empereur! de la droite à la gauche du régiment. Il aurait fallu
entendre ces acclamations! Comment pouvait-on s'étonner du délire qui
s'emparait de l'esprit des troupes lorsqu'elles le voyaient passer? Il
leur laissait dire tout ce qu'elles voulaient, lorsqu'elles souffraient,
et jamais elles ne lui auraient refusé de faire un effort, parce
qu'elles étaient toujours enlevées et électrisées par sa présence.
La revue du corps d'armée dura très tard, et l'empereur ne rentra à
Brunn, qu'à la nuit. Tous les généraux dînèrent avec lui ce soir-là. En
causant avec eux, il leur adressa cette question. «Voici la deuxième
fois que je viens sur le champ de bataille d'Austerlitz; y viendrai-je
encore une troisième?» On lui répondit: «Sire, d'après ce que l'on voit
tous les jours, personne n'oserait parier que non.»
Il partit de Brunn le lendemain, et vint par Goding, tout le long de la
rivière de la Marche, jusqu'à Marchek, et rentra à Vienne après avoir
parcouru le champ de bataille de Wagram.