Grandes parades de Schoenbrunn.--L'empereur court le danger d'être
assassiné.--Détails sur l'assassin.--L'empereur le fait comparaître
devant lui.--Conversation avec ce jeune fanatique.--Distribution de
faveurs au 15 août.--Nouvelles de l'état des affaires
d'Espagne.--Réflexions de l'empereur à ce sujet.
Peu de jours après cette course, l'empereur alla passer la revue des
Saxons, dont le quartier-général était à Presbourg; il revint de cette
visite faire celle de Raab et du cours de la rivière de ce nom. Il
traversa le lieu des conférences diplomatiques, où il donna une courte
audience aux plénipotentiaires. En rentrant à Vienne, au retour de cette
revue d'une grande partie des cantonnemens de l'armée, il pressa encore
davantage les travaux militaires: on travaillait comme si l'armistice
allait être rompu. On le croyait, parce que l'on ne voyait rien de
rassurant dans tout ce qui se passait depuis l'ouverture des
conférences.
L'empereur avait tous les jours, dans la cour du château de Schoenbrunn,
une grande parade, à laquelle il faisait venir successivement les hommes
qui sortaient des hôpitaux, ainsi que tous les régimens qui avaient le
plus souffert, afin de s'assurer par lui-même si on les soignait, et
s'il leur rentrait du monde. Ces parades attiraient beaucoup de curieux,
qui venaient exprès de Vienne pour voir cet imposant spectacle.
Il avait soin de faire assister à ces cérémonies militaires tous les
généraux et administrateurs de l'armée qui étaient à une distance
raisonnable, et c'était dans ces occasions-là qu'il se faisait rendre
compte des causes de la non-exécution des ordres qu'il avait donnés.
C'est à une de ces parades qu'il manqua d'arriver un événement sur
lequel on a fait mille versions déraisonnables. Nous étions à la fin de
septembre; l'empereur passait la revue de quelques régimens de ligne
dans la cour du château de Schoenbrunn; il y avait toujours un monde
prodigieux à ces parades, et l'on mettait des sentinelles de distance en
distance pour écarter la foule.
L'empereur venait de descendre le perron du château, et traversait la
cour pour gagner la droite du régiment qui formait la première ligne,
lorsqu'un jeune homme de bonne mine s'échappa de la foule dans laquelle
il était à attendre l'arrivée de l'empereur, et vint au devant de lui,
en demandant à lui parler. Comme il s'expliquait assez mal en français,
l'empereur dit au général Rapp, qui était là, de voir ce que voulait ce
jeune homme. Le général Rapp vint lui parler; mais ne pouvant pas
comprendre ce qu'il lui disait, il le regarda comme un pétitionnaire
importun, et dit à l'officier de gendarmerie de service de le faire
retirer. Celui-ci appelle un sous-officier, et fait conduire le jeune
homme en dehors du cercle, sans y donner plus d'attention. On n'y
pensait plus, lorsque l'empereur revenant à la droite de la ligne des
troupes, le même jeune homme qui avait passé en arrière de la foule,
sortit précipitamment du point où il s'était porté en second lieu, et
vint de nouveau parler à l'empereur qui lui répondit: «Je ne puis vous
comprendre; voyez le général Rapp.» Le jeune homme portait la main
droite dans la poitrine comme pour prendre une pétition, lorsque le
prince de Neuchâtel, en le prenant par le bras, lui dit: «Monsieur, vous
prenez mal votre temps; on vous a dit de voir le général Rapp.» Pendant
ce temps, l'empereur avait marché dix pas le long du front des troupes,
et Rapp l'avait suivi. C'est alors que le prince de Neuchâtel dit à
l'officier de gendarmerie de conduire ce jeune homme hors du cercle et
de l'empêcher d'importuner l'empereur.
L'officier de gendarmerie avait de l'humeur d'être ainsi dans le cas de
renvoyer deux fois le même homme. Il le fit un peu rudoyer, et c'est en
le prenant au collet qu'un des gendarmes s'aperçut qu'il avait quelque
chose dans sa poitrine, d'où l'on tira un énorme couteau de cuisine,
tout neuf, auquel il avait fait une gaîne de plusieurs feuilles de
papier gris, ficelée avec du gros fil. Les gendarmes le menèrent chez
moi, pendant que l'un d'eux venait me chercher. Pour éviter des
longueurs, je rapporterai en peu de mots son aventure.
Ce jeune homme était le fils d'un ministre protestant d'Erfurth; il
n'avait pas plus de dix-huit à dix-neuf ans, avec une physionomie qui
n'aurait pas été mal à une femme; il avait entrepris de tuer l'empereur,
parce qu'on lui avait dit que les autres souverains ne feraient jamais
la paix avec lui; et comme l'empereur était plus fort qu'eux tous, il
avait résolu de le tuer, pour que l'on eût plus tôt la paix.
On lui demanda quelle lecture il aimait. Il répondit: «L'histoire; et
dans toutes celles que j'ai lues, il n'y a que la vie de la Vierge
d'Orléans[25] qui m'ait fait envie, parce qu'elle avait délivré la
France du joug de ses ennemis; et je voulais l'imiter.»
Il était parti d'Erfurth sur sa seule résolution, emmenant un cheval de
son père; le besoin le lui avait fait vendre en chemin, et il avait
écrit à son père de ne pas s'en mettre en peine; que c'était lui qui
l'avait pris, pour exécuter un voyage qu'il avait promis de faire,
ajoutant que l'on entendrait bientôt parler de lui. Il avait été deux
jours à Vienne à prendre des renseignemens sur les habitudes de
l'empereur, et était venu à la parade une première fois pour étudier son
rôle et voir où il pourrait se placer. Lorsqu'il eut tout reconnu, il
alla chez un coutelier acheter cet énorme couteau de cuisine que l'on
trouva sur lui, et revint à la parade pour exécuter son projet.
Pendant que le jeune homme me faisait cet aveu, la parade défilait, et
je ne rejoignis l'empereur que dans son cabinet, pour lui rendre compte
du danger qu'il avait couru sans s'en douter. Le général Rapp le lui
avait déjà rapporté, et il ne voulait pas y croire, jusqu'à ce que, lui
ayant montré le couteau pris sur le jeune homme, il répondit d'un air à
moitié moqueur: «Ah! cependant il paraît qu'il y a quelque chose; allez
me chercher le jeune homme, je veux le voir.»
Il retint les généraux qui avaient assisté à la parade, et qui étaient
encore dans les salles du château, et leur parla de cette aventure.
J'arrivai avec le jeune homme. En le voyant entrer, l'empereur fut saisi
d'un mouvement de pitié, et dit: «Oh! oh! cela n'est pas possible, c'est
un enfant.» Puis il lui demanda s'il le connaissait. Celui-ci, sans
s'ébranler, lui répondit: «Oui, Sire.»