CHAPITRE XIV.

L'empereur à la recherche des blessés.--Paroles de l'empereur à la vue

d'un colonel tué la veille.--Le maréchal des logis des

carabiniers.--Paroles de l'empereur à Macdonald.--Bernadotte.--Ordre du

jour secret de l'empereur, au sujet de ce maréchal.--Schwartzenberg

propose un armistice.--L'empereur l'accepte.

Le lendemain, 7, l'empereur parcourut à cheval le champ de la bataille

comme cela était sa coutume, et pour voir si l'administration avait fait

exactement enlever les blessés; nous étions au moment de la récolte, les

blés étaient fort hauts et l'on ne voyait pas les hommes couchés par

terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui avaient mis

leur mouchoir au bout de leur fusil, et qui le tenaient en l'air pour

que l'on vînt à eux. L'empereur fut lui-même à chaque endroit où il

apercevait de ces signaux; il parlait aux blessés, et ne voulut point se

porter en avant que le dernier ne fût enlevé. Il ne garda personne avec

lui, et il ordonna au maréchal Duroc de se charger de les faire relever

tous et de faire activer le service des ambulances; le général Duroc

était connu par son exactitude et sa sévérité, c'est pourquoi l'empereur

aimait à lui donner quelquefois des commissions comme celle-là.

En parcourant le champ de bataille il s'arrêta sur l'emplacement

qu'avaient occupé les deux divisions de Macdonald; il présentait le

tableau d'une perte qui avait égalé leur valeur. La terre était labourée

de boulets. L'empereur reconnut parmi les morts un colonel dont il avait

eu à se plaindre. Cet officier, qui avait fait la campagne d'Égypte,

s'était mal conduit après le départ du général Bonaparte et avait montré

de l'ingratitude envers son bienfaiteur, croyant sans doute plaire au

général qui lui avait succédé. Au retour de l'armée d'Égypte en France,

l'empereur, qui avait eu des bontés pour lui dans la guerre d'Italie, ne

lui témoigna aucun ressentiment, mais il ne lui accorda aucune des

faveurs dont il comblait tous ceux qui avaient été en Égypte. En le

voyant étendu sur le champ de bataille, l'empereur dit: «Je suis fâché

de n'avoir pu lui parler avant la bataille, pour lui dire que j'avais

tout oublié depuis long-temps.»

À quelques pas de là, il trouva un jeune maréchal-des-logis de

carabiniers qui vivait encore quoiqu'il eût la tête traversée d'un

biscayen; mais la chaleur et la poussière avaient coagulé le sang

presque aussitôt, de sorte que le cerveau ne reçut aucune impression de

l'air. L'empereur mit pied à terre; lui tâta le pouls, et, avec son

mouchoir, il lui débouchait les narines, qui étaient pleines de terre.

Lui ayant mis un peu d'eau-de-vie sur les lèvres, le blessé ouvrit les

yeux, parut d'abord insensible à l'acte d'humanité dont il était

l'objet; puis, les ayant ouverts de nouveau, il les fixa sur l'empereur,

qu'il reconnut; ils se remplirent de larmes, et il aurait sangloté s'il

en avait eu la force. Le malheureux devait mourir, à ce que dirent les

chirurgiens qu'on appela.

Après avoir parcouru le terrain sur lequel l'armée avait combattu,

l'empereur fut au milieu des troupes, qui commençaient à se mettre en

marche pour suivre l'armée ennemie. En passant près de Macdonald il

s'arrêta, et lui tendit la main en lui disant: «Touchez là, Macdonald!

Sans rancune: d'aujourd'hui nous serons amis, et je vous enverrai, pour

gage, votre bâton de maréchal que vous avez si glorieusement gagné

hier.» Macdonald avait été dans une sorte de disgrâce depuis plusieurs

années; on aurait eu de la peine à expliquer pourquoi, autrement que par

l'intrigue et la jalousie à laquelle un noble caractère est toujours en

butte. La méchanceté était parvenue à le faire éloigner par l'empereur,

et la fierté naturelle de son âme l'avait empêché de faire aucune

démarche pour se rapprocher d'un souverain qui le traitait moins bien

qu'il croyait le mériter.

Les années de gloire se passaient et Macdonald ne prenait part à rien,

lorsque la déclaration de guerre de 1809 détermina l'empereur à

l'envoyer commander un corps d'armée sous les ordres du vice-roi

d'Italie. La fortune couronna sa constance, et la victoire le remit à un

poste qu'il s'est montré digne d'occuper dans des circonstances où tant

d'autres le dégradaient à l'envi et perdirent l'estime de leurs

compatriotes.

L'armée prit les deux routes de Vienne à Znaim et de Vienne à Brenn;

l'empereur suivit cette dernière route jusqu'à Wolkersdorf, et fit

prendre, de là, la traverse qui mène à Znaim.

Il coucha le 7 à Wolkersdorf, d'où il écrivit encore à l'empereur de

Russie.

Le 8 il alla coucher en arrière de la position de ses troupes, qui

étaient déjà arrivées à Znaim, où l'on avait atteint l'arrière-garde des

Autrichiens.

Le 9, de grand matin, il expédia des ordres dans plusieurs directions,

et eut une assez forte indisposition, résultat de tous ses travaux et de

toutes ses veilles. Cela l'obligea à prendre un peu de repos pendant que

les troupes marchaient.

Le maréchal Bernadotte vint dans ce moment-là pour voir l'empereur, qui

avait défendu qu'on le dérangeât avant qu'il eût lui-même appelé; je

refusai de l'introduire. J'ignorais encore ce qui l'amenait. J'avais vu

la mollesse avec laquelle ses troupes avaient combattu; il n'avait

cessé, dès le début de la campagne, de se plaindre du peu d'élan, de

l'inexpérience de ses soldats[22], et du peu de confiance que montraient

leurs chefs[23]. J'aurais épuisé toutes suppositions avant d'imaginer

que, démentant tout à coup l'opinion fâcheuse qu'il avait donnée de leur

courage, il avait rêvé que c'étaient eux qui avaient décidé la victoire

que nous venions de remporter. L'empereur connut bientôt cet

inconcevable ordre du jour, manda le trop avantageux maréchal, et lui

retira ses troupes. La leçon ne suffit pas; Bernadotte, persistant à

soutenir les ridicules félicitations qu'il avait adressées aux Saxons,

les fit insérer dans les journaux. L'empereur fut outré de cette

conduite; il ne pouvait tolérer qu'on inventât à la fois une

inconvenance et un mensonge, mais ne voulait pas non plus blesser des

hommes qui avaient exposé leur vie pour le servir. L'incartade était

néanmoins trop forte, il ne crut pas pouvoir la laisser passer. Il donna

un ordre du jour qu'il chargea le major-général de ne laisser connaître

ni au public ni aux Saxons, dont il avait donné le commandement au

général Reynier. «Mon cousin, lui écrivait-il, vous trouverez ci-joint

un ordre du jour que vous enverrez aux maréchaux, en leur faisant

connaître que c'est pour eux seuls; vous ne l'enverrez pas au général

Reynier; vous l'enverrez aux deux ministres de la guerre; vous

l'enverrez aussi au roi de Westphalie.

«Sur ce, je prie Dieu, etc., etc.»

* * * * *

_Ordre du jour._

En notre camp impérial à Schoenbrunn, le 11 juillet 1809.

Sa Majesté témoigne son mécontentement au maréchal prince de Ponte-Corvo

pour son ordre du jour daté de Léopoldau, le 7 juillet, qui a été inséré

à une même époque dans presque tous les journaux, dans les termes

suivans: «Saxons, dans la journée du 5 juillet, sept à huit mille

d'entre vous ont percé le centre de l'armée ennemie, et se sont portés à

Deutsch-Wagram, malgré les efforts de quarante mille hommes, soutenus

par cinquante bouches à feu; vous avez combattu jusqu'à minuit, et

bivouaqué au milieu des lignes autrichiennes. Le 6, dès la pointe du

jour, vous avez recommencé le combat avec la même persévérance, et au

milieu des ravages de l'artillerie ennemie, vos colonnes vivantes sont

restées immobiles comme l'airain. Le grand Napoléon a vu votre

dévouement; il vous compte parmi ses braves. Saxons, la fortune d'un

soldat consiste à remplir ses devoirs; vous avez dignement fait le

vôtre. Au bivouac de Léopoldau, le 7 juillet 1809. Le maréchal

commandant le 9e corps, Bernadotte.» Indépendamment de ce que Sa Majesté

commande son armée en personne, c'est à elle seule qu'il appartient de

distribuer le degré de gloire que chacun a mérité--Sa Majesté doit le

succès de ses armes aux troupes françaises et non à aucun étranger.

L'ordre du jour du prince de Ponte-Corvo, tendant à donner de fausses

prétentions à des troupes au moins médiocres, est contraire à la vérité,

à la politique et à l'honneur national. Le succès de la journée du 5 est

dû aux corps des maréchaux duc de Rivoli et Oudinot, qui ont percé le

centre de l'ennemi, en même temps que le corps du duc d'Auerstedt le

tournait par sa gauche.--Le village de Deutsch-Wagram n'a pas été en

notre pouvoir dans la journée du 5; ce village a été pris, mais il ne

l'a été que le 6 à midi par le corps du maréchal Oudinot.--Le corps du

prince de Ponte-Corvo n'est pas resté _immobile comme l'airain_: il a

battu le premier en retraite; Sa Majesté a été obligée de le faire

couvrir par le corps du vice-roi, par les divisions Broussier et

Lamarque, commandées par le maréchal Macdonald, par la division de

grosse cavalerie aux ordres du général Nansouty et par une partie de la

cavalerie de la garde. C'est à ce maréchal et à ses troupes qu'est dû

l'éloge que le prince de Ponte-Corvo s'attribue.--Sa Majesté désire que

ce témoignage de son mécontentement serve d'exemple, pour qu'aucun

maréchal ne s'attribue la gloire qui appartient aux autres.--Sa Majesté

cependant ordonne que le présent ordre du jour, qui pourrait affliger

l'armée saxonne, quoique les soldats sachent bien qu'ils ne méritent pas

les éloges qu'on leur donne, restera secret, et sera seulement envoyé

aux maréchaux commandant le corps d'armée. NAPOLÉON.»

Après quelques heures de sommeil, l'indisposition qui avait forcé

l'empereur à s'arrêter se passa, et il partit de suite pour se diriger

sur Znaim, où l'on entendait une assez vive canonnade.

Nous y arrivâmes en coupant la grande route de communication de Znaim à

Brunn, et nous nous arrêtâmes au corps du général Marmont, qui était

engagé avec l'arrière-garde ennemie. Un orage survint qui sépara un

moment les combattans, et, de notre côté, il gâta les chemins au point

que l'on ne pouvait plus faire avancer l'artillerie dans les terres

fortes de la Moravie.

L'empereur, qui avait eu de la fièvre de fatigue toute la nuit, eut

encore cette averse sur les épaules sans qu'il se trouvât là un toit

pour le mettre à l'abri.

Marmont avait reçu le matin un parlementaire du prince de Schwartzemberg

qui couvrait la retraite des Autrichiens; il lui proposait un armistice;

Marmont n'étant pas autorisé à le conclure, ne put que répondre qu'il

allait en référer à l'empereur, et qu'en attendant sa réponse il

donnerait suite à ses opérations.

L'empereur avait reçu cet avis avant de partir de son quartier-général;

il ne voulut point donner de réponse avant d'avoir vu lui-même l'état

des choses, et ce que la fortune pourrait offrir d'avantageux à

entreprendre.

Lorsqu'il fut arrivé sur le terrain, il reconnut que l'armée

autrichienne était déjà en retraite, et qu'il allait être obligé

d'entrer dans un système de manoeuvres compliquées pour la forcer à une

nouvelle bataille, c'est-à-dire recommencer un calcul de probabilités,

de chances pour et contre, et enfin remettre tout en problème.

Je suis fermement convaincu que s'il avait compté sur le secours de

l'armée russe, il n'aurait pas balancé à chercher une nouvelle occasion

d'amener les Autrichiens à un autre engagement; mais les Russes, qui lui

donnaient de belles paroles, n'agissaient pas, et l'empereur dut

craindre que s'il avait avec les Autrichiens une affaire malheureuse

comme il n'avait pas de réserve, les Russes ne se réunissent à eux pour

achever notre destruction.

Une foule de considérations de tout genre le déterminèrent à finir cette

guerre, dans laquelle il avait été engagé bien malgré lui. On s'est plu

à le peindre comme un homme qui ne pouvait vivre sans une guerre; et

cependant, dans toute sa carrière, c'est lui qui a toujours fait la

première démarche pacifique, et j'ai été mille fois le témoin de tout ce

qu'il lui en coûtait de regrets quand il fallait recommencer la guerre.

Avant la première et inouïe agression dont il fut l'objet en 1805, il

croyait fermement à la foi jurée, et ne se serait jamais persuadé

qu'aucun monarque cherchât à acquérir de la gloire par des moyens comme

ceux qui furent employés contre lui cette année-là. Il regardait un

traité comme inviolable tant que les conditions en étaient exactement

observées, et ce n'est qu'après avoir été convaincu, dans trois

occasions, que les monarques ne reconnaissaient point de bornes lorsque

leur puissance leur permettait de les franchir, qu'alors il s'est de son

côté déterminé à faire usage de la sienne.

Je viens de dire qu'il se détermina à finir cette guerre. Voici comment

il s'y prit. Il saisit le prétexte de la réponse à faire au

parlementaire du prince Schwartzenberg.

Il m'envoya porter au général Marmont l'ordre d'envoyer un de ses

aides-de-camp dire au prince de Schwartzenberg, que l'empereur venait de

l'autoriser à conclure l'armistice au sujet duquel il lui avait écrit le

matin, si toutefois cela était encore dans ses intentions, ce dont il le

priait de l'informer, afin qu'il pût prendre ses dispositions en

conséquence, et en rendre compte à l'empereur.

Les troupes étaient encore en présence lorsque le parlementaire du

général Marmont arriva chez les Autrichiens, et le prince de

Schwartzenberg, qui était là, répondit de suite qu'il acceptait

l'armistice, et nomma des commissaires pour régler les limites du pays

que les deux armées allaient occuper; le soir même, au camp de

l'empereur l'armistice fut signé entre le prince de Neufchâtel et les

commissaires autrichiens. Notre armée reprit absolument les mêmes

positions qu'elle avait occupées après la bataille d'Austerlitz, et dès

le lendemain chaque corps de troupes partit pour un cantonnement,

passant ainsi rapidement d'un état de guerre outré à celui d'un repos

parfait. L'empereur nomma ce même soir trois maréchaux d'empire, qui

furent les généraux Macdonald, Marmont et Oudinot. Pour le premier, cela

parut juste.

De ce camp au-dessus de Znaim, l'empereur revint mettre son

quartier-général à Schoenbrunn où il arriva le 10 ou le 11 au soir; il en

était parti le 1er ou le 2, et avait mené pendant ces huit ou neuf jours

une vie extrêmement fatigante. Au milieu des occupations que lui

donnaient les affaires de l'armée, il ne laissait pas d'ouvrir les

dépêches de Paris, et de prêter l'oreille à ce que les lettres des uns

et des autres apprenaient.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 20 / 48 题