L'empereur à la recherche des blessés.--Paroles de l'empereur à la vue
d'un colonel tué la veille.--Le maréchal des logis des
carabiniers.--Paroles de l'empereur à Macdonald.--Bernadotte.--Ordre du
jour secret de l'empereur, au sujet de ce maréchal.--Schwartzenberg
propose un armistice.--L'empereur l'accepte.
Le lendemain, 7, l'empereur parcourut à cheval le champ de la bataille
comme cela était sa coutume, et pour voir si l'administration avait fait
exactement enlever les blessés; nous étions au moment de la récolte, les
blés étaient fort hauts et l'on ne voyait pas les hommes couchés par
terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui avaient mis
leur mouchoir au bout de leur fusil, et qui le tenaient en l'air pour
que l'on vînt à eux. L'empereur fut lui-même à chaque endroit où il
apercevait de ces signaux; il parlait aux blessés, et ne voulut point se
porter en avant que le dernier ne fût enlevé. Il ne garda personne avec
lui, et il ordonna au maréchal Duroc de se charger de les faire relever
tous et de faire activer le service des ambulances; le général Duroc
était connu par son exactitude et sa sévérité, c'est pourquoi l'empereur
aimait à lui donner quelquefois des commissions comme celle-là.
En parcourant le champ de bataille il s'arrêta sur l'emplacement
qu'avaient occupé les deux divisions de Macdonald; il présentait le
tableau d'une perte qui avait égalé leur valeur. La terre était labourée
de boulets. L'empereur reconnut parmi les morts un colonel dont il avait
eu à se plaindre. Cet officier, qui avait fait la campagne d'Égypte,
s'était mal conduit après le départ du général Bonaparte et avait montré
de l'ingratitude envers son bienfaiteur, croyant sans doute plaire au
général qui lui avait succédé. Au retour de l'armée d'Égypte en France,
l'empereur, qui avait eu des bontés pour lui dans la guerre d'Italie, ne
lui témoigna aucun ressentiment, mais il ne lui accorda aucune des
faveurs dont il comblait tous ceux qui avaient été en Égypte. En le
voyant étendu sur le champ de bataille, l'empereur dit: «Je suis fâché
de n'avoir pu lui parler avant la bataille, pour lui dire que j'avais
tout oublié depuis long-temps.»
À quelques pas de là, il trouva un jeune maréchal-des-logis de
carabiniers qui vivait encore quoiqu'il eût la tête traversée d'un
biscayen; mais la chaleur et la poussière avaient coagulé le sang
presque aussitôt, de sorte que le cerveau ne reçut aucune impression de
l'air. L'empereur mit pied à terre; lui tâta le pouls, et, avec son
mouchoir, il lui débouchait les narines, qui étaient pleines de terre.
Lui ayant mis un peu d'eau-de-vie sur les lèvres, le blessé ouvrit les
yeux, parut d'abord insensible à l'acte d'humanité dont il était
l'objet; puis, les ayant ouverts de nouveau, il les fixa sur l'empereur,
qu'il reconnut; ils se remplirent de larmes, et il aurait sangloté s'il
en avait eu la force. Le malheureux devait mourir, à ce que dirent les
chirurgiens qu'on appela.
Après avoir parcouru le terrain sur lequel l'armée avait combattu,
l'empereur fut au milieu des troupes, qui commençaient à se mettre en
marche pour suivre l'armée ennemie. En passant près de Macdonald il
s'arrêta, et lui tendit la main en lui disant: «Touchez là, Macdonald!
Sans rancune: d'aujourd'hui nous serons amis, et je vous enverrai, pour
gage, votre bâton de maréchal que vous avez si glorieusement gagné
hier.» Macdonald avait été dans une sorte de disgrâce depuis plusieurs
années; on aurait eu de la peine à expliquer pourquoi, autrement que par
l'intrigue et la jalousie à laquelle un noble caractère est toujours en
butte. La méchanceté était parvenue à le faire éloigner par l'empereur,
et la fierté naturelle de son âme l'avait empêché de faire aucune
démarche pour se rapprocher d'un souverain qui le traitait moins bien
qu'il croyait le mériter.
Les années de gloire se passaient et Macdonald ne prenait part à rien,
lorsque la déclaration de guerre de 1809 détermina l'empereur à
l'envoyer commander un corps d'armée sous les ordres du vice-roi
d'Italie. La fortune couronna sa constance, et la victoire le remit à un
poste qu'il s'est montré digne d'occuper dans des circonstances où tant
d'autres le dégradaient à l'envi et perdirent l'estime de leurs
compatriotes.
L'armée prit les deux routes de Vienne à Znaim et de Vienne à Brenn;
l'empereur suivit cette dernière route jusqu'à Wolkersdorf, et fit
prendre, de là, la traverse qui mène à Znaim.
Il coucha le 7 à Wolkersdorf, d'où il écrivit encore à l'empereur de
Russie.
Le 8 il alla coucher en arrière de la position de ses troupes, qui
étaient déjà arrivées à Znaim, où l'on avait atteint l'arrière-garde des
Autrichiens.
Le 9, de grand matin, il expédia des ordres dans plusieurs directions,
et eut une assez forte indisposition, résultat de tous ses travaux et de
toutes ses veilles. Cela l'obligea à prendre un peu de repos pendant que
les troupes marchaient.
Le maréchal Bernadotte vint dans ce moment-là pour voir l'empereur, qui
avait défendu qu'on le dérangeât avant qu'il eût lui-même appelé; je
refusai de l'introduire. J'ignorais encore ce qui l'amenait. J'avais vu
la mollesse avec laquelle ses troupes avaient combattu; il n'avait
cessé, dès le début de la campagne, de se plaindre du peu d'élan, de
l'inexpérience de ses soldats[22], et du peu de confiance que montraient
leurs chefs[23]. J'aurais épuisé toutes suppositions avant d'imaginer
que, démentant tout à coup l'opinion fâcheuse qu'il avait donnée de leur
courage, il avait rêvé que c'étaient eux qui avaient décidé la victoire
que nous venions de remporter. L'empereur connut bientôt cet
inconcevable ordre du jour, manda le trop avantageux maréchal, et lui
retira ses troupes. La leçon ne suffit pas; Bernadotte, persistant à
soutenir les ridicules félicitations qu'il avait adressées aux Saxons,
les fit insérer dans les journaux. L'empereur fut outré de cette
conduite; il ne pouvait tolérer qu'on inventât à la fois une
inconvenance et un mensonge, mais ne voulait pas non plus blesser des
hommes qui avaient exposé leur vie pour le servir. L'incartade était
néanmoins trop forte, il ne crut pas pouvoir la laisser passer. Il donna
un ordre du jour qu'il chargea le major-général de ne laisser connaître
ni au public ni aux Saxons, dont il avait donné le commandement au
général Reynier. «Mon cousin, lui écrivait-il, vous trouverez ci-joint
un ordre du jour que vous enverrez aux maréchaux, en leur faisant
connaître que c'est pour eux seuls; vous ne l'enverrez pas au général
Reynier; vous l'enverrez aux deux ministres de la guerre; vous
l'enverrez aussi au roi de Westphalie.
«Sur ce, je prie Dieu, etc., etc.»
* * * * *
_Ordre du jour._
En notre camp impérial à Schoenbrunn, le 11 juillet 1809.
Sa Majesté témoigne son mécontentement au maréchal prince de Ponte-Corvo
pour son ordre du jour daté de Léopoldau, le 7 juillet, qui a été inséré
à une même époque dans presque tous les journaux, dans les termes
suivans: «Saxons, dans la journée du 5 juillet, sept à huit mille
d'entre vous ont percé le centre de l'armée ennemie, et se sont portés à
Deutsch-Wagram, malgré les efforts de quarante mille hommes, soutenus
par cinquante bouches à feu; vous avez combattu jusqu'à minuit, et
bivouaqué au milieu des lignes autrichiennes. Le 6, dès la pointe du
jour, vous avez recommencé le combat avec la même persévérance, et au
milieu des ravages de l'artillerie ennemie, vos colonnes vivantes sont
restées immobiles comme l'airain. Le grand Napoléon a vu votre
dévouement; il vous compte parmi ses braves. Saxons, la fortune d'un
soldat consiste à remplir ses devoirs; vous avez dignement fait le
vôtre. Au bivouac de Léopoldau, le 7 juillet 1809. Le maréchal
commandant le 9e corps, Bernadotte.» Indépendamment de ce que Sa Majesté
commande son armée en personne, c'est à elle seule qu'il appartient de
distribuer le degré de gloire que chacun a mérité--Sa Majesté doit le
succès de ses armes aux troupes françaises et non à aucun étranger.
L'ordre du jour du prince de Ponte-Corvo, tendant à donner de fausses
prétentions à des troupes au moins médiocres, est contraire à la vérité,
à la politique et à l'honneur national. Le succès de la journée du 5 est
dû aux corps des maréchaux duc de Rivoli et Oudinot, qui ont percé le
centre de l'ennemi, en même temps que le corps du duc d'Auerstedt le
tournait par sa gauche.--Le village de Deutsch-Wagram n'a pas été en
notre pouvoir dans la journée du 5; ce village a été pris, mais il ne
l'a été que le 6 à midi par le corps du maréchal Oudinot.--Le corps du
prince de Ponte-Corvo n'est pas resté _immobile comme l'airain_: il a
battu le premier en retraite; Sa Majesté a été obligée de le faire
couvrir par le corps du vice-roi, par les divisions Broussier et
Lamarque, commandées par le maréchal Macdonald, par la division de
grosse cavalerie aux ordres du général Nansouty et par une partie de la
cavalerie de la garde. C'est à ce maréchal et à ses troupes qu'est dû
l'éloge que le prince de Ponte-Corvo s'attribue.--Sa Majesté désire que
ce témoignage de son mécontentement serve d'exemple, pour qu'aucun
maréchal ne s'attribue la gloire qui appartient aux autres.--Sa Majesté
cependant ordonne que le présent ordre du jour, qui pourrait affliger
l'armée saxonne, quoique les soldats sachent bien qu'ils ne méritent pas
les éloges qu'on leur donne, restera secret, et sera seulement envoyé
aux maréchaux commandant le corps d'armée. NAPOLÉON.»
Après quelques heures de sommeil, l'indisposition qui avait forcé
l'empereur à s'arrêter se passa, et il partit de suite pour se diriger
sur Znaim, où l'on entendait une assez vive canonnade.
Nous y arrivâmes en coupant la grande route de communication de Znaim à
Brunn, et nous nous arrêtâmes au corps du général Marmont, qui était
engagé avec l'arrière-garde ennemie. Un orage survint qui sépara un
moment les combattans, et, de notre côté, il gâta les chemins au point
que l'on ne pouvait plus faire avancer l'artillerie dans les terres
fortes de la Moravie.
L'empereur, qui avait eu de la fièvre de fatigue toute la nuit, eut
encore cette averse sur les épaules sans qu'il se trouvât là un toit
pour le mettre à l'abri.
Marmont avait reçu le matin un parlementaire du prince de Schwartzemberg
qui couvrait la retraite des Autrichiens; il lui proposait un armistice;
Marmont n'étant pas autorisé à le conclure, ne put que répondre qu'il
allait en référer à l'empereur, et qu'en attendant sa réponse il
donnerait suite à ses opérations.
L'empereur avait reçu cet avis avant de partir de son quartier-général;
il ne voulut point donner de réponse avant d'avoir vu lui-même l'état
des choses, et ce que la fortune pourrait offrir d'avantageux à
entreprendre.
Lorsqu'il fut arrivé sur le terrain, il reconnut que l'armée
autrichienne était déjà en retraite, et qu'il allait être obligé
d'entrer dans un système de manoeuvres compliquées pour la forcer à une
nouvelle bataille, c'est-à-dire recommencer un calcul de probabilités,
de chances pour et contre, et enfin remettre tout en problème.
Je suis fermement convaincu que s'il avait compté sur le secours de
l'armée russe, il n'aurait pas balancé à chercher une nouvelle occasion
d'amener les Autrichiens à un autre engagement; mais les Russes, qui lui
donnaient de belles paroles, n'agissaient pas, et l'empereur dut
craindre que s'il avait avec les Autrichiens une affaire malheureuse
comme il n'avait pas de réserve, les Russes ne se réunissent à eux pour
achever notre destruction.
Une foule de considérations de tout genre le déterminèrent à finir cette
guerre, dans laquelle il avait été engagé bien malgré lui. On s'est plu
à le peindre comme un homme qui ne pouvait vivre sans une guerre; et
cependant, dans toute sa carrière, c'est lui qui a toujours fait la
première démarche pacifique, et j'ai été mille fois le témoin de tout ce
qu'il lui en coûtait de regrets quand il fallait recommencer la guerre.
Avant la première et inouïe agression dont il fut l'objet en 1805, il
croyait fermement à la foi jurée, et ne se serait jamais persuadé
qu'aucun monarque cherchât à acquérir de la gloire par des moyens comme
ceux qui furent employés contre lui cette année-là. Il regardait un
traité comme inviolable tant que les conditions en étaient exactement
observées, et ce n'est qu'après avoir été convaincu, dans trois
occasions, que les monarques ne reconnaissaient point de bornes lorsque
leur puissance leur permettait de les franchir, qu'alors il s'est de son
côté déterminé à faire usage de la sienne.
Je viens de dire qu'il se détermina à finir cette guerre. Voici comment
il s'y prit. Il saisit le prétexte de la réponse à faire au
parlementaire du prince Schwartzenberg.
Il m'envoya porter au général Marmont l'ordre d'envoyer un de ses
aides-de-camp dire au prince de Schwartzenberg, que l'empereur venait de
l'autoriser à conclure l'armistice au sujet duquel il lui avait écrit le
matin, si toutefois cela était encore dans ses intentions, ce dont il le
priait de l'informer, afin qu'il pût prendre ses dispositions en
conséquence, et en rendre compte à l'empereur.
Les troupes étaient encore en présence lorsque le parlementaire du
général Marmont arriva chez les Autrichiens, et le prince de
Schwartzenberg, qui était là, répondit de suite qu'il acceptait
l'armistice, et nomma des commissaires pour régler les limites du pays
que les deux armées allaient occuper; le soir même, au camp de
l'empereur l'armistice fut signé entre le prince de Neufchâtel et les
commissaires autrichiens. Notre armée reprit absolument les mêmes
positions qu'elle avait occupées après la bataille d'Austerlitz, et dès
le lendemain chaque corps de troupes partit pour un cantonnement,
passant ainsi rapidement d'un état de guerre outré à celui d'un repos
parfait. L'empereur nomma ce même soir trois maréchaux d'empire, qui
furent les généraux Macdonald, Marmont et Oudinot. Pour le premier, cela
parut juste.
De ce camp au-dessus de Znaim, l'empereur revint mettre son
quartier-général à Schoenbrunn où il arriva le 10 ou le 11 au soir; il en
était parti le 1er ou le 2, et avait mené pendant ces huit ou neuf jours
une vie extrêmement fatigante. Au milieu des occupations que lui
donnaient les affaires de l'armée, il ne laissait pas d'ouvrir les
dépêches de Paris, et de prêter l'oreille à ce que les lettres des uns
et des autres apprenaient.