CHAPITRE XIII.

L'ennemi commence l'attaque.--Notre gauche est défaite.--L'empereur

parcourt la ligne deux fois au milieu d'une grêle de boulets.--Mort de

Bessières.--Paroles de l'empereur.--Le général

Reille.--Macdonald.--Résultats de la bataille de Wagram.--Pressentiment

du général Lasalle avant la bataille.--Sa mort.

Les ennemis commencèrent l'attaque par leur gauche sur notre droite,

c'est-à-dire sur le corps du maréchal Davout, qui se présentait au

village de Margraff-Neusiedl. Du point où nous étions, nous appelions le

village la Tour-Carrée, parce qu'il y a effectivement un vieux château

féodal, surmonté d'une grosse tour carrée que l'on apercevait de tous

les points de la plaine.

J'ai ouï dire que c'était le prince Jean de Lichtenstein qui conduisait

l'attaque contre le maréchal Davout; elle fut menée avec assez de

vivacité pour nous persuader qu'elle était une entreprise sérieuse de la

part des ennemis sur ce point; nous pouvions leur supposer le projet de

déborder notre droite pour communiquer avec le corps qui devait être en

marche de Presbourg. Mais, quel que fût leur projet, l'empereur ordonna

au maréchal Davout de les repousser vivement, et lui envoya la division

de cavalerie de Nansouty qui avait une compagnie d'artillerie à cheval,

pour lui aider à profiter d'un succès. Il est à observer que le maréchal

avait déjà la division de cuirassiers du duc de Padoue, laquelle était,

avant la bataille d'Essling, celle que commandait le général d'Espagne.

Le combat fut bientôt engagé. L'empereur s'y porta, et fit marcher dans

cette direction toute la garde à pied et à cheval, avec toute son

artillerie, s'attendant à voir paraître le corps qui venait de

Presbourg; mais à peine l'empereur était-il arrivé, que nous vîmes

l'armée autrichienne en mouvement pour se retirer de devant le maréchal

Davout, et faisant la manoeuvre opposée à la nôtre. L'empereur arrêta le

mouvement de la garde, et se mit à observer ce que faisaient les

ennemis. Le général Reille arriva du corps de Masséna dans ce moment-là,

et nous annonça que les choses allaient mal de ce côté-là, que tout

l'effort de l'armée autrichienne se portait sur ce point, et qu'il n'y

avait pas un moment à perdre pour s'y porter, c'est-à-dire traverser le

champ de bataille entier de la droite à la gauche. L'empereur commença

par renvoyer avec le général Reille le prince de Neuchâtel, qui, un jour

de bataille, ne se ménageait pas et observait bien; il fit faire à la

garde le mouvement inverse à celui qu'elle venait de faire. Elle

l'exécuta en faisant marcher en tête son artillerie composée de

quatre-vingts bouches à feu. L'empereur passa le long du front de

bandière de toutes les troupes et arriva à la gauche qui n'existait

plus, c'est-à-dire, que le corps du maréchal Masséna était dans un état

complet de dissolution, et les quatre divisions qui le composaient ne

présentaient pas un seul corps réuni; en sorte que la gauche de notre

armée était effectivement le corps des Saxons commandé par Bernadotte,

qui, une heure avant, était à la droite du maréchal Masséna.

Voici comment cela s'était passé.

Le maréchal Masséna avait manoeuvré toute la matinée pour se rallier à la

grande armée. Pendant qu'il faisait ce mouvement, l'armée autrichienne

renforçait considérablement sa droite dans le projet d'attaquer notre

gauche; il arriva de là que le maréchal Masséna fut écrasé dans un si

court espace de temps, que l'on eut à peine le temps d'aviser à lui

porter du secours. En effectuant son mouvement de jonction avec

l'empereur, il avait dû faire attaquer le village d'Aderklaw; la

division du général Carra-Saint-Cyr en fut chargée. Le 24e régiment

d'infanterie légère, ayant la tête de la colonne, donna le premier et si

vivement, qu'il emporta le village; la fortune semblait avoir pris le

soin de faire trouver de l'autre côté de ce village d'Aderklaw un large

chemin creux (celui qui mène à Wagram), où ce brave régiment aurait été

à couvert jusqu'à hauteur des épaules des soldats. Le bon sens indiquait

de se mettre dans ce chemin, qui était une redoute naturelle; mais, par

une faute capitale de celui qui commandait là, on fit franchir le chemin

creux au 24e régiment pour le poster à l'entrée du village, où, étant

découvert de la tête aux pieds, il éprouva un feu de mousqueterie des

plus meurtriers, fut chargé après avoir essuyé une grande perte, et dans

le désordre de sa retraite, il entraîna le reste de la division de

Saint-Cyr, qui avait beaucoup de troupes alliées, telles que les Badois,

Darmstadt, etc., etc.

La déroute de ces troupes amena celle des troupes commandées par les

généraux Legrand et Boudet. Ce dernier perdit toute son artillerie, et,

en un mot, notre gauche n'était plus qu'une large trouée par laquelle la

droite de l'armée autrichienne pénétrait si avant, que les b ies de

l'île de Lobau, qui avaient protégé notre passage, furent obligées de

recommencer leur épouvantable feu pour arrêter les colonnes ennemies,

qui marchaient effrontément à nos ponts; la droite des ennemis prenait

position perpendiculairement à l'extrémité de notre gauche, ce qui nous

avait obligés de faire faire un coude à celle-ci, afin d'opposer du feu

à celui des ennemis.

Ils avaient placé de l'artillerie qui tirait à l'angle, c'est-à-dire au

coude, en même temps qu'ils nous canonnaient sur les deux côtés de

l'angle.

Je ne sais pas ce qu'avait l'empereur, mais il resta une bonne heure à

cet angle qui était véritablement un égout à boulets; comme il n'y avait

point de mousqueterie, le soldat était immobile et se démoralisait.

L'empereur sentait bien mieux que personne que cette situation ne

pouvait durer long-temps, et il ne voulait pas s'éloigner afin de

pouvoir remédier aux désordres; dans le moment du plus grand danger, il

passa en avant de la ligne des troupes, monté sur un cheval blanc comme

la neige (on appelait ce cheval l'Euphrate; il venait du sophi de Perse,

qui lui en avait fait présent). Il alla d'un bout à l'autre de la ligne,

et revint sur ses pas par le même chemin; je laisse à penser combien il

passa de boulets autour de lui; je le suivais, je n'avais les yeux que

sur lui, et je m'attendais à chaque instant à le voir tomber.

Lorsqu'il eut vu ce qu'il voulait voir, il fit ses dispositions; toute

la garde venait d'arriver à cette périlleuse gauche.

Il ordonna à son aide-de-camp, le général Lauriston, qui en commandait

les quatre-vingts pièces d'artillerie, de les porter dans une seule

batterie sur le centre de l'armée ennemie.

Il fit suivre cette batterie par la division de la jeune garde, que

commanda pour cette opération le général Reille, qui auparavant était

près du maréchal Masséna. Il se plaça à la gauche de Lauriston, à la

droite de cette même batterie, et fit marcher les deux divisions de

l'armée d'Italie, qui étaient sous les ordres du maréchal Macdonald.

Ces trois masses s'avancèrent dans la direction d'Aderklaw; elles furent

suivies de la cavalerie de la garde, dont l'empereur ne garda avec lui

que le régiment des grenadiers à cheval.

Le reste de la cavalerie fut dirigé pour arrêter la marche de la droite

des Autrichiens.

L'empereur avait ordonné qu'aussitôt que la trouée qu'il allait faire au

centre serait exécutée, on fît charger toute la cavalerie, en prenant à

revers tout ce qui avait pénétré à l'extrémité de notre gauche; il

venait de donner des ordres en conséquence au maréchal Bessières[20],

qui partait pour les exécuter, lorsqu'il fut abattu par le plus

extraordinaire coup de canon que l'on ait vu: un boulet en plein fouet

lui ouvrit sa culotte depuis le haut de la cuisse jusqu'au genou, en lui

sillonnant la cuisse d'un zigzag comme si c'eût été la foudre qui l'eût

frappé; il en fut jeté à bas de cheval au point que nous le crûmes tous

tué roide; le même boulet emporta sa fonte de pistolet et le pistolet.

L'empereur l'avait vu tomber aussi, mais ne le reconnaissant pas dans le

premier moment, il avait demandé: «Qui est celui-là? (c'était son

expression ordinaire) on lui répondit: «C'est Bessières, sire;» il

retourna son cheval en disant: «Allons-nous-en, car je n'ai pas le temps

de pleurer; évitons encore une scène.» (Il voulait parler des regrets

que lui avait coûtés le maréchal Lannes.) Il m'envoya voir si Bessières

vivait encore, on venait de l'emporter; la connaissance lui était

revenue; il n'avait que la cuisse paralysée.

Ce malheureux coup de canon mit la cavalerie sans chef pendant le quart

d'heure le plus important de la journée, et où l'on devait en tirer un

parti immense. Immédiatement après cet accident, l'empereur m'envoya

porter au général Nansouty l'ordre de charger ce qui était devant lui,

c'est-à-dire la droite des Autrichiens qui s'étaient réunie en grosse

masse. La division Nansouty avait six régimens, parmi lesquels étaient

les deux de carabiniers; il avait derrière lui celle du général

Saint-Sulpice, qui en avait quatre.

Je le trouvai dans une situation peu propre à encourager; il était sous

une canonnade extrêmement meurtrière; il reçut l'ordre de charger, et se

mit en devoir de l'exécuter; il partit au trot; mais la canonnade des

Autrichiens était tellement vive qu'elle arrêta cette division, qui

perdit sur place douze cents chevaux emportés par le boulet; elle ne

pouvait pas en perdre davantage en chargeant à fond, et si elle avait pu

le faire elle aurait obtenu un résultat immense, en ce qu'elle aurait

pris une bonne partie de la droite des Autrichiens. Pendant ce temps,

l'artillerie de la garde faisait au centre des ennemis un ravage

effroyable et tel que pouvaient le faire quatre-vingts pièces de canon

de douze et de huit servies par l'élite de l'artillerie. Les troupes du

général Reille s'avancèrent jusqu'à Aderklaw; et le général Macdonald,

qui était à la droite de cette batterie, donna à toute l'armée le

spectacle d'un courage admirable, en marchant à la tête de ses deux

divisions formées en colonnes et les conduisant sous une pluie de

mitraille et de boulets jusque dans les lignes ennemies, et cela en les

faisant marcher au pas sans quelles éprouvassent le moindre

désordre[21].

Le feu du canon et la marche de Macdonald ouvrirent le centre des

ennemis, et séparèrent leur droite du reste de l'armée. L'empereur, qui

était présent sur le terrain, voulut encore faire profiter la cavalerie

de cette belle occasion; il envoya dire à la garde de charger; mais soit

que l'ordre fût mal rapporté, il ne s'exécuta point; et cette immense et

superbe cavalerie ne nous fit pas un prisonnier, tandis que si elle

avait été entre les mains d'un homme vaillant et résolu, elle en aurait

fait sans nombre. Il y eut un moment où un grand quart de l'armée

autrichienne était à prendre: c'est dans cette occasion-là que nous

avons regretté le grand-duc de Berg; c'était l'homme qu'il aurait fallu

dans un moment comme celui-là.

L'empereur était fort mécontent de la cavalerie, et disait sur le

terrain même: «Mais elle ne m'a jamais rien fait de pareil. Elle sera

cause que cette journée sera sans résultat.» Il en a gardé rancune très

long-temps aux généraux qui commandaient les régimens de cavalerie de sa

garde, et sans d'autres services anciens et recommandables ils les

aurait punis exemplairement.

Malgré toutes ces fautes l'événement était décidé en notre faveur; à

deux heures et demie après midi, la droite des ennemis était retirée, et

cherchait à se réunir à son armée, en évitant la trouée que nous avions

faite à son centre. À notre droite, le maréchal Davout était monté sur

le plateau de Margraff-Neusiedl, et s'y maintenait avec succès.

L'empereur fit attaquer Wagram par le corps d'Oudinot, appuyé des deux

autres divisions de l'armée d'Italie. Cette colonne pénétra aussi sur la

position des Autrichiens, et s'y maintint toute la soirée; l'ennemi se

mit en retraite sur tous les points, vers les quatre heures, nous

abandonnant le champ de bataille, mais sans prisonniers ni canons, et

après s'être battu d'une manière à rendre prudens tous les hommes à

entreprise téméraire; on le suivit sans trop le presser, car enfin il

n'avait pas été entamé, et nous ne nous soucions pas de le faire

remettre en bataille avant d'en avoir détaché quelque lambeau. Le corps

du maréchal Masséna s'était réorganisé et avait repris sa position.

Quoiqu'il n'y eût rien de douteux pour la gloire de nos armes, nous ne

menâmes pas notre poursuite fort loin; car nous n'allâmes pas jusqu'à la

grande route qui conduit de Vienne à Brême. Les Autrichiens marchèrent

toute la nuit, et se retirèrent par la route de Vienne à Znaim, et par

la traverse de Wolkersdorf aussi sur cette ville de Znaim. L'empereur

coucha sur le champ de bataille au milieu de ses troupes. Sa tente était

à peine dressée qu'il y eut une alerte qui se communiqua dans un instant

par toute l'armée, où elle faillit mettre le désordre; elle commença par

des maraudeurs, qui s'étant éloignés furent chassés par des partis de

cavalerie de l'armée de l'archiduc Ferdinand, qui était arrivé sur la

rivière de la Marche, et qui cherchait sans doute à se mettre en

communication avec la grande armée. On courut aux armes de toutes parts,

mais cette alerte n'eut aucune suite.

Ainsi se termina cette mémorable journée de Wagram, dont les résultats

sur le champ de bataille ne répondirent pas aux laborieux travaux et aux

savantes conceptions qui en avaient précédé les dispositions; il aurait

fallu dans l'armée encore quelques-uns de ces hommes accoutumés à tirer

parti d'un succès, et à enlever les troupes dans un moment décisif.

C'est l'empereur seul qui y a tout fait, et qui, par sa présence a

contenu tout au moment du désastre de notre gauche.

La population entière de Vienne monta sur les édifices de la ville et

sur les remparts, d'où elle fut témoin de la bataille; le matin les

dames y étaient dans l'espérance de notre défaite, et à deux heures

après midi tout le monde à Vienne était dans la tristesse. On pouvait

voir la retraite de l'armée autrichienne comme si l'on avait été sur le

terrain même.

L'armée autrichienne nous tint tête presque partout; elle était

très-nombreuse, elle aurait même dû avoir encore l'armée qui était à

Presbourg, et quoiqu'elle eût beaucoup de landwehr médiocrement

instruite, elle a eu dans la journée deux circonstances notables où elle

pouvait mieux faire. La première était de ne pas abandonner l'attaque

faite sur notre droite au commencement de l'action; par là elle aurait

retenu ce grand mouvement de troupes que nous reportâmes de notre droite

à notre gauche. La seconde était de donner suite au succès obtenu par sa

droite sur le corps d'armée de Masséna, et de faire agir vivement son

centre avant d'attendre que nous eussions amené sur le point où était

Masséna, cent pièces de canon et autant d'escadrons avec trois divisions

d'infanterie fraîche, qui ont réparé nos affaires. L'armée autrichienne

n'avait aucune raison pour se retirer; elle était plus forte que nous,

en ce qu'un tiers de notre armée était composé de troupes étrangères,

dont l'amalgame avec les nôtres avait plus d'un inconvénient. Mais enfin

elle s'est retirée, et elle n'a sans doute pas cru pouvoir s'exposer

plus long-temps à d'autres événemens dans l'issue desquels elle n'avait

pas de confiance.

L'empereur parcourait le champ de bataille le soir lorsqu'on vint lui

annoncer la mort du général Lasalle, qui venait d'être tué par un des

derniers coups de fusil qui avaient été tirés. Il en avait eu un

singulier pressentiment le matin. Il s'était toujours plus occupé de sa

gloire que de sa fortune. La nuit qui précéda la bataille il paraissait

avoir pensé à ses enfans, il s'éveilla pour écrire à la hâte une

pétition à l'empereur en leur faveur; il l'avait mise dans sa

sabredache. Lorsque l'empereur passa le matin devant sa division, le

général Lasalle ne lui parla pas; mais il arrêta M. Maret, qui passa un

moment après, pour lui dire que, n'ayant jamais rien demandé à

l'empereur, il le priait de se charger de cette pétition, en cas qu'il

lui arrivât malheur: et quelques heures après il n'était plus.

L'empereur fut médiocrement content de la bataille de Wagram; il aurait

voulu une seconde représentation de Marengo, d'Austerlitz ou de Iéna, et

il avait soigné tout pour obtenir ce résultat; mais bien loin de là,

l'armée autrichienne était entière; elle partait pour aller se jeter

dans quelque position qui aurait nécessité encore de nouveaux efforts de

conception pour l'amener à un engagement suivi d'un meilleur résultat.

De plus, elle pouvait parvenir à réunir à elle l'armée qui venait de

Presbourg, et nous n'avions de notre côté plus de renforts à attendre.

Nous n'étions que trop persuadés qu'il ne fallait pas compter sur

l'armée russe; tout ce que nous avions gagné de ce côté, c'est qu'elle

ne se réunirait pas aux Autrichiens dans un moment qui ne semblait pas

encore être celui de l'abandon des faveurs de la fortune envers nous;

elle ne mit en mouvement qu'un corps de quinze mille hommes, et sa

coopération se borna à essayer de gagner de vitesse les Polonais à

Cracovie: ce qui a toujours paru suspect à l'empereur.

Les grands événemens de guerre sont toujours suivis d'un état moral qui

forme l'opinion pour ou contre un des deux partis; la bataille d'Essling

nous avait rendu l'opinion défavorable; celle de Wagram détruisit ce que

la première avait produit de fâcheux, et nous rendit un peu de notre

première popularité; ce qui acheva de nous ramener l'opinion, qui

s'entêtait à douter de notre succès, c'est que nous suivîmes l'armée

autrichienne dans sa retraite.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 19 / 48 题