L'ennemi commence l'attaque.--Notre gauche est défaite.--L'empereur
parcourt la ligne deux fois au milieu d'une grêle de boulets.--Mort de
Bessières.--Paroles de l'empereur.--Le général
Reille.--Macdonald.--Résultats de la bataille de Wagram.--Pressentiment
du général Lasalle avant la bataille.--Sa mort.
Les ennemis commencèrent l'attaque par leur gauche sur notre droite,
c'est-à-dire sur le corps du maréchal Davout, qui se présentait au
village de Margraff-Neusiedl. Du point où nous étions, nous appelions le
village la Tour-Carrée, parce qu'il y a effectivement un vieux château
féodal, surmonté d'une grosse tour carrée que l'on apercevait de tous
les points de la plaine.
J'ai ouï dire que c'était le prince Jean de Lichtenstein qui conduisait
l'attaque contre le maréchal Davout; elle fut menée avec assez de
vivacité pour nous persuader qu'elle était une entreprise sérieuse de la
part des ennemis sur ce point; nous pouvions leur supposer le projet de
déborder notre droite pour communiquer avec le corps qui devait être en
marche de Presbourg. Mais, quel que fût leur projet, l'empereur ordonna
au maréchal Davout de les repousser vivement, et lui envoya la division
de cavalerie de Nansouty qui avait une compagnie d'artillerie à cheval,
pour lui aider à profiter d'un succès. Il est à observer que le maréchal
avait déjà la division de cuirassiers du duc de Padoue, laquelle était,
avant la bataille d'Essling, celle que commandait le général d'Espagne.
Le combat fut bientôt engagé. L'empereur s'y porta, et fit marcher dans
cette direction toute la garde à pied et à cheval, avec toute son
artillerie, s'attendant à voir paraître le corps qui venait de
Presbourg; mais à peine l'empereur était-il arrivé, que nous vîmes
l'armée autrichienne en mouvement pour se retirer de devant le maréchal
Davout, et faisant la manoeuvre opposée à la nôtre. L'empereur arrêta le
mouvement de la garde, et se mit à observer ce que faisaient les
ennemis. Le général Reille arriva du corps de Masséna dans ce moment-là,
et nous annonça que les choses allaient mal de ce côté-là, que tout
l'effort de l'armée autrichienne se portait sur ce point, et qu'il n'y
avait pas un moment à perdre pour s'y porter, c'est-à-dire traverser le
champ de bataille entier de la droite à la gauche. L'empereur commença
par renvoyer avec le général Reille le prince de Neuchâtel, qui, un jour
de bataille, ne se ménageait pas et observait bien; il fit faire à la
garde le mouvement inverse à celui qu'elle venait de faire. Elle
l'exécuta en faisant marcher en tête son artillerie composée de
quatre-vingts bouches à feu. L'empereur passa le long du front de
bandière de toutes les troupes et arriva à la gauche qui n'existait
plus, c'est-à-dire, que le corps du maréchal Masséna était dans un état
complet de dissolution, et les quatre divisions qui le composaient ne
présentaient pas un seul corps réuni; en sorte que la gauche de notre
armée était effectivement le corps des Saxons commandé par Bernadotte,
qui, une heure avant, était à la droite du maréchal Masséna.
Voici comment cela s'était passé.
Le maréchal Masséna avait manoeuvré toute la matinée pour se rallier à la
grande armée. Pendant qu'il faisait ce mouvement, l'armée autrichienne
renforçait considérablement sa droite dans le projet d'attaquer notre
gauche; il arriva de là que le maréchal Masséna fut écrasé dans un si
court espace de temps, que l'on eut à peine le temps d'aviser à lui
porter du secours. En effectuant son mouvement de jonction avec
l'empereur, il avait dû faire attaquer le village d'Aderklaw; la
division du général Carra-Saint-Cyr en fut chargée. Le 24e régiment
d'infanterie légère, ayant la tête de la colonne, donna le premier et si
vivement, qu'il emporta le village; la fortune semblait avoir pris le
soin de faire trouver de l'autre côté de ce village d'Aderklaw un large
chemin creux (celui qui mène à Wagram), où ce brave régiment aurait été
à couvert jusqu'à hauteur des épaules des soldats. Le bon sens indiquait
de se mettre dans ce chemin, qui était une redoute naturelle; mais, par
une faute capitale de celui qui commandait là, on fit franchir le chemin
creux au 24e régiment pour le poster à l'entrée du village, où, étant
découvert de la tête aux pieds, il éprouva un feu de mousqueterie des
plus meurtriers, fut chargé après avoir essuyé une grande perte, et dans
le désordre de sa retraite, il entraîna le reste de la division de
Saint-Cyr, qui avait beaucoup de troupes alliées, telles que les Badois,
Darmstadt, etc., etc.
La déroute de ces troupes amena celle des troupes commandées par les
généraux Legrand et Boudet. Ce dernier perdit toute son artillerie, et,
en un mot, notre gauche n'était plus qu'une large trouée par laquelle la
droite de l'armée autrichienne pénétrait si avant, que les b ies de
l'île de Lobau, qui avaient protégé notre passage, furent obligées de
recommencer leur épouvantable feu pour arrêter les colonnes ennemies,
qui marchaient effrontément à nos ponts; la droite des ennemis prenait
position perpendiculairement à l'extrémité de notre gauche, ce qui nous
avait obligés de faire faire un coude à celle-ci, afin d'opposer du feu
à celui des ennemis.
Ils avaient placé de l'artillerie qui tirait à l'angle, c'est-à-dire au
coude, en même temps qu'ils nous canonnaient sur les deux côtés de
l'angle.
Je ne sais pas ce qu'avait l'empereur, mais il resta une bonne heure à
cet angle qui était véritablement un égout à boulets; comme il n'y avait
point de mousqueterie, le soldat était immobile et se démoralisait.
L'empereur sentait bien mieux que personne que cette situation ne
pouvait durer long-temps, et il ne voulait pas s'éloigner afin de
pouvoir remédier aux désordres; dans le moment du plus grand danger, il
passa en avant de la ligne des troupes, monté sur un cheval blanc comme
la neige (on appelait ce cheval l'Euphrate; il venait du sophi de Perse,
qui lui en avait fait présent). Il alla d'un bout à l'autre de la ligne,
et revint sur ses pas par le même chemin; je laisse à penser combien il
passa de boulets autour de lui; je le suivais, je n'avais les yeux que
sur lui, et je m'attendais à chaque instant à le voir tomber.
Lorsqu'il eut vu ce qu'il voulait voir, il fit ses dispositions; toute
la garde venait d'arriver à cette périlleuse gauche.
Il ordonna à son aide-de-camp, le général Lauriston, qui en commandait
les quatre-vingts pièces d'artillerie, de les porter dans une seule
batterie sur le centre de l'armée ennemie.
Il fit suivre cette batterie par la division de la jeune garde, que
commanda pour cette opération le général Reille, qui auparavant était
près du maréchal Masséna. Il se plaça à la gauche de Lauriston, à la
droite de cette même batterie, et fit marcher les deux divisions de
l'armée d'Italie, qui étaient sous les ordres du maréchal Macdonald.
Ces trois masses s'avancèrent dans la direction d'Aderklaw; elles furent
suivies de la cavalerie de la garde, dont l'empereur ne garda avec lui
que le régiment des grenadiers à cheval.
Le reste de la cavalerie fut dirigé pour arrêter la marche de la droite
des Autrichiens.
L'empereur avait ordonné qu'aussitôt que la trouée qu'il allait faire au
centre serait exécutée, on fît charger toute la cavalerie, en prenant à
revers tout ce qui avait pénétré à l'extrémité de notre gauche; il
venait de donner des ordres en conséquence au maréchal Bessières[20],
qui partait pour les exécuter, lorsqu'il fut abattu par le plus
extraordinaire coup de canon que l'on ait vu: un boulet en plein fouet
lui ouvrit sa culotte depuis le haut de la cuisse jusqu'au genou, en lui
sillonnant la cuisse d'un zigzag comme si c'eût été la foudre qui l'eût
frappé; il en fut jeté à bas de cheval au point que nous le crûmes tous
tué roide; le même boulet emporta sa fonte de pistolet et le pistolet.
L'empereur l'avait vu tomber aussi, mais ne le reconnaissant pas dans le
premier moment, il avait demandé: «Qui est celui-là? (c'était son
expression ordinaire) on lui répondit: «C'est Bessières, sire;» il
retourna son cheval en disant: «Allons-nous-en, car je n'ai pas le temps
de pleurer; évitons encore une scène.» (Il voulait parler des regrets
que lui avait coûtés le maréchal Lannes.) Il m'envoya voir si Bessières
vivait encore, on venait de l'emporter; la connaissance lui était
revenue; il n'avait que la cuisse paralysée.
Ce malheureux coup de canon mit la cavalerie sans chef pendant le quart
d'heure le plus important de la journée, et où l'on devait en tirer un
parti immense. Immédiatement après cet accident, l'empereur m'envoya
porter au général Nansouty l'ordre de charger ce qui était devant lui,
c'est-à-dire la droite des Autrichiens qui s'étaient réunie en grosse
masse. La division Nansouty avait six régimens, parmi lesquels étaient
les deux de carabiniers; il avait derrière lui celle du général
Saint-Sulpice, qui en avait quatre.
Je le trouvai dans une situation peu propre à encourager; il était sous
une canonnade extrêmement meurtrière; il reçut l'ordre de charger, et se
mit en devoir de l'exécuter; il partit au trot; mais la canonnade des
Autrichiens était tellement vive qu'elle arrêta cette division, qui
perdit sur place douze cents chevaux emportés par le boulet; elle ne
pouvait pas en perdre davantage en chargeant à fond, et si elle avait pu
le faire elle aurait obtenu un résultat immense, en ce qu'elle aurait
pris une bonne partie de la droite des Autrichiens. Pendant ce temps,
l'artillerie de la garde faisait au centre des ennemis un ravage
effroyable et tel que pouvaient le faire quatre-vingts pièces de canon
de douze et de huit servies par l'élite de l'artillerie. Les troupes du
général Reille s'avancèrent jusqu'à Aderklaw; et le général Macdonald,
qui était à la droite de cette batterie, donna à toute l'armée le
spectacle d'un courage admirable, en marchant à la tête de ses deux
divisions formées en colonnes et les conduisant sous une pluie de
mitraille et de boulets jusque dans les lignes ennemies, et cela en les
faisant marcher au pas sans quelles éprouvassent le moindre
désordre[21].
Le feu du canon et la marche de Macdonald ouvrirent le centre des
ennemis, et séparèrent leur droite du reste de l'armée. L'empereur, qui
était présent sur le terrain, voulut encore faire profiter la cavalerie
de cette belle occasion; il envoya dire à la garde de charger; mais soit
que l'ordre fût mal rapporté, il ne s'exécuta point; et cette immense et
superbe cavalerie ne nous fit pas un prisonnier, tandis que si elle
avait été entre les mains d'un homme vaillant et résolu, elle en aurait
fait sans nombre. Il y eut un moment où un grand quart de l'armée
autrichienne était à prendre: c'est dans cette occasion-là que nous
avons regretté le grand-duc de Berg; c'était l'homme qu'il aurait fallu
dans un moment comme celui-là.
L'empereur était fort mécontent de la cavalerie, et disait sur le
terrain même: «Mais elle ne m'a jamais rien fait de pareil. Elle sera
cause que cette journée sera sans résultat.» Il en a gardé rancune très
long-temps aux généraux qui commandaient les régimens de cavalerie de sa
garde, et sans d'autres services anciens et recommandables ils les
aurait punis exemplairement.
Malgré toutes ces fautes l'événement était décidé en notre faveur; à
deux heures et demie après midi, la droite des ennemis était retirée, et
cherchait à se réunir à son armée, en évitant la trouée que nous avions
faite à son centre. À notre droite, le maréchal Davout était monté sur
le plateau de Margraff-Neusiedl, et s'y maintenait avec succès.
L'empereur fit attaquer Wagram par le corps d'Oudinot, appuyé des deux
autres divisions de l'armée d'Italie. Cette colonne pénétra aussi sur la
position des Autrichiens, et s'y maintint toute la soirée; l'ennemi se
mit en retraite sur tous les points, vers les quatre heures, nous
abandonnant le champ de bataille, mais sans prisonniers ni canons, et
après s'être battu d'une manière à rendre prudens tous les hommes à
entreprise téméraire; on le suivit sans trop le presser, car enfin il
n'avait pas été entamé, et nous ne nous soucions pas de le faire
remettre en bataille avant d'en avoir détaché quelque lambeau. Le corps
du maréchal Masséna s'était réorganisé et avait repris sa position.
Quoiqu'il n'y eût rien de douteux pour la gloire de nos armes, nous ne
menâmes pas notre poursuite fort loin; car nous n'allâmes pas jusqu'à la
grande route qui conduit de Vienne à Brême. Les Autrichiens marchèrent
toute la nuit, et se retirèrent par la route de Vienne à Znaim, et par
la traverse de Wolkersdorf aussi sur cette ville de Znaim. L'empereur
coucha sur le champ de bataille au milieu de ses troupes. Sa tente était
à peine dressée qu'il y eut une alerte qui se communiqua dans un instant
par toute l'armée, où elle faillit mettre le désordre; elle commença par
des maraudeurs, qui s'étant éloignés furent chassés par des partis de
cavalerie de l'armée de l'archiduc Ferdinand, qui était arrivé sur la
rivière de la Marche, et qui cherchait sans doute à se mettre en
communication avec la grande armée. On courut aux armes de toutes parts,
mais cette alerte n'eut aucune suite.
Ainsi se termina cette mémorable journée de Wagram, dont les résultats
sur le champ de bataille ne répondirent pas aux laborieux travaux et aux
savantes conceptions qui en avaient précédé les dispositions; il aurait
fallu dans l'armée encore quelques-uns de ces hommes accoutumés à tirer
parti d'un succès, et à enlever les troupes dans un moment décisif.
C'est l'empereur seul qui y a tout fait, et qui, par sa présence a
contenu tout au moment du désastre de notre gauche.
La population entière de Vienne monta sur les édifices de la ville et
sur les remparts, d'où elle fut témoin de la bataille; le matin les
dames y étaient dans l'espérance de notre défaite, et à deux heures
après midi tout le monde à Vienne était dans la tristesse. On pouvait
voir la retraite de l'armée autrichienne comme si l'on avait été sur le
terrain même.
L'armée autrichienne nous tint tête presque partout; elle était
très-nombreuse, elle aurait même dû avoir encore l'armée qui était à
Presbourg, et quoiqu'elle eût beaucoup de landwehr médiocrement
instruite, elle a eu dans la journée deux circonstances notables où elle
pouvait mieux faire. La première était de ne pas abandonner l'attaque
faite sur notre droite au commencement de l'action; par là elle aurait
retenu ce grand mouvement de troupes que nous reportâmes de notre droite
à notre gauche. La seconde était de donner suite au succès obtenu par sa
droite sur le corps d'armée de Masséna, et de faire agir vivement son
centre avant d'attendre que nous eussions amené sur le point où était
Masséna, cent pièces de canon et autant d'escadrons avec trois divisions
d'infanterie fraîche, qui ont réparé nos affaires. L'armée autrichienne
n'avait aucune raison pour se retirer; elle était plus forte que nous,
en ce qu'un tiers de notre armée était composé de troupes étrangères,
dont l'amalgame avec les nôtres avait plus d'un inconvénient. Mais enfin
elle s'est retirée, et elle n'a sans doute pas cru pouvoir s'exposer
plus long-temps à d'autres événemens dans l'issue desquels elle n'avait
pas de confiance.
L'empereur parcourait le champ de bataille le soir lorsqu'on vint lui
annoncer la mort du général Lasalle, qui venait d'être tué par un des
derniers coups de fusil qui avaient été tirés. Il en avait eu un
singulier pressentiment le matin. Il s'était toujours plus occupé de sa
gloire que de sa fortune. La nuit qui précéda la bataille il paraissait
avoir pensé à ses enfans, il s'éveilla pour écrire à la hâte une
pétition à l'empereur en leur faveur; il l'avait mise dans sa
sabredache. Lorsque l'empereur passa le matin devant sa division, le
général Lasalle ne lui parla pas; mais il arrêta M. Maret, qui passa un
moment après, pour lui dire que, n'ayant jamais rien demandé à
l'empereur, il le priait de se charger de cette pétition, en cas qu'il
lui arrivât malheur: et quelques heures après il n'était plus.
L'empereur fut médiocrement content de la bataille de Wagram; il aurait
voulu une seconde représentation de Marengo, d'Austerlitz ou de Iéna, et
il avait soigné tout pour obtenir ce résultat; mais bien loin de là,
l'armée autrichienne était entière; elle partait pour aller se jeter
dans quelque position qui aurait nécessité encore de nouveaux efforts de
conception pour l'amener à un engagement suivi d'un meilleur résultat.
De plus, elle pouvait parvenir à réunir à elle l'armée qui venait de
Presbourg, et nous n'avions de notre côté plus de renforts à attendre.
Nous n'étions que trop persuadés qu'il ne fallait pas compter sur
l'armée russe; tout ce que nous avions gagné de ce côté, c'est qu'elle
ne se réunirait pas aux Autrichiens dans un moment qui ne semblait pas
encore être celui de l'abandon des faveurs de la fortune envers nous;
elle ne mit en mouvement qu'un corps de quinze mille hommes, et sa
coopération se borna à essayer de gagner de vitesse les Polonais à
Cracovie: ce qui a toujours paru suspect à l'empereur.
Les grands événemens de guerre sont toujours suivis d'un état moral qui
forme l'opinion pour ou contre un des deux partis; la bataille d'Essling
nous avait rendu l'opinion défavorable; celle de Wagram détruisit ce que
la première avait produit de fâcheux, et nous rendit un peu de notre
première popularité; ce qui acheva de nous ramener l'opinion, qui
s'entêtait à douter de notre succès, c'est que nous suivîmes l'armée
autrichienne dans sa retraite.